Il y a d'autres mortifications qui, pratiquées
avec discrétion par les personnes jouissant d'une bonne santé, ne peuvent être nuisibles ; par exemple : l'usage modéré de quelque discipline et chaînette. En réalité, notre siècle s'est bien éloigné de ce genre de mortifications ; il suffit de prononcer le mot instruments de pénitence pour faire frissonner ; toutefois il est clair qu'on ne pourrait sans témérité réprouver absolument de telles mortifications, sans réprouver la pratique et le sentiment commun des saints et des maîtres de la vie spirituelle. On défend spécialement aux personnes maladives et de faible constitution, les chaînettes et les cilices irritant le système nerveux.
435. Les autres mortifications plus austères, comme serait dormir sur la terre nue, ou à peine quelques heures la nuit, des jeûnes extraordinaires, se flageller longtemps, porter habituellement le cilice, manger des choses dégoûtantes, endurer le froid avec des vêtements légers, et autres semblables, qui sont en elles-mêmes vraiment nuisibles à la santé, on ne doit jamais les permettre sans avoir de bonnes preuves que Dieu appelle à un genre de vie extraordinairement pénitent et mortifié. Il est vrai que toutes ces pénitences , et d'autres encore plus austères ont été pratiquées par les saints ; mais précisément les saints avaieLL une impulsion divine extraordinaire à les pratiquer ; puis elles n'étaient pour eux ni funestes, ni dangereuses pour la vie, comme elles le sont naturellement ; nous voyons même que, malgré la vie fort austère qu'ils menaient, ils supportaient de longs, d'incessants et de très-pénibles travaux, et plusieurs d'entre eux arrivaient aux dernières limites de la décrépitude. Ce serait évi-
detnment vouloir tenter Dieu que de pratiquer ces
pénitences sans une impulsion divine certaine. Mais il est très-diificile de connaître quand il y a cerlainement cette impulsion divine dans quelqu'un ; il faudrait beaucoup prier et consulter des personnes très-prudentes et expérimentées, avant de se persuader que cette impulsion ne fait pas défaut. Que le Directeur ne craigne pas de défendre ces pénitences, persuadé que quand l'impulsion divine existera, le Seigneur le fera connaître clairement.
Il faut noter, en outre, que les saints, accoutumés à ces austérités singulières, abondaient de secours extraordinaires et particuliers qui soutenaient et fortifiaient merveilleusement la faiblesse humaine, ce qui faisait que ces austérités, insupportables pour d'autres, ne leur nuisaient pas. J'ai dirigé quelque temps une âme qui passait sa journée tout entière dans detrès-fatii;ants travaux, et qui passait ensuite la nuit presque entière en oraison. Dans la crainte que sa santé n'en fût gravement dérangée, je lui ordonnai de prendre {je ne me rappelle plus combien) quelques heures de repos de plus. Elle, obéissante, voulait s'opposer au mouvement de l'esprit qui la portait à la contemplation, mais elle entendit alors une voix lui demandant : Ceci n'est-ce pas du repos ? Elle continua donc sa contemplation sans souffrir de la privation de sommeil, et moi j'en retirai une petite leçon.
436. Notez encore que lorsqu'on permettrait une austérité sans l'impulsion divine, non-seulement on ruinerait la santé, mais même la vigueur d'àme des pénitents ; car en voyant qu'on leur permet des choses singulières, l'amour-propre naît facilement.
DES SACHEMENTS. 353
et ils deviennent le misérable jouet de l'orgueil ; ce qui n'arrive pas quand c'est Dieu qui inspire ces austérités, car il sauvegarde ses dons, et il ne permet pas que ses créatures éprouvent du dommage à l'occasion de ses dons.
Je me rappelle avoir lu que saint Philippe de Néri disait que c'était un moindre mal que notre corps eût un peu plus de vigueur que le nécessaire plutôt qu'un peu moins, parce que ce manque de force pourrait être plus dommageable et plus irrémédiable que l'excès. Saint François de Sales disait : « Le « défaut de modération dans les jeûnes, disciplines, « liaires et àpretés, rend inutiles au service de la « charité les meilleures années de plusieurs ». fVoyez Gousset, Théol. Mor., vol. ii, n° 4o6.j II sera donc nécessaire que le confesseur veille sur les élans de ferveur des âmes pieuses, et qu'il ne leur permette les mortifications extérieures qu'avec une juste modération.
437. Or, au sujet de certaines de ces mortifications, je place ici un avis ordinairement omis ; il se rapporte à ces personnes si sensibles que la discipline ou les chaînettes leur occasionnent des peines qui, pour les âmes chastes, sont les plus fâcheuses. Il ne parait pas douteux que, dans ce cas, on ne doive leur interdire ces austérités ; parce que ce qui en luimême est censé employé comme remède se change manifestement en un excitant au mal. Ces personnes si sensibles sont habituées à avoir trop de peines de ce genre qu'il serait déraisonnable de s'en procurer d'autres sans nécessité. Il est clair qu'elles peuvent exercer la vertu de mortification par beaucoup d'autres moyens : c'est au directeur spirituel à
choisir celles qu'il trouvera plus convenables pour les âmes qui lui sont confiées. Quant aux personnes vivant en congrégation religieuse où la discipline en commun est prescrite, elles devraient accomplir la formalité extérieure de manière à ne pas s'en ressentir. (Voyez Mocchetti, Discours sacrés, etc.,n^ 10. — Schram, Instit. Theol. Myst., tom. i, § 98, scholt, 2.)
De la direction des âmes qui sont favorisées de grâces extraordinaires de Dieu.
438. On ne peut douter que le Seigneur n'ait çà et là des âmes d'élite auxquelles il accorde des faveurs singulières pour les détacher plus efficacement du monde et les porter à une union plus intime avec lui; ces âmes sont ornées des productions les plus nobles et les plus délicates de la grâce, et sont admises aux joies secrètes et ineffables de. la contemplation divine. On trouve de ces âmes là même où l'on ne supposerait pas qu'il pût y en avoir, là où il y a le moins d'instruction et de culture, parce que Spiritusubi vult spirai. Le Père Scaramelli écrivait, dans son livre si précieux : Le Directoire mystique (Voyez c. i), avoir trouvé quelqu'une de ces âmes presque partout dans les missions où il avait été occupé constamment pendant trente ans, et c'est ce qui le porta à écrire son livre. Ainsi il est possible que le Curé trouve quelqu'une de ces âmes parmi celles confiées à ses soins et qu'il en doive prendre la direction, surtout s'il est dans des localités solitaires et loin de la ville, où, en dehors du Curé, il n'y a pas de confesseurs de quelque capacité.
439. Parmi les observations à faire à ce sujet, la première est que le Curé ferait tort à son caractère et à son ministère, et se montrerait grandement ignorant, si, en général, il se refusait à admettre la réalité des grâces extraordinaires, les regardant toutes comme des impostures de gens fourbes, ou des illusions de cerveau malade. Il se croirait plus éclairé et plus à l'abri des préjugés que tous les Docteurs de l'Eglise, que tous les saints, que tous les maîtres de la vie spirituelle, qui constamment, dans tous les siècles, ont admis la réalité de ces faveurs.
Ce serait une audace incroyable et presque un indice d'infidélité, car sa manière de voir serait en opposition avec d'innombrables décrets et décisions de l'Eglise qui admettent ces grâces. En outre, la réalité de ces grâces est évidemment démontrée devant la science ; c'est un fait historique dont ne sauraient plus douter que les plus ignorants.
Ils ne pourraient se justifier en disant qu'ils reconnaissent les grâces singulières accordées aux saints des siècles passés, et qu'ils méprisent seulement celles qu'on dit être arrivées de nos jours, et qui n'ont aucune approbation, ni du suffrage des docteurs, ni de l'autorité de l'Eglise ; à cause de cela ils ne pécheraient pas par témérité et audace contre l'autorité des docteurs de l'Eglise, mais ils pécheraient évidemment contre la raison. En effet, ces grâces singulières qui ont maintenant l'approbation susdite, ne l'avaient pas autrefois, et par cette raison toutes auraient pu être méprisées impunément. Elles auraient donc été à mépriser toutes ses grâces singulières accordées de Dieu à sainte
Brigitte, à sainte Gertrude, à sainte Catherine de Sienne, à sainte Marie-Madeleine de Pazzi, à sainte Thérèse, à saint Pierre d'Alcantara, à saint Jean de la Croix, à saint Joseph de Cupertin, et à d'innombrables saints, parce que, de leur vivant, ni les docteurs n'avaient écrit en faveur de ces grâces et ne les avaient approuvées, ni l'Eglise n'avait encore fait aucune déclaration.
Or, il n'est pas douteux que certaines grâces qui maintenant sont racontées comme arrivées de nos jours ne sauraient être rejetées parce qu'elles sont récentes et qu'elles manquent encore du suffrage des docteurs et de l'approbation de l'Eglise ; car il viendra un temps où elles obtiendront ce suffrage et cette approbation, lorsqu'on canonisera les saints de notre siècle. Tous les siècles ayant eu leurs saints, riches de grâces extraordinaires, ce serait pour le moins une folie de prétendre que notre siècle n'en aura pas. Donc, par rapport à ces grâces en ellesmêmes, ce serait une impertinence de prétendre introduire une distinction entre les anciennes et les nouvelles.
440. La seconde observation, c'est qu'au contraire, il faudrait traiter de simplicité excessive la prétention d'admettre comme opérations de la grâce de Dieu et vraies faveurs célestes toutes les choses extraordinaires qui souvent se rencontrent dans quelques personnes, spécialement chez les femmes, quand elles disent avoir eu des visions, des extases, etc., puisqu'il est constant que beaucoup de ces choses ne sont que le produit de l'imagination ei quelquefois que des artifices malicieux.
Le Directeur donc ne voudra être ni incrédule, ni
trop, crédule, mais il procédera dans ses appréciations avec la vraie prudence chrétienne qui demande que les choses soient sagement considérées, qu'elles aient ensuite notre créance ou notre refus, selon qu'il résulte clairement qu'elles sont vraies ou fausses, et que si elles apparaissent douteuses, nous suspendions notre jugement.
441. Mais pour procéder avec la prudence voulue, le Directeur devra aviser à s'instruire au moins des principes de la science mystique ; sans quoi il serait vraiment téméraire de prétendre juger quoi que ce soit, tout comme il serait tout à fait téméraire de traiter d'une science ou d'exercer une profession sans en avoir reçu aucune notion.
A cet effet, je voudrais que le Curé étudiât au moins le court Appendice écrit par saint Alphonse et annexé à sa Théologie morale, sous le titre: Appendix I. Quomodo se gerere debeat Confessariusindirigendis animabus spiritualibus.
C'est sans doute bien peu, et c'est excessivement court ; néanmoins le Directeur qui le lira, ne sera pas tout à fait étranger à la science mystique. Je désire aussi qu'il lise les Œuvres de sainte Thérèse, dont il retirerait bien des lumières et un aliment excellent pour sa propre âme. On pourrait dire qu'il est impossible de lire ces œuvres-là sans en recueillir beaucoup de fruit. Combien il importerait que tous les Curés et confesseurs les eussent lues !
Après avoir acquis par là un peu de science mystique, si l'on rencontre des âmes qui paraissent avoir reçu des grâces et des dons extraordinaires, on pourra s'assurer prudemment s'ils doivent être attribués à D.,u, ou au démon, à une illusion de
l'imagination , ou bien encore à une imposture.
S'il arrive qu'on les trouve dans une personne douée d'une profonde humilité, de la défiance d'elle-même, d'une prompte obéissance, de la simplicité de la colombe, d'un détachement total des choses de ce monde, on pourra croire que ces grâces sont des dons de Dieu; alors, sans montrer aucune estime pour l'àme qui en est favorisée, on devra en prendre un soin tout spécial, comme il faut toujours en agir quand le Seigneur donne à une âme des preuves particulières de sa prédilection.
D'autre part, on ne saurait prétendre que la personne soit exempte de tout défaut, quand on a à juger favorablement de ses grâces particulières ; car le Seigneur laisse des défauts dans les saints euxmêmes, pour les retenir dans l'humilité. Il faut avoir toujours présente cette observation si sage de saint Bernard : Sic nimirum conservandse humilitatis gratiâ, divina solet pietas ordinare, ut quando qitis plus proficit, eo minus se reputet profecisse. Nam et usque ad supremum exercitii spiritucdis gradum, si quis eo usque pervenerit, aliquid ei de primi gradùs imperfectione relinquitur, ut vix sibi primum videatur ad" eptus. (SermxO de quatuor modis orandi.) La prétention que les saintes âmes beaucoup favorisées de Dieu doivent être sans défaut fit juger à différentes reprises que les grâces singulières que Dieu avait départies à sainte Thérèse étaient des opérations du démon, et son confesseur lui-même en jugea ainsi. {Voyez sa vie écrite par elle-mûnie, c. 23 et C. 25.;