‹ Manuel pratique du jeune curéChapitre 44 sur 83 · Un Directeur trouvant quelque âme qui pro · texte numérisé non relu

Un Directeur trouvant quelque âme qui pro

bablemetit a été favorisée de Dieu avec ces grâces extraordinaires, devrait souverainement avoir attention à la maintenir dans l'humilité, et avant tout il devrait bien la persuader que la vertu ne consiste aucunement dans ces faveurs de Dieu ; qu'il les accorde souvent aux âmes faibles et inconstantes, pour les soutenir et fortifier contre la chute dans de graves péchés ; que quelquefois, pour les convertir, il les fait goûter même à ceux qui sont dans sa disgrâce, comme l'enseigne sainte Thérèse. {Chemin de la perfec, c. xvï.)

Il devrait ajouter que de telles faveurs, généralement parlant, sont choses très-douteuses, où souvent on se trouve trompé, au point que, quoique cela paraisse opérations de Dieu, il se découvre parfois que ce n'est rien autre que des illusions du démon, ou des imaginations. Il doit ensuite recommander de n'en pas tenir compte et de n'en parler à personne , excepté à lui , comme l'inculque en plusieurs endroits saint Jean de la Croix. Enfin , il lui assurerait qu'en faisant ainsi, elle n'en éprouverait aucun dommage, même quand ce seraient des illusions diaboliques ; tandis qu'agissant autrement, cela pourrait bien tourner à son désavantage, quand même ce seraient des grâces de Dieu réelles, car elle pourrait à cette occasion tomber dans la vanité de l'amour-propre.

443. Ici on ne peut assez déplorer l'imprudence de certains Directeurs qui, trouvant une âme qui parait avoir quelque chose d'extraordinaire, s'imaginent aussitôt avoir sous la main une sainte Thérèse ou une sainte Catherine, et prétendent reconnaître en elle les degrés supérieurs de la contem-

plation. Ils confrontent ce qu'ils apprennent d'ellemême avec ce que disent les Mystiques du dépouillement et ensuite du mariage spirituel, et selon leur manière de voir, cette âme est arrivée à une telle sublimité qu'il ne peut y avoir sur la terre aucune créature vivante qui l'égale. Ils veulent alors avoir son avis dans les déterminations les plus importantes qu'ils ont à prendre, ils l'interrogent sur des choses occultes ou futures, et quelquefois ils ne craignent pas de lui ordonner d'écrire sa propre vie. Par ces procédés, ils mettent dans cette pauvre femme la conviction qu'elle est une sainte et même une grande sainte ; on s'imagine facilement combien cela lui est dangereux et funeste, si Dieu ne l'assiste d'une manière particulière et ne la soustrait à une direction si aventureuse.

Il est vrai que plusieurs âmes jouissent de temps en temps, les unes plus, les autres moins, de grâces et de faveurs particulières de Dieu ; mais il n'en est pas moins vrai que les saintes Thérèse et les saintes Catherine sont excessivement rares. De plus, traiter ces âmes de la manière dont parfois leurs Directeurs traitaient ces saintes, c'est une très-grave imprudence et peut-être l'occasion de leur perte. Quand il parait certain et évident que quelque âme est extraordinairement favorisée de Dieu, nous devrions avant tout nous efforcer de la retenir dans l'humilité, afin que, si ces grâces sont réelles, elle ne vienne pas à s'en rendre indigne. Je dis si ces grâces sont réelles, parce qu'en pareille matière l'erreur est facile. Il faut ensuite procéder avec toute la réserve et avec le conseil d'hommes de Dieu bien instruits et bien prudents.

444. Il faut noter, avec sainte Thérèse, que si ces âmes sont tenues dans l'humble connaissance d'elles-mêmes, elles ne courent risque d'aucun dommage par suite des grâces extraordinaires, quand même ce seraient des contrefaçons du démon.

Comme elle le fait remarquer, il faut bien se persuader que les Directeurs doivent se garder de jeter dans la peine ces âmes, quand même ils auraient un doute fondé de la réalité de leurs faveurs extraordinaires. Qu'ils les tiennent dans l'humilité et la simplicité, mais qu'ils ne les épouvantent pas, en leur disant, par exemple, que tout ce qu'elles éprouvent d'extraordinaire n'est qu'illusion du démon. C'est une trop grande consternation pour des âmes aimant Dieu, de voir leur confesseur juger qu'elles sont, pour ainsi dire, entre les mains de l'ennemi infernal qui a le pouvoir de les jouer et de les tromper à son gré.

Quand le Directeur viendrait à connaître que ces prétendues grâces ne sont autres que des jeux de l'imagination et proviennent d'un cerveau malade, il devrait employer le moyen le meilleur pour qu'elles n'en fissent aucun cas. Toutefois il devrait se garder d'exiger d'elles qu'elles ne croient plus comme elles croyaient, c'est-à-dire qu'elles se persuadent avoir été jouées ; c'est chose d'ordinaire impossible à obtenir, et à laquelle une personne de sens ne saurait jamais prétendre. Il faut compatir à ces imaginations désorganisées et à ces esprits faibles, les traiter avec les plus grands ménagements, dans la crainte que leur mal n'en vienne à s'accroître de plus en plus et qu'elles ne donnent davantage encore dans leurs illusions.

Man. du J. Curé. 21

445. Enfin, il est à noter qu'il est très-dangereux de concevoir une trop haute estime de ces âmes qui paraissent plus favorisées de Dieu. Ceux qui par là même les croient de grandes saintes, à cause de leurs lumières, révélations supposées, etc., peuvent prendre des déterminations assez imprudentes qui auraient de funestes conséquences, comme serait de divulguer ces grâces et prophéties supposées qui, si souvent reconnues sans fondement et illusoires, sont tournées en ridicule par les mécréants et font tomber en discrédit la piété. Donc le Directeur éclairé considérera premièrement que les grâces extraordinaires ne sont pas la mesure de la sainteté, et qu'ainsi parmi les âmes qui ne présentent rien de particulier, il y en a quelques-unes, comme l'enseigne sainte Thérèse, qui, en vertu et en mérite, sont supérieures à celles-là devant Dieu. Puis lorsqu'il se sentira excité par elles à une bonne œuvre, qu'il la fasse, si c'est une chose toute simple, de manière à ne pas faire de mal, quand même cette œuvre eût été suggérée par le démon ; par exemple, donner la retraite au peuple, faire prier pour la conversion des pécheurs, etc.

446. Je conclurai par deux enseignements trèsimportants et qui fournissent de grandes lumières. Le premier est de saint Thomas d'Aquin qui dit que ces âmes qui ont le vrai esprit de prophétie ne parlent pas toujours par l'impulsion de cet esprit, et qu'ainsi on ne peut pas toujours avoir la certitude que leurs paroles doivent se vérifier.

Le second est de saint Jean de la Croix qui avertit que quand le démon sait qu'une âme est conduite par Dieu dans une voie extraordinaire, il

cherche dans cette même voie à rillusionner et à la tromper. Donc, dans ces choses, jusqu'à ce qu'intervienne le jugement de l'Eglise, on ne peut avoir une sécurité qui exclue le doute.

Page 1