CHAPITRE IV
DE LA PRATIQUE DE LA FORGE (grandeur d'âme).
De la force nécessaire -pour accomplir ses devoirs et empêcher les désordres.
501. Que le Curé distingue bien l'humilité et la douceur de la faiblesse, qui souvent voudrait se couvrir du manteau de cette vertu. Dans les choses qui sont de devoir rigoureux, il doit se montrer fort, sans fléchir ni céder aux menaces de qui que ce soit. Cette force inaltérable est le caractère de la conscience catholique qui doit être la première qualité du pasteur sacré. Dans tous les siècles, il y a eu des exemples éclatants de cette grandeur d'àme, et notre siècle en abonde.
Toutefois il est bon de noter que l'on ne doit
(1) L'humilité du Curé se montrera aussi en sachant douter, se résigner et attendre l'occasion. Le bien se fait lentement et diffici lement. Quon dissimule ce qu'on ne peut corriger. Plus on Toudrait obte'.iir impérieusement, m ins on obtiendrait. Pour moi, disait S. François de Sales, j'obtiens tout ce que je veux, parce que je ne demande que ce que chacun peut me donner
Laissez toujours a lévêque l'initiative et la responsabilité des mesures périlleuses. Cetts htunl»le réserve vous vaudra la paix.
(Note du traducteur.J
montrer cette constance inflexible que quand il s'agit d'un devoir absolu dont on ne peut aucuneiiiijnt ètr3 dispensé, comme serait si l'on voulait forcer le Curé à prêcher une fausse doctrine, à administrer les sacrements à un indigne, etc. Le devoir de prêcher la vérité, d'administrer saintement les sacrements, et autres semblables, sont des devoirs qui obligent toujours et dans tous les cas à affronter tous les périls, et si nous avons fait plus haut une exception pour le mariage, c'est que le Curé n'en est pas le ministre.
Si, au contraire, il s'agit de devoirs non absolus, mais relatifs aux circonstances, le Curé ne devra pas être également toujours inflexible dans leur accomplissement. Par exemple, le devoir de la correction est relatif au fruit qu'on peut en attendre ; ainsi lorsqu'on prévoit que la correction, tant privée que publique, tournera mal, on peut et on doit l'omettre.
502. Quant aux devoirs douteux, si le Curé est obligé de les violer par la force des circonstances, et qu'il en ait le temps, il consultera son évèque et exécutera les ordres qui lui seront donnés ; mais s'il n'en a pas le temps et que les maux dont il est menacé soient grands, il fera bien d'appliquer 1e: doctrine de saint Alphonse : Lex dubia non oUigat, Pour le Curé exposé ainsi à des dangers, il est douteux qu'il lui soit défendu de céder à cette exigence, et c'est pourquoi il pourrait y céder sans commettre de péché ; il faut aussi ajouter que lorsque, par suite du refus, on aurait à craindre de grands dommages, comme serait que la paroisse restât sans pasteur, que l'église fût profanée, etc., le
Curé devrait céder, parce que, dans la craintcj de commettre un mal douteux, on ne devrait pas provoquer un mal certain très -grave. Si, après coup, les choses mieux examinées, ou si, 4clairé par le supérieur, il connaissait avoir accordé ce qu'il ne i pouvait accorder, il remédierait au scandale en protestant que, dans cette incertitude périlleuse, il n'avait pas cru que la chose fût défendue, qu'autrement il eût tout sacrifié pour s'acquitter de son devoir.
On sait que quand il s'agit de condescendre à un acte reconnu généralement comme illicite, il ne servirait à rien de chercher de futiles prétextes pour faire surgir quelque doute, à l'abri duquel le Curé se flatterait qu'il lui est permis d'agir dans le sens de l'injuste exigence. Lorsque l'acte est reconnu communément illicite, le Curé doit s'y refuser, quoi qu'il doive lui en coûter.
503. On fait observer aussi qu'il ne se laisse pas intimider par des dangers plus imaginaires que réels, ou de peu de conséquence, et encore moins par des déboires qu'il rencontrerait dans l'accomplissement courageux de son devoir. Il y a des pasteurs d'âmes qui aiment à ne pas agir, à éviter tous les ennuis, et qui laissent libre cours à tous les désordres. Dans leurs paroisses, les audacieux peuvent se promettre de réussir dans toutes leurs mauvaises entreprises, pourvu qu'ils répandent quelques bruits de danger et d'ennuis qui pourraient assaillir le Curé, s'il voulait faire opposition. Ces pasteurs, entendant quelques rumeurs, se retirent promptement sous la sauvegarde de leur inertie. Ils imitent les escargots qui trouvent sur
leur chemin un empêchement qu'ils ne peuvent
surmonter. Ils ferment alors les yeux et les oreilles,
et ils ne voient et n'entendent plus rien ; tout va
Ts pour le mieux; ils se donnent pour des
:;imes très-prudents, ils en tirent vanité, et, dans 1 occasion, ils voudraient insinuer cette prudence aux autres.
Après plusieurs années en paroisse, ils croient faire honneur en disant : Nous n'avons eu maille artir avec personne ; nous avons toujours été bien vus et respectés de tous. En vérité, les roseaux pourraient aussi se glorifier de n'avoir jamais lutté contre l'aquilon, et prétendre enseigner aux chênes et aux rouvres leur prudence si flexible.
Au reste, il est faux qu'ils soient bien vus et respectés de tous : ils sont bien vus des mauvais, comme c'est naturel ; mais par là même ils sont mal vus des bons. Dans le fait, cette prudence est lâcheté, c'est faiblesse coupable à l'occasion de laquelle tous les désordres peuvent germer dans leurs paroisses, se généraliser et se fortifier impunément. Si une paroisse est gouvernée par quelqu'un de ces prudents pendant un long cours d'années, elle est complètement ruinée (1).
(1) Mgr Sailer a des remarques très-justes. Le pasteur, dit-il, qui préfère le salut (;ternel de ses ouailles à sa propre vie, doit avoir le courage de se laissr-r maudire pour le bien qu'il opere. C"est le plus beau spectacle : Boc est vere apostolicum : benè facere et male audire. La vérité, obscurcie par le mensonge, finit toujours partriom pher.
Le Curé expérimenté qui se repose surDieu seul est ferme comme le roc au milieu des flots injurieux. Le peuple est porté a jalouser le Curé qu'il voit plus heureux que lai, et à ne pas caindre un homme isolé, d'ailleurs assez ordinaire, même à le mépriser. Toui les regards sont fixés sur lui et peuvent découvrir des faibie>srs. Le
De la force pour subvenir aux nécessités des âmes.
504. Le Curé doit se garder attentivemenl de cette fausse prudence et de cette lâche faiblesse, quand il s'agit d'aider quelque âme à sortir de l'état du péché ou de préserver une âme innocente d'y tomber.
Il arrive quelquefois qu'une fille séduite, connaissant le malheur de son état, voudrait bien se tirer des bras du démon qui l'enlace, et elle recourt au Curé pour l'aider dans cette nécessité. Si lui se trouve jamais être un de ces prudents qui ne veulent se brouiller avec personne, encore moins avec des individus redoutables, que fait-il ? Il répond que son intention est très-louable d'abandonner le péché, qu'elle se recommande à Dieu qui l'aidera, mais que lui n'a pas de moyen et n'en connait pas de l'aider, qu'elle voie s'il y aurait quelque prêtre, ou religieux, ou quelque dame qui veuille s'employer pour elle, que lui ne sait pas... qu'il ne peut pas... La pauvre fille qui généralement ne sait
peuple curieux s'occupe de ce qui regarde le Curé et interprète à sa manière. On aime à faire oublier ses fautes, en faisant ressortir les défauts du Curé. Les goguenards aiment a rire aux dépens du Curé. Les familles ayan: des liens qiii les rapprochent dans leurs intérêts, se tournent facilement contre le Curé qui en froisse un membre. S'il y a un seigneur enflé de lui-même, il cherche à mettre le Curé an niveau du paysan. Le Curé, obligé de flétrir le vice, d'empêcher le mal, blesse nécessairement; on s'en venge par des calomnies. Quiconque vit pieusement est en but à la persécution.
Au milieu de cette opposition, le Curé se tait et combat la méchanceté, en continuant à faire le bien. Si son honneur est compromis, il se permet d'exposer son innocence avec calme, d'abord en particulier, n'en venant à se justifier en public qu'en cas de nécessité. {Théol pastor.J
(Note du traducteur.)
pis, et ne peut que difficilement s'adresser h d'autres pour obtenir l'assistance désirable, continue dans son péché, désespérant du remède.
D'autres fois, c'est un homme pervers qui, sous prétexte de quelque service, d'enseigner à lire, etc., réussit à attirer chez lui une innocente fille ou à faire qu'elle fréquente sa maison. Le Curé instruit du danger devrait aussitôt s'employer auprès des parents imprudents, pour qu'ils retirassent cette pauvre colombe des griffes de cet épervier, et si elle n'avait pas de parents, chercher d'autres moyens de la délivrer. Ce serait son devoir très-strict; mais s'il est un de ces Curés, que fait-il ? Il se dit à lui-même : Je dois bien y regarder de près, pour ne pas me compromettre ; puis réussirai-je à empêcher le mal ? Les parents m'aideront-ils? Ne seront-ils peut-être pas de connivence ? Si je parle, garderont-ils la réserve à mon égard ? Et la fille n'est-elle pas déjà peut être séduite et perdue ? De plus, lui étant un homme capable de tout, je pourrai m'attirer une grosse affaire... Le voilà, dès lors, suffisamment autorisé à ne rien tenter ; l'épervier enserrera librement sa proie. Que ce Curé est prudent !
On comprend aisément que les pasteurs qui assistent si impassibles au dégât que fait le loup dans leur troupeau (par peur du loup, s'entend) sont tout à fait indignes de ce nom, ils renient trop ouvertement les exemples du bon pasteur, qui jnimam suam dat pro ovihus suis. (Joan., X, H.)
505. En outre, il faut noter pour les nouveaux Curés qui sont affectés de timidité, que le péril de graves maux, dans les cas susdits, est beaucoup plus imaginaire que réel, comme le prouve l'expé-
rience. Il est vrai que les vicieux ne peuvent | voir d'un bon œil le Curé qui les trouble dans leurs désordres et qui met fin à ces orgies ; mais, d'un autre côté, il n'est pas vrai qu'ils veuillent machiner contre lui des vengeances sanguinaires, et ceci, par la raison qu'ils ne voient dans les victimes de leur débauche rien autre chose qu'un moyen d'assouvir une passion brutale, et qu'ils trouvent facilement un dédommagement que le Curé ne pourra pas toujours leur contester.
J'ai toujours connu des Curés qui, le cas échéant, n'omettaient jamais de s'acquitter de leur devoir, et aucun, que je sache, n'a encouru un malheur quelconque. Peut-être bien que la divine Providence assiste les pasteurs des âmes d'un secours particulier, afin qu'ils ne soient pas aisément tentés de faiblesse dans une affaire si importante pour le salut de leurs ouailles.
Que les nouveaux Curés ne se laissent donc pas surprendre par une vaine frayeur, et encore qu'il leur paraisse qu'il y a à se défier d'un danger réel, qu'ils se persuadent qu'il est moindre qu'ils ne l'appréhendent, qu'ils se confient dans le Seigneur ; mais, par-dessus tout, qu'ils craignent et redoutent le remords qui resterait attaché à leur conscience, s'ils avaient à se reprocher d'avoir, par une basse peur, laissé entre les mains du démon une àme qui les appelait au secours pour la délivrer, ou s'ils en avaient laissé quelqu'une sans détense s'échapper du cœur de Jésus-Christ et devenir la proie du démon (1).
(1) Je ne pids clore la matière de la grandeur d'âme requise dans le Curé, sans citer la 7« règle de conduite pastorale, tirée de S Jean
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