DE LA PRATIQUE DU DÉSINTÉRESSEICE^'T
unique.
S53. Il paraît que le clergé devrait être éloigné du vice de l'avarice plus que toute autre classe de personnes ; puisque les ecclésiastiques ne peuvent avoir de famille propre, ils ne devraient pas être
tentes de cette passion comme les autres qui en ont ou au moins qui peuvent en avoir plus tard.
Toutefois, il n'en est pas ainsi. Le démon qui tenta d'avarice et par l'avarice vainquit un membre du collège apostolique, en tente et vainc d'autres parmi les successeurs des Apôtres dans le sacerdoce, et il trouve eu eux une proie aussi facile que dans les séculiers ; le monde voudrait dire : encore plus que dans les séculiers ; mais nous ne croyons pas que ce soit vrai : s'il parait ainsi, cela tient à ce que ce vice dans le sacerdoce est plus monstrueux et par là même, plus saillant.
Cependant une vertu dont a le plus besoin le Curé , c'est le désintéressement. S'il se montre cupide d'argent et avare, bien qu'il ait beaucoup de bonnes et rares qualités, il n'a ni l'estime, ni la confiance ; ses paroles ne font pas d'effet, et il est généralement mal vu. Pour cela, le Curé doit beaucoup se garder de l'avarice et de ses nombreux prétextes qui trompent. Les voici :
5o4. 1° Les besoins des propres parents. Lorsque ces besoins seront réels, le Curé devra y pourvoir, surtout s'il s'agit des pères et mères, des frères et sœurs incapables de se procurer l'entretien nécessaire. Il faut observer, d'un autre côté, que les parents sont très-libres, pour ne pas dire indiscrets dans leurs prétentions à l'égard des ecclésiastiques. S'ils ont un fils ou un frère déjà séparé de la famille, ils ne prétendent plus à rien di lui ; si, au
.ntraire, il s'agit d'un ecclésiastique, ils préicndent à tout. Lorsque ce ne sont pas des parents si rapprochés, saut le cas d'un vrai besoin, il ne se croira pas obligé de les secourir autant que les
premiers, mais il le fera avec plus de modération, et il avisera à ce qu'ils soient secourus par la charité publique. Quoi qu'il en soit, il devra toujours se garder de se montrer cupide et de commettre des exigences par ladrerie, procédés immoraux trèsnuisibles à la réputation et qui ne sauraient d'ailleurs ajouter beaucoup à son revenu paroissial.
555. 2° Le besoin de pourvoir à quelque cas imprévu de maladie, de mauvaises années, etc. C'est avec ce prétexte qu'on cherche à accumuler le plus possible : de là, on tient beaucoup à la moindre recette, on lésine sur les plus minimes dépenses, le Curé se montre sordidement intéressé. Quoiqu'une modeste épargne pour les prévisions de nécessité éventuelle qui peut survenir ne soit pas condamnable, il faut cependant laisser à Dieu le soin de notre avenir, et bien se garder de se confier plus en nos prévisions qu'en sa Providence infinie. Il est de fait qu'aucun bon Curé ne manque jamais du nécessaire, au point d'être réduit à une grave détresse et obligé de s'abaisser à des moyens humiliants. Si quelques Curés se trouvent réduits à cette extrémité, ce n'est jamais parmi ceux qui jouissent de la réputation de bons Curés. Est-ce que la promesse ne se vérifiera pas pour nous : Quaerite ergo primum regnum Dei, et justitiam ejus, et hœc omnia adjicientur vobis ? (Matth., vi, 33.)
556. 3<* La convenance de réserver quelque somme pour faire des bonnes œuvres après la mort. Je commence par avouer qu'il est toujours louable de laisser ainsi de quoi faire des legs, parce que le bien qui se fait après la mort ne laisse pas que
d'être un bien méritoire ; mais si l'on réfléchit que les Curés ont tant d'occasions de faire le bien pendant leur vie, il sera juste qu'ils se tiennent en garde contre le désir, d'ailleurs saint, de faire du bien après leur mort. L'expérience prouve que quelquesuns se laissent jouer par ces saintes intentions, qui ne devront être exécutées qu'après leur mort, et qu'ils omettent les bonnes œuvres qu'il devraient faire , de leur vivant. Je voudrais qu'on notât bien qu'on peut accoler ensemble les projets de libéralités à exécuter après la mort avec l'avarice la plus sordide qui puisse tyranniser un mortel. On n'a pas, de fait, et il est même impossible d'avoir une attache désordonnée à l'argent, après sa mort. Aussi voit-on, en pratique, que les avares les plus signalés savent laisser des legs considérables dans leurs testaments pour des œuvres de bienfaisance. Je voudrais encore qu'on notât combien doit être diminué le mérite de ce qu'on appelle libéralités après la mort. Je dis qu'on appelle libéralités ; car il me prend envie de rire chaque fois que je lis sous une statue colossale en marbre, dans un Etablissement public de charité, une inscription lapidaire annonçant que le défunt a laissé toute son opulente fortune aux œuvres de bienfaisance, et qu'en conséquence les administrateurs de l'Etablissement, tantam animi liberalitatem admirati, lui ont élevé ce monument. Dirait-on jamais qu'il est généreux celui qui se laisse dépouiller jusqu'à la chemise par l'assassin ? Que celui qui abandonne tout au moment de la mort, c'est-à-dire quand il ne peut plus rien retenir, pas même un brin de paille, laisse tout à l'hôpital, laisse tout au théâtre, ou
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bien ordonne de tout jeter à la mer, s'il s'agit ùe vertu de libéralité, il aura toujours le même mèrito. L'exercice de la vertu de libéralité suppose nécessairement qu'on puisse garder ce qu'on donne ; si, au contraire, on ne donne que ce rru'il est impossible de garder, ce n'est plus la verlu de libéralité.
De là, un écu donné par amour de Dieu, quand on pouvait le garder, vaut beaucoup mieux qu'un million qui vient à être arraché par la mort, plus inexorable que les assassins. Dans ce cas-ci, il ne peut y avoir d'autre mérite que celui d'avoir donné la prélérence à un bon emploi plutôt qu'à un usage indilférent ou mauvais, tout comme serait la recommandation adressée à un voleur de faire un bon usage de ce que forcément on lui laisse entre les mains (1).
(1) Rien ne gagne les cœurs du peuple comme la réputation de libe'ralité que se fait le Curé par ses aumônes et ses secours da tout genre. C'est au point que Grenade fConc. de off. Pas.f .y remarque que ni se^ pre'dications, ni ses exemples de vertu, ni même le don des rairacl-'sneleraettent en si haute estime, te'moins les Juifs auxqudsXotre- Seigneur reprochait : Amen dico vobis: quxritis me, non quia vidistis signa, sed quia manducastis ex panibus . C'est que les hommes sont naturellement très-touchésdesbieufairsquisatisijnt leurs besoins, au point que la libéralité couvre les défauts, tandis que l'avarice les met il nu.
C'est pourquoi, tout en ne travaillant que pour Dieu dans son for Intérieur, le Curé devra aviser à ce que ses libe'ralite's soient connues : Videant opera vestra bona, et glorificent Patrem vestrum. Sic fiat opus in publico, dit S. Grégoire, quaienus intentio maneat in occulto.
Alais que le Curé reste bien persuadé que, quelle que soit sa générosité, il doit s'attendre à ringratitude, aux plaintes et aux degoiits. Paupertas, dit S. Jean Chrysostome, est malum insatiabile, querimonia semper et ingratitudine plenum. Au reste, la détresse mérite encore plus de compassion que de blâme. Qu'ainsi le Cure ne se décourage pas ; qu'au contraire il accompagne ses charités d'un accueil paternel : Sic et verbum melius quàm datum. (Eccli., xviii, 16.)
ÇN^ote du traducteur.)
537. 4** L'obliQation de ne pas endommager la renU paroissiale, en étant trop facile à faire cession de ses droits. Il est vrai que le Curé doit exiger les droits paroissiaux de ceux qui peuvent les acquitter, et le Curé aurait tort d'y renoncer trop facilement; car la population s'habituerait à cette libéralité, et le successeur qui ne pourrait ou ne voudrait pas en faire autant se trouverait compromis. C'est pourquoi le Curé manquerait certainement à son devoir en renonçant sans nécessité à ses droits, ce qui toutefois doit s'entendre avec discrétion. Il est à observer que le Curé doit remettre ses droits nonseulement à ceux qui, pauvres, ne peuvent absolument pas payer, comme le veulent la charité et la justice, mais encore à ceux qui le pourraient rigoureusement, mais qui prétendent qu'à raison de leur gène, ils mentent dispense et desquels on n'obtiendrait rien sans contestations scandaleuses. D'ailleurs, s'ils se refusent à payer, fussent-ils même des gens aisés, mais mal élevés et irréligieux, il faudrait leur faire remise ; on ne peut pas douter qu'en se montrant exigeant, le Curé ne recevrait que des grossièretés. Il est à propos aussi de bien se persuader que, de nos jours, ce serait une trèsgrande imprudence que de recourir, à cet effet, aux tribunaux. Persuadons-nous bien que maintenant le Curé ne peut plus exiger ses droits, sinon de celui qui veut payer et de la manière qu'il lui plaît. Ainsi, si quelqu'un veut payer la moitié du droit, le Curé ne devra pas l'exiger en entier.
Que le Curé avise donc à ce que ses droits lui soient payés , mais avec toute la modération nécessaire pour éviter d'être insulté dans son ça- Man. du J. Core. 27
ractère sacré et qu'il s'ensuive des scandales.
558. Certains se montrent, à ce sujet, intéressés et ladres, contestant avec des gens dont ils sont sûrs de ne rien obtenir, ou exigeant jusqu'à la dernière obole et marchandant jusqu'à des sous et des centimes.
Il serait curieux qu'ils réglassent leurs comptes et vissent, à la fm de l'année, combien ils sont parvenus à embourser, à force de ténacité. Les Curés obtiennent facilement le recouvrement de leurs droits de la classe aisée et civiie, si elle est bien élevée, quoique peu religieuse ; mais il n'y a rien à espérer des gens irréligieux et mal élevés. La ténacité ne rapporte au Curé que déshonneur et ennuis ; si parfois elle lui vaut quelque droit payé, tout compte fait, ça n'augmente pas sa bourse d'un écu. Celui qui a l'usage des choses en cette matière ne trouvera là rien d'exagéré : cent actes de ténacité ne rapportent pas en moyenne un sou pour chaque, tandis que, d'autre part, ils rapportent force mécontentements, querelles, dégoûts qu'un trésor ne pourrait compenser.
559. Ce serait aussi, dans un Curé, une marque d'avarice et de lesinerie, de paraître avec des vêtements trop usés et rapiécés, de ne pas se procurer de bons livres par épargne, de marchander pour un sou dans les achats, et surtout de n'être pas exact à payer aux ouvriers le salaire convenable.
Le manque de livres a un autre côté funeste au Curé, surtout s'il est jeune et encore capable de s'instruire. Un Curé, principalement à la campagne, où il n'y a d'autre bibliothèque que la sienne, devrait se montrer empressé à se pourvoir de beau-
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coup do bons livres, autant que le permettent ses moyens. Quelle compassion excitent certaines bibliothèques de presbytères I C'est un témoignage incontestable que le Curé manque beaucoup de la science sacrée dans toutes ses branches.
560. Le Curé se gardera de paraître avide de caàeaux. Il arrive parfois qu'en les recevant, il accueille avec joie et allégresse le porteur; c'est presque comme s'il disait : Apportez-en, apportez-en encore d'autres fois. Egalement, il serait en faute, s'il témoignait une prédilection particulière à ses paroissiens qui lui font de fréquents présents, et delà froideur, au contraire, à ceux qui s'en abstiennent.
561. Avant tout, le Curé se gardera d'acheter des fonds et des terres, à moins d'être riche de son patrimoine. Quand on sait que le Curé n'a rien ou presque rien de son patrimoine, et qu'après quelques années enparoisse, il fait de tels achats, chacun comprend qu'il thésaurise et qu'il envisage son bénéfice comme un emploi qui, bien géré, peut améliorer la condition de sa famille.
Autant un père de famille se fait d'honneur en acquérant de ses épargnes quelque fonds de terre pour améliorer le sort de ses enfants, autant, en revanche, le Curé se fait-il de tort, en épargnant au profit de sa famille (1).
(1) Ecoutons aussi Mgr Sailer : Si le pasteur est aisé, qu'il soit hospitalier. La cupidité s'y oppose et produit les conséqueace.> suivantes : 1» Les domestiques cherchent à se dédommager par des économies exagérées ; 2» les amis s'éloignent; 3» les améliorations deviennent dépenses inutiles ; 4» le Curé s'aveugle et croit que ses épargnes ne sont pas avarice ; 5» les pauvres en souffrent; 6" les domestiques aigris suscitent toutes sortes de tracasseries; î'ie népotisme se joint k la cupidité pour faire lésiner.