‹ Manuel pratique et raisonné de l'amateur de tableauxChapitre 8 sur 18 · VII. — ÉCOLE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

VII. — ÉCOLE FRANÇAISE

On croit généralement, et la plupart des historiens ont malheureusement accrédité cette croyance, que la peinture n'a été cultivée en France qu'à dater du mo-

monl où François l'-'', usant cette fois du moins à propos de la fameuse formule : «. Tel est notre bon plaisir » qu'il a le premier employée, attira à sa cour Léonard de Vinci, le Primatice, maître Roux, André del Sarte ot plusieurs autres grands artistes.

C'est une erreur. S'il est Men vrai que ces habiles artistes, en décorant de leurs œuvres plusieurs de nos monuments publics,' excitèrent parmi nous l'émulation et, en vulgarisant pour ainsi dire l'art, contribuèrent à la création de notre école nationale, il est bien vrai aussi que, même dans ces temps de barbarie, on la France était couverte des ténèbres da fanatisme religieux, et divisée on une foule de petits états soumis à des chefs aussi ignjOrants que barbares, elle avait des peintres dont les oeuvres, bien cju'ignorées du public, pouvaient, sous bien des raj)ports, soutenir la comparaison avec celles dont avaient à se glorifier les époques correspondantes du moyen-âge, môme en Italie.

N'en aurions-nous pour preuve, par exemj)le, que les miniatures qui oriient l'Evangile de Sainî-Médard de Soissons, qu'on attribue à des artistes du règne de Charlemagne de 760 à 814; celles de la fameuse Bible de Cliarles-le- Chauve de 840 à 880, et la Bible latine, dite de Saint-Acheul, du xiie siècle, vendue récemment parmi les manuscrits de la duchesse de Berry, les heures du duc de Berry, Jean sans Peur , de 1380; les belles Cartes à jouer, peintes pour distraire Charles VI dans sa fohe, 1395; les œuvres do René, comte d'Anjou , dont les villes de Rennes et d'Aix ont des spécimens datant de 14,30 h 1450; les miniatures dont Jean Fouquet, premier peintre de Louis XI, et duquel nous pensons avoir au Musée deux portraits sous les n"' 652 et 653, décora, vers 1480, la traduction fi'ançaise de l'Histoire des Juifs ; enfin les superbes vitraux dont la renaissance trouva nos cathédrales ornées, et dont plusieurs existent encore . aujourd'liui, etc. etc, que nous serions déjà on droit

de revendiquer pour notre pays un genrç [de gloire qui, jusqu'ici, semWe nous avoir été vefusé.

La peinture a môme eu chez-nous cela de remar" quable, qu'une fois admise comme moyen de décoration de nos édifices publics, elle a marché d'un pas si rapide, qu'elle atteignit de suite les nations qui, sous ce rapport, nous avaient devancés, et que, malgré do fréquentes oscillations, elle s'est toujours maintenue à un des premiers rangs. Toutefois, pour ne pas avoir eu de défaillances complètes, elle a éprouvé de notables transformations, correspondant aux principales phases politiques auxquelles nous avons été sourais pendant les trois siècles et demi qui viennent de ^'é^ couler, et dont elles expriment le caractère,

Ces transformations forment ainsi 'quatre périQ(ies bien distinctes. La première occupe la presque totalité du xvi= siècle et peut-être nommée période d'évO' lution. La deuxième, qui embrasse tout le xvn« siècle, se subdivise ehe-môme d'une manière bien tranchée en deux phases, dont la première est celle de la maturité de l'art chez-nous, et la seconde, la période de sa décadence. La troisième, qui embrasse tout le xviiie siècle, n'est en réalité que la décadence ellemême, s'harmonisant avec les mœurs du moment. Dans la quatrième, cjui commence avec notre régénérîïtion politique, l'art en reçoit les aspirations, en prend les allures, mais s'affaisse sous le joug de l'empire, pour ne former qu'une époque de transition, et nous conduire à l'art moderne, qui n'est lui-même que le reflet d'une époque d'attente et de recherche,

Seizième siècle.

Cette époque est surtout remarquable, en ce. sens que les hommes qui. en ont fait la gloire ont eu. Iq

mérite de ne s'inspirer de leurs prédécesseurs qu'autant qu'il le fallait pour ne pas dévier des bonnes traditions, et de conserver leur individualité. Les premiers qui se présentent, car nous ne devons que mentionner en passant Léonard, dit le Limousin, Thabile émailieur, et Bernard Palissy, le célèbre potier, qui furent de grands artistes, mais non des peintres proprement dits ; or, disons-nous, les premiers qui se présentent sont :

Le frère Guillaume, dit le Prieur, et Glaï nE, qui vivaient à Marseille vers la fin du xve siècle et au commencement du xvi* ; on ne trouve pas de leurs traces en France ; tout ce qu'on sait d'eux se réduit à ceci, qu'appelés à Rome par le Bramante, sur Tordre de Jules II, pour orner de sujets historiques quelques parties secondaires du Vatican , ils s'en acquittèrent avec un succès qui leur fit une grande réputation en Italie, OLi le frère Guillaume mourut, après avoir successivement habité Cortone, Arezzo , Florence, Pérouse, et laissé des ouvrages remarquables par un dessin correct, une bonne perspective et un coloris harmonieux ;

FouQUET, Jean, (1490), dont nous avons déjà parlé, mais qui, indépendamment de ses belles miniatures, à peint des tableaux de grandes dimensions et des portraits comme ceux que nous avons cités ;

Jean Cousin (1500-1589). Cet homme extraordinaire, qui fut aussi habile comme sculpteur que comme peintre, fut d'abord peintre sur verre et orna de ses ouvrages en ce genre, noa seulement les églises de la petite ville de Sens, sa patrie, et des environs, mais plusieurs maisons royales, comme le château d'Anet appartenant à Diane de Poitiers.

Gomme peintre, on connaît surtout de lui le Repas chez le Pharisien, qui se trouve à Rennes, et son Jugement dernier, qu'on voit à notre musée sous le n'' 137,

tableau d'une élévation de style et d'une correction de dessin d'autant plus remarquables, que Cousin n'avait jamais vu l'Italie et n'avait eu sous les yeux que les tableaux et les statues que François avait fait venir en France. On a encore gravé d'après lui les Cydupes forgeant la foudre, le Serpent d'airain. L'Eglise Salnt- Gervais a encore plusieurs de ses vitraux ;

Clouet, François, dit Jeannet (de 1500 à 1572 environ), né à Tours d'un père flamand, peintre luimême, ayant en cette qualité charge à la cour, dont le fils hérita sous François et Henri II. Français Clouît est surtout connu par ses portraits, quoi qu'on assure qu'il ait fait quelques compositions.

Ces portraits sont d'une délicatesse d'exécution, d'une élégance de touche et d'une noblesse de pose vraiment inimitables. Les deux seuls authentiques que possède notre musée, Charles IX et Elisahetli d'Autriche, {\\°^ 107 et 108 ), révèlent bien un peu l'école flamande par le côté matériel de l'art, c'est-à-dire par la naïveté et la précision des détails, mais ils tiennent à l'école française par la distinction de la tenue et le soin qu'il met à donner à son modèle l'expression la plus avantageuse à sa physionomie.

Les portraits de François Clouet sont très-rares et se paient très-cher quand ils sont authentiques. Nous en avons vu récemment un de femme, de 17 centimètres sur 13, être adjugé à 4,000 fr. (Vente Pourtalès, 1865. ) Il a eu beaucoup d'imitateurs, comme le prouvent les quinze ou seize portraits peints à sa manière, qu'on n'ose pas lui attribuer dans notre musée; mais personne n'a su modeler comme lui une tête en pleine lumière, c'est-à-dire en l'absence de tout clairobscur. On lui attribue communément tous les portraits anciens peints de cette manière, mais sur vingt, donnés comme étant de lui, il y en a, au plus, un de vrai. On en voit quelques-uns à Londres, à Bruxelles, à Vienne el à Berlin.

Comme les artistes italiens auxquels François l^»- et ses successeurs avaient confié la décoration du palais de Fontainebleau n'auraient pu suffire seuls à cette tâche, ils s'étaient associé quelques peintres français alors en réputation. Parmi eux on trouve :

Les deux Dubreuil, Toussaint et Louis; et Baldoijin, Claude, sur lesquels on ne possède aucun renseignement précis; — Dubois, Ambroise (1543-1C14), d'origine flamande, qui fonda une école de peinture à Fontaine] )leau, où Ion A^oit encore de ses ouvrages dans la chapelle haute de Saint-Saturnin ; — Quenel, François (1542-1619), comme le précédent d'origine étrangère, puisqu'il est né cà Edimbourg; il devint le peintre de la cour de Henri III, dont il peignit les principaux personnages, surtout en miniature^

C'est aussi à cette époque que Dugtjernier, Louis, dit le Vieux, peignit pour le duc de Guise un Livre d'Heures oa il représenta les phis belles femmes de la cour sous la figure de saintes, mais d'une ressemblance parfaite et d'une admirable exécution. Son frère, dit le Jeune, fut aussi un des plus habiles peintres sur émail de son temps. Ce dernier eut aussi un fils dont les œuvres, dans le même genre, ne le cédèrent en rien à celles de son père.

Mais arrive Fréminet, Martin (1567-1619), artiste habile, qui habita longtemps l'Italie, où il étudia sous Michel-Ange de Caravage et le Josepin. De retour on France et nommé premier peintre de Henri IV, puis de Louis XIII, il fut, à la mort du premier, employé à de grands travaux, entre autres à la décoration de In chapelle de la Sainte-Trinité du palais de Fontainebleau, réminiscence de la chapelle Sixtine de Rome, dont le i)lafond a été regardé comme un chef-d'œuvre par la science qu'il y déploya en architecture, en perspective et en anatomie. C'est la seule chose qui reste de lui avec son tableau du musée, n° 2\\, j\ferciire ordonnant à Enée d'abandonner Z)/f/oi?, tal)leau (fui, par

mi contours et samusculature exagérés, se sentdéjà de Ja décadence italienne, au début de laquelle il avait assisté.

Fréminet a eu pour élève Vignon, Claude (1590- 1673), qui l'imita assez bien pour que leurs ouvrages se confondent : môme exagération dans le dessin, môme sécheresse dans la touche, seulement coloris moins vif, et manière encore plus expéditive. Nous n'avons rien de lui, mais on voit à Dresde deux de ses compositions, Adam et Eve avant et après le péché, où ses qualités et ses défauts ressortent de la manière M plus évidente. Puis viennent :

Simon VouET (1590-1649), dans les œuvres duquel l'école française se caractérisa et qu'on place pour cela à sa tête, mais qni eut, à vrai dire, plus de réputation que de génie, et qui eût infailliblement entraîné l'école à sa perte si quelques hommes qui le suivaient de près n'eussent pas maintenu ou mieux ramené cette école dans la bonne voie .

Vouet avait eu cependant un début heureux; mais, ayant passé quinze ans en Italie où il avait donné, à, Rome surtout, des preuves d'un talent assez marqué pour qu'un de ses tableaux fiit jugé digne d'orner une chapelle de la Basilique de Saint-Pierre, il fut h son retour en France ébloui par la fortune. Aussi s'empressa-t-iltrop de profiter de ses faveurs en substituant aux bons principes qu'il avait puisés dans l'étude des grands maîtres italiens une manière expéditive qu'on prit pour de la facilité, un style prétentieux qu'il eut le talent de faire passer pour d^e la grâce, des raccourcis, tronqués qu'il donna pciur de la liante science.

Il était trop bien en cour pour qu'on ne le prît pas au mot; mais on cherche vainement aujourd'hui dans ses ouvrages des raisons suffisantes dè la réputation dont il a joui." On se contente de regretter qu'il n'ait pas mieux mis à profit les hoiireuses dispositions dont il étail doué. Il a peint un grand nombre de plafonds

et dessiné beaucoup de cartons pour la décoration des châteaux et pour les tapisseries de la couronne.

Les tableaux qu'a de lui notre musée permettent de le juger convenablement, et montrent qu'il a cherché à racheter par la fraîcheur de ses teintes, le manière . ou, si on veut, le gracieux de son dessin, ce que sa composition laisse à désirer sous le rapport du style, et sa pâte sous celui de la consistance.

Vouet a fait aussi des portraits : on voit de lui à Rome celui du cardinal Barberini et dans notre musée celui de Louis XIH, dans lequel il a déployé une grande pompe d'ornementation et un grand effet de couleur. Dorigny le fils, et Tortebat, le père, ses deux gendres, ont gravé la plupart de ses tableaux.

Deux des meilleurs élèves de Vouet sont Corneille, Michel (1603-1663), père des deux Corneille, Michel et Jean-Baptiste, dont notre musée a des tableaux et dont nous parlerons plus loin; — Testelin, Louis (1 61 5-1655), également ami de Le Brun, dont le principal mérite est d'avoir été un des premiers à ajouter aux portraits certains accessoires qui en rendent l'aspect plus agréable ;

Mais un des élèves de Vouet, qui pour être peu connu, n'en est pas moins un de ceux qui lui font le plus d'honneur, est Chaperon, Nicolas (1596-1647), surtout cité comme un des plus habiles graveurs de son temps. On a de lui plusieurs Bacchanales, qu'il a gravées d'après ses propres compositions, et les loges du Vatican qu'il a gravées en 52 planches d'après Raphaël, et que les hommes spéciaux estiment beaucoup.

Ce que nous disons de Vouet, nous pouvons le dire de Laurent de La Hyre, de Blanchard, de Dufresnoy et de Perrier.

LaurenI de La IIyhe (1606-1656), en effet, en voulant

imiter le Primatrice et maître Roux, qu'il se plaisait à copier à Fontainebleau, joignit le ton un peu mou (lu Primatice au dessin maniéré de Vouet, son premier maître, et s'écarta de la nature en cherchant à Tem- Lellir. Ses ouvrages sont encore moins estimés aujourd'hui que ceux de Vouet, parce que Vouet avait de l'initiative, et qu'il ne fut, lui de La Hyre, qu'un imitateur.

On voit peu de tableaux de La Hyre dans le commerce, où ils auraient peu de chances ; ils sont restés dans les églises et dans les musées : outre les neuf qu'a delui notre musée, on en trouve à Rouen, à Lyon, à Nantes, à Rennes. Il a fait beaucoup de portraits ; entre autres ceux des marchands, des échevins et des autres officiers de la compagnie dans le même cadre. Les trois paysages faisant partie de ses tableaux du musée, n"* 291, 292, et 293, sentent plus la fantaisie que la nature : suivant trop rigoureusement la théorie de la perspective aérienne, il enveloppait d'un brouillard non-seulement ses lointains, mais les figures mêmes qui étaient sur le premier plan.

Laurent de La Hyre est le père de Philippe de La Hyre, qui d'abord peintre comme lui, se livra à l'astronomie, et y acquit une grande et juste célébrité.

Blanchard, Jacques (1600-1638), eut une trop courte existence pour donner à ses heureuses dispositions tout le développement qu'elles étaient susceptibles de prendre. Le peu que l'on connaît de lui prouve, en effet, qu'il savait composer avec noblesse et simplicité, et qu'il était en bon chemin pour devenir un coloriste. H plut tellement sous ce rapport, qu'on crut, à son arrivée de Venise, pouvoir l'appeler le Titien français, surnom que la postérité n'a pas sanctionné et qu'il ne méritait pas, comme on peut le voir par ses quatre tableaux de notre musée, (n"' 14, 15, 16 et 17).

On connaît de Blanchard beaucoup de vierges et de

Saintes Familles à mi-corps, dont toutes les têtes ont • des airs de famille. On cite favorablement les deux tableaux votifs qu'il a faits pour la corporation des orfèvres : Saint- André à genoux devant la Croix, et la Descente du Saint-Esprit, gravé par Regnesson. P. Daret a aussi gravé de lui un Saint-Gérôme en contemplation, et la mort de Saint-Sébastien. Il a eu un frère du prénom de J. Bapt., un fils Gabriel et un neveu, J.-Bapt., qui sont aujourd'hui inconnus, excepté ce dernier, dont on voit à Versailles un tableau représentant allégoriquement la Naissance de Louis XIV.

Quanta DuFRÉSNOY, Charles-Alphonse (1611-1665), ses tableaux sont complètement oubliés, et on ne connaît guère de lui aujourd'hui que son poëme sur les arts du dessin, qui a eu quelque succès dans son temps, et ses rapports avec Pierre Mignard, qu'il a eu pour condisciple à Paris et à Rome. Notre musée a cependant de lui deux tableaux, n"» 212 et 21 3, d'un bon dessin, d'une agréable couleur ; Sainte-Marguerite et les Danaïdes.

Il en est de même de Perrier, François (1590-1656), dont le nom s'est conservé bien plus par les belles gravures qu'il a exécutées d'après l'antique, que par ses tableaux. En effet, le dessin de ses tableaux, souvent incorrect, et leur coloris peu agréable, ne sont pas suffisamment rachetés par l'exécution facile et la touche hardie qu'il tenait de Lanfranch, sous lequel il avait étudié avec un nommé Leblanc, dont on voit encore quelques portraits à Lyon, où ils travaillèrent quelque temps ensemble. La collection de gravures qu'a jynbliées Perrier à Paris et à Rome sous le titre de : Statuœ antiquœ centum 1638, et icônes et Segmenta illustriumet marmore tahularum quœ Roinœ~.adhuc existant,

C'est à cette époque que vécut Callot, Jacq. (1593- 1635), sur la vie duquel on a peu de renseignements, 'tout-ce qu'on sait de lui, c'est que, poussé par nue

vocaliûii irrésisLiLle, il a'éciiaxjpa deux fois de la maison paternelle, pour aller en Italie étudier les maîtres anciens; qu'il fut attaché à Cosme II, duc de Médicis, et cju'il se distingua surtout comme dessinateur et graveur à l'eau-forte. On croit même assez généralement qu'il n'a cfue gravé; c'est une erreur, car on connaît de lui, à Rome, une suite de douze tableaux représentant la Vie du Soldat \ tableaux qui dénotent une conception aussi brillante qu'originale, et une facilité d'exécution peu commune.

On voit aussi de Gallot, dans la collection impériale de Vienne, une curieuse représentation de la célèbre Foire d'Impruneta, près de Florence, qu'il a signée et gravée lui-même ; à Florence, Jésus-Christ montré au peuple ; à Dresde, le Châtiment militaire. Nous n'avons rien de lui, si ce n'est quelques dessins. Ce qu'on lui attribue dans les ventes publiques est généralement trop douteux pour qu'une collection importante en fasse l'acquisition,

Gallot a eu pour élève Bosse, Abraham, de Tours ; (1610-1678), auquel on doit des scènes très spirituelle-, ment arrangées, comme les Heures du Jour, les Quatre- Ages, les Quatre Saisons^ les Cinq Sens ; — et pour imitateur Dervet, Claude (1611-1642), qui le suivit dans ses gravures, mais dont les tableaux ontuneexécutioii plus lourde et une couleur plus criarde.

Dix-septiéme siècle, ( première phase. )

L'école française, dirigée par les artistes dont noua venons de parler, n'eut certainement pas manqué de faire fausse route s'il ne se fût pas trouvé pour la remettre dans la bonne voie et l'y maintenir, le Poussin, Philippe de Champaigne , Le Sueur, Sébatien Bourdon, et notre incomparable Claude Lorrain, qui.

forment une partie importante de la gloire artistique de la France, et que nous pouvons sans crainte opposer aux grands artistes des autres nations.

Le Poussin, Nicolas (1594-1665), occupe non seulement le premier rang dans notre école, mais il est encore un des plus grands peintres d'histoire sous le rapport moral, dramatique et poétique, but essentiel de l'art. La richesse de ses compositions, l'élévation de son style, la pensée profonde qui ressort de ses expressions, l'ont fait avec raison surnommer le peintre des gens d'es]3rit.

Né aux Andelys, petite ville de l'ancienne province de Normandie, de parents peu aisés, Le Poussin rencontra et eut le courage de surmonter les obstacles qu'éprouvent ordinairement dans leur début ceux qui n'ont d'autre soutien que le sentiment de leurs forces. Il n'y eut qu'une chose à laquelle il ne se sentit pas la force de résister, c'est la jalousie qu'excita son talent parmi plusieurs peintres alors en réputation à Paris, et à la tête desquels se trouva Youet. Aussi, abreuvé de dégoûts de toute sorte, il se retira à Rome, où il passa la plus grande partie de sa vie, et où il reçut, entre autres témoignages de l'-admiration publique, l'honneur de la commande d'un tableau, le Martyre de Saint- Erasme, destiné à être copié en mosaïque pour la basilique de Saint-Pierre.

Le Poussin exécuta peu de tableaux de grande dimension; mais, dans un cadre de moyenne grandeur, il savait renfermer tout un poème. Il a emprunté un grand nombre de ses sujets aux annales de l'histoire sainte, et les a tous empreints du sentiment de la foi vive et éclairée qui le pénétrait : composition riche, mais bien arrêtée; exécution savante; sentiment profond, expression raisonnée, grande science de dessin, et connaissance exacte des usages et des costumes des anciens; paysages riants et variés, horizons poétiques, qui font oublier quelques écarts de lumière, sont des

qualités qu'on trouve dans toutes les œuvres de ce grand artiste.

Aussi n'onfc-ellesreçu aucune atteinte des goûts des diverses époques; et,°comm« aucun artiste n'a plus médité ses ouvrages, il faut toujours craindre, en se permettant de les critiquer, de n'avoir pas fait soimême assez de réflexions. Quelques-uns de ses tableaux ont poussé au roux et même au noir, il est vrai; mais, sous cette teinte, qui est le plus ordinairement l'effet du temps, on reconnaît et on reconnaîtra toujours le maître.

Le Poussin est dignement représenté dans notre musée qui a trente-neuf de ses tableaux. Les Sept Sacrements, que l'on cite comme son œuvre capitale et qui faisaient partie de la galerie d'Orléans, sont aujourd'hui à Londres, chez lord Francis Egerton ; son célèbre tableau de la Prise et de la Destruction du Temple de Jérusalem, fait partie de la collection impériale de Vienne.

Nos musées de Rouen, de Rennes, de Caen, du Mans, de Nantes, ont de ses œuvres. Ses tableaux se maintiendront toujours à un prix élevé. Un des derniers qui aient passé dans les ventes (1845), vente du cardinal Fesch, a été adjugé à 35,000 francs. Il fait aujourd'hui partie de la collection de lord Hertford. Pesne est l'artiste qui a le plus gravé d'après lui; — il a eu pour imitateurs dans ses compositions historiques :

Letellier, Jean (1614-1676), qui était non seulement sor. élève, mais son propre neveu. C'est à ses soins qu'il dut le mérite de ses ouvrages, Gomme lui, son style est simple, son expression est juste quoiqu'à un moindre degré : ses accessoires sont de bon goût, mais ses formes pèchent souvent par excès de rondeur, et sa couleur rougeâtre manque d'éclat. On voit plusieurs de ses ouvrages au musée de Rouen, sa ville natale, qu. n'a qu'un seul tableau du Poussin, et encore d'une ïsiule iui'povta.nce, Saint Denis couronné par un ange;

Stella, Jacques (1590-1667), fils d'an ijeintre flamand, qui avait travaillé à Lyon; conduit fort jeune en Italie, il habita successivement Florence et Rome où il se lia intimement avec le Poussin, dont il chercha constamment à imiter la manière. Son style, en eflet, est élevé, son dessin correct, mais, ne trouvant pas dans le Poussin un grand modèle comme coloriste, il ne sut pas tenir le juste miheu entre un ton froid et un coloris poussé à Texcôs.

Les tableaux de moyenne dimension de Stella sont les plus recherchés; ils représentent souvent des pastorales et des jeux d'enfants ; sous cette forme, sa manière est agréable et spirituelle. Ha souvent peint sur des plaques d'agathe irisée, comme on le voit dans un des deux tableaux que nous avons de lui, n° hOi, Jésus- Christ recevant la Vierge dans le Ciel; les veines et les accidents de la pierre en forment le fond. Il a gravé lui-même plusieurs de ses productions, entre autres une Desrente de Croix. Ses tableaux ne sont jamais d'un prix élevé;

ViLLEQuiN, Etienne (1619- 1688); iln'est guère connu, quoiqu'il ait été de l'Académie, que par le tableau votif qu'il a fait pour la corporation des orfèvres, représentant Saint-Paul devant Agrippa, et son Jésits guérissant les aveugles de Jéricho du n" 638 de notre musée, qu'on a, même dans ces derniers temps, attribué au Poussin lui-même, duquel il nous semble pourtant s'éloigner assez pour éviter toute confusion. On a gravé d'après lui inie Sainte Famille., et Saint Roch et son Chien ;

CoLOMBEL, Nicolas (1646-1717), qu'on croit à tort élève de Le Sueur, auquel il est postérieur de beaucoup, comme on le voit par les dates, ne fut aussi qu'un froid imitateur du Poussin, dont il s'éloigna encore plus que Stella. Cependant, malgré sa teinte froide el violacée, il avait du goût et de la science. Le tableau que nous avons de lui, sons le n° 129, est celui qu'il a donué pour sa réception à l'Académie, il a fait aussi

quelques portraits et plusieurs tableaux d'église, dont les fonds sont généralement d'un heureux effet ;

Mais l'artiste qui a le mieux imité le Poussin dans ses paysages, est Dughet, dit le Guaspre ou Guaspre- Poussin (1613-1675), qui, bien que né et fixé à Rome, on il a toujours habité, peut figurer dans l'école française par cette triple raison qu'il est fils d'un Français établi à Rome, qu'il est beau-frère du Poussin qui avait épousé sa sGîur par reconnaissance pour les soins qu'il on avait reçus dans le cours d'une grave maladie, et que c'est sous ce grand mattre qu'il s'est formé.

Dughet ou le Guaspre s'occupa exclusivement do paysage, genre vers lequel l'attirait naturellement son goût pour la chasse, et il prit pour guide en cela les travaux de son beau-frère, avec lequel on le confond souvent. Ses sites sont d'un aspect majestueux et bien dégradés ; s'étant aussi pénétré de la manière du Claude, il animait ses taljleaux en y faisant sentir les effets du vent et des orages. Le Poussin a quelquefois peint les figures de ses paysages, qu'il traitait cependant assez bien lui-même.

Les œuvres du Guaspre sont très recherchées; notre musée a payée 5,000 francs celui que nous avons de lui sous le n" 183. On donne souvent dans le commerce, comme étant de lui, les paysages d'ALLEGRAiN, Etienne (1665-1736), et même ceux de Francisque MiLÉ, ou Milet, (1666-1723) ; mais ceux-ci sont d'un caractère moins élevé, et le ton bleuâtre de l'horizou en est moins vigoureux. En un mot, ils sont plus maigres de style et de couleur.

Le Poussin a eu pour condisciple etpouramiàRome, Valentin, dit Moïse, (1600-1632), qui se forma sur les œuvres de Michel- Ange et du Gara vage, dont il rappelle la hardiesse et le vigoureux modelé. Cet habile artiste ne nous est généralement connu que par des scènes de buveurs, des rassomblemeiits de bolié-

miens, des concerts, remarquables surtout par la manière dont il fait ressortir les personnages ; ce qui le fait confondre avec l'Italien Manfrédi, duquel on le croit à tort élève, puisque celui-ci était mort quand Valentin vint en Italie.

Mais il ne s'est pas livré exclusivement à ce genre ; il a, en effet, produit de grandes compositions historiques où il a pu déployer toute la puissance de son talent. Les principales sont Jésus-Christ chassant les vendeurs du Temple, qui se trouve à Saint-Pétershourg; Moïse et les Tables de la loi, qu'on voit à Vienne, et le 3ïartyre des saints Processe et Martinien^ conservé au palais de Monte-Cavallo et reproduit en mosaïque pour la basilique de Saint-Pierre. Les tableaux de Valentin, malgré leur mérite, ne sont jamais d'un prix élevé ; quelqu'importants qu'ils soient, ils se vendent bien plus souvent au dessous de trois à quatre mille francs qu'au dessus.

Le Poussin a aussi donné des conseils, à Rome, à Blanchet, Thomas (1617-1689), excellent dessinateur et habile peintre à fresque, dont les cjouvres ont complètement disparu ou sont restées à Lyon, où. il avait fondé une Académie. Son principal ouvrage était le plafond de l'Hôtel-de- Ville détruit pai- un incendie en

Enfin , en même temps que Le Poussin et Valentin travaillaient à Rome, il s'y trouvait aussi un Français du nom de Mosnier, Jean (1600-1656), que Marie île Médicis y avait envoyé pour faire des copies des grands maîtres. Il en fit en effet une d'après André Solario et une d'après Raphaël. Cet artiste, d'ailleurs bon coloriste et même assez habile dessinateur, quoique maniéré, a produit quelques compositions parmi lesquelles on remarquait les Quatre premiers Conciles, qui se trouvaient autrefois dans le palais épiscopal de Chartres. Que sont-ils devenus?

De Champaigne, Philippe, communément appelé de

Champagne (1602-1674), est bien Flamand d'ongme , puisqu'il est né à Bruxelles ; mais, comme il est venu jeune à Paris sans avoir suivi aucun maître dans son pays natal, qu'il a passé la plus grande partie de sa vie en France, et qu'il y est mort, nous ne voyons aucune nécessité à placer ce grand artiste dans l'école flamande, et nous pensons qu'il est de toute justice, môme de notre devoir, de le revendiquer comme une de nos gloires nationales.

Or, Philippe de Champagne, ainsi que nous l'appelons, reçut à son arrivée à Paris des avis de Fouquières d'Anvers, réfugié en France et de Tallemant, Phihppe, peintre lorrain. Ayant connu Le Poussin chez ce dernier, il se lia et logea avec lui, pour être comme lui employé aux peintures du Luxembourg, dont Marie de Médicis avait confié la direction à un nommé DucHESNE, peintre décorateur qui sé'norgueillisait de sa position au point de traiter durement tous les artistes que le sort plaçait sous sa dépendance.

Phil. de Champagne n'y resta pas longtemps et se retira dans son pays natal, d'où il fut bientôt rappelé pour occuper la place de cemômeDuchesne, qui venait de succomber. Depuis son retour à Paris, il n'a jamais quitté cette ville o\:i, grâce à son assiduité et à sa vie retirée, il a peint un nombre considérable de tableaux pour les églises et les résidences royales. Il est mort à 72 ans, à l'abbaye de Port-Royal, où il s'était retiré.

Notre musée possède plus de vingt tableaux de cet homme illustre à plus d'un titre. Toutes ses œuvres portent le cachet d'une élévation d'idées et de sentimen l peu ordinaires. Dans leur majestueuse simplicité ses compositions charment et frappent tout à la fois 1 esprit et les yeux, imposant toutefois le respect plus que l'admiration, car son dessin est plus correct qu'élégant, et il imitait la nature sans chaleur, sans enthousiasme.

Ses deux tableaux do V Apparition de Saint Gervais

de Smnt Pro ais a baml Ambroise, et la Translaiion de leur corps 80 et 81 de notre musée, sont des œuvres de grande école, et son Christ mort et clendusur un linceuL n° /O de notre salon d'honneur, est, sous tous les rapports, une excellente chose à copier. Quant à ses portraits, il en a fait heaucoup; ils sont peints sans eiiorts, poses avec nohlesse et respirent la vie. Celui que nous avons de sa fille, religieuse à Port-Royal assistée de la mère Catherine- Agnès, qui adresse à Dieu des prières pour sa guérison, est un véritable chel-d œuvre digne en tout point du noble motif qui l'a inspire. ^

On voit de Phil. de Champagne seize tableaux à BruxeUes, et la coUection impériale de Vienne a de lui une superbe composition représentant Adam et Eve pleurant la mort d'Abel. Ses œuvres ne se rencontrent jamais dans les ventes publiques, excepté toutefois ses portraits qui atteignent des prix élevés quand ils sont authentiques. Une des plus belles gravures qu'on connaisse d'après lui est celle de son Saint Philippe en méditation, qui ornait la salle de l'Académie rovale de peinture; elle est due à Edehnck.

Phil. de Champagne a eu pour élève son neveu, J .-Bapt. Yaii Champaigne, qui avait habité l'Itahe, fut prolesseur à l'Académie d'Anvers, et dont on voit à Bruxelles une Assomption de la Vierge, et à Versaillcïj le plafond du salon de Mercure. On a vu aussi de lui, dans une exposition qui a eu heu dans la cour du Palais- Royal et où figuraient son oncle et Le Brun : Alexandre recevant des soumissions du Roi d'Etiopie, et Ptolémce montrant sa Bibliothèque à des philosophes. Il est loin d'avoir égalé son oncle, qui l'a cependant plusieurs fois associé à ses travaux ; — un des parents de Phil. de Champagne, du nom de Plattenberg, connu en France sous celui de Montagne, Nicolas, qui fit quelques bons portraits, mais se livra particulièrement aux marines^ ainsi que nous l'avons dit, a aussi étudié sous lui.

fiornnoN, Sébastien (lf3](3 10/ 1 ), vini (rès jcimo de

jSIoiltpelJier à Paris, où il fut placé chez un pemtrê médiocre et donna de bonne heure des preuves des heureuses dispositions dont l'avait doué la nature. Mais, ne pouvant suivre ses études, il fut obligé de s'engager comme militaire; puis, ayant obtenu un congé, il se rendit à Rome, où il se laissa exploiter pâr un marchand de tableaux qui le faisait beaucoup travailler le payant mal, jusqu'au moment où quelques lielles copies qu'il fit des tableaux d'André Sacci, de Michel-Ange, — des batailles, surtout de Pierre de Laai'*, lui donnèrent les moyens de s'affranchir et de revenir à Paris.

Là encore de nouvelles entraves l'attendaient. Né de parents calvinistes, il fut forcé, par la révocation de Tédit de Nantes, de se réfugier en Suède. Son talent était heureusement parvenu à sa maturité, et il arrivait précédé d'une réputation assez établie pour que Catherine le nommât son premier peintre : les temjps étant devenus plus favorables, il revint à Paris éri. 1653, et fut un des douze fondateurs de l'Académie de peinture, dont il devint recteur.

Sébasti Bourdon fut un artiste aussi laborieux quliâ- ))ile ; il n'avait que vingt- cinq ans quand il fut choisi pour le tableau votif de la corporation des orfèvres; i-eprésentant le martyre de Saint-Pierre, qu'on voit aii musée sous le n° 42, et qui fit présager le brillant avê^ nir que justifièrent ses nombreux travaux. Il traita avec un égal succès l'histoire, le paysage et le portrait. 11 fit d'heureuxpasticliesdeplusieurs maîtres flamands, comme on le voit par les deux tableaux que nous avons de lui dans ce genre, nos 44 et 45, joignant à la touche délicate et transparente de ces maîtres une grâce qui ne léur est pas habituelle.

Dans les tableaux cVliistoire, Bourdon a Une distribûtion antiqiie,une expression austère, originale, souvent sauvage; un dessin correct, un style plein de noblesse. Sa coulenr sent le soleil d'Italie' qu'il avait

assez longtemps habitée dans sa jeunesse pour s'initier à la manière des grands modèles.

Malheureusement, différent en cela du Poussin, son imagination ardente ne lui laissait pas le temps de terminer suffisamment ce qu'il a,vait conçu : il fallait que ses pensées fussent jetées sur la toile comme des traits de feu ; et, chose assez commune chez les hommes de ce caractère, les œuvres qu'il a le plus longtemps méditées et le plus finies ne sont que les meilleures. Il paria, dit-on, une fois de faire douze têtes d'après nature en un jour, et, non-seulement il gagna le pari, mais ces têtes n'étaient pas les moins belles qu'il eût faites.

Notre musée possède assez de tableaux de Sébast. Bourdon pour montrer son habileté dans les différents genres qu'il avait adoptés, et le classer parmi les chefs de notre école. Il a gravé de sa propre main plusieurs de ses tableaux, entre autres les Sept Œuvres de Miséricorde. La Descenle de Croix et le martyre de Saint- Pierre de notre musée sont généralement estimés de 15 à 20,000 francs. La cathédrale de Chartres a aussi de lui le martyre de Saint-André, qui lui fait le plus grand honneur.

Le Sueur, Eustache (1017-1655), est le dernier des IDeintres de notre école, qui, sans avoir jamais quitté la France, eut le talent de résister aux procédés académiques que les Vouet et les La Hyre, £es maîtres, avaient substitués aux grandes traditions italiennes, et sut conserver aussi intactes que possible cotte élévation de sentiment et cette pureté d'exécution qui sont l'apanage des nobles écoles. Sa vie fut aussi une suite non interrompue de peines et de labeurs.

En effet, méconnu d'abord et persécuté par Le Bnm, auquel son talent portait ombrage, il ne reçut que l eu de faveurs de la cour; mais il en fut dédommagé par d'importJinles commandes que lui firent de riches

particuliers, et il mit le sceau à sa réputation par sa célèbre galerie de Saint-Bruno (vingt-quatre tableaux), véritable chef-d'œuvre qu'on ne se lassera jamais d'admirer, parce qu'elle offre un magnifique exemple de composition sage, noble et gracieuse, d'exécution remplie de charmes et d'expressions à la fois élevées et naïves, d'idées poétiques, dont le côté abstrait n'empêche pas de saisir le sens précis; enfin d'attitudes vraies, de draperies habilement disposées, de coloris doux et harmonieux.

Un peu moins de naïveté dans la composition et un peu plus de fermeté dans le pinceau, et Le Sueur eût véritablement mérité le surnom de Raphaël Français, qu'on s'est quelquefois plu à lui donner.

On a dit et on a souvent répété que Le Sueur serait devenu un peintre parfait, si une vie plus longue, cnr il est mort, comme Raphaël, à trente-sept ans, lui avait permis d'associer une couleur plus vigoureuse à ses rares qualités, maisa-t-on bien examiné si ces qualités pouvaient s'associer avec la couleur vénitienne, par exemple, si cette couleur n'aurait pas exigé le sacrifice de la pureté du dessin, de la suavité de l'expression et de l'élégante simplicité des draperies, qui font le charme de cette étonnante et sublime composition ?

Indépendamment de la Galerie de Saint-Bruno, qui suffit, selon nous, pour placer son auteur au rang des plus grands maîtres de toutes les écoles, et de onze autres compositions religieuses non moins importantes, notre musée a de Le Sueur d'autres œuvres qui prouvent que son pinceau pouvait aisément passer du sévère au gracieux : témoins ses douzes tableaux mythologiques dont les principaux ont fait l'ornement de l'hôtel Lambert, et qui sont peints avec toute ja grâce qu'exigeait le genre.

Il fl PU pour élèves ses trois frères, Pierre, Antoine et Philippe, qui l'ont aidé dans ses travaux et souvent

Diéme copié. 11 a laissé une quantilé presque incroyable de dessins et d'études en tout genre. F. Chauveau a gravé son Cloître des Chartreux \ B. Audran, le [iûAq^w. à-' Alexandre malade; B. Picard, Darius (w,sant ouvrir le tombeau de Nitocris\ Et. Picard, le saint Paul faisant brûler les livres des Epiié.nens; G. Audran, le martyre de Saint Laurent.

Comparés entre eux, les quatre artistes dont nous venons d'étudier succinctement la vie et les œuvres offrent cela de remarqualjle, comme caractères distinctifs et signes différentiels :

Que Le Poussin a plus de profondeur, de gravité et de science, et se rai)proclie plus des productions de l'antiquité grecque que les trois autres ;

Que Philippe de Champagne hv'ûie surtout par la majestueuse simplicité de sa composition et un talent d'exécution sagement raisonné ;

Que Sébastien Bourdon, dont le pinceau est plus souple, a plus d'initiative et de variété dans la composition et plus de feu dans l'exécution ;

Que Le Sueur a plus de candeur dans le style, plus de douceur et de gryce dans l'exécution, et rachète par ces deux qualités ce qu'il perd à être comparé aux trois autres pour la couleur et la fermeté du dessin.

GELLKE,Gillée ou Gelée, Claude, ditleLorrain,ou plus simplement Claude Lorrain (1600-1682), semble être né pour couronner dignement, en la complétant, la gloire que les quatre artistes précédents ont fait jailhr sur l'école française de cette époque. Ce qu'il importe de savoir sur la vie de cet artiste extraordinaire^ inimitable, se réduit à ceci :

Né au château de Gliamagne sur les bords de la Moselle, ancienne province de Lorraine, il perdit de bonne heure ses parentiï et se rendit à douze ans à Friboni-g

cliez un de ses frères, habile graveur surLjis, qui lui donna les premières notions' du dessin , il se rendit de là en Italie où il enlra chez Auguste Tassi, qui le prit en amitié et lui donna d'excellents conseils. Quelques paysages peints pour de grands personnages, entre autres pour le cardinal Bentivoglio, ayant eu un grand succès, il se vit accablé de travaux et ne put bientôt plus répondre aux commandes qu'on lui adressait de toutes parts. 11 travaillait cependant avec une grande facilite, puisqu'en une seule année (1644), il fit dix-sept la])leaux.

De tous les peintres de paysages , c/acun n'a rendu la nature tout à la ibis avec plus de vérité, d'éclat et de poésie.. Personne ii'a fait des ciels aussi vaporeux, n'a obtenu comme lui, des eflets de lumière si bien compris qu'on y distingue les différentes heures du jour ; personne n'a su mieux que lui varier ses sites, leur donner un aspect plus séduisant, une couleur plus fraîche et plus harmonieuse. Etre idéal sans sortir de la vérité; imiter la nature sans la suivre servilement, sont des quahtés qu'aucun artiste n'a possédées à un aussi haut degré que lui. Les monuments qui garnissent ses paysages sont toujours d'une magnilique architecture ; et, enveloppés, connue ils le sont, d'une atmosphère transparente, ils produisent un admirable effet. Il n'a peint que très-raremen t ses figures; dles faisait faire par d'autres artistes, comme Philippo Lauri, Jean Miel et Jacq. Courtois, dit le Bourguignon, ainsi qu'on le voit dans ses IsraèlUes en adoration lie la collection Morisson, et dans le &iège de laRochelk du n" 223 de notre musée.

Craignant que ses œuvres ne fassent contrefaites, et .vûnlaiiten connaître le nombre et la composition, Claudelef a; toutes dessinées lui-même et en a fait un recueil i onnu sous le nom de Livre de Vérité. Ce recueil appartient aujourd'hui à la famille du duc de Devonshire qui le conserve précieusement. Comme il a été gravé, on peut le consulter à la Biblothèqne Impériale, et par la contrôler l'authenticité de ses ceuvres. Chose éton-

nante, cet^^omme, si fort en son art, était si peu lettré que son livre dit de Vérité porte pour épigraphe cette singulière phrase :

« Audi 10 d'agosto 1677 Ce présent livre appartien à moy que fe faicl durant ma vie Claudio Cillée dit le Lorains A Roma ce 22 aos 1680. »

Claude, une fois fixé à Rome, n'en est plus sorti. Aucun autre climat ne pouvait mieux se prêter à l'étude de la lumière et des autres phénomènes atmosphériques, qu'il a si bienrendus.

On a pu le copier, mais on ne l'a jamais imité ; c'est ce dont on peut aisément se convaincre en comparant ce qu'on piend pour être de lui avec le magnifique assemblage de ses tableaux que possède notre musée, où il s'en trouve seize, dont plusieurs de la plus grande beauté. La galerie nationale de Londres en a dix, parmi lesquels sont les deux célèbres marines appelées l'une la Reint' de Saba, l'autre la Sainte-Ursule. La galerie formée à Westminster par le marquis de Grosvenoren a six magnifiques, et c'est à Naplesqu est sa célèbre nymphe Egérie. M. Rotschild a de lui un Lever du soleil d'un effet admirable.

Les tableaux de Claude se sont toujours maintenus à un prix très-élevé. En 1805, deux pendants qui, avaient appartenu au prince de Bouillon, se sont vendus 8,000 guinées. Si ceux qui, chez nous, portent les numéros '221 et 222, étaient mis en vente, ils dépasseraient certainement ce prix.

Les deuxPATEL, le père surtout (1654-1703), ontcherché à imiter Claude, mais sont restés bien loin de lui. Cependant leurs paysages sont bien composés, leur architecture est dessinée avec goût, la forme de leurs arbres est élégante, mais trop arrêtée, et leur couleur tire sur le vert bleu , c'est ce qui les fait reconnaître. Notre musée a deux tableaux du père et quatre du fils. Ou les confond assez souvent.

Dix-septième siècle (deuxième phase).

La seconde moitié du xvii'' siècle est en général, pour notre école, le prélude de sa décadence. Non pas qu'elle ne comptât pas un certain nombre d'artistes habiles, mais la i)lupart, plus pressés de produire que de méditer, adoptèrent les systèmes imposés par la routine et s'y conformèrent si rigoureusement que la peinture devint le privilège exclusif de quelques familles, telles que celles des Mignard, des Coypel, des Boulogne, des Hallé, des Jouvenet, des Restout, des de Trov, des Parrocel, des Martin, des Van Loo, etc.

Le Brux\, Charles (1619-1690), est le chef de cette seco.ftde moitié du wii^ siècle au même titre que Le Poussni a été le chef de la précédente. Elève de S. VoiJî^t, il se rendit à Rome sous les auspices du chancelier Séguier, qui le confia au Poussin, i-etournant s'v fixer. Mais, désireux de jouir de la réputation que lui donnèrent ses premiers succès, ii revint directement a Paris, y fut comblé d'honneurs, exerça un pouvoir vraiment despotique sur l'art qu'il personnifia en luimême, et lui impnma ce caractère uuiformément théâtral et maniéré qui fut le cachet de l'époque.

On ne peut cependant, sans injustice, refuser à Le Brun. un immense talent; ti'avnilleur infatigable, il s^ut fan'e face aux entreprises les plus Grandioses, donna de sa propre main le dessin de tout ce qui s exécutait sous ses ordres pour les églises, les palais et les résidences royales, dont la décoration était confiée a ses soins; et il trouva encore assez de temps pour peindre lui-même une immense quantité de tableaux, dont ses belles Batailles d'Alexandre et plusieurs autres compositions non moins remarquables, démontrent

toute r impur tance. On voit de ses œuvres à Cherbourg, à Grenoble, à Lille, etc., etc.

En voyant ces tableaux, on regrette vraiment qu'un homme aussi habile n'ait eu, pour exécuter des compositions d'une science aussi profonde, qu'une expression exagérée, un dessin pénible, un coloris sourd , briqueté et sans éclat ; défauts qu'une étude plus sérieuse des grands modèles eût certainement modifiés. Si les plus importantes de ses œuvres sont restées en France, on en voit aussi à Venise, à Rome, à Florence, à Dresde, à Berlin, à Munich, à Vienne et à Sanit- Pétersbourg. On a de lui des Conférences sur l'expression des différents caractères des passions, publiées en 1 667 avec figures.

Le Brun a eu pour amis et pour condisciples, chez Vouet, les deux Testelin, Louis et Henri (1615), complètement oubliés aujourd'hui, mais qui ont joui dans le temps d'une certaine réputation que leur avaient méritée plusieurs compositions d'un assez beau style, parmi lesquelles on remarquait autrefois à Notre-Dame, de Louis : la Résurrection de Tabithe par saint Pierre et la Flagellation de Paul et de Silas.

Le Brun s'est fait aider pour ses batailles d'Alexandre par Claude Audran, frère du célèbre graveur de ce nom ; mais l'artiste qui a le plus travaille avec lui, tant à Versailles qu'à Paris, est Verdier, François (1650-1730), auquel il donna même sa niece en mariage. Ce Verdier, qui ne manquait pas de talent, a beaucoup peint pour les éghses de Paris, et a fait une immense quantité de dessins qui ont presque tous été gravés.

Les œuvres de Le Brun étant en général, excepté ses portraits, de grandes compositions, passent trop rarement dans les ventes pour qu'on puisse leur assirriier une valeur commerciale; on peut seulement dire gue, lorsqu'elles s'y présentent, elles n'obtiennent pas ifl. prix proportionné à la haute position qu'a eue leur

auteur. Ses batailles ont été gravées par G. Audran; la Famille de Darius aux pieds d'Alexandre, par Eidelinck ; le Christ aux anges, par le rnême ; le Massacre des Innocents, par Loir ; la Galerie de Versailles, par différents graveurs, etc.

On compte au nombre des élèves de Le Brun HouASSE , père, Réné- Antoine (1645-1707), ancien directeur de l'Académie de Rome, auquel on doit le pla-fond du salon de Vénus à Versailles et quelques autres productions sans caractère bien déterminé. Son fils, Michel- Ange, se rendit en Espagne, où il devint premier peintre de Philippe V, mais ne laissa guère plus trace de son passage dans la carrière que son père.

Voyons maintenant le rôle qu'ont rempli à cette époque . les diverses familles que nous venons d'énumérer ;

Les MiGNARD connus ne sont qu'au nombre de deux : Nicolas (1608-1668), et Pierre (1610-1695), tous deux nés àTroyes, en Champagne, de parents d'origine anglaise. La réputation de Pierre a tellement absorbé Nicolas, que celui-ci est presque totalement oublié ; et c'e^t à tort, car on a de lui plusieurs tableaux d'histoire qui ne sont pas sans mérite, et des portraits parfaitement réussis, qu'on donne à son frère, dont ils n'ont pourtant, il faut le dire, ni la grâce ni la fraîcheur.

Nicolas a eu deux fils, Pierre, élève de son oncle, qui fut d'abord peintre de Marie-Thérèse d'Autriche, puis architecte du roi, et Paul, qui donna pour sa réception à l'Académie le portrait de son père, gravé par Antoine Masson.

Migiiard, Pierre, dit le Romain, pour le distinguer de Nicolas, qu'on appelait Mignard d'Avignon, de la ville qu'il a longtemps habitée, est aussi élève de Vouet comme Le Brun, dont il -fut le rival, et qu'il parvint à discréditer à la cour. N'ayant surtout à riô

lions occuper que de sa t'anière artistique, nous nous bornerons ici à dire qu'il eut, cooime Le Brun, le tort immense de sacrifier les grands principes aux systèmes convenus et de chercher avant tout à plaire aux heureux du jour, surtout aux femmes de la cour, sous la protection desquelles il se plaça et dont il ne songea qu'à flatter les goûts.

Il parvint en effet, par certains artifices de palette, à donner à ses portraits une carnation si fraîche, un modelé si doux et si moelleux, un arrangement si riche et quelquefois un fini si précieux, qu'il enleva tous les suffrages, et qu'on personnifia sa manière, dit-on, par une expression tirée de son nom : La Mignardise.

Il ne fit pas cependant que des portraits ; mais ses grandes compositions historiques, comme on peut le voir par celles qui décorent encore le plafond des palais de Versailles, de Saint-Gloud et d'autres édifices, aussi hien que ce qui reste de sa coupole du Val-de- Grâce, n'ont ni l'expression, vi l'énergie des grandes écoles qu'il avait eu l'occasion d'étudier pendant un séjour de plus de vingt ans qu'il fit en Itahe. Ses tahleaux religieux sont souvent dépourvus de sentiment et respirent un air de coquetterie bourgeoise peu appropriée au sujet. Témoin sa Vierge ou raisin du n' 349 de notre musée, qu'on a si souvent copiée ; c'est le portrait d'une joUe femme et d'une douce mère, et rien de plus.

Les ouvrages de Mignard, avidement recherchés autrefois , ont aujourd'hui perdu une grande partie de leur prix. 11 est vrai que la plupart des portraits, principalement ceux qu'on rencontre dans le commerce ou dans les ventes publiques, peints à sa manière, sont de son frère ou des fils de celui-ci. Mignard n'en fut pas moins un grand artiste, un peintre passionné pour son art, qu'il exerça jusqu'à l'âge de 84 ans. S'il ne fut pas un artiste inspiré, il fut du moins un peintre très habi'e. Comme homme, il a eu à se reprocher de se poser trop ouvertement eu rival de Le Brun, dont il hâta la mort

et dont il se fit concéder les places et les revenus, mais auquel il resta toujours inférieur.

On cite comme le clief-d'œuvre de Mignard, en tableaux, l'esquisse qu'il a faite à Rome pour le maîtreautel de la chapelle de l'église Saint-Charles de' Catenan, mais exécutée par Piètre de Gortone, et, en portraits, ceux de Mme de La Vallière et de la marquise de Feuquière, sa fille. Celui de Mme de Maintenon, que nous avons au musée, sous le no 359, est le dernier qu'il ait fait; il avait alors plus de 80 ans; aussi n'est-il pas des meilleurs. C'est Daullé qui a gravé le beau portrait de sa fille .

En même temps que les Mignard vivaient les deux frères Bobrun ou Beaubrun, Ambroise et Charles (de 1603 à 1692). Leurs portraits, très-ressemblants, quoique maniérés, ont eu aussi un grand succès à la cour de Louis XIV. Ils avaient eu pour oncle Bobrun, Louis, qui peignit avec succès des portraits dans le genre des Porbus, avec lesquels on i3eut aisément les confondre.— Lambert Martin (1630-1699), leur élève, mais sur lequel on n'a aucun détail biographique, a donné pour sa réception à l'Académie leurs portraits, qu'a notre musée sous le n° 309,

Les BouLLONGNE, OU plus simplement les Boulogne, ont été au nombre de trois : Louis, le père, et les deux fils : Bon-Boulogne et Louis de Boulogne. Le père (1609-1674) est le moins connu, quoiqu'il ait été membre de l'Académie. Les trois tableaux qu'il a faits pour Notre-Dame : Saint Siméon, le iUracle de saint Paul dans Ephèse et le Martyre de ce saint, eussent à peine suffi pour tirer son nom de l'oubh, sans ses deux fils, qui ont joué un rôle assez important.

Bon-Boulogne, l'aîné (f6i9-1717), est le plus connu de la faaiille Ayant passé cmq anii<'es eu Ital e, ii se pénétra assez de la manière du Corrége, et surtout des Carrache, pour devenir un (.habile [dessinateur et un

bon colôriste. C'est de lui que sont les trois tableaux inscrits, au musée, sous le nom des Boulogne. Celui (jui porte le n° 33, Hercule contre les Centaures, est son tableau de réception à l'Académie ; mais il a peint pour les Invalides la chapelle de Saint-Gérôme et celle de Saint- Ambroise, et, pour Notre Dame, le Paralytique; jiroductions d'un assez beau caractère et d'un style t[ue n'auraient pas désavoué des artistes plus en renom que lui. Il a aussi fait de bons i)ortraits et des ])asticdies des mfiîtres de l'école lombarde.

Louis de Boulogne (1654-1734), élève, comme le précédent, de son père, n'a pas en plus de talent ; mais il a tiré un excellent parti de son nom, puisqu'il a été ano- ])li et a' succédé à Antoine Coypel, comme premier peintre du roi. Il est resté aussi à Borne, où il a copié de grandeur naturelle, pour être mises en tap)isseries, l'Ecole d'Athènes et la Dispute du Saint- Sacrement. Protégé par le roi lui-même, il obtint la décoration de plusieurs palais et la peinture de la coupole des Invalides, où sont représentés les principaux événements delà Vie de saint Augustin.

Gault de Saint-Germain caractérise ainsi les memîtros de cette famille, qui compta aussi comme peintres deux femmes, sœurs des deux précédents, filles par conséquent de Louis ( Geneviève et Madeleine) : a Composition systématique, érudition faible, expression modérée, dessin rond, touche molle, costumes de caprice, désordre dans les draperies, héros de théâtre, fenimes naïves, têtes françaises coiffées h la Maintenon, coloris haut, frais, harmonieux; pinceau suave et moelleux. » Ce jugement est sévère et se ressent du mépris injuste, disons plus, ridicule, qu'affectaient les partisans de l'école de David pour ses devanciers ; mais il ne doit pas nous empêcher de reconnaître dans les deux artistes, dont il est ici question une grande habileté pour la composition et une exécution souvent pleine de charme.

Boulogne, le père, a eu pour élève Lichkrie. Louis

(1642-1687), qui i'iit choisi par Le Brun, pour remplir les fonctions de professeur à lu manufacture des Golielins, et donna pour sa réception à l'Académie le tableau à'Abigaïl devant David du n° 323 de notre musée.

Quant aux élèves de Louis, le jeune, dit de Boulogne, les principaux sontCouivriN, Jacq. -Franc., reçu à l'Âcadénne en 1710, qui, indcpendamment de quelques tableaux d'église, a pciiit avec esprit plusieurs scènes d'intérieur, comme l'Amour médecin, la Jolie filmse, etc.; — Bertin, Nicolas, reçu professeur eu 1715, et auquel on doit le tableau de" notre musée représentant s<xm^ Philippe baptisant V eunuque de la reine Candace sur le chemin de Jérusalem, à Gaza, no 10 ; — et Gàlloghe, Louis, reçu également académicien en i711, dont les principaux titres à la renommée sont moins ses tableaux que ses Discours sur les principales conditions de fart, et l'école qu'il ouvrit à Paris, de laquelle sortirent plusieurs élèves distingués, entres autres Le Moine,

Les CovPEL sont au nombre de quatre. Le chef de la iamille est Noël. Il eut deux fils : Antoine et Noël- Nicolas. Le quatrième du nom est Charles-Antoine, hls d'Antoine; mais les plus connus sont Noël le père, et Antoine, son fds aîné.

Le premier j Noël (1628-1707), a peut-être eu moilif^ de réputation que son fils; mais aux yeux des amateurs sérieux qui jugent le succès moins par la gioirt^ qu'il a procurée que par les faits sur lesquels il est établi, il l'emporte sur lui par la solidité et Tétendin-' des cennaissances; Nommé directeur de l'école française à Rome, après avoir fait ses preuves à Paris, il profita de son séjour en Italie pour étudier les grands modèles, et fit sous leur inspiration les quatre tableaux que nous voyons de lui au musée, représentant des faits empruntés à la vie de Solon, de Trajon, d'/l- ({•(tandre Sévère et de Plokhncc Philodclphe,

Ces tableaux destinés au cabinet du roi, à Versailles, eurent un grand succès à Rome et lui procurèrent, entre autres faveurs, à Paris, le poste de directeur perpétuel de l'Académie, devenu vacant par la mort de Mignard. Etudiés avec soin, ils prouvent malheureusement que si leur auteur connaissait^ et aimait ce qu'on appelle le grand dans les arts, il n en avait pas le sentiment intime.

Ils rappellent en effet le Poussin et Le Sueur par le stvle général de la composition et par les détails ; mais, traités par ces deux grands maîtres, les fonds n'en auraient pas été surchargés d'ornements d'architecture nui enlèvent de la valeur au sujet principal ; la pose des personnages eût été plus simple et plus noble, la vérité historique eût été plus respectée dans es costumes, et la couleur eût été plus substantielle sans être m'oins harmonieuse.

On connaît encore de Noël Coypel, par la gravure, une Samaritaine, une Madeleine aux pieds du Christ; il a peint plusieurs plafonds aux Tuileries et la voûte du sanctuaire aux InvaUdes. Les quatre tableaux qu a de lui notre musée , et que nous venons de citer, ont été gravés par Duchange et les deux frères Dupuis. Le tableau inscrit sous len» 142, la Réprobation de tain après la mort d:Abel, est celui qu il a donne a 1 Académie pour sa réception.

Govpel le fils, Antoine (1661-1722) eut quelquesunes'des qualités du père; mais au heu d étudier, comme celui-ci, le Poussin ou Le Sueur, il se laissa séduire par le Bernin, qu'il avait eu 1 occasion de voir à Rome , et rapporta en France le gout affecte de cet artiste, qui était trop en rapport avec les mœurs de l'époque pour qu'il cherchât h s en débarrasser.

Quelques-uns de ses tableaux d'histoire ayant eu du succès parce qu'il avait donné aux Grecs et aux Romains qui en faisaient partie des physionomies fran-

çaises, il se crut dans la bonne voie, et il tâcha d'éterniser i)ar son pinceau toutes les afféteries qui étaient alors à la mode ; ce qui plut à la cour parce qu'elle se reconnaissait dans ses ouvrages et voyait avec plaisir l'art s'écarter de la nature pour prendre exemj)le d'elle. Aussi, non-seulement il devint premier peintre du roi, mais encore il obtint le titre d'écuyer avec des lettres de noblesse, et reçut du régent, comme témoignage de sa haute satisfaction, un carrosse et une pension de 1 ,500 livres pour son entretien !

11 faut pourtant reconnaître qu'Antoine Goypel n'était pas un artiste ordinaire. S'il n'était pas né, ]3as plus que son père, avec le génie nécessaire pour saisir ce qu'on appelle la poétique de l'art, il savait composer avec esprit et exécuter avec une grande facilité. Ses expressions étaient vives, pathétiques et gracieuses, et, s'il n'avait pas été égaré par un faux goût, il tiendrait un rang distingué, non j)armi les grands maîtres, mais parmi ceux, comme on l'eût dit alors, qui entretiennent le feu sacré sans le raviver.

L'ouvrage le plus important d'Antoine Goypel, celui dans lequel il avait cherché à développer tous ses talents, et où il n'avait réussi qu'à mettre au plus grand jour ses défauts, était la nouvelle galerie du Palais-Royal, aujourd'hui détruite, où il avait représenté quatorze sujets de l'Enéide. Par l'air français et les manières qu'il avait répandus dans ces morceaux, on eût dit qu'il avait fait une Enéide travestie.

Indépendamment des quatre tableaux que notre musée a d'Antoine Goypel, on en voit encore plusieurs dans Paris ; par exemple , à Notre-Dame et à l'Assomption, qui ont de lui , la première une Assomption et Jésus-Christ dans le Temple arec les docteurs; la seconde la Visitation, la Conception et la Purification. Tardieu a gravé d'après lui les Adieux d'Hector, la Colère d'Achille, Véiius dans les forges de Vulcain; Desplaces, Vénus sur les eaux; J. Audran, Athalie, etc.

Son fils, Charles -Antoine (1694-1752), eut les mêmes défauts, mais encore plus saillants; et les mêmes qualités, mais encore moins prononcées. Ce qui ne l'empêcha pas d'être, comme son père, membre de l'Académie et i:)remier peintre du roi. C'est à lui qu'on doit les tableaux du Roman de Don Quichotte, qu'on voit au château de Gompiègne, destinés à être reproduits en tapisseries. Il a fait x^lusieurs portraits : un des plus connus est celui (ÏAdrienne Lecouvreur, gravé par Devret fils, et qu'on voit actuellement à la Comédie-Française. Il s'occupa aussi de théâtre, mais il y eut encore moins de succès qu'en peinture.

Quanta Noél-Nicola;s , second fils de Noël (1692- 1734) et frère consanguin d'Antoine, il eut une existence artistique plus modeste, sans avoir eu beaucoup moins de talent. N'ayant pu aller à Rome, il se forma sur les ouvrages des grands maîtres qui se trouvent à Paris. Il n'en fut pas moins de l'Académie, à laquelle il donna pour sa réception Y Enlèvement d'Amymoncpar Neptune. Ce qui lui a fait le plus d'honneur est la décoration de la coupole de la Vierge de l'église Saint- Sauveur, qui donne à penser que s'il eût vécu plus longtemps il aurait évité l'écueil des afféteries, auxquelles avait trop aisément succombé son frère.

C'est de l'école des Goypel qu'est sorti Descamps, Jean-Baptiste (1714-1791), plus connu par sa Vie des peintres flamands, allemands et hollandais que par ses tableaux, et auquel la ville de Rouen doit une école de dessin qui eut du succès. On connaît de lui plusieurs tableaux peints sous l'inspiration des maîtres flamands, pour lesquels il avait une affection marquée, et desquels il a cherché à se rapprocher par le tableau que notre musée a de lui sous le n° 161.

Les JouvENET sont au nombre de (]uatre : Noël, qui n'est guère connu que pour avoir enseigné le dessin au Poussin, son compatrioic; Laurent, son lîls, père

de Jean, qui est le plus célèbre;, le seul même bien connu; et François, dit le Jeune, neveu de ce dernier.

Jean Jouvenet (1644-1717) est sans contredit l'artiste le plus remarquable de cette époque. S'il né sut pas éviter tous les défauts de ses contemporains, il les racheta par une science de composition aussi étendue que facile, un dessin plein de hardiesse et de fermeté, quoique parfois un peu anguleux, une habileté extraordinaire à grouper les figures, une bonne entente du clair-obscur et une prodigieuse facilité d'exécution.

Si Jouvenet avait pu se pénétrer sur les Ueux mêmes de la manière des grands maîtres italiens , il aurait infailliblement échpsé tous les artistes de son époque, parce qu'il aurait donné plus de noblesse à ses figures sans nuire à la vigueur de l'action , et qu'il aurait substitué une couleur plus harmonieuse au ton parfois peu transparent qui domine dans quelques-uns de ses tableaux. Jouvenet a cela de remarquable que, s'il est suave, ce n'est pas, comme Le Sueur, en imitant Raphaël et les grands maîtres romains ; et que, s'il est vigoureux, ce n'est pas en s'inspirant du Caravage ou du Guerchin : il est lui-même, et il a un caractère qui lui est propre.

Notre musée a douze tableaux de Jouvenet. Celui qu'il a donné à l'Académie pour sa réception, Esthcr tkvant Assuérus, sufîîrait à lui seul pour étabhr la réputation d'un artiste ; mais son Magnificat du chœur de Notre-Dame, qu'il a peint de la main gauche, la droite étant paralysée, \n Pèche miraculeuse, les Vendeurs chassés du temple, la Résurrection de Lazare, Jèms guérissant les mulades, et avant tout sa descente de croix, sont des œuvres qui le placent à côté du Poussin, sur la même hgne que Le Sueur, Phil. de Champagne et Sébast. Bourdon. Sa Descente de croix a été gravée par DeSplaces, et son Magnificat par H.-S. Thomassin.

François Jouvenet, neveu et non fils de Jean (1C68-

1749), est son élève; mais il est surtout connu comme peintre de portraits ; c'est en cette qualité qu'il a été reçu à l'Académie aur ceux de Réné-Antoine Houasse et "du sculpteur Coyseî)0£C. On cite encore comme ayant peint avec succès, Marie-Madeleine Jouvenet, sœur et élève de Jean.

Les Restout forment aussi une famille nombreuse ; mais on n'en connaît bien que deux : Jean, fils de Jean, dont on voit encore quelques tableaux dans les églises de Rouen, et de Marie-Madeleine, que nous venons de citer, par conséquent neveu de Jean Jouvenet; dont il fut élève ; — et Jean-Bernard, son fils.

Jean (1692-1768), confié à Paris aux soins de Jouvenet, ne quitta pas plus la France que lui, prit absolument sa manière et l'aida même dans beaucoup de travaux ; mais il lui resta toujours inférieur. Ses compositions ne manquent ni de hardiesse , ni de facilité, mais son dessin est quelquefois sec et anguleux, ses plans sont souvent trop accusés, et sa couleur est encore moins heureuse que celle de son oncle.

Si Restout eût été abandonné à lui-même, il eût peut-être adopté le genre gracieux au lieu de la grande peinture historique dans laquelle il semble avoir forcé son talent pour obtenir de grands effets. Quelques compositions de lui dans ce genre, comme son tableau de concours pour le grand prix de Rome, Vénus demandant à Vulcain des armes pour Enée, ou bien son tableau de réception à l'Académie, Aréthuse se dérobant aux poursuites d'Alphée, avaient eu assez de succès pour lui faire présager un bel avenir. Il en disposa autrement, et, au lieu d'une première place, il n'eut que la seconde.

Restout n'en fut pas moins un habile praticien. Les deux tableaux qu'a de lui notre musée : Le Christ ^ guérissant un paralytique et Ananie imposant les mains à Saint-Paul, en sont des preuves; mais il a fait d'autres

tableaux qu'on peut encore voir à Saint-Germain-des- Prés, et il a décoré le plafond de la bibliothèque de Sainte-Geneviève; — quant à son tils, Jean-Bernard, qui fut son élève, il serait oublié aujourd'hui sans le tableau que nous avons de lui sous le n» 471 . .

Des de Troy, quoique très nombreux, deux seulement sont connus : François et son fllsJean-Fran cois. Le premier (1645-1730), fils lui-même d'un peintre qui avait joui à Toulouse d'une certaine réputation, vint assez jeune à Paris et y suivit les conseils de Nicolas Loir, dont il épousa la sœur ; puis désirant se livrer au portrait, il fréquenta Tatelier de Claude Le- > febyre , et finalement fut reçu à l'Académie sur le portrait de Mansart. Outre un grand nombre de portraits de toute dimension , il a fait plusieurs compositions importantes dans lesquelles figurent les princes, les seigneurs de la Cour et de hauts dignitaires.

Jean-François (1679-1752), élève de son père, passa neuf années en Italie, et revint à Paris, où, homme de plaisir avant tout, il profita de son extrême facilité pour séduire les yeux de la cour par de frivoles compositions, et obtenir ses faveurs. Il n'était cependant pas un homme ordinaire ; mais un artiste dont le talent et les succès sont nuisibles à une école. /

Son dessin, en effet, avait peu de caractère et de correction, mais sa couleur était agréable. Les agencements de ses compositions avaient de la grandeur, mais c'était une grandeur théâtrale. Ses tableaux représentent moins des scènes historiques que des scènes d'opéras. Les expressions de ses personnages sont faibles, quelquefois triviales, comme on ne le voit que trop dans les sept tableaux de son Histoire d'Esther^ dans la Conquête de la Toison d'Or et dans la Punition d'Actêon. Le tableau qu'a de lui le musée, représentant le Premier Chapitre de l'ordre du Saint-Esprit, tenu par Henri IV, le 8 janvier 1595, est ce qu'il a fait de mieux.

Les deTroy ne purent donc et ne surent rien faire pour arrêter le mouvement rétrograde de l'art. Ils se contentèrent d être les imitateurs, non pas de ceux dont les efforts tendaient au perfectionnement de cet art, mais de ceux dont les ouvrages obtenaient du succès à la cour, à tel point, disent les historiens, que de Troy le Père, quittait peu les appartements de Versailles: complaisant de Mesdames de Maintenon et de Montespan, il passait sa vie h esquisser les jeux héroïques de l'enfance de Louis XIV, que ces dames brodaient, « pour distraire le vieux monarque des souvenirs du passé et des inquiétudes de l'avenir. »

Ce que nous venons de dire des Do Troy, on peut le dire des Hallé, qui ont été au nombre de trois : le père, Daniel, mort en 1674, peintre de portraits et d'histoire, dont on voit encore un Martyre de saint Symphorien, à Saint-Germain-l'Auxerrois ; un Saint Jean cleLatran dèvant la porte Latine, à Notre Dame, et un Saint Roch secouru par les anges., dans l'église de Montreuil, faubourg de Versailles ;

Claude-Guy (1651-1736), le plus connu, fils du précédent, dont le musée a un tableau, sous le n» représentant 5ainï PawZ à Eystre, empêchant son geôUer de se tuer, et qui a travaillé pour les châteaux de Meudon, de Versailles, pour Notre-Dame de Pans, qui a de lui une Annonciation et les Vendeurs chassés du Temple, et pour les Gobelins, auxquels il donna, pour être mise en tapisserie, la Soumission que le Doge de Gènes fu à Louis XIV dans la grande galerie de Versailles ;

Et Noël, fils de Claude-Guy (1711-1781), qui, après un début assez heureux sous les auspices de son père et quatre années d'étude à Rome, fut chargé par le roi de copier plusieurs fresques du Vatican, fit un grand nombre de tableaux pour les éghses de Pans, et, finalement, obtint le cordon de Saint Michel. Un voit de lui à Versailles une Prédication de samt Vincent de Paul, dont lo style heurté et le coloris rouge

masquent les qualités. Ch. Le Vasseur a gravé d'après lui Antiochus Epiphane dictant ses dernières volontés, et Ch. Miger lo changée en vache et reconnue par son père.

Deux familles qui ont encore joui, dans le courant du xvn« siècle, d'une certaine réputation, sont celles des Corneille et des Rivais.

On connaît trois Corneille : le père, Michel dit le Vieux (1603-1664), qui fut un des douze fondateurs de l'Académie, décorés du titre à.'Anciens, et duquel on connaît quelqu-es compositions assez importantes, comme saint Paul et saint Barnabe auxquels on veut offrir u n sacrifice dans la ville de Lystre, et saint Pierre venu de Joppé à César ée pour baptiser un centenaire;

Son fils, Michel* dit l'Aîné (1642-1708), qui se forma en Italie sur les oeuvres des Carrache, et dont notre musée a, sous le n° 130, un Repos m Egypte, a aussi fait pour les maisons royales et les églises plusieurs bons tableaux; par exemple, pour Notre-Dame, la Vocation de saint Pierre ei de saint André ; il a aussi décoré la chapelle de Saint-Grégoire des Invalides, et a fait à Versailles plusieurs fresques, parmi lesquelles on remarque surtout Mercure, dieu des sciences et des arts, avec tous ses attributs. Toutes ses œuvres sont peintes avec une correction et une ampleur de style qui auraient attiré à tout artiste moins modeste que lui une grande réputation.

Son frère, Jean-Baptiste, dit le Jeune (1646-1695), élève comme lui de son père, et auquel on doit le tableau inscrit au musée sous le n° 131, vécut encore plus modestement que son frère, dont il n'eut pas, à vrai dire, le talent. Plusieurs églises de Paris avaient des tableaux de lui. Comme les deux frères avaient l'un et l'autre habité l'Italie, où ils avaient beaucoup étudié les Carrache, le célèbre amateur Jabach les employa longtemps à copier les tableaux des maîtres anciens

de sa collection ; ce dont ils s'acquittèrent si bien, qu'on prétend que ces copies étaient ensuite vendues comme des œuvres originales.

J.-Bapt. Corneille a été le maître de Gillot, Claude (1675-1722), artiste original, dont le principal mérite est d'avoir été lui-même le maître de Watteau et de Lancret. Jaloux du succès de Watleau, il quiila la peinture pour la gravure. On le distingue de ses élèves par son dessin beaucoup plus lourd, ses figures communes, ses poses moins gracieuses, ses ajustements moins coquettement disposés. Ses tableaux ont peu de prix : le petit .commerce n'y trouve môme ];)as les moyens d'en faire des Watteau et des Lancret ; aussi ne dépassent-ils jamais 2 ou 300 francs.

Les RivALS, originaires de Toulouse, où leurs principaux ouvrages sont restés, sont aifssi au nombre de trois : le père, J.-Pierre, dit le Vieux (1628-1716), peintre et architecte, élève d'un nommé Fredeau, religieux de l'ordre des Ermites de Saint -Augustin ;

Son fils, Antoine (1667-1735), qui est le plus connu. Tl étudia à Paris et en Italie ; fut couronné au Capitole par le cardinal Albani, et eut un grand succès à Toulouse, où il contribua puissamment à la fondation d'une Académie. On voit encore de lui dans cette ville des ouvrages que recommandent une habile composition, un dessin correct, une bonne couleur, quaUtés qui l'eussent certainement mis à Paris au rang des bons maîtres de l'époque ;

Le fils de celui-ci, J.-Pierre, d-it le Jeune, mort en 1785, qui visita aussi l'Italie, et, quoique inférieur à son père, eut assez de succès pour se faire nommer chevalier. Notre musée n'a rien des Rivais ; comme leurs œuvres sont assez répandues dans la ville de Toulouse et dans les environs, il serait à désirer que, par des échanges ou- autrement, on se procurât quelque chose de l'un d'eux, particulièrement d'Antoine.

Enfin, les "Van Loo forment la famille qui a eu le plus de retentissemen t sur la fin de ce siècle et dans la première moitié du suivant; aussi, bien que leur style, comme composition et exécution, ne soit pour ainsi dire que la continuation de la manière de ceux que nous venons d'étudier, nous les reportons au siècle suivant, auquel appartient tout entier Carie, celui d'entre eux qui a eu le plus de crédit et de réputation.

Mais riiomme, dans lequel se résume la peinture du xvii» siècle, qui a traité le sacré et le profane avec toutes les qualités, et malheureusement aussi avec la plupart des défauts de cette époque, est Charles de La Fosse (1636-1716). Elève de Le Brun, cet habile artiste partit à vingt-cinq ans pour l'Italie, copia quelques-unes des grandes œuvres de Raphaël et revint à Paris précédé d'une réputation qui lui fit obtenir la décoration de plusieurs églises et de quelques résidences royales, où il fit preuve d'un talent de composition véritablement hors ligne, et d'une intelhgence de la couleur et du clair-obscur alors inconnue.

Il est fâcheux pour lui qu'il ait été obhgé par le goût alors dominant de partager son talent entre les sujets sérieux et les compositions mythologiques, et de traiter ces dernières, non pas comme l'avaient fait les grands modèles qu'il avait vus en en Italie, mais avec la légèreté de style qu'exigeaient les mœurs de son époque. Aussi ses derniers ouvrages se ressentent de cette contrainte et ne font plus reconnaître l'auteur de cette magnifique coupole des Invalides qu'on regardait avec raison comme un chef-d'œuvre. Il n'en est pas moins un des grands coloristes de notre école.

^ Ses principales compositions mythologiques sont l'Enlèvement d'Oritye par Borée, Enée guéri par le dictame, Acis et Galatée qu'on voit dans la galerie de Madrid ; VEnlèvement de Proserpine , le Triomphe de Bacchus, le Sacrifice d'Iphigénie, qu'a notre musée sous les n°^ 205, 206 et 207. Le musée de Nantes a de lui la Déification d'Enée, Vémis demandant des armes à Vul-

cain, Jupiter séduisant Calypso. Moïse, sauvé des eaux, V Annonciation de la Vierge et le Mariage de la Vierge^ de notre musée, sont ses meilleures compositions religieuses. Il a orné l'hôtel de lord Montaigu à Londres de deux plafonds qui ont été fort admirés alors : l'un était l'Apothéose d'Isis, l'autre V Assemblée des Dieux,

En résumé, ainsi que nous l'avons dit, ces artistes, malgré le talent incontestable de plusieurs et l'habileté de tous, n'ont pas été assez forts pour résistera la malheureuse transformation que Le Brun venait de faire subir à l'art. S'écartant comme lui, mais avec moins de raison, de succès, et finalement de talent, de la simplicité de la nature, et prenant l'afféterie pour la grâce, le faste et l'apparat pour la dignité, ils ont en général travaillé d'après des données théâtrales qui ont enlevé à la plupart de leurs compositions leur véritable caractère historique.

Leurs figures respirent une naïveté bourgeoise qui manque souvent de noblesse; leurs draperies sont tourmentées et le fond de leurs toiles est souvent chargé d'accessoires inutiles. Ils manquent tout à la fois de naturel et de vérité, de puissance et de largeur. Mais ils possèdent des parties importantes de 1 art. S'ils remplacent trop souvent l'étude de la nature par l'adresse du métier, ils ont, même les plus faibles, cette logique de l'ordonnance et de la composition, qu on appelle Tentente du tableau, qui est la première, la plus évidente qualité de l'école française. Avec cela un sentiment très pittoresque, un esprit ingénieux, varié, plein d'inconnus, d'inventions, de ressources.

Leur pi nceau aussi est tendre^ leur colorisfrais e^ harmonieux; leur touche a une délicatesse, une fine accentuation, qui expKqnent l'immense succès qu ils

ont eu dans un temps où l'on s'éloignait à grajids pas du vrai beau, et qu'ils ont aujonrd'liui, où on croit le trouver dans ce qui n'en est que l'apparence.

Cependant, au milieu de cette décadence, de ce sacrifice des bons principes à des règles de convention, le xvn<= siècle, en France, a eu plusieurs artistes qui, dans différents genres , ont eu un succès cj^ue le temps n'a pas démenti. Par exemple :

Courtois, Jacques, dit le Bourguignon (1621-1676), notre excellent peintre de batailles,, que nous pouvons opposer à Salvator Hosa, et qui, comme lui, ne s'est pas borné a des scènes militaires, mais a aussi traité des sujets d'histoire, même des sujets sacrés, portant comme les batailles, les petites surtout, le cachet d'une imagination vive, d'une exécution aussi prompte que pittoresque. Ses tableaux ont malheureusement très souvent noirci et perdent ainsi une partie de leur prix.

Soupçonné d'avoir empoisonné sa femme, Courtois se retira chez les Jésuites à Rome, et orna leur couvent de plusieurs beaux tableaux. Il a eu deux frères : Guillaume, qui étudia aussi en Italie sous Piètre de Gortone, et travailla pour la chapelle de Saint Jean de Latran ; l'autre se fit capucin et peignit plusieurs tableaux pour les maisons de son ordre. Les tableaux du Bourguignon atteignent rarement 1000 fr. dans les ventes. Ceux de petite dimension varient de 100 fr. à 300 ;

Les trois frères Lenatn, ou Le Nain, sur lesquels on a peu de renseignements, mais qu'on reconnaît à leur style prononcé, même un peu dur, leurs vigoureux empâtements et l'expression de leurs figures rap-

pelant l'école espagnole. Ils ont ordinairement peint des scènes d'intérieur communes, rustiques, ou grotesques commedes scènes de cabaret, de corps de garde ou d'atelier. Onles estime assezparce qu'elles sont peintesfranchement. Ils ne sont jamais d'un prix élevé. Notre musée a d'eux quatre tableaux qui sont le type de leur manière ;

Rousseau, Jacq. (1630-1695), habile peintre d'architecture et même de paysage, qui séjourna longtemps à Rome, et dont on voit de heaxix ouvrages à Londres et à Versailles. Ses tableaux d'architecture sont ornés de figures d'un bon dessin et d'une belle tenue. Il a travaillé en Angleterre avec de La Fosse et Baptiste;

Van der Meulen, appelé communément Van der Meule, Ant. François (1634-1690), élève du Flamand Snayers, Flamand comme lui; mais qui s'est naturalisé Français par les belles toiles sur lesquelles il a retracé les batailles qui ont illustré le i-ègne de Louis XIV, et qui figurent dans nos musées comme des pages importantes de notre gloire nationale. Gomme il suivait Louis XIV dans ses conquêtes, il a rendu avec une étonnante vérité, une grande science de perspective, une tou che hardie, une belle couleur, le plan stratégique des diverses batailles auxquelles il a assisté.

Il a eu un frère, Pierre, qui s'est rendu en Angleterre où. il a eu également du succès, et où il a aussi reproduit les faits d'armes du roi Guillaume ; mais il est plus connu comme sculpteur. Notre musée a vingttrois tableaux de François Van der Meulen. Outre ceux qui se trouvent à Versailles, on en voit à Bordeaux, à Gaen, Cherbourg, à Lille, à Lyon, à Nantes et à Valenciennes. Les musées de Bruxelles, de Munich, de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg, d'Edimbourg, en ont aussi, qui ne le cèdent pag àceux de nos musées ;

Les deux Martin ; J.-Bapt. dit l'Aîné (1659-1735) et

Pierre-Denis dit le Jeune, passent généralement pour les élèves de Van der Méulen ; ce qui n'est pas démontré. Le premier a été mis sous sa direction, a copié une foule de ses tableaux, et lui a succédé dans la place de directeur des Gobelins. Il lui est inférieur : sa touche est plus dure et sa perspective a moins de transparence, comme on peut le voir en comparant le Siège de Fribourg, que nous avons de lui sous le no 342, avec ceux de Van der Meulen.

Ce Martin est généralement connu sous le nom de Martin des Batailles, du genre qu'il avait adopté. On voyait, et on voit peut-être encore de lui à Lunéville, une série de tableaux représentant les principales actions de la vie de l'empereur Charles V, que lui avait commandés Léopold de Lorraine, fils de Charles V. L'autre Martin, dit le Jeune, cousin et non frère de François, a aussi peint des batailles à la manière de Van der Meulen, dont il pourrait cependant avoir été élève; mais il a principalement fait des vues de résidences royales, comme celles qu'on voit de lui à Versailles;

MoNNOYER, J. Bapt., communément appelé Baptiste, (1634-1699), qu'aucun peintre de fleurs, surtout comme décorateur, n'a surpassé pour l'ordonnance et la composition. Notre musée n'a de Baptiste que des tableaux décoratifs, mais il a fait dans son genre des tableaux de chevalet fort recherchés des amateurs et qui ne sont pas d'un prix proportionné à leur valeur parce qu'ils ont souvent, pour ne pas dire toujours, noirci.

Il est peu de tableaux de Baptiste dans lesquels on ne trouve des vases d'or ou de marbre, des tapis, des perroquets et des singes. Il a décoré de fleurs les portraits du peintre Kneller, Allemand d'origine, mais Flamand par ses études artistiques, qu'il avait eu occasion de rencontrer en Angleterre quand il y fut appelé pour décorer avec La Fosse l'hôtel de lord Montaigu.

Il a evi un fils qui a travaillé dans le même genre que lui et fut môme admis à l'Académie, etdansBLAiN de FoNTENAY. J. Bapt., son gendre (1654-17! 5), un élève digne de lui, puisque leurs œuvres se confondent. Le genre de Baptiste s'est continué parle fils de Blain de Foiitenay et par Ladey, Jean-Marc, qui fut, comme eux, membre de l'Académie et mourut en 1749 aux Gobelins, où il avait un logement ;

Les Parrocel, dont les plus connus sont Joseph ( 1648-1704), et son fils Charles (1688-1755), tous deux peintres de batailles, inférieurs à Van der Meulen, mais égaux aux Martin. Leurs œuvres ont beaucoup noirci; mais ce qu'on connaît du père atteste un artiste plein de vigueur, sachant surtout donner aux personnages Cfu'il met en scène le mouvement et l'cxpression qui leur conviennent, comme on peut le voir non-seulement par les deux esquisses peu importantes qu'a de lui notre musée, mais par son Siège de ûïaestricht, qu'on voit à Versailles. Il n'a pas peint que des batailles, on voit d'autres compositions de lui à Notre- Dame, à Versailles, aux Invalides.

Quant à son fils Charles, le seul de ses douze enfants qui ait été peintre, il se livra d'abord avec assez de succès à la peinture historique, puis finit par adopter, comme son père, exclusivement les scènes militaires et les batailles. C'est comme peintre de batailles qu'il fut admis <à l'Académie. Chargé par le roi de représenter Y Entrée de V ambassadeur turc aux Tuileries t sa sortie après l'audience, il s'en acquitta honorablement, comme on peut le voir à Versailles. Sa peinture estplus vive que celle de son père et a moins poussé au noir.

On connaît plusieurs autres Parrocel, dont deux ont peint l'histoire avec assez de talent pour se voiragrééii à l'Académie. Ce sont Pierre, neveu de Joseph, et son fils, Ignace. Ce dernier voyagea en Italie, et séjourna on Allemagne, où l'empereur et le prince Eugène lo

chargèrent de plusieurs travaux importants dans le genre qui avait illustré son oncle et son cousin Charles;

Santerre, J.-Bapt. (1650-1717), élève de Boulogne l'Aîné, qui, indépendamment d'un grand nombre de beaux portraits et de quelques tableaux religieux d'im grand mérite, comme sa Sainte Thérèse de la chapelle du roi à Versailles, passa toute sa vie à méditer sur son art. Il a fait beaucoup de demi-figures allégoriques. Celles qu'on voit dans le commerce sont rarement de lui, parce qu'il en faisait faire beaucoup par une de ses élèves qui lui servait de modèle.

Les deux tableaux que nous avons de Santerre au musée portent le cachet d'un talent; correct, mais froid. C'est un modèle à citer en ce sens qu'il a su bien ap- XDrécier ses forces sans jamais les excéder. Aussi a-t-il très-heureusement rempli la carrière qu'il s'était circonscrite. Son dessin est régulier, ses attitudes sont distinguées, son coloris est tendre et harmonieux; on voit de lui dans le commerce des femmes habillées en chanteuses, en pèlerines. La Suzanne au bain, de notre musée, est estimée 15,000 fr. C'est beaucoup;

Desportes François (1661-1743), et Oudry, J.-Bapt. (1686-1755), dont les tableaux en chasses, en gibiers et en natures-mortes, aujourd'hui fort recherchés, soutiennent la comparaison avec ceux de Sneyders et de Weenix, comme le prouvent ceux qu'a d'eux notre musée et qui ne sont certainement pas des plus importants.

Desportes est cependant, à notre avis du moins, inférieur à Oudry. Sa couleur souvent maigre, ses effets bornés, ses animaux sans ampleur, ses accessoires lavés, font en général de ses ouvrages moins de véritables tableaux que des décorations. Aussi, c'est en cette qualité qu'on les emploie dans les grandes maisons. Oudry, au contraire, est d'un dessin, sinon plus correct, du moins plus vrai, plus naturel. Sa touche est grasse, son paysage est bien traité, sa couleur est

ferme et vigoureuse ; il a rendu avec plus de vérité la physionomie propre à chaque animal.

Desportes et Oudry ont peint, l'nn et l'autre, des portraits. On connaît de Desportes ceux qu'il a faits en Pologne de Sobieski, de la lieine et d'un grand nombre de personnages de distinction ; et d'Oudry, celui de Pierre, dit le Grand, qu'il fit d'après nature, lorsque cet autocrate visita Paris. Ils ont eu pour élèves et imitateurs : — Le premier, son fils, qui n'eut pas beaucoup de succès, etson neveu, Nicolas Desportes, qui donna pour sa réception à l'Académie un Sanglier forcé par des chiens; — le second, son fils aussi, Jacq.- Charles, qui se fixa à Bruxelles, fut premier peintre du prince Charles et figura à plusieurs de nos expositions.

L'enthousiasme est devenu tout à coup tel pour ces deux artistes, que nous avons vu assez récemment deux sujets de chasse de Desportes, vendus quelques années auparavant 800 francs, être achetés en 1857, vente Patureau, 10,700 fr.; et deux intérieurs de parc d'Oudry monter à 14,000 fr. en 1858, vente d'Arbaud de Jonques. — Ils ont eu pour imitateurs, dans le genre des chasses et des combats d'animaux, J.-Jacq. Bachelier (1724-1805), directeur de la manufacture de Sèvres, qui est resté bien au-dessous d'eux; et pour les natures-mortes Roland de La Porte, Henri-Horace (1724-1793), qui a peint assez bien aussi les fleurs, les fruits et les imitations de bas-reliefs.

Spécialement pour le portrait , le xvii^ siècle a eu : de Saint- Ardre, Simon-Renard (1614-1677), élève de Bobrun , reçu à l'Académie sur deux trèsbeaux portraits de la Reine-Mère. Celui du Roi, assis et vêtu de ses habits royaux, qu'on voyait dans la salle de l'Académie, était de lui. Il a beaucoup peint pour la manufacture des Gobelins;

Nanteuil, Robert (1630-1678), auquel on doit un

grand iiomLre de portraits au pastel, dont ceux de Louis XIV, de Turcnne, et (ÏAnloine Furestu-rc, auteur du dictionnaire qui porte ce nom, qu'on voit dans la collection de dessins de notre musée, montrent le mérite ;

Le Fevre ou Febvjie, Claude (1633-1675), élève de Le Brun et de Le Sueur, que sa réputation comme peintre de portraits fit admettre à peindre en France le roi, la reine et les principaux personnages de la cour; et qui fut attiré en Angleterre, où ses ouvrages en ce genre furent estimés presque autant que ceux de Van Dyck (voyez ceux de notre musée n»' 195 et 196). Son tableau de réception à l'Académie est le portrait de Colbert. Il a fait aussi des Vierges, des Saintes-Familles et même des tableaux d'histoire, tels qu'Estheret Assuérus, qu'on voit dans la galerie de Saint-Pétersbourg ;

Roger DE Piles (1635-1709), plus cité comme littérateur; mais on connaît de lui le portrait de Boileau et celui de Mme Dacier;

Largillo^re, Nicolas (1656-1746) et Rigaud, Hyacinthe (1659-1743), que nous pouvons opposer aux plus habiles portraitistes des autres nations. Largillière, d'une composition si sage, d'une touche si légère et si spirituelle ; si correct dans ses mains et si savant dans ses draperies, et dont les portraits ornent toutes les grandes galeries, quoique notre musée n'en ait qu'un, n'^ 320, qui est celui de Le Brun, qu'il a donné pour sa réception à l'Académie ;

Rigaud qui, ne prenant que le nature pour guide, ' sut donner à ses portraits le modelé du Titien, la tenue et la couleur de Van Dyck. Ce qui le caractérise en effet, c'est l'éclat de son coloris, la richesse de ses ' détails, la suavité de son pinceau. C'est en cela que beaucoup d'amateurs le mettent au-dessus de Largilhère, qui n'atlachait pas d'ailleurs autant d'importance que lui à la ressemblance ;

Largillière, indépendamment de ses portraits, dont beaucoup sont restés en Angleterre, qu'il a habitée et où soia talent a été apprécié, a fait plusieurs tableaux historiques d'un grand mérite. De ces tableaux on connaît surtout le l'epas donné en 1681 à Louis XIV et à toute sa cour à l'occasion de sa convalescence^ et le mariage du duc de Bourgogne avec Marie- Adélaïde de Savoie, puis un vœu fait à Sainte- Geneviève dans un moment de calamité publique. Il a eu, dans un nommé Milot et dans Meus- NiER fils, des élèves qui l'ont assez bien imité, souvent même copié ; mais leur pâte est généralement moins nourrie et leur couleur moins harmonieuse.

•Quant à Rigaud, qui est resté plus spécialement attaché aux portraits, on hii en doit plus de deux cents, parmi lesquels figurent cinq têtes couronnées, tous les princes du sang de France et les personnages les plus distingués de l'Europe. Cependant, il a fait aussi, comme Largillière, des tableaux d'histoire : Sa Presentation au Temple et son Saint-André, de notre musée, en sont des preuves. Il a eu dans Descourt, Delaunay et Nicol. Desportes, neveu du peintre d'animaux, des élèves qui ont cherché à l'imiter, mais qui sont restés bien loin do lui pour l'ampleur de la facture et la vigueur du coloris.

Rang, Jean (1674-1735), dont le père avait été le maître de Rigaud, est de ses élèves celui qui l'a le mieux imité. Malgré son dessin plus sec et son ton moins chaud, on s'y trompe fréquemment daiis le commerce. 'Ce Ranc a été premier peintre du roi d'Espagne, dont il a fait plusieurs fois le portrait, ainsi que ceux d'Elisabeth Farnèse et du Prince Louis, qui sont restés à Madrid. Après ces deux grands maîtres viennent :

Ferdinand, Louis-Elle, le fils (1648-1717), auquel on doit les portraits de Bourlemont, de J. L. Charles d'Orléans, comte de Dunois, de madame de Sévigné, de madame Cqrnuel, et plusieurs autres fort beaux;

Vivien, Joseph (1657-1734), dont les portraits au

pastel ont été jugés dignes d'être grave's par les plus habiles artistes du temps. On connaît surtout ceux de Fénelon , de Maximilien-Emmanud , électeur de Bavière, dont il é tait le premier peintre, ceux des docteurs en Sorbone, Hameau et Blampignon, de Vermeulen et de Philippe Y, roi d'Espagne ; — Tortebat, François, le fils (1656-1718), d'après lequel G. Edelinck a gravé plusieurs beaux portraits, entre autres ceux de Charles Perrault, de Lefort et de Parent]

TouRMiÈREs, Robert (1668-1752), dont les petits portraits sont peints avec tant de franchise, historiés avec tant de goût, et qu'on regrette de voir si mal représenté dans notre musée qui n'a de lui qu'un tableau insignifiant, no 580, qu'il donna pour sa réception à l'Académie comme peintre d'histoire, après avoir déjà été reçu comme peintre de portraits sur ceux de Mosnier et de Michel Corneille. On voit plusieurs de ses portraits à Gaen, sa ville natale. C'est l'effet de lumière qu'on voit de lui au musée qui a fait dire à Jouvenet qu'on l'avait reçu à l'Académie pour Un bout de chandelle-;

Raoux, Jean (1667-1734), très connu par ses têtes de fantaisie-, sa grâce un peu affectée, son coloris tirant un peu sur le roux, et sa désinvolture pleine d'esprit. Il a beaucoup travaillé, mais on lui attribue à tort toutes les joueuses de mandolines, les diseuses de bonne aventure, les femmes portant le costume espagnol, qu'on voit dans les ventes. Ilapeintun grand nombre d'actrices sous des costumes différents mais sentant toujours le travestissement.il a fait aussi des tableaux de genre, des scènes champêtres, dont les fonds sont bien composés.

Le tableau qu'a notre musée deRaoux (n" 464), s'éloigne tellement de la manière sous laquelle on le connaît ét on le voit habituellement, qu'on douterait qu'il ffit de lui si on n'avait pas des raisons certaines pour le croire. Ses imitateurs sont : Chevalier et Mgndidier ses élèves, qui ont peint à sa manière le portrait, le

genre et l'histoire, mais sont restés à peu près inconnus, leurs œuvres dans le genre de Raoux se donnant comme étant de lui, et celles qui s'en écartent n'ayant pas un caractère assez marqué pour mériter une sérieuse attention;

Grimoux, Jean (1680-1740), qui, comme Raoux, a fait aussi beaucoup de portraits ou mieux des têtes de fantaisie, mais d'une touche grasse, d'un bel empâtement, d'un coloris chaud et d'un clair-obscur tellement flou, qu'on croit les voir à travers une vapeur. Il a peint iDeaucoup de personnages à mi-corps, habillés en pèlerins, en militaires ou d'une façon singulière. L'aspect original de ces portraits en fait- le principal attrait. De même que ceux de Raoux, ils ne se paient pas très cher, 5 ou 600 francs sont leur prix moyen ; et, à vrai dire, vus en dehors du prestige de leur couleur douteuse, ils n'iraient pas là;

Le frère André, Jean, dominicain (1662), auquel on doit, indépendamment de i3lusieurs bons portraits, des tableaux peints à la manière italienne, dont il s'était pénétré sur les lieux mêmes, et aujourd'hui dispersés dans plusieurs églises. Au nombre de ces tableaux sont plusieurs scènes de la Passion ; notre musée a reçu tout récemment de lui un tabeau représentant Saint- Luc peignant la Vierge ; il le doit à l'obligeance de M. Grand, un de nos habiles res taurateurs de tableaux, dont il serait à désirer que l'exemple fut souvent suivi.

SiLVESTRE, Louis, dit le Jeune (1675-1760), qu'il ne faut confondre ni avec son frère Louis, dit l'Aîné, ni avec Charles Nicolas, qui s'adonnèrent plus particulièrement au paysage. Il a fait un grand nombre de portraits; entre autres ceux de Louis XV, d'Amélie -veuve de Joseph II, et d'Auguste III, roi de Pologne. lia aussi peint quelques tableaux d'histoire dans le style de Le Brun et de Boulogne, dont il était l'élève;

Belle, Alexis-Simon (1674 1734), d'après lequel Muller a gravé le beau portrait du sculpteur Herambec pour sa réception à l'Académie, et N. Duj)uis, celui de J.-Jacq. Languet, archevêque de Sens ;

HouAssE fils, Michel (1675-1750), mort en Espagne X^remier peintre de PhilixDpe V, ayant fait en cette qualité le ■gortva.itdeV infant don Philippe, duc de Parme, celui d'une infante et de plusieurs personnages de la cour. — Gazes, Pierre-Jacques (1676-1754), son élève, plus particulièrement occupé de tableaux d'histoire dans lesquels il n'a jamais eu qu'un demi-succès, a aussi fait d'assez bons portraits ; — de même qu'Au- TREAU, Louis (1694-1750), dont la manière approcherait de la touche grasse de Rigaud, si sa couleur ne tirait pas sur le gris.

C'est aussi vers le milieu de ce siècle que vécut Sophie-Elisabeth Ghéron (1648-1711), célèbre par l'universalité de ses connaissances. Elle était peintre, musicienne et poète. Elle a peint à l'huile, au pastel et en miniature des portraits d'une bonne couleur et d'un excellent goût de dessin. On connaît surtout ceux de Madame Deshoulières et de Mademoiselle de Scudéri. Elle a dessiné une suite de cornalines et en a gravé trois de sa propre main : la nuit répandant ses pavots ; Bacchus et Ariane ; Mars et Vénus. Elle a aussi dessiné un livre de modèles en trente-six feuilles, et gravé la Sainte Cécile, de Raphaël.

Sophie Ghéron avait un frère, Louis (1660-1713), beaucoup moins connu qu'elle, qui fut cependant un artiste habile. Gomme il avait étudié à Rome, il s'é • tait assez bien familiarisé avec Annibal Garrache pour l'imiter à faire illusion. On voyait autrefois de lui à . Notre-Dame Hérodiade tenant la tête de Saint- Jean, et le prophète Agabus devant Saint-Paul. Dupuis a gravé d'après sa composition une Nymphe endormie découverte par des faunes, Saint-Pierre guérissant des boitevx, ÂnanieetSaphire punis de mort, et l'eunuque baptisé par Saint-Philippe.

11 est à regretter que notre musée n'ait jamais rien pu se procurer de Sophie Chéron, que l'Académie avait admise, et que Louis XIV avait dotée d'une pension.

Dix-huitième siècle.

Les arts, dans cette période, prirent une physionomie des plus tranchées correspondant parfaitement à la marche des événements politiques. Le rideau en effet allait tomber sur le grand drame de Louis XIV; les heureux du jour qui ne voyaient plus en lui le soleil qui éblouit , mais une étoile qui s'éteint, tournaient déjà leurs regards vers l'horizon souriant de la régence, pressentant les beaux jours de la Pompadour et de la Du Barry.

La peinture, qui avait fait son deuil des bonnes traditions , laissa , comme on l'a dit , les dames de la vieille cour, qui avaient vécu en déesses, mourir en abbesses , n'eutd'autres représentants pour le genre historique que Le Moyne, Carie Van Loo et leurs élèves, et se personnifia dans trois hommes, dont le genre de talent était tout à fait propre à répondre aux exigences du nouvel ordre de choses, qui inaugurait le règne de la sensualité. Ces trois hommes sont Watteau, Boucher et Fragonard, dans les œuvres desquels vint se peindre tout entière la société du dix-huitième siècle, et dont chacun représenta successivement une des trois phases.

Telle fut la force des choses, que les trois artistes qui forment la transition de l'époque précédente à celle-ci étaient précisément des plus habiles : La Fosse, dont nous avons parlé, Le Moyne et Carie Van Loo, auxquels nous allons consacrer ces quelques pages.

Le Moyne, François (1688-1737), élève de L. Gallo-

clic, CL eu en effet, comme La Fosse, le grand tort de venir dans un moment oà la peinture sérieuse n'était plus goûtée, où les idées tournaient au futile. Style, couleur, composition, rien ne lui manquait pour devenir un grand artiste. Emporté vers le courant par son imagination ardente, il n'eut pas la force de résister et de se laisser guider par les grands modèles qu'il avait étudiés en Italie et par ceux qui étaient en France, et il ne mit dans ses ouvrages que l'ébauche des belles qualités qu'il était susceptible d'acquérir.

Entente admirable de la composition, personnages groupés avec intelligence et variés dans leurs mouvenients, couleur claire, aérienne et finalement harmonieuse; mais dessin souvent incorrect et mou, têtes de femmes gracieuses, mais maniérées, et celles d'hommes sans noblesse et sans caractère, attaches trop prononcées; aussi non seulement il ne fit rien pour arrêter l'art en pleine décadence , mais il le poussa dans la voie fausse oii ses prédécesseurs l'avaient engagé.

On le regrette d'autant plus, nous le répétons, que ses ouvrages portent véritablement le cachet du génie. Par exemple, la décoration de la voûte du salon d'Hercule à Versailles, qui ne contient pas moins de cent quarante-deux figures plus grandes que nature, son Hercule assommant Cacus, que l'on voit à notre musée sous le 11° 361; Hercule filant aux pieds d'Omphale, de la collection de M. Lacaze, et si connu par la gravure, Le temps ^ enlevant la beauté et précipitant le vice ; Le sacrifice d'Iphigénie; enfin Adam prenant la pomme des mains d'Eve, sont des œuvres qui attestent qu'il y avait en lui tout ce qu'il faut pour faire un grand artiste. Il est mort d'ailleurs dans un âge (49 ans) où il pouvait encore beaucoup produire, et sa fin tragique (car il s'est suicidé) atteste que sa courte vie n'a pas été exempte d'agitations et de peines.

C'est à tort toutefois qu'on désigne Le Moyne comme

(c le principal fauteur de la décadence de l'art en France ce ». Après les De Troy, les Goypel, et autres, l'art n'avait plus guère à perdre; tout ce qu'on peut avec raison reprocher à Le Moyne, c'est de n'avoir rien fait pour le relever. Il a aujourd'hui un titre à l'admiration des partisans du genre Pompadour, c'est d'avoir été le maître de François Boucher. — De son école sont aussi sortis Natoire; ët Nonotte (1707-1785), quin'est connu aujourd'hui que par quelques portraits, et pour avoir écrit un traité de peinture, et fondé une école gratuite de dessin à Lyon.

Quant à Natoire, Gharl-Jos. (1700-1777), il offre ce curieux spectacle d'un artiste qui flotte entre sa conscience et ses intérêts. Sa conscience lui disait de ne peindre que des sujets de piété j)uisqu'il chassa de l'école de Rome, dont il était directeur, un élève assez osé pour avoir manqué à ses devoirs rehgieux; et cependant il n'est bien connu que par ses Amphitrites traînées nues sur des conques par des dauphins ; des toiles où Vénus, très légèrement vêtue, quand elle l'est, demande par exemple, à Vulcain, son époux, des armes pour Mars, son a;mant; les trois Grâces en tenue de l'Olympe, et une foule de tableaux peints à la manière de Le Moyne, dont il n'eut ni le génie, ni le style, ni môme la couleur.

Notre musée n'a que trois tableaux de Natoire, mais on connaît en outre de lui le Triomphe d'Amphitrite^ Vénus caressant l'Amour, le Départ Adonis pour la chasse, Diane et Endymion, le Réveil de Vénus ; Diane à la chasse, l'Enlèvement d'Europe, et à travers ces scènes mythologiques, quelques sujets religieux, comme le Martyre de Saint-Sébastien, V Adoration des Mages, une Nativité. Ges tableaux, sacrés ou profanes, ne sont jamais d'un grand prix.

Natoire a eu une sœur qui a constamment vécu près de lui, l'a môme suivi à Rome, et dont on connaît de beaux pastels. Ses élèves sont Pierre et Briard, et ses imitateurs Dumont, dit le Romain, et Taraval.

Pierre, J. -Marie (1714-1789), qui succéda ù Carie Van Loo et à Boucher comme premier peintre du Roi, débuta bien, mais ne se soutint pas par la suite, l'ambition des honneurs lui ayant fait néghger les parties sérieuses de l'art. Devenu premier peintre du Roi et directeur de l'Académie, il exerça ses fonctions avec un faste et un empire que n'autorisait pas son talent; il porta la sévérité des usages académiques jusqu'à s'opposer à l'admission de Mme VigéeLeBrun, qui néanmoins fut admise.

Pierre n'en fit pas moins de belles choses, et s'il ne peut pas être compté parmi les grands maîtres, il n'est guère inférieur à ses rivaux; témoins sa coupole de la Chapelle delà vierge à Saint-Roch; une des plus grandes choses qui aient été peintes de son temps, puisque cette coupole a 56 pieds dans un de ses diamètres et 48 dans l'autre (19 mètres sur 16 environ), et son Triomphe cVAmphitrite, gravé par Lempereur.il a aussi fait des compositions dans le genre de Boucher ; mais on le reconnaît à son ton plus criard, à sa touche moins franche et à sa couleur qui, au lieu d'être fraîche et rosée, est d'un rouge briqueté.

Pierre a eu pour élève Le Barbier ainé, J.-Jacq.-Fr. (1738-1826), auquel on doit la toile inscrite au musée sous le 11° 5, Courage des femmes de Sparte; Jupiter sur le Mont-Ida, à Versailles, et un grand nombre d'études pour les écoles de dessin ; — et Bonnieu Michel-Honoré, conservateur des estampes à la Bibliothèque nationale de 1792 à 1794, duquel on connaît des portraits rappelant la manière de Chardin.

Quant à Briard, Gabriel. (1725-1 777), il est aujourd'hui complètement oublié, quoiqu'il ait été de l'Académie et qu'on lui doive quelques peintures dans lesquelles, malgré son ton un peu trop rosé, il a assez bien soutenu l'honneur de son école , comme on le voit dans son Assemblée de V Olympe de la salle du banquet à Versailles.

Los imitateurs de Katoire, avons-nous dit, sont Du- MONT dit le Romain, et Hugues Taraval. Le premier (1700), auquel son tableau de réception à l'Académie Hercule et Oniphale a donné une réputation, que son style par trop maniéré et sa couleur médiocre ne justifiaient pas, est aussi à peu près oublié aujourd'hui ;

Taraval ( 1 728- 1 785) , au contraire, est resté connu > d'abord parce qu'il a été longtemps directeur de la manufacture des Gobelins, ensuite parce qu'on a de lui plusieurs compositions gracieuses dans le genre de son TrmnpJu d Amphitrite du n° 570 de notre musée, et de son Triomphe de Bacchus, qui fait partie du salon d'Apollon au Louvre. Il a eu pour élève Gauf- FiER, Louis (1761-1801), dont les œuvres ne tendent à se dégager du style maniéré de Le Moyne que pour tomber dans la roideur de l'école de David , ainsi qu'on peut le voir par ses deux tableaux des no' 217 et 218, qui sont loin pourtant d'être sans mérite.

Van Loo, Charles-André, dit Carie (1705-1765), est issu d'une famihe hollandaise; son grand-père, Jacques j vint en France avec un talent déjà assez prononcé pour être admis à l'Académie comme peintre de portraits, sous celui de Hlichel Corneille.il eut un fils du nom de Louis (1641-1713) qiù se retira à Aix, et y eut deux fils : Jean-Baptiste et Carie, les seuls bien conus.

Jean-Baptiste (1684-1745) reçut d'abord les conseils de son père, et avait déjà obtenu des succès à Paris, lorsqu'il se décida à visiter l'Italie. Ayant eu l'occasion de fréquenter à Rome l'atelier de Benoît Lutti, il eii rapporta à Paris la manière élégante, le coloris frais et harmonieux. Aussi la plupart des tableaux qu'il fit à son retour se ressentent de cette manière, surtout ses portraits, genre auquel il se livra plus particulièrçment. Les deux tableaux qu'a de lui notre musée : l'Institution de l'ordre du Saint-Esprit par Henri III , et Diane et Endymwn, prouvent cependant que s'il manquait de cette initiative et de cette hardiesse qui

font entreprendre les grandes choses, il n'était pas dé' pourvu de talent.

Carie, au contraire, attaqua avec une extrême habileté, sinon avec tout le succès qu'on pourrait désirer, toutes les parties de l'art. Les cinq tableaux que nous avons de lui au musée suffisent pour donner une idée . de la variété de son talent, et pom- prouver qu'à une meilleure époque et dans un autre entourage, il serait devenu^ comme LeMoyne, ungrand artiste, avec cette différence toutefois que ses œuvres sentent plus le travail que l'inspiration, et ne cachent pas sous des dehors aussi agréables, des formes ou des accessoires aussi séduisants que LeMoyne, l'image de la décadence des écoles italiennes.

Rien ne manque dans ses œuvres du côté technique ; on y remarque même des effets grands, souvent l3ien conçus et toujours bien exécutés, mais ce que l'on n'y trouve pas aussi souvent qu'on le voudrait chez un homme qu'on est forcé d'admirer malgré soi, c'est plus d'élévation dans le style, plus d'harmonie dans la composition, plus de caractèi^ aussi et plus de variété dans les airs de têtes.

Carie Van Loo a été, de tous nos peintres français, celui auquel on a prodigué le plus d'éloges pendant sa vie, et qu'on a accablé des critiques les plus amères après sa mort. On lui rend aujourd'hui justice, et à la seule vue de son portrait de la rdne Marie Leczinska, dun° 320 de notre musée, aussi bien que de sa, Halte de chasse du n° 329, on ne peut s'empêcher de lui reconnaître un immense talent.

Les tableaux de C. Van Loo se rencontrent trop rarement dans les ventes pour qu'on puisse leur donner une valeur commerciale. On peut cependant dire que les experts de notre Musée, en n'estimant que 10,000 fr. son portrait de la reine et 1,000 fr. sa Halte de chasse, se laissent trop ouvertement influencer par des juge-

mente anciens, et les mettent beaucoup au-dessous de leur valeur. Il a eu un fils, Jules-César, peintre de paysages peu connu, qui a pourtant été élu à l'Académie en 1784.

Jean-Baptiste Van Loo a eu, lui, deux fils : Louis- Michel et Charles- Amédée. Le premier, son élève, s' adonna par ticuhèrement aux portraits, devint premier peintre de Philippe V, roi d'Espagne, et finit par remplacer son oncle, Carie, dans la charge de directeur de f école des élèves protégés. Notre musée a un tableau de lui sous le n" 331 : Apollon poursuivant Daphné. Ses principaux portraits sont ceux de Louis XV en grand costume, du duc de Maurepas et du duc de Gevres ; — l'autre fils, Charles-Amédée, a longtemps habité Berlin, où il a soutenu l'honneur de la famihe par quelques tableaux d'histoire et de bons portraits.

Jean-Baptiste Van Loo a aussi eu pour élève d'André- Bardon, Michel-François et non pas Bardon, André (1700-1783), qui fut à la fois poète, musicien, peintre, et quia publié un recueil assez curieux de costumes. Nous avons actuellement sousles yeux une esquisse terminée de lui, représentant Tullie faisant passer son ehar sur le corps de son père, rappelant tellement Subleyras qu'on s'y tromperait sans la signature. Il a fondé une Académie de peinture à Marseille, mais notre musée n'a rien de lui ;

Puis Trémolière , Pierre -Charles (1703-1759),

dessinateur correct, coloriste habile, un peu sec, dont les œuvres se rencontrent rarement, ou pour mieux dire se confondent avec celles de plusieurs contemporains. Quelques scènes mythologiques de lui, par exemple Diane et ses nymphes au bain, gravées par Maillet, ressemblent tellement à Natoire qu'on pourrait les prendre pour être de ce dernier.

Carie Van Loo a eu pour principaux élèves Doyen etLagrenée l'aîné. Doyen, Gab.-François (1726-1806),

a été de plus son ami intime. Il a joui dans son temps d'une grande réputation, tant en France qu'en Russie au'il a longtemps habitée, occupé à orner le palais de Catherine II ; c'est un des artistes de cette école qui ont le mieux conservé la manière italienne. Son style est riche son ordonnance savante. Il se distingua dans le genre historique, et fut assez heureux dans le genre mythologique, comme le prouvent d'une part sa chapelle de saint Grégoire aux Invahdes, et d'autre part, son Triomphe d'Amphytrite du n« 185 de notre musée.

Lagrenée, Louis- J.-François, dit l'ainé (1724-1805), fut un praticien assez habile, qui se fit une fausse idée du vrai beau, qu'il ne put jamais atteindre; mais il racheta par des carnations fraîches et des expressions assez gracieuses son peu d'imagination et son défaut de vigueur. lia, comme Doyen, habité la Russie, et y a laissé des tableaux de quelque importance.

De retour en France, il fut nommé directeur de l'école de Rome. lia beaucoup peint pour les résidences royales et les grands hôtels. La destruction de ces hôtels a mis beaucoup de ses tableaux dans le commerce, où ils sont assez recherchés , sans être d'un grand prix. Le musée n'a de lui que son Enlèvement de Déjanire, qu'il a donné pour sa réception à l'Académie.

Lagrenée a eu un fils, Anthelme-François (1775- 1822), qui a, comme son père, habité la Russie, mais s'est livre plus particuhèrement à la miniature et à l'imitation des camées ; — et un frère, Jean-Jacques, dit Lagrenée le jeune (1740-1821), dont notre musée a une tête déjeune fille désignée comme la Mélancolie. Sa touche est moelleuse, mais son ordonnance manque de goût et sa couleur est briquetée.

On compte aussi au nombre des élèves de Lagrenée l'aîné, Bardin, Jean (1732-1809), qui a fait quelques tableaux rehgieux dans le goût des artistes de 1 époque, mais dont le principal titre à être cité est d'avoir été

un des maîtres de David et du baron Regnault- — et Julien, Simon (1736-1800), dit Julien de Parme, du nom du duc qui le protégea en Italie. Ce Julien fit de louables,mais infructueux efforts pour donner à l'art une meilleure direction. La tâche était au-dessus de ses forces.

Mais, nous le répétons, la réputaUon de tous ces artistes a été complètement éclipsée par celle dont ont joui Watteau, Boucher et Fragonard, qui ont été les véritables coryphées du xvuf siècle. Aussi leur consacrons-nous des articles un peu plus développés, qui ne sont d'ailleurs que des extraits de ceux que nous leur avons donnés dans une série de numéros du Moniteur des Arts de 1860. Nous sommes d'autant plus autorisé à les étudier avec plus de détails, que leurs œuvres atteignent aujourd'hui des prix que nous avons plusieurs fois traités de fabuleux.

Watteau, Antoine, de Valenciennes (1684-1721),. est élève de Gillot, habile décorateur et peintre de scènes comiques, et d'AuDRAN, peintre d'arabssques, chez lesquels il prit le goût du genre auquel il s'est livré. Né, comme tant d'autres, et des i)lus habiles, dans la classe du peuple, il ne dut ses succès qu'à son génie. Son entrée à l'Académie mérite d'être rapportée. L'étude qu'il avait faite des coloristes itahens chez le célèbre amateur Grozat lui ayant donné l'envie d'aller étudier ces maîtres sur les lieux mêmes, il concourut pour le prix de Rome, et, ne l'ayant pas pu obtenir, il eut l'idée de solliciter la pension du roi.

Pour appuyer ses prétentions à cette faveur, il déposa deux tableaux dans une pièce qui servait de passage à la salle habituelle des séances académiques. Ces tableaux eurent un si grand succès que plusieurs académiciens, à la tête desquels était La Fosse, leur chanccher, trouvèrent que la faveur que sollicitait Vt atlo \u no serai!- jias nno ivcompoiiso ^ufTlsante pour

son talent, et l'admirent d'emblée parmi eux sur son magnifique tableau que nous voyons au musée, sous le n" 649, représentant un Embarquement 'pour Cylhère.

Loin de s'enorgueillir d'une semblable faveur, Watteau ne songea qu'à s'en rendre digne, se livra avec ardeur à l'étude et peignit une quantité , pour ainsi dire innombrable, de scènes galantes, d'intrigues de bosquets et de boudoirs, de dessus déportes, de paravents, de panneaux, de clavecins, de boiseries de salons et de boudoirs, de plafonds, de décorations de théâtres, jusqu'à des enseignes; puis, après un séjour de quelques années en Angleterre, il se retira à Nogent, près Paris, où il mourut à trente-sept ans.

Dans tout ce qu'il a peint, Watteau a été le véritable historien de son époque ; il en exphque les mœurs aussi clairement, que tout ce que Saint-Simon, Duclos et Voltaire ont écrit à ce sujet : chacune de ses toiles, comme le dit avec raison M. Chai'l. Blanc, est un reflet de la vie de travestissement et de galante minauderie au milieu de laquelle s'éteignit ce siècle. Personne, . en effet, n'a saisi mieux que lui l'esprit de ses personnages, leur gaieté factice, leur finesse recherchée, cette tenue de héros galants, d'hommes de plaisir, de coureurs d'aventures, qui a fait dire à lady Morgan que nous n'étions alors qu'une nation de maîtres de danse. Son dessin est correct, quoique parfois maniéré dansies détails, sa couleur est puissante et harmonieuse ; sa touche facile, légère, pleine de feu, rappelle Téniers et Paul Véronèse.

Ses œuvres, après avoir été payées dans leur temps dos prix très-élevées, sont tombées, sur la fin du siècle dernier et sous l'empire, à des prix très-bas ; elles sont aujourd'hui ^elleme ntrecherchées, qu'à la vente do Moruy, qui a eu Meu en 1 862, le Repos de Chasse,qm avait fait partie de la galerie du cardinal Fesch, a été vendu au prix un peu exagéré, il faut le dire, de 25,000 fr., et qu'à la vente Patureau, qui s'est faite en 1857, /fs Deux

Cousines, petite composition de 29 centimètres sur 35, ont monté au chiffre fabuleux de 55,000 ; tandis qu'à la vente Le Brun en 1791, deux de ses plus jolis tableaux, le Passe-temps de huit figures et la Dunse de quarante n'ont atteint, le premier que 199 fr., et le second, 2,400.

Les tableaux de ce maître, comme on doit le penser, sont rares aujourd'hui. Voici où se trouvent les principaux, indépendamment de ceux qui sont en France, dont un des plus remarquable est son esquisse de Y Embarquement pour Cythère, le seul malheureusement qu'ait notre musée, estimé officiellement en 1816, 3,000 fr. et qui se vendrait 60 ou 80,000 au moins au jourd'hui :

Au musée royal de Madrid, Une noce de village, un bal masqué dans un jardin, et une Vue du Parc de Saint- Cloud ; — à la pynacothèque de Munich, une Société dans un jardin ; — à la galerie de Dresde, deux Scènes champêtres et Vénus et les Grâces ; — au musée de Berhn les Plaisirs de la Comédie-Française et là Comédie Italienne, faisant pendants ; — au palais 4e l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg, une Marche de Troupes, un Dîner champêtre et une Sainte Famille ; — à la galerie impériale de Vienne Un Guitariste en costume espagnol ; — au musée Saône à Londres et à Dulwich Collège, plusieurs compositions ; — Dans la galerie d'Aremberg Les grandes noces, le Bain chaud et le bain froid dans la galerie Sutherland, cinq Fêtes champêtres ; — à palace Buckingam un Concert, un Sujet galant, deux Paysages avec figures.

Ceux qu'on connaît comme incontestables à Paris sont : la Vie champêtre et la Nymphe endormie, de M. James Rothschild; les Amusements champêtres, de lord Hertford, qui proviennent de la galerie Fesch, et ont été payés de 40 à 50,000 francs; le Beau Gilles, de M. Lacaze ; le Glorieux, de M. Burat, acheté 900 francs seulement à la vente Baroilhet en 1856, etc.

Watteau a eu un neveu connu sous le nom de Wat- TEAU DE Lille, Louis-Joseph (1731-1803). Il s est formé sur ses tableaux, et a fait des campements ou des marches militaires, des scènes champêtres, même des réunions galantes, d'un agréable effet, mais bienlom de celles de son oncle. On voit de lui, à Valenciennes, les Quatre parties du jour. Watteau de Lille a eu un his, Franc.-Louis-Jos. (1758-1825), élève de Du rame au, qui a été professeur à Lille, où il a créé un musée et ou il est mort. Valenciennes a aussi de lui le Menuet sous le chêne.

Pater, J.-Joseph (1696-1736) est le seul et véritable élève de Watteau. Né comme lui à Valenciennes, il entra très jeune dans son atelier à Pans, et fut contraint d'en sortir au bout d'un an; mais ce temps lui suffit pour s'initier à la manière de Watteau et se pénétrer de son esprit. Pater fut un artiste des plus laborieux. Il avait vu son père, habile sculpteur, hnir ses iours dans un état voisin de la misère, et le souvenir des souffrances paterneUes détruisant en lui toute idée de célébrité, lui inspira une espèce de terreur superstitieuse à l'égard de l'avenir.

Travaillant sans cesse , il improvisa une foule de tableaux : scènes de buveurs, campements miUtaires, conversations galantes, pastorales, arlequinades fantastiques, paysages, portraits même; il fit des compositions pour le roman comique de Scarron, les contes de Lafontaine et d'autres ouvrages. Reçu à l'Académie sur le seul tableau que nous avons de lui (n" 403), qui n'est pas de sa fine manière, il ne jouit pas beaucoup plus que Watteau du fruit de son travail, puisqu il est mort à quarante ans.

Indépendamment de l'extrême fini qui caractérise les œuvres de Pater, il faut reconnaître qu'il est dilficile d'arranger plus agréablement un paysage, de pousser plus loin l'art de rendre les lointains vaporeux, de faire fuirplus agréablement les longues allées, de mettre mieux en perspective les divers plans d un

jardin, d'y distribuer plus sagement les lumières et les ombres, de disposer les groupes avec plus de grâce et de finesse. Ce que sa couleur perd en force sur celle de Watteau, elle le gagne en douceur ; si son dessin' est moins libre, il est souvent plus correct.

Les œuvres de Pater sont aussi recherchées aujourdhui que celles de Watteau et se paient le môme prix. Ce prix est exagéré sans doute, mais il faut convenir aussi qu'il est encore moins exagéré que n'était ridicule le dédain dont les avait frappées l'école dite de l'Empire, époque où l'on a vu (vente de Robert, 1809) un charmant tableau de Pater h Bal bien connu par la gravure, être adjugé à 166 francs, tandis qu'à la vente Patureau ml, un tableau à peu près de même dimension, la Balançoire dépassa 50,000 francs, le même qui. avecsonpendant, le Concert, n'avait été vendu que 1800 livres à la vente du duc de Ghoiseul, en 1772.

Deux des plus beaux tableaux de Pater sont la Toilette et l'Asse^nblée galante, appartenant à M. Laeaze. Viennent en suite deux Scènes galantes, de M. le comte Duchâtel ; l'Etablissement d'u7i camp, qui fait partie de la collection particulière de l'Empereur, venant de la vente Norzy, 1860, et ayant été payé 25,000 francs ; la Cueillette de roses et le Musicien de M. Rothschild ; la fiéunion dans un parc, de lord Hertford, acheté 30,000 francs ; le Repas dans la campagne de M. Henri Didier. Notre musée n a de Pater, comme de Watteau, qu'un tableau désigné sous le nom de fête Champêtre, mais donné pour sa réception à l'Académie mm le titre de néjouissances de soldats, il est estimé de 8 à 10,000 fr.; il se vendrait aujourd'hui 40 ou 50,000.

Lanoret, Nicolas ( 1690-1743 ), n'est pas, ainsi qu'on le dit et qu'on le croit généralement, l'élève de Watteau. Ils n'ont eu de commun que d'avoir pris, h une distance do quelques années , dans l'atélior de Gillot, le goutdugenredans lequel i!s sesontdistingués.

Liés d'abord d'une étroite amitié , ils se séparèrent; Lancret n'en fut pas moins reçu à l'Académie au même titre que lui , c'est-à-dire comme peintre de fêtes galantes. Mais, liàtons-nous de le dire, il y a entre ces doux artistes non seulement toute la différence qui séparera toujours le créateur d'un genre de son imitateur, mais une différence de style, de couleur, de grâce et de coquetterie , qui maintiendra toujours Watteau au-dessus de son émule. Les six tableaux que notre musée possède de Lancret sont là pour justifier ce jugement : ils appartiennent autant au genre dit Pastorale qu'aux fêtes galantes. Quatre de ces tableaux représentent les Saisons : ils sont certainement peints avec esiorit, mais ils manquent de cette fougue cju'onaimeà trouver dans un maître; et, si on le jugeait par eux seuls, on serait étonné qu'on eût pu le placer quelquefois au même rang que Watteau; mais on en connaît î)lusieurs /lutres où il se montre sous un aspect plus favorable : c'est ainsi que nous avons dans ce moment sous les yeux la gravure d'un tableau représentant une Conversation galante dans un parc, dont se serait à coup sûr glorifié Watteau, et qui fat probablement un de ceux qui excitèrent la jalousie de celui-ci.

Les tableaux de Lancret ont subi le sort de tous ceux de l'école française de cette époque, c'est-à-dii o qu'après avoir été payés fort cher au moment de leur apparition, ils sont tombés sur la fin du siècle dans un tel discrédit, qu'à la vente Lebrun, en 1791, on a vu un tableau de ce maître, composé de quatorze figures, être adjugé avec la gravure pour la modique somme de 103 fr. Heureusement les œuvres de Jjxwcret, comme celles de Watteau, etc., ont repris de nos jours la faveur dont elles sont dignes et se maintiennent à des prix élevés, dépassant même souvent aussi leur valeur réelle. C'est ainsi qu'en 1857 nous avons vu un petit tableau de lui représentant un sujet tiré des Contes de La Fontaine: Le chien remuant une P'èce d'or, montera 3,125 fr. ; qu'à la vente Pembroclre

une composition plus importante, il est vrai, a atteint 25,000 fr.; enfin que, le 12 février de l'année dernière (1864), une espèce de petite figurine, donnée comme le portrait de la Camargo , assez mal conservée d'ailleurs, a été adjugée à 8,000 fr. ; il est vrai qu'elle était donnée comme ayant appartenu au roi de Prusse.

Watteau, Pater et Lancret ont eu pour imitateurs Bonaventure de Barre, que quelques biographes appellent Desbarres (1700 -1729), élève de Claude Hallé,etsur la vie duquel on a peu de renseignements. Tout ce qu'on sait, c'est que le tableau qu'a de lui notre musée, n° 6, représentant une Fête champêtre, a été donné pour sa réception à l'Académie ; il laisse à regretter que son auteur n'ait pas eu le temps de produire davantage ; il est toutefois bien loin non seulement de Watteau, mais de Lancret. Son dessin est rond et flasque, sa couleur est lourde et opaque ; — - Bénard, Jean-Baptiste, sur la vie duquel on ne possède également aucun renseignement, mais dont on connaît plusieurs scènes villageoises peintes avec esprit; — Lebouteux, Pierre (mort en 1750), reçu académicien en 1728, dont on connaît par la gravure le Lever et \q Coucher] — Le Clerc, Jacques-Sébastien (1734-1785), connu sous le nom de Leclerc des Gobelins parce qu'il était professeur de perspective à cette manufacture . Ses petites scènes galantes et ses pastorales sont d'un piquant effet, mais tirant toujours un peu sur le bleu. La Mort de Saphire, inscrite au musée sous le n" 106, est de son frère, qui avait aussi été employé aux Gobelins, où il est mort en 1763. Puis :

Lajoue (1687-1761), dont les paysages offrent des morceaux d'architecture d'une bonne exécution, mais toujours disposés en forme de perrons et généralement d'une grandeur disproportionnée au reste du paysage. De même que ceux de Phihppe Meusnier^ces tableaux perdent quand on reconnaît que les figures sont de lui et non pas de Watteau ou de Lancret, qui les ont souvent °inrichis des leurs

Boucher, François (1704-1770), est tellement connu qu'aucun peintre n'a eu un nom aussi populaire ; il a orné de ses œuvres les palais des grands, les boudoirs de toutes les dames de son temps, marquises ou courtisanes, et il n'est pas aujourd'hui même, en France, un liameau qui ne possède un trumeau orné' d'une image rappelant son école et sa manière. L'amour étant le dieu du jour, il a fait de l'amour tout cru, si on peut parler ainsi, le thème favori de toutes ses élucubrations; et ce thème a eu sous son pinceau d'innombrables variantes, dont le but était toujours d'éveiller l'idée du plaisir en en retraçant l'image, et dont le moyen était nécessairement la nudité sous tous ses aspects, souvent dans ce qu'elle a de plus secret.

Protégé de la Pompadour, dont il s'était lait le serviteur aveugle, il ne reculait devant aucune composition, si graveleuse qu'elle fût, qu'elle lui commandait; il suivait sans doute en cela l'impulsion de son propre tempérament, mais il répondait aussi à un des besoins du moment. Tout blâmable qu'il fût à cet endroit, il trouvait encore des gens sensés qui l'excusaient et rejetaient ses torts sur son entourage : « Que voulezvous qu'il jette sur sa toile? disait, avec autant d'esprit que de raison, Diderot, on ne naît pas sous la régence et avec Louis XY pour se faire capucin. »

Comparé à Watteau, Boucher lui est certainement inférieur. D'abord le milieu dans lequel Watteau vivait exigeait encore une sorte de retenue qui n'avilissait pas l'art ; il n'en était plus de môme pour Boucher, qui avait à plaire à des gens blasés auxquels il fallait autre chose que des scènes sentimentales, des entretiens galants. Ensuite Boucher n'a jamais eu ni le dessin, ni le style, ni la couleur de Watteau; il n'a pas su non plus, comme lui, varier ses types ; la même figure lui sert pour Jupiter ou Colas, Lisette ou Junon, un ange ou l'amour.

En somme toute, malgré ses innombrables défauts,

ses membres tortillés, ses amours à têtes d'hydrocéphales, sa couleur rosée, Boucher est un peintre haj^ile. Dans le cours de sa carrière, il a exécuté une immense quantité de tableaux de toute dimension et de tout genre : sujets mythologiques et de fantaisie, paysages, animaux, décorations pour l'Opéra, plafonds, panneaux de voitures, dessus de portes, trumeaux, paravents, modèles de tapisseries , portraits ; mais avant tout des scènes pastorales, qui ont été copiées et recopiées des millions de fois et de toutes les manières*

Il a surtout, à nos yeux, le grand mérite d'être original et gracieux; il n'est donc pas étonnant que ses ouvrages aient repris à notre époque toute la valeur qu'ils avaient de son vivant. Ce n'est pas à dire pour cela que leur prix ne dépasse pas leur mérite réel, mais enfin, puisqu'on en veut, il faut les payer.

C'est ainsi qu'à la vente de lord Seymour, en 1860, on a payé une petite pastorale 3,000 fr. et une petite toile ovale, le Galant villageois, 4,100 fr. Ce qui, il y a cinquante ans, ne se serait pas vendu au plus 5 a 600 f., et ce qui probablement, dans cinquante ans, tombera au prix moyen de ces deux extrêmes. Nous avons aussi vu tout récemment (1865), dans une vente publique, une Sainte Famille, peinte dans son ton bleu, être adjugée à 10,000 fr., ce qui serait pour le moins exagéré, pour ne pas dire absurde, si à la vente Morny, 2 juin 1865, on n'avait pas vu son tableau des Trois Grâces se vendre 19,000 fr., etc.

Notre musée a sept tableaux de Boucher ; le plus beau est sans contredit celui de Vénm commandant a Vulcain des armes pour Enée, qui est d'une légèreté de touche, d'une transparence de ton à désarmer les plus chauds partisans du genre classique. On met sur la môme ligne : le Lever et le Coucher du Soleil, le Printemps et l'Automne, de lord Hertford. Les deux premiers, qui rappellent un peu Lemoine, ont ete payes en 1855 20,000 fr., et n'avaient pourtant été vendus, dit-on, quelques années auparavant, que 380 francs,

Son plus beau portrait est sans contredit celui de la Pompadour, appartenant à M. Henri Didier , et qui figurait en 1860 à l'exposition du boulevard des Italiens. Bouclier a eu un grand nombre d'élèves et beaucoup d'imitateurs. Les principaux sont :

Baudoin, ou Baudouin, Pierre- Antoine (1723-1770), fut non-seulement l'élève , mais un des gendres de Boucher. « Son mérite, dit un contemporain, fut de blesser les mœurs avec encore plus de hardiesse que son maître. » Ce jugement est pour le moins exagéré; sans doute Baudoin, comme Boucher et consorts, a eu le grand tort de trop sacrifier au goût du jour ; mais ce besoin de la part de l'artiste une fois satisfait, comme une nécessité à laquelle l'art ne pouvait pas entièrement se soustraire, on ne peut sans injustice se dispenser de reconnaître que la plupart des peintres de cette école y aient répondu d'une manière fort heureuse, et que Baudoin ait été un des plus habiles. Ses principaux tableaux, reproduits par la gravure , sont y le Lever, le Coucher^ la Toilette de la mariée, la Force du sang, V Espérance déçue, la Surveillance en défaut, les Dangers du tête-à-tête, etc.

Toutes ces scènes d'intérieur sont rendues avec beaucoup de vérité; les costumes, simples ou élégants, sont portés avec grâce; ses boudoirs .sont meublés avec une recherche de bon goût, et certes ce sont là des qualités qui, dans un genre quelconque, même le mauvais, assureront toujours à celui qui les possède une place distinguée. Il a fait plus de gouaches que de tableaux à l'huile ;

Deshays, J.-Bapt. (1729-1765), élève de Colin de Vermont, de Restout, puis de G. Van Loo, fut aussi gendre de Boucher; mais il sacrifia moins que Baudoin au genre de son beau-père. Les bonnes études qu'il avait faites en Italie le retinrent un peu, et il serait peut-être devenu un artiste de mérite si une mort prématurée ne l'eilt enlevé.

Les quelques tableaux qu'on connaît de lui, comme celui de Vénus versant sur le corps d'Hector une liqueur divine pour le préserver de la corruption, donné pour son admission à l'Académie, son histoire de Saint- André, peinte pour la ville de Rouen, autorisent cette opinion. Ayant plus de sentiment que d'élégance, plus disposé à saisir le grand que le beau; plus propre, en un mot, à rendre les expressions fortes qu'à céder aux affections douces, il eût peut-être résisté au goût du jour. Deux de ses tableaux de l'histoire de Saint- André ont été gravés par P. Parizeau, son élève ;

Ghalle ou Schall, Gh.-Michel-Ange (1718-1778),

que ses connaissances en architecture firent nommer professeur de perspective, directeur des fêtes publiques, même des pompes funèbres, a aussi fréquenté l'école de Boucher, et a produit dans le goût de cette école des compositions qui ont eu du succès à l'époque, et qu'on recherche aujourd'hui; tels que la Comparaison, le Modèle disposé, Jupiter et Léda, Flore et Zèphir. la Mort de Bidon. Il était dessinateur du cabinet du Pioi, et c'est en cette qualité qu'il a donné le dessin de la chaire à prêcher de l'église Saint-Roch, qui a été exécutée par son frère puîné Simon ;

GuEiiRiN, François, (1770), presque inconnu quoiqu'il ait été de l'Académie, et qu'il ne faut confondre ni avec Pierre Guérin, le peintre d'histoire, ni avec Paulin Guérin, peintre de portraits, a aussi fait à la manière de Boucher des scènes galantes d'un piquant effet. On en a vu figurer une à la vente de la duchesse de Beriy, cette année môme, 1865, représentant Mme de Pompadour, qui a atteint le prix d'un tableau de Boucher, 3,000 francs;

JuLiARD, Nicolas (1759), qui a surtout fait des jDaysages à la manière de Boucher, mais que leur couleur vert-bleu n'empêche pas de reconnaître parce qu'ils n'ont ni l'originalité , ni le gracieux laisser-aller de Boucher. Gependant, dans le commerce, on s'y trompe quelquefois;

Le Prince, J.-Bapt. (1733-1781), qui n'est peut-être pas un des élèves les plus connus de Bouclier, mais quiest certainement un de ceux qui méritent davantage de l'être, parce qu'il a le plus habilement évité les écueils de cette école en cherchant toujours à racheter par l'élégance du style et la correction du dessin, la liberté de pinceau qui la caractérise.

Le Prince a longtemps habité la Russie, dont la plupart de ses ouvrages rappellent le souvenir. Il a peint le plafond du palais impérial de Saint-Pétersbourg à la manière de Boucher, et a dessiné, d'après nature, une immense quantité de paysages, de costumes, d'édifices et de personnages de ce pays. De retour en France, il fut reçu à l'Académie sur un charmant tableau connu et gravé sous le nom de Baptême russe.

Notre musée n'a qu'un tableau de lui. Une Scène de corps de garde; mais on connaît de lui son Concert russe, qui orne le musée d'Angers ; Un Charlatan près d'un port de mer; des frères quêteurs disti^ibuant des agnus à la porte d'un cabaret ; les Soins maternels, l'Accord maternel. Il n'est pas dans les ventes d'un prix proportionné à sa valeur, car nous avons vu en 1857, vente de la duchesse de Iiaguse, une charmante Fête de village au temps de Louis XVI, ne monter qu'à 1,165 fr. De Boucher elle eût atteint 20,000 ; et, certes, la différence eût été bien plus dans le prix que dans la valeur réelle.

Le Prince a eu pour élève J.-Bapt. Huet, qui a particulièrement peint des paysages, des animaux et des scènes d'intérieur dans les goûts du jour. Nous avons vu il y a quelques temps de lui, une Offrande à l'Amour que nous eussions crue être de Boucher si elle n'eût pas été signée. Son fils, Nicolas, attaché au Muséum d'histoire naturelle a surtout peint des animaux et des objets d'histoire naturelle assez recherchés ;

Ménageot, Franc.-Guill. (1744-1816), qui, quoique

élève de G. Van Loo, de Boucher et de Desliays, sentit, comme Le Prince, qu'il était temps de sortir de la voie suivie trop servilement par les artistes de son école, et se livra au genre sérieux. Nommé directeur de l'Académie française à Rome, il y tint, dans le moment le plus pénible de notre révolution, la conduite la plus honorable et qui suffirait seule à illustrer son nom, si les ouvrages qu'on voit de lui dans notre musée, à l'église de Saint -Denis et à Versailles , ne le plaçaient déjà, par la sagesse de la composition, la pureté du dessin, au rang des artistes distingués de son époque.

De ■ l'école de Boucher sont encore sortis plusieurs dessinateurs et plusieurs peintres à gouache, dont les œuvres ont eu du succès dans leur temps, et qu'on recherche maintenant. Parmi les premiers on trouve :

EiSEN, Charles (1722-1778), qui bien que d'origine flamande, a longtemps habité Paris où il s'est fait connaître comme habile dessinateur et a peint avec succès des amours, des bergers, et autres sujets à la mode, même de charmantes scènes d'intérieur comme la Dame de charité. On lui doit plusieurs illustrations, entre autres celles de la Vie des peintres de Descamps, et d'une édition de la Henriade.

Son père, François, qui est venu mourir à Paris auprès de lui, en 1777, ne manquait pas non plus de talent. On a gravé d'après ce dernier la Jolie cliarlatane, la Folie du siècle, et un sujet sérieux, le Christ remettant à Saint Pierre les clefs du paradis ;

GocHiN, Gharl.-Nicol. (171 5-1792), garde des dessins du Roi, qui a fourni les dessins de plusieurs ouvrages importants, comme l'abrégé de l'histoire de France du président Hénault, les œuvres de Boileau, et a fait un grand nombre de portraits historiques gravés sous forme de médaillons ;

MoBEAU, J. -Michel, dit le Jeune, un des plus habiles dessinateurs de son temps , auquel on doit une foule de charmantes compositions, surtout des scènes d mtérieur pleines de grâce et de coquetterie. Son œuvre en ce genre se compose de plus de deux mille pièces gravées pour de belles éditions de Voltaire, de Rousseau, de Molière, d'Ovide, de Marmontel, de Racine, deRegnard, de La Fontaine et de Delille. Une faut pas le confondre avec Louis G., son frère aîné, mort en 1806. qui a fait de beaux paysages et des vues de villes à la gouache à la manière de Nicole , si connu dans ce genre.

Saint-Quentin, dont les dessins aux deux crayon« sont généralement donnés et pris comme étant deRoucher; — Borel qui à dessiné à la manière de Moreau, et MoNDON, le fils, dont les scènes champêtres rappellent La joue pour le paysage et Watteau pour les hgures ; — Monnet, .Charl., qui a fait de charmants dessins pour illustrer les métamorphoses d'Ovide en collaboration de Charl. Eisen et d'autres dessinateurs en renom; — Saint-Aubin, Gabriel Jacq., frère du célèbre graveur de ce nom, d'après lequel on a gravé les Cris de Paris, les Petits polissons, etplusieurs belles vignettes qu'on voit sur un grand nombre d'ouvrages.

Parmi les artistes qui ont plus particulièrement peint à gouache, on connaît surtout:

Caresme, Jacq. , -Philippe, qui a fait des Racchanales , des Fétes en l'honneur du dieu Pan, et une foule de compositions agréables; il a aussi peint, et sa peinture vaut ses gouaches. On le rencontre assez souvent dans le commerce, où il se maintient à des xjrix modérés;

QuEVERDO, Fran. M. Isid., qui dans ses scènes galantes, comme la demande en Mariage, le Lever et le coucher de la Mariée, à égalé Ghalle et Baudoin; Deverre à gravé d'après lui une charmante pastorale : Les admirateurs de la nature.

Lavreince, Nicolas, dont les compositions sont aussi aujourd'hui des plus recherchées pour la grâce et la coquetterie de ses personnages, le riche ameublement de ses boudoirs. On a de lui dans ce genre la Comparaison, V Indiscrétion, YAveit difficile, une Assemblée dans un salon, une École . de danse, le Lever des Modistes, et plusieurs autres scènes non moins spirituelles, mais un peu libres, pour ne pas dire plus. Il ne faut pas confondre ce Lavreince avec Lawrence peintre anglais, dont nous avons parlé.

Enfin beaucoup de tableaux de chevalet de Boucher, les nudités surtout, ont été copiés en miniature, sur ivoire et sur velin par Chaklier,, Jacq., que l'on dit son élève. Ces miniatures sont aujourd'hui fort recherchées. — On recherche aussi, et encore plus, celles deHALL,Pier.-Adolphe, Suédois d'origine, mais qui a beaucoup travaillé à Paris à cette époque, à été agréé à l'Académie de peinture, et est mort ù Liège en 1793.

On connaît aussi comme miniaturistes de cette époque et des époques antérieures Toutin, Jean et Ghartier son élève, dont on recherche encore aujourd'hui les portraits peints sur émail , pour bagues et médaillons ; — de môme que Pasquier, Pierre qui fit partie de l'Académie et mourut en 1806 ; — Laudin, Nicolas, dont on voit à Limoges, sa ville natale, et dans le commerce des plaques émaillées, ornées, d'une magnifique exécution, d'un dessin et d'une couleur qui rappellent le célèbre Léonard ; — Larichardi£:re et Alexandre Duguernier, qui eurent dans leur temps un immense succès ; — puis Ferrand Samuel et Jean- Bapt. Massé, Bouquet J.-Bapt, Weyler, etc.

Disons aussi que depuis le commencement de notre siècle, la miniature est loin d'avoir déchu, car elle à été cultivée avec le plus grand succès par M. Isabev, père de notre célèbre peintre de marines, qui a été peintre du cabinet de Napoléon et ordonnateur des

cérémonies et fêtes publiques; — Augustin, J.-B.; — MmeMiRBEL;M.et MmeSAiNT; François Aubry; MansiON ; — Bordes;— Mlle Sophie -Louise de la Gazette. Il serait injuste de ne pas ajouter à ces noms, celui de Mme Jacotot, Marie- Victoire, née en 1778, morte il y a quelques années, ayant peintpendant longtemps avec un talent hors ligne, la plupart des grandes pièces de porcelaine que la manufacture de Sèvres destinait à être données en cadeaux d'apparat.

Fragonard, J. -Honoré (1732-1806), est le représentant de la dernière phase de l'époque qui nous occupe ; et certes il n'est pas le moins habile et le moins intéressant à étudier. Doué d'une imagination ardente, et s'étant pénétré enitahe du style maniéré de Solimène, de Piètre de Cortone et de Tiépoîo, il revint à Paris au moment où l'on commençait à demander à la peinture quelque chose de plus relevé que les bergers enrubanés et les amours joufflus de Boucher.

Aussi, son tableau du Grand'Prétre Corésus se sacrifiant pour sauver Callirhoê, mélange de couleur tendre, de dessin moelleux, de grâce affetée, eut-il un immense succès. Ayant adopté ce genre, il y déploya une supériorité de goût et d'exécution vraiment extraordinaire. Passant avec une merveilleuse facihté de l'allégorie aux scènes d'intérieur, il a peint avec une grâce inouie, et dans le ton le plus vaporeux, les scènes passionnées du Vérou, du Premier baiser, delà Fontaine d'amour , du Serinent d'Aimer, et les tableaux si touchants de V Heureux ménage, de la Réconciliation, de la Visite chez la nourrice.

Personne n'a exprimé une idée aussi rapidement que lui. Son petit tableau du Sacrifice de la Rose est un poème écrit en quelques coups de pinceau. On lui a reproché, avec raison, d'avoir souvent sacrifié au goût plus que frivole de son époque, comme ne l'attestent que trop sa Gimblelte, Son pot au /oi^; mais il faut encore reconnaître que s'il s'est laissé entraîner par le courant (lu milieu où i! vivait, il s'est i^ipo^é ù cet égard de§

bornes que Boucher, son maître, avait souvent franchies ; et qu'il s'est arrêté aussitôt que le vent à commencé à tourner aux idées sérieuses ; quelques années même de plus, il eut abandonné, comme on l'eût dit alors, Vénus pour Mars, ou sacrifié Epicure à Platon ; et c'eut été grand dommage.

Fragonard s'est souvent associé pour ses travaux Mlle Marguerite Gérard, C1761), sa belle-sœur, en collaboration de laquelle il a fait plusieurs tableaux gracieux comme Y Enfant chéri. Le premier pas de l'enfance. On regrette que notre musée n'ait de lui que trois tableaux qui ne donnent qu'une idée imparfaite de son talent. Il y a fort heureusement à Paris plusieurs amateurs, tels que MM. Walferdin, Lacaze, de Villars,Baroilhet, Burat, ect., qui lui rendent la justice qui lui est due. Ilafaitde superbes miniatures et de beaux pastels.

Dans les ventes pubhques, Fragonard s'est toujours vendu beaucoup au-dessous de Boucher, de Watteau, de Pater et de Lancret, car on a rarement vu ses œuvres de quelqu'importance, dépasser 3,000 l'r. Son Serment d'amour, une de ses plus belles compositions, qui appartient à M. Walferdin, n'a été acheté en 1846, à la vente Saint, que 1,100 fr., dix ans plus tard, vente Baroilhet, L'heureuse mère n'a monté qu'à 1 J80; Enfm, en 1862, à la vente Pembrocke, le Retour des champs, agréable composition de sa plus belle couleur et de son ton le plus chaud, n'a atteint que 810 fr.

Mais, par un de ces retours si fréquents aujourd'hui dans le commerce des objets d'art, ses œuvres ont monté tout à coup dans des proportions dépassant tout ce que l'on peut imaginer; c'est ainsi que sa Balançoire, qui à la vente Gypierre, en 1845, n'avait atteint que le modeste chiffre de 751 fr. à monté à la vente de Morny, 1865, à 30,200 fr. et que son petit tableau intitulé le Souvenir, composé d'un seul personnage et d'un chien, qui n'est certes pas ce qu'il a fait de mieux sous le rapport du dessin, a trouvé ac-quéreur non à 10, non à 20, mais à 35,000 fr. !

Les besoins du moment n'eussent pas été entièrement satisfaits si, en même temps que Le Moyne, môme Carie Van Loo et surtout Boucher et Watteau ou leurs élèves vouaient leurs pinceau , « au culte du gracieux, » il ne se fut pas présenté d'hafeiles artistes qui se chargeassent de peindre le portrait dans le môme style. Il s'en trouve en effet trois, qui sont Nattier, Tocqué et Drouais.

Nattier, J.-'Marc , (1685-1766), fils de Marc, également peintre de portraits, que son coloris léger, son pinceau doux, ses attitudes nobles, quoique maniérées, firent surnommer le peintre des grâces, à joui en effet dans son temps d'une réputation et d'un immense succès. Comme il permettait aux dames ses clientes desefaire farder avant de les peindre, le coloris de leurs figures forme souvent avec le blanc de satin de leurs vêtements, un contraste qui le fait aisément reconnaître.

Avant de se livrer exclusivement au portrait, Nattier avait peint plusieurs tableaux historiques et mythologiques. C'est même comme peintre d'histoire qu'il entra à l'Académie, sur un tableau représentant Parsée apportant la tête de Méduse aux noces de Phynce, que l'on dit être actuellement au musée de Tours. Il est bien mal représenté, il faut le dire, au musée de Paris, qui n'a de lui qu'un portrait de femme en Madeleine, tout à fait insignifiant.

Un de ses plus beaux portraits est celui de madame Yallem.l)ras. de Sambreval et de son petit-fds, qui s'est vendu 4,1 40 francs en 1 862, à la vente Pembroke. II est fâcheux que notre musée ne se le soit pas procuré ; c'est une occasion qui pourrait ou ne jamais se rencontrer ou se faire longtemps attendre. Entre autres charmants sujets mythologiques de Nattier, connus par la gravure, on cite son Jugement de Paris et Vénus amuuycuse d'Adonis, siijjidiaiil l'Amour de l'amener à partager sa flamnie.

Nattier a eu un fils, J.-B., qui a aussi fait des portraits et a même été admis à l'Académie sur un tableau représentant la scène si souvent traitée de Joseph et la Femme de Putiphar, tableau qui rappelle beaucoup la manière de son père ;

TocQuÉ, Louis (1696-1772), auquel on doit le beau portrait de Marie Leczinska, femme de Louis XV, faisant, au musée, pendant à celui de Carie Van Loo, et ceux de plusieurs têtes couronnées. Sa mise en scène est infiniment plus simple et plus vraie que celle de Nattier, sa touche est légère, son dessin correct, sa couleur agréable, quoique dépourvue deforceet souvent mi peu grise. Il rendait avec habileté le brillant des étoffes d'or et d'argent et le chatoiement des satins à fleurs et à broderies.

Plusieurs des portraits de Tocqué sont restés en Suède et surtout en Russie, où il avait été appelé à faire celui de l'impératrice, portrait connu par la belle gravure qu'en a faite Schmidt. Parmi ceux qu'il a iaits en France, on connaît surtout ceux de 31. Tourchem et du marquis de Marigny, directeurs et ordonnateurs des bâtiments du roi, qu'il donna pour sa réception à l'Académie, dont il fut élu membre en 1734.

Indépendamment du portrait que nous avons cité, notre musée a de Tocqué celui de Louis de France, fils de Louis XV, âgé de 10 ans, et celui d'une femme qu'on dit être madame de Graffigny. Ses portraits ne se vendaient jamais un grand prix il y a une vingtaine d'années, puisqu'à la vente Gypierre, en 1845, celui de madame Geoffrin, n'a monté qu'à 380 fr. ; mais ils ont doublé, triplé même de prix depuis cette époque ; ce qui n'est que justice ;

Drouais, François-Hubert (1727-1775), fils d'Hubert Drouais, également habile peintre de portraits ; mais élève de C. Van Loo, de Natoire et de Bouclier, il

porta si loin le fini, le douillet de ses portraits à l'huile, qu'on les croirait peints au pastel. Il a été recherché par toutes les beautés ouïes femmes à la mode de son temps, dont il saisissait à merveille les minauderies et le teint d'emprunt. Il a peint aussi des pastels d'une grande finesse et des miniatures assez estimées.

Ses portraits se paient cher, car ils atteignent quelquefois 3 et 4,000 francs; comme par exemple dans la vente Pembroke, où une petite fille jouant avec un chat a atteint 3,500 francs. Notre musée n'a que deux portraits de lui : ceux de Charles-Philippe et de Marie-Adélaïde de France (l'un à dix ans, l'autre à quatre), sur la môme toile, n» 187. Son père, Hubert (1699-1767), a souvent été employé par de Troy, J.-Bapt., Van Loo et môme Nattier, pour faire des reproductions de leurs tableaux. Il a fait en propre ceux des sculpteurs Cousîon et de Bouchardon, pour sa réception à l'Académie.

Le xviiF siècle, en France, a cependant eu des ]3ortraitistes sérieux; ne fût-ce que : Gueslain, Charles- Etienne (1685-1765), académicien, qui a exposé au salon de 1745, entre autres, les portraits de MM. Jurlanben, colonel des gardes suisses et maréchal des camps, en armure, avec le cordon de Saint Louis, et de Villemur, fermier général, en habit de velours ;

Perroneau, de Tours (1715-1783), auquel on doit les portraits du marquis Dubail, de la princesse de Condé, de /. Oudry, du sculpteur Adam, de mesdames Le Moyne, de Trudaine, de Montigny, de Drouais, etc.;

RosLiN, le Suédois (1735-1766), qui a longtemps habité Paris; dont la couleur est souvent fausse, mais qui excellait à peindre les étoffes de soie. Notre musée vient assez récemment d'acquérir de lui un portrait en pied de jeune femme, d'un mouvement gracieux s'il iietait pas un peu tourmenté;

AvED, J.-J. -André (1702-1766), dont les principaux ouvrages sont les portraits de De Troy, le fils, de Rousseau le poète, de Crébillon, du maréchal Clermont- Tonnerre, un duc de CJievreuse, du maréchal de Mallebois, un Stathouder ;

SiFFRED-DuPLEssis, Josepli (1725-1802), qui a fait entre autres les portraits de Louis XVI, de Franklin, de monsieur et madame Necker, de Mannontel, de Gluck,, et de plusieurs grands personnages de la cour ;

Madame Labille des Vertus, Adélaïde, femme de Tacadémicien Vincent, morte en 1803, que ses beaux pastels ont fait admettre à l'Académie; un des plus remarquables est celui du sculpteur Pajou;

Marie-Anne Lenoir, née Binart, élève du baron Regnault, dont nous avons sous les-yeux un superbe portrait de madame de Breteuil, marquise du Chdtelel, gravé en 1786, par P. -G. Langlois ;

ViGÉE, Louis, qui a fait de beaux pastels; — et sa fille Louise Vigée, femme Le Brun (1755-1842), artiste du plus grand mérite, qui, indépendamment de plusieurs compositions remarquables, a fait de son aveu 662 portraits. Elle a été admise à lAcadémie sur le charmant tableau représentant la Paix ramenant l'abondance ; les deux figures sont les portraits des fiUos du célèbre miniaturiste Hall, que nous avons cité. Ce tableau est inscrit au musée sous le n° 81.

Le mari de cette femme remarquable, J.-Bapt. Le Brun, était un très habile appréciateur en tableaux ; il a eu une belle galerie, et a publié sur ce sujet des ouvrages qu'on consultera toujours avec fruit. C'est en étudiant et en copiant les tableaux de cette galerie que sa femme s'est formée.

Madame Le Brun dut beaucoup aussi aux conseils de Joseph Vernetet de Greuze, Son dessin est correct, sa composition est pleine de charme, sa pâte est ferme,

quoique transparente, sa couleur est soutenue et cependant d'une extrême fraîcheur. Ses portraits, quels qu'ils soient, sont toujours très-pittoresquement drapés, et ont une tenue élégante qui décèle de la part de l'artiste un cœur honnête et des goûts distingués. Ceux qu'a d'elle le musée sont très beaux, mais celui de Marie- Antoinette, du musée de Versailles, la place au rang des premiers artistes en ce genre.

Elle a eu pour élève madame Benoist, née Laville, dont les œuvres sont souvent prises pour les siennes ; — et pour imitateur Danloux, Pierre (1745-1 809), dont les portraits sont d'une grande légèreté d'exécution et d'une couleur harmonieuse. Un de ces portraits est celui de Delille, dont il était l'ami et qui l'a célébré dans ses vers. Danloux a aussi peint des vestales et autres sujets agréables et d'un bel effet.

Enfin Latour, Maurice-Quantin (1705-1788),, le plus connu de tous, auquel ses magnifiques portraits au past el ont fait une immense réputation. Il a eu pour élève DucREux, Joseph, qui l'a suivi de près, mais dont les œuvres auraient plus de mérite si les attitudes de ses personnages n'étaient pas forcées. —La ville de Saint- Quentin, patrie de Latour, a ses plus beaux portraits ; notre musée, salle d©s dessins, en a aussi de très-beaux, dont les plus remarquables sont ceux de Louis XV et de madame de Pompadour.

Un artiste français qui a aussi fait de très beaux pastels est Louis Marteau, dont les œuvres sont restées en grande partie à Varsovie, où il est mort en 1805. Il a fait dans ce genre les portraits de plusieurs têtes couronnées, de princes, ambassadeurs et autres grands personnages. On connaît surtout ceux de Stanislas- Auguste Poniatowski II, dernier roi de Pologne, du prince Suborner sU, les princes Radzivil et les comtes Potoski. On peut ajouter :

Théolon, Etienne (1739-1780), dont nous avons, sous

le n° 575, un Portrait de vieille femme, d'une touche franche et légère, quoique soigneusement étudié, et d'un bon coloris ; il a fait quelques compositions qui le rapprochent des maîtres hollandais, et beaucoup de dessins à la plume d'un admirable fini.

De môme aussi que l'époque précédente, celle-ci a compté plusieurs artistes de mérite qui ont résisté à la mauvaise tendance et ont fait de la peinture pour l'art, c'est-à-dire en dehors de toute question de mode ou de fantaisie ; et parmi eux il s'en trouve qui sont la gloire de l'école française, comme Subleyras, Chardin, Joseph Vernet, Hubert Robert, Greuze et Prud'hon.

Subleyras, Pierre (1699-1749), élève d'Antoine Rivais de Toulouse, a plus longtemps habité l'Italie que la France; c'est à cette circonstance qu'il dut sans doute d'être resté dans la bonne voie. L'ampleur de ses compositions, la fermeté de son pinceau, le doux éclat de sa couleur, autorisent même à penser qu'il aurait égalé les grands artistes français du siècle précédent s'il eût vécu en Italie de leur temps.

Il n'en eut pas moins, comme Le Poussin, l'insigne honneur dé voir un de ses tableaux copié en mosaïque pour orner la basilique de Saint-Pierre. Ce tableau a pour sujet la messe grecque dite par saint Basile, et Y Evanouissement de l'empereur Flavius Valens à l'offrande des pains. Subleyras est représenté dans notre musée par des œuvres qui permettent de l'apprécier convenablement. Trois de ses tableaux tirés des contes deLa Fontaineprouvent qu'il avait assez de talent pour passer avec succès du genre sévère au genre gracieux.

Chardin, J.-Bapt.-Siméon (1699-1779), est encore un de ces artistes auxquels le hasard a fourni l'occasion de leur célébrité ; Noël-Niçol, Coypel ayaut eu besoin

cVaffubler un chasseur d'un fusil, en chargea Chardin qui sortait de l'ateher de Gazes, où il n'avait pas appris grand chose. 11 s'en acquitta si bien qu'il lui prit fantaisie d'envoyer à l'Académie une douzaine de tableaux de natures-mortes, qu'on prit pour des tableaux flamands. S'étant fait connaître, il fut agréé, donna pour sa réception l'Intérieur d'une Cuisine et les Fruits en pyramide, que nous voyons au musée sous les n°^ 86 et 87.

Chardin ne tarda pas à reconnaître que de telles compositions, quelque habilement éxécutées qu'elles fussent,ne donneraient jamais une grande célébrité à leur auteur ; aussi entreprit-il des scènes d'intérieur, comme son Bénédicité, sa Rccureuse,son Chimiste, son Dessinateur, etc. En passant de son premier genre au second, eu t-il assez de ce succès pour sortir du rang où il s'était d'abord placé?

Nous voudrions pouvoir dire oui ; mais , n'en déplaise à ses nombreux admirateurs, ce que ces petites scènes familières ont de charme sous le rapport de l'honnêteté du sujet, de la naïveté de la composition, elles le perdent souvent par la raideur des personnages, et la touche parfois trop accentuée des vêtements et des accessoires. Ceci ne nous empêche pas de reconnaître que Chardin est un habile dessinateur, un artiste qui a su tirer de la lumière un si bon parti qu'il a, pour ainsi dire, donné de la vie à la nature morte, en un mot, c'est un réaliste de première force.

C'est là certainement un grand mérite; mais l'art, il faut en convenir , a une autre mission que de représenter des instruments de musique, des verres ou des bouteilles, une casserolle ou un égrugeoir; aussi, sans ses scènes familières qui eurent surtout le mérite de ramener à l'étude de la nature et aux sentiments honnêtes; dont les artistes de son temps s'éloignaient trop ouvertement, Chardin, malgré son beau talent, n'aurait peut-être occupé qu'une place d'estime.

Les œuvres de Chardin ont aussi cela de commun avec celles de beaucoup d'artistes surtout de ceux de son époque qu'après avoir été très appréciées, jDuis délaissées, elles sont aujourd'hui en grande faveur. C'est ainsi que son Dessinateur vu de dos, qui, en 1745, vente Laroque, n'avait été vendu que 50 francs, a récemment été vendu 725 ; que sa Gouvernante qui, à sa propre vente, n'avait obtenu que 30 fr., a monté en 1851, vente Giroux, à 1,339; que sa Serinette qui, en 1781, n'avait atteint en vente pubhque que 631, a monté en 1859, vente d'Houdetot, au chiffre de 4,700 francs.

Tout cela n'a rien d'étonnant, nous le répétons; mais ce que l'on comprendrait moins ce serait de voir journellement dans nos ventes, une Marmite sur vn réchaud, un Instrument de musique posé sur une table, de Chardin, monter à 7 ou 800 fr., si on ne voyait pns une Pastorale, à peine ébauchée de Boucher, obtenir 7 et 8,000 fr. Les collections de MM. Lacaze et Marcille sont celles qui renferment les plus beaux tableaux de Chardin, surtout en natures-mortes. Chardin a aussi fait de beaux pastels ; on en voit plusieurs dans les sallesde notre musée consacrées aux dessins ; parmi eux se trouvent deux de ses propres portraits d'une graiide vigueur de facture.

Chardin a eu beaucoup de copistes et jDlusieurs imitateurs. Parmi les premiers on cite surtout RolaiM) dr LA Porte, dont nous avons déjà parlé, et Jeal'rat de Bertry, Nicol. -Henri. Ce dernier, reçu à l'Académie en 1756, n'a pas le clair-obscur savant de Chardin ; son dessin est plus sec, et, dans les scènes famihères, ses expressions sont moins naturelles etn'ont pas la même distinction .

Mais parmi les imitateurs de Chardin, on connaît surtout Mme Valleyer-Coster, qui a vécu en même temps que lui, et l'a presque égalé pour les na turesmortes, surtout pour les fruits. Elle a fait des tableaux

de fleurs d'une si belle exécution que l'Académie l'a admise dans son sein. On connaît aussi d'elle des figures de fantaisie de petite dimension , mais pleines de grâce et d'esprit.

Vernet, Joseph. -Claude (1714-1789), est tellement connu par sa magnifique collection de nos ports de mer, qui ornent notre musée, que tous les éloges qu'on pourrait faire de son talent deviendraient aujourd'hui superflus. Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'il a eu deux manières : la première, qu'il a prise dans son long séjour en Italie, tient de la vigueur de Salvator Rosa; la seconde, qu'il a adoptée à son retour en France, est plus claire, partant plus agréable, si elle n'est pas plus savante.

Mais ce qu'on trouve toujours dans Jos. Vernet, c'est une belle ordonnance, des ciels transparents et pleins d'effets, des scènes tour à tour effrayantes, remplies d'émotions, ou calmes et riantes ; des eaux dont la tranquillité ou les ondulations sont rendues avec la plus exacte vérité ; des figures bien peintes et bien mouvementées ; les différentes heures du jour et les variations de l'atmosphère indiquées avec précision. Si Vernet n'a pas le fini et la richesse de ton de Guill. Van de Velde, ni la fermeté d'exécution de Backuysen , ni la couleur de Claude, il est aussi vrai qu'eux, plus simple et souvent plus complet.

Aussi ses ouvrages n'ont jamais cessé d'être recherchés, et se sont toujours maintenus à des prix élevés. Ses compositions capitales se trouvent rarement dans le commerce, étant pour la plupart classées dans les musées et les collections particulières ,"oli elles sont généralement cotées à 8, lU et même 20,000 francs. Ses tableaux de chevalet, en assez grand nombre, vont ordinairement à 1000, 1200 ou 1500 francs; mais, de son propre aveu, il travaillait beaucoup mieux quand il travaillait en grand.

\ernet a eu pour un de ses maîtres Manglard, Adrien (1696-1760), dont les œuvres ont toujours conservé le caractère italien ; ce qui fait qu'on les donne pour des tableaux de Vernet en Italie. Nous n'avons rien de lui; mais on voit de ses ouvrages à Rome, à Vienne ; — pour imitateurs, Lacroix de Marseille, son élève, dit-on, dont les marines se reconnaissent à la crudité de la couleur, qui leur donne toujours un aspect de papier peint, et à son dessin moins correct ; — etSiEBOLT, le père, mort en 1822, qui affectionnaitles orages et les tempêtes, qu'il rendait avec une grande vérité ; — Sieboltlefils a plus particulièrement clierché à imiter De Marne, son maître. Puis viennent :

Lallemand, Jean -Baptiste, et Pillement, Jean, qui ont aussi fait de jolies gouaches et des marines à la manière de Vernet, peintes avec esjDrit et ornées de figures agréables, mais qui n'ont pas le caractère et la tenue des siennes; — de même queLEMETXAY, P. -Charles, dont les ports d'Italie sont fort estimés et ont quelquefois été comparés à ceux de Vernet; — Crépin, Louis-Philippe, qui, indépendamment d'une foule de paysages décoratifs, a fait des ports de mer peints avec une grande facilité, quoique un peu secs; — Hue, Jean-Baptiste, d'une touche plus timide et d'une couleur moins pétillante, dont on voit à Versailles la Reprise de Gènes par les Français et le Passage du Danube à l'île Lobau ; — Chavannes , dont les paysages ont joui dans le temps d'une certaine faveur; — Rague- NET, auquel on doit des vues de ville ornées de figures habilement peintes.

Robert, Hubert (1733-1808), en même temps que Vernet, soutenait dans son genre la gloire artistique do la France à cette époque, lui donnait un nouvel éclat par ses magnifiques vues de monuments antiques, où il déploya une franchise de style, de couleur, de lumière et de perspective poussée au dernier point et le rendant unique dans son genre.

Elève de l'école française à Rome, Robert en avait rapporté une foule de dessins qu'il s'est empressé de peindre et qui lui attirèrent une réputation assez marquée pour le faire nommer gardien des tableaux du roi et dessinateur des jardins royaux. Ces titres furent pour lui la source d'une dénonciation qui faillit lui coûter la vie ; il supporta ces moments d'infortune avec courage et s'en consola en travaillant.

L'œuvre de Robert est immense ; on lui doit aussi l'arrangement d'un grand nombre de jardins. Son logement au Louvre était garni de ses seuls tableaux. Il était l'ami de Visconti, de Vernet, de Grétry, de Delille, de Lekain et de Voltaire, qui le chargea de peindre les décorations de son théâtre de Ferney. Ses œuvres, généralement d'un prix très-accessible jDarce qu'elles sentent toujours la décoration, sont recherchées des véritables amateurs de la peinture dans laquelle l'art est bien compris et largement exécuté.

Robert a eu dans de Machy, Pierre (1722-1807), élève de Servandoni, un imitateur avec lequel on le confond quelquefois dans ses tableaux de petite dimension, mais qu'il efface complètement dans les comj)ositions un peu importantes exigeant de grandes connaissances en architecture et en perspective aérienne. Les figures de de Machy ne sont d'ailleurs jamais aussi franches de pose et de dessin.

De Machy a eu pour élève L.-G. Moreau, frère aîné du célèbre dessinateur de ce nom, dont nous avons parlé; on lui doit un grand ^nombre de vues ornées de petites figures très habilement peintes à la gouache, mais bien inférieures aux œuvres en ce genre de Blarem- BERG et de WiLLEMBOHG, auxqucllcs leur fini précieux et leur rareté donnent un si grand prix, qu'on a vu des gouaches de 25 à 30 centimètres du premier se vendre 4, 5 et même 6,000 fr. Il ne faut pas confondre Robert ni même de Machy, avec un nommé Lemaire- PoussiN qui vivait avant eux et a aussi peint d'anciens

moniaments de Rome, mais d'une manière plus sèche et d'une perspective moins heureuse.

Deux artistes, dont les œuvres eu ce genre sont encore assez recherchées aujourd'hui , sont Casanova (1730-1805) et Lutherburg (1740-1814). Le premier, d'origine vénitienne, a consacré une partie de sa vie à célébrer la gloire de l'armée française et a aussi peint des scènes villageoises et même des pastorales d'un pittoresque plein de charme ; — le second, Suisse d'origine, mais élève à Paris de Casanova, s'est exercé comme lui au genre des chasses, des batailles, des paysages garnis d'animaux. Nous avons au musée deux batailles et deux paysages de Casanova, et on voit à Rambouillet une bataille de Lutherburg.

Casanova et Lutherburg se maintiennent dans le petit commerce à de bons prix, 3, 4 et 600 fr. Ils ont ea pour imitateur, Casanova surtout, un artiste peu connu du nom de Lepaon, mort à Paris en 1785, dont les œuvres se confondent souvent avec les leurs ; il est môme moins fougueux, mais dessinateur plus correct. On a gravé d'après lui une Revue de la maison du roi faisant pendant à une Revue dam la plaine des Sablons, de Moreau le jeune, qu'elle égale presque I)Our la mise en scène et le mouvement des figures.

Mais un autre artiste de cette époque dont le talent n'a peut-être pas été ax)précié à sa juste valeur, est Lantara, Simon Mathurin (1729-1778). Cet homme gai, insouciant, ne travaillant que pressé par le besoin et ne vivant qu'au milieu d'artisans obscurs, qu'il payait de leur hospitalité par un dessin ou un tableau, rappelle Claude dans quelques parties de ses ouvrages.

Il excellait dans ses dessins, mieux peut-être que dans ses tableaux, à rendre les diverses heures du jour. Son coloris est aérien, son feuillet d'une grande légèreté, ses eaux sont transparentes. Comme il peignait mal les figures, il les faisait peindre par Joseph Vernet, Taunay, Berré et Théolon. Notre musée n'a

qu'un seul tableau de lui, et encore tout à fait insignifiant. Dans les ventes, les tableaux de Lantara varient généralement entre 4 et 600 fr., et ses dessins entre 100 et 200 fr. Il a eu pour imitateur et môme pour copiste . un nommé Lebel, dont la touche est moins légère, mais la couleur plus chaude et le feuillet plus accentué. Il a eu cela de commun avec lui, d'aller aussi mourir à l'hôpital de la Charité. — Viennent enfin (Treuze et Prud'hon.

Geeuze, Jean-Baptiste (1725.-1805), arriva au moment où les mœurs relâchées, pour ne pas dire plus, de la cour de Louis XV avaient forcé la peinture à leur servir d'interprète et à se pher à leur exigence. Il se révolta contre cette servilité si opposée au rôle que les arts sont appelés à remplir. Aux éternels serments d'amour et aux mystères de l'alcôve étalés au grand jour, qui formaient, avec les scènes champêtres d'opéras, le thème obligé des compositions les plus recherchées de l'époque, il opposa des scènes familières, dont la simplicité même faisait ressortir le côté moral.

Son coup d'essai en ce genre fut un chef-d'œuvre : c'est son admirable tableau de la Lecture de la Bible, {[ui fut bientôt suivi de l'Accordée de village, de \a Malédiction paternelle, dn Fils puni , du Paralytique, du Gâteau des rois, de la Belle-mère, de la Mère bien-aimée, et de plusieurs autres pages capitales révélant toutes, par les joies ou les peines de la famille, la sainteté du foyer domestique, et pour lesquelles il a déployé une pureté de dessin, une solidité de couleur, une légèreté de touche qui ne le cèdent qu'à la gravité de la composition, à la profonde moralité du sujet, à l'expression des têtes, à la naïve vérité des accessoires.

Toutefois , Greuze était né avec un cœur trop accessible aux doux sentiments pour se soustraire complètement aux idées dominantes alors dans les arts,

qui croyaient avoir pour principale mission de servir d'aliment aux penchants de l'époque. Mais il ne comprit l'amour ni comme Boucher, ni môme comme Fragonard, qui, en le dépouillant du mystère qui en fait le charme, l'ont souvent réduit à ce qu'il avait de plus matériel et delicencieux;il le moralisa, lui, c'est-à-dire qu'il ne le mit en scène que pour en tirer une leçon éminemment instructive ; par exemple :

La jeune fdle qui revient de la fontaine avec sa cruche cassée, mais l'air pensif et la poitrine haletante ; celle qui pleure la mort ou la fuite de son oiseau ; cette autre qui brise son miroir accusateur, n'expriment-elles pas une pensée profonde, dans laquelle le regret se mêle au sentiment de la faute?

Greuze ne s'en est pas toujours tenu , il est vrai, à la reproduction de l'amour puni ou de l'amour innocent et chaste, il l'a quelquefois représenté avec toute sa fougue : témoin son admirable tête de la Bacchante ; mais encore ici rien de choquant, rien qui éveille d'impudiques pensées : L'esprit, absorbé tout entier dans la forme, s'y arrête et craint d'aUer au- delà.

Il a eu malheureusement le grand tort de visiter l'Italie et d'en rapporter l'idée de peindre l'histoire, dans laquelle il échoua complètement, comme ne le prouve que trop son Entrevue de Sévère avec son fils CaracaUa, Ses adversaires se servirent de cet échec pour nier le mérite de ses autres productions; mais ils n'y parvinrent pas, et ses œuvres seront toujoui s estimées parce qu'elles réunissent à un degré très élevé deux des principales conditions de l'art , la grâce et la pensée, jointes à une exécution moelleuse, quoique toujours ferme et solide.

Aussi se vendent- elles à des prix qui dépassent bien souvent, il faut le dire, ce qu'autorise la raison. L est ainsi, par exemple, que la Prière ou VOfjrande a l Amouv qui, en 1777, vente du duc de Choiseul, ne s o-

tait vendue que 5,000 fr., joli chiffre assurémeut, a monté, en 1845, à 32,000 fr. à la vente du cardinal Fescli ; que la Tête de Psyché qui, à la vente Perrégaux, en 1841, n'avait atteint que 8,500 fr., a été adjugée, à la vente Patureau, au prix énorme, pour ne pas dire plus, de 27,000 fr.; enfin, que sa Petite fille au mouton, dite l'Innocence, a été vendue il y a quelques jours, vente Pourtalès, 100,200 francs. Puis, un tableau qui, à la vente de Mlle Thévenin, en 1821, la Petite pelotonneuse, n'avait atteint que 2,400 fr., vient encore plus récemment, vente de Morny 1865, d'être adjugée à 91,500 fr. En 1863, vente Demidoff, la Dame de charité, admirable composition, n'a atteint que 49,000 fr.

Greuze avait pour ainsi dire créé un genre trop en harmonie avec les sentiments d'une partie de la nation, pour ne pas avoir beaucoup d'imitateurs et même beaucoup de copistes. Parmi les imitateurs on connaît surtout Mlle Ledoux, Philiberte, son élève, à laquelle on attribue tout ce qu'on n'ose pas donner ouvertement à Greuze ; mais on la reconnaît à sa pâte plutôt molle que moelleuse, à ses yeux moins largement entourés que ceux du maître et moins expressifs, à ses nez et à ses bouches arrêtés sèchement, à ses vêtements plus recherchés, et à l'absence de ces touches hardies qui dénotent le maître.

Greuze, en effet, est caractérisé par une pâte solide et transparente, un coloris rose, toutefois un peu vineux, qui semble plutôt venir de l'intérieur que d'être à la surface, une teinte humide et bleuâtre des yeux qui n'appartient qu'à lui. Ses draperies, négligées avec intention, sont presque toujours glacées par des tons rompus, et même un peu lourds, qui font ressortir les chairs et s'harmonisent admirablement avec elles.

Sur vingt têtes de fantaisie qu'on offre et qu'on vend comme étant de sa main, il n'y en a pas deux qui lui appartiennent ; beaucoup sont d'un nommé

-MoucHET, François-TSIicolas, mort en 1814, dont les tons sont laqueiix et la touche aplatie, ou cI'Albrïér, Joseph, mort en 1863, dont les belles copies quoique un peu cotonneuses, tromperont beaucoup d'amateurs dans une vingtaine d'années. Sa fille Anna et Mme de Valory, sa filleule, ainsi que Mme Bro^sard de Beaulied, son élève également, l'ont aussi très souvent copié; souvent môme elles ont calqué directement leurs œuvres sur les siennes ; mais si le dessin s'y trouve, il y manque toujours la franchise de la pâte, qui est plus estompée, l'harmonie de la touche, la fraîcheur des tons, etc.

Notre musée a neuf tableaux de Greuze ; les plus remarquables sont : l'Accordée de village, la Malédiction paternelle et la Cruche cassée. On voit de lui chez la reiné d'Angleierre, une Mère au milieu de ses enfants et une Tête d'expression; — au musée de l'Ermitage, à Saint- Pétersbour^, le Paralytique servi par ses enfants; — à Hampton-Court, le portrait de Mme de Pompodour ; -r^ à Paris, chez lord Hertford, le Miroir cassé, la Prière à l'amour, le Malheur imprévu et plusieurs Têtes d'expression; — chez M. de Rothschild, la Laitière, pendant de la Cruche cassée, le Ménage de l'ivrogne et plusieurs autres; — chez M. Léon de Laborde, la Mère bienaimée et plusieurs Portraits de famille ; — chez M. Delessert, la Lecture de la Bible et une Jeune fille ; — chez M. le marquis Maison, Sainte-Marie t'Egyptimne et une Madeleine repentawe; - chez M, Fould, la Petite fille à la p"upée; — chez M. Ghaix-d'Est Ange», le portrait de Talleijrand; ^ chez MM. Lacaze et Marcille, plusieurs têtes d'expression et plusieurs belles esquisses; — chez M. Bonnet, la belle Danaé, de la collection Rhoné, etc., etc. Les villes de Nantes, d'Angers, de Nîmes, de l yon, ont aussi de ses œuvres; Montpellier a son Gâteau des rois.

WiLLR fils a imité et copié les scènes de famille de Grenze faites au lavis, de manière à produite la plus complète illusion. — Vestier a aussi peint des têtes

de fantaisie à sa manière, qui ont eu du succès. — Un Allemand du nom de Kraus, G.-M., mort à Francfortsur-le-Mein en 1806, a fréquenté son atelier assez longtemps pour faire dans son genre plusieurs scènes familières pleines de grâce et de naïveté. Une de ces scènes, la. Gaieté sans embarras, vient de se vendre 950 fr.

Il ne faut pas confondre ce Kraus avec un Frailçois Kraijse, d'Augsbourg, mort en 1754, qui, après avoir étudié à Venise sous Piazetta, vint aussi à Paris, se présenta à l'Académie, dont sa vanité lui fit refuser l'entrée. Il dessinait bien, avait une belle couleur, une touche ferme, quoique parfois sèche. Il a peint en France l'Histoire de la Vierge, en sept tableaux, pou ries Chartreux de Dijon. Nous l'avons déjà cité.

Parmi les artistes qui se sont adonnés, avec plus ou moins de succès, à cette époque, aux scènes d'intérieur, sans avoir toutefois l'intention d'imiter Greuze, on connaît surtout Jeaurat, Schéneau, Aubry, Lépicié, Charpentier, Colson, Canot, Debucourt, Bénard, Filipart, Balko, Coquelet, et plusieurs autres complètement oubliés, mais que nous chercherons bientôt à réhabiliter. Disons quelques mots des premiers.

Jeaurat, Etienne (1699-1789), qu'il ne faut pas confondre avec Jeaurat de Bertry, son neveu, dont nous avons parlé, a fait quelques tableaux historiques qui ne sont pas sans mérite, comme Achille laissant à Thélis, sa mère, le soin des funérailles de Patrocle, dont il va venger la mort; mais il a été plus heureux dans ses tableaux de genre, parmi lesquels on connaît sa Jeune mère, son Mari jaloux, son Carnaval des rues de Paris, le Départ des filles de joie pour l'hôpital; charmantes scènes, pleines de mouvement et saisissantes de vérité;

ScHiîiNEArj, qui est né en Saxe, mais que son long séjour à Paris a naturalisé Français, est pourtant toujours resté Allemand clans ses compositions, qu'on

reconnaît à la bonhomie et à la simplicité tddesques de ses personnages. On a de lui les EnfanU corrigés par l'affront, les Petits espiègles, la Lanterne magique, les Enfants jardiniers, etc ;

AuBRY, Etienne (1745-1781), qniacommencé sa carrière par nn tableau dont le sujet, est le Mariage interrompu, qui parut au Salon de 1777, et où il essaya avec assez de succès d'arriver à un effet moral par des expressions pathétiques ; l'inspiration lui en était venue du rouian des Passions de Werther, qoe son frère, Ph.-Ch. Aubry, venait de traduire de l'allemand en français

. On a gravé d'après Aubry l'Amour paternel, la Première leçon d'amitié, les Adieux à la nourrice, charmante scène où la coquetterie des costumes le dispute à l'expression des physionomies; la Laitière et le pot au lait, V Oiseau envolé, etc. Gomme Greuze, il a été moins heureux dans ses essais de compositions historiques, les Adieux de Coriolan à son épouse en son tune preuve. Ses tableaux ne sont jamais d'un prix élevé ; cependant si ses Adieux à la nourrice étaient-mis en vente, ils atteindraient un prix qui se ressentirait du succès qu'ont aujourd'hui ces sortes de compositions ;

Lépicié, Nicolas-Bernard (1735-1784),élèvedeC. Van Loo, se destinait à la gravure ; mais la faiblesse de sa vue l'ayant fait changer de résolution, il se livra d'abord à la peinture historique, que le peu de succès qu'obtinrent son Courage de Porcia, sa Fille de Caton, sa Femme de Brutus, etc., l'engagèrent à abandonner pour les scènes familières, s'accommodant mieux à son esprit dépourvu d'imagination. On a de lui dans ce genre la Demande accordée, l'Intérieur d'une douane, un Jour de marché. Il a aussi peint des tôtes de jeunes gens, à la manière de Chardin, qui ne sont pas sans mérite ; de même que :

Gharpentilh ; Philippe-Jêan Debucourt; J. Bap-

tiste Bénard, Canot, Balko, etc., qui, ainsi que nous l'avons dit, ont aussi fait à cette époque des scènes familières dans lesquelles on trouve de l'esprit , une grâce naïve, une couleur légère , des accessoires souvent lâchés, mais toujours traités avec goût. Debucourt est Tinventeur de la gravure à Vaqua-tinta.

Prud'hon , Pierre , mais ayant toujours signé : Pierre-Paul (1758-1823), eut cela de commun avec Greuze, qu'il arriva aussi au moment où les arts entraient dans une voie opposée à celle où le poussaient les dispositions de son esprit. Non seulement en effet, les œuvres de Boucher et de toute l'école dite galante commençaient à n'être plus de mode, mais les scènes familières de Greuze , toutes morales qu'elles fussent, n'allaient plus être à la hauteur des aspirations de la nation, qui marchait vers sa régénération politique.

De son côté Prud'hon, qui dans son séjour à Rome,comme élève-pensionné de l'Etat, avait choisi Le Gorrége pour le sujet de ses principales études, se trouva isolé à son retour à Paris, ne voulant faire aucune tentative pour vouer au service des besoins nouveaux son crayon habitué aux sujets gracieux et façonné par goût à la reproduction des ingénieuses fictions de la Fable. Aussi, pauvre, ignoré, fut-il longtemps réduit pour vivre à faire des dessins, des vignettes, des miniatures, même des adresses et des têtes de lettres (nous en avons vu plusieurs).

Mais dans tout cela se trouvait tant de grâce, se décelait une étude si vraie de l'antique. C'est-à-dire de l'idéal des formes, ramené au sentiment de la nature, (ju'il fut enfin remarqué par quelques hommes d'élite dont le goût avait conservé sa pureté au milieu du tourbillon qui entraînait les esprits vers les scènes émouvantes, empruntées à l'histoire gr^^cque ou romaine ; et il reçut des commandes, où il put donner libre cours à son talent marqué au ooin de la grâce et du sentiment,

Rien n'indiquait encore cependant qu'il était capable d'aborder les grands sujets, lorsqu'apparut tout à coup au Salon de 1808 son admirable tableau de la Justice et de la Vengeance divine poursuivant le Crime, le chef-d'œuvre sans contredit de l'école française, qui fut une protestation contre l'opinion des maîtres de l'époque qui regardaient son auteur £omme incapable d'aborder les grands sujets. Vainqueur de ce côté, Prud'hon n'abandonna pas pour cela le genre gracieux, auquel il était voué par sa propre nature.

C'est alors que vinrent son Enlèvement de Psyché par les Zéphyrs, son Zéphyr se balançant sur l'eau, son Assomption de la Vierge, sa Vénus retenant Ado7iis prêt à partir pour la chasse, l'Innocence préférant l'Amour à la Sagesse etc., enfin son Christ mourant sur la Croix, qui fut son dernier ouvrage, et où, se surpassant luimême, il sembla vouloir exprimer par la teinte sombre et mélancolique répandue dans cette étonnante composition, que son âme abattue allait succomber sous le poids des peines et des chagrins au milieu desquels s'était écoulée la plus grande partie de sa vie.

Si maintenant nous comparons Prud'hon à Greuze, nous ne balançons pas à lui donner le premier rang, Greuze, dans ses scènes familières, et même dans la plupaxi de ses sujets gracieux, est profondément moraliste ; c'est vrai, et c'est là le beau côté de son talent; mais il ne put jamais exprimer qu'une idée, et cette idée, une fois saisie, le charme cesse ou diminue.

Prud'hon, au contraire, tient l'esprit plus longtemps occupé : ce que dans ses scènes gracieuses il perd dans la profondeur de sa pensée, il le gagne par l'élégance dans la forme, l'élévation dans le style, le vaporeux dans la composition, car personne ne sut mieux que lui distribuer la lumière et s'en servir phis habilement pour détacher et modeler ses figures.

Toutefois, l'idée dans les arts étant leur véritable raison d'être, Prud'hon serait inférieur à Greuze, et, aux yeux de la froide raison, la Cruche cassée l'emporterait &UÏ Y Enlèvement de Psyché; nous voulons bien en convenir; mais, de son côté aussi, Prud'hon ne s'est pas exclusivement exercé à représenter des amours, des zéphyrs : quand il a abordé les grandes compositions historiques , il a laissé Greuze bien au-dessous de lui; mettez à côté Tune de l'autre la Lecture de la Bible et la Vengeance divine 'poursuivant le Crime, et vous trouverez entre ces deux pages, d'ailleurs toutes deux admirables à leur point de vue, la différence qui existe entre une harangue et un poëme, entre un discours de Fenélon et une tragédie de Corneille.

Enfin, si de la partie dramatique on descend aux détails, au faire, on est obligé de reconnaître que sous ce raxDport les avantages sont encore plus tranchés en faveur de Prud'hon : d'abord les types de Greuze sont familiers, pour ne pas dire communs , ceux de Prud'hon sont d'une distinction , d'une élégance, d'une grâce corrégienne que rien ne surpasse.

Ensuite Greuze atoujours évité le nu, et quand il l'a abordé, il a montré des figures mal proportionnées, des membres longs et mal attachés, des attitudes forcées ; le nu, au contraire, est de toutes les difficultés de l'art celle que Prud lion a le plus recherchée et dont il a triomphé avec le plus de succès. Dans Greuze les draperies sont lourdes et écrasent les formes ; dans Prud'hon elles sort posées avec un art tout à fait inconnu aux modernes, et quelque épaisses qu'elles soient, elles laissent aux formes leurs saillies et font môme sentir leurs gracieux contours.

Enfin si dans Greuze le transparent et le coloris des chairs se tiennentmieux dansle tonde lanature, la teinte tour à tour dorée, mais plus souvent nznréc do Prud'hon, semble l'élever au-dessus de la nature humaine

et place ses figures dans une sx^hère où l'esprit ne s'occupe qu'à les contempler.

Et pourquoi, avec des qualités aussi marquées, ces deux grands artistes n'ont-ils pas fait école? C'est que Greuze, dans ses compositions capitales, a dit tout ce qu'on pouvait dire de la vie de famille, et que Prud'hon, en étudiant l'antique, s'y est ouvert une voie qu'un seul génie comme lésion pouvait parcourir sans tomber dans la raideur ou la trivialité...

Prud'hon a eu pour élève de prédilection Mlle Mayer» Constance (1778-1821), qu'il a associée à ses travaux» et dont la fin tragique (elle s'est suicidée) n'a pas été étrangère à sa mort.

Cette intéressante personne s'est souvent inspirée de lui de la manière la plus heureuse ; témoins les deux tableaux qu'a d'elle le musée, n"» 344 et 345, la Mère heureuse et la Mère abandonnée. On vient d'en ajouter un troisième, qu'on pourrait appeler le Retour de Cijthère, dont le faire et la couleur approchent tellement de Prud'hon qu'on pourrait croire qu'il a fait plus que de l'inspirer. MM. Boisfremont et Tré- ZEL, ses élèves, puis, après eux. MM. Albrier et RiouLT, ont quelquefois copié Prud'hon avec succès.

Les dessins, et, à plus forte raison, les tableaux de Prud'hon se paient fort cher. Une simple esquisse terminée de son Assomption de la Vierge, qui, à sa vente, s'était donnée à 1,500 fr., a monté, en 1843, à la vente Perrier, à 12,000; et su Psijché enlevée par les Amours, vendue 15,000 fr., à la vente de M. Sommariva en 1839, est aujourd'hui estimée 40,000 fr. La petite esquisse de sa Vénus retenant Adonis partant pour la chasse, dont le grand tableau appartient aujourd'hui à M. Auguyot, a été achetée, il y a quelques années, 5,500 fr., par M. Marcille père. Son tableau àeV Amour et Psyché, non terminé, s'est vendu (12 décembre 1863)7,000 fr. les amateurs 1 estimaient 10,000; enfin, dans la vente

qui vient de se faire (avril 1864) des dessins qu'avait de lui M. Boisfremont, ses simples études d'atelier se sont vendues dans les prix moyens de 5 à 600 fr.

Notre Musée a les trois tableaux les plus importants de Prud'hon : la Justice divine poursuivant le Crime; le Christ sur la Croix, et son Assomption de la Vierge, dont le musée de Cherbourg a une répétition ina- .3lievée et réduite. A Paris lord Hertford a de lui, entre autres belles choses, l'Heureuse Mère et la Mère malheureuse; M. Marcille, VAmebrisant les liens qui l'attachent au corps, Joseph et la femme de Putiphar, et plusieurs superbes esquisses et dessins, ainsi que M. Lacaze ; M. Ghaix-d'Est-Ange, une répétition inachevée de la Vengeance divine poursuivant le Crime; M. Auguyot, VénxLS et Adonis \ M. Lassalle, l'Amour séduisant l'Innocence, etc.

■ Dix-neuvième siècle.

L'époque dont nous venons de tracer l'historique a donc eu, ainsi qu'on vient de le voir, trois phases bien tranchées. La première appartient à la galanterie, se personnifia dans Watteau et prit un caractère véritablement officiel par la création dans le sein même de l'Académie de peinture, d'une section des fêtes galantes. La deuxième, tout aussi distincte que la première, fut le règne de la pure sensualité et eut pour chef F. Boucher. Dans la troisième, toujours marquée au coin du même idéal (T amour), les besoins de l'époque ayant été satisfaits de manière à contenter les plus exigeants de ce côté, la peinture se vit obfigée de tourner au sentiment et prit, sous le pinceau de Fragonard, une tendance à la sensiblerie.

Mais arrivèrent Greuze et Prud'hon, qui la soutinrent dans ses deux faces les plus importantes, son côté moral et son côté poétique, sans toutefois pouvoir.

ainsi que nous l'avons dit, faire école, et restant comme des modèles de transition. En effet, la transformation politique vers laquelle la France marchait à grands pas, et dont la mémorable assemblée du jeu de paume (1789) fut l'acte décisif, absorba tout entièrs les esprits et demanda aux arts autre chose qae les frivolités dont s'était en partie contenté le siècle qui venait de s'écouler.

La peinture sembla dès lors n'avoir d'autre mission que d'inspirer aux masses l'abnégation et le désintéressement, le sentiment de la liberté et le dévouement à la patrie. Le Serment des Horaces, Bélisaire demandant l'aumône (1784) et le Supplice du fils de Brutus (1789), placèrent naturellement DavId, Louis-Jacques (1748-1825) à la tête des hommes les pins capables de comprendre le puissant auxiliaire que la peinture pouvait offrir aux idées nouvelles, et le firent le chef d'une école qui eut de l'éclat, mais qui ne comprit pas assez les raisons de son origine pour reconnaître qu'en matière d'art, comme en politique, détruire n'est pas édifier, et pour résister à cet esprit despotique qui . la rendit hostile à toute œuvre née hors de son sein.

Cette école, en effet, eut à peine reçu la sanction publique, et prouvé que l'art était dans une mauvaise voie, qu'elle se crut appelée à le régénérer, qu'elle traita avec ce dédain que donne, avant tout, le succès, tous ses prédécesseurs, et poussa la fatuité non seulement jusqu'à transformer les noms de plusieurs artistes alors estimés en appellations injurieuses, mais jusqu'à porter un de ses adeptes en triomphe au Panthéon (Drouais, J. Germain, auteur de la Cananéennen" 188), ne se rappelant plus que « la roche tarpéienne n'est pa^ éloignée du Gapitole. »

Aussi les esprits furent à peine remis de cet éblouissement qu'elle avait d'abord causé, qu'on se permit de demander si tout l'art consistait à dessiner pure-

îMnl line figure; si ces modèles d'atelier affublés de tuniques grecques ou romaines et chaussés de cothurnes empruntés aux couhsses de l'Opéra, représentaient bien l'antique ; si ces bras tendus avec raideur étaient bien susceptibles de reprendre d'autres positions ; si ces casques et ces cuirasses ne cachaient pas, d«ns quelques cas, une ignorance du modelé ?

Enfin, les plus osés des opposants cherchèrent à prouver que le respect que l'école de David professait pour l'antiquité n'était qu'un fanatisme au moyen duquel elle dissimulait l'aridité de son imagination et l'incertitude de- son but; et ils appuyaient leurs arguments sur cette vérité irrécusable que la statuaire antique, uniquement destinée à satisfaire les yeux, laissait l'âme trop froide et trop inactive pour une nation comme la nôtre.

Une fois le doute admis on le transforma en certitude, et on appliqua à cette école la peine du talion avec une telle rigueur, que l'on renchérit à son égard sUr les expressions dont elle s'était, servi pour stigmatiser ses opposants, et que si, comme l'nftlrmait Gault de Saint-Germain en 1808 « les marchands qui possédaient alors des tableaux de Boucher, par exemple, cherchaient longtemps des acheteurs avant de s'en défaire au plus bas prix. » Il est bien vrai aussi que les œuvres de David sont, à tort ou à raison, tombées si bas, môme de notre époL|ue,que la copie de l'un des deux S'wres de l'Empereur, que David fit à Bruxelles, et qui lui fut payé, a-t-on dit, 75,000 fr., fut vendue, il y a quelques années, à vil prix aux enchères piibUques, et qu'elle était encore, il y a quelques mois, entre les mains d'un marchand qui ne savait comment s'en débarrasser, et 1 eut volontiers, à son tonr, échangée pour quelques arabesques de Wattean ou un trumeau de Boucher. Triste effet de l'intolérance en matière d'art comme dans tout ce qui touche au sentiment!

Est-ce à dire pour cela que l'école dite de David rné-

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