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Réflexions sur les accidents de chemins de fer

83. Progrès dans la sécurité de la circulation des voyageurs.

83. Statistique des accidents.— Comparaison avec les accidents arrivés

sur la voie de terre.

84. Comparaison du nombre des accidents en France et dans les pays

étrangers.

85. Utilité que présenterait la publication de la statistique mensuelle

des accidents.

81. Le seul mot d'accident rappelle de lugubres souvenirs et fait naitre de terribles appréhensions ! Hélas, peuton se reporter sans tristesse aux catastrophes de Versailles,

(1) Il existe déjà sur quelques lignes des écriteaux indiquant la direction du convoi, l'heure de l'arrivée et celle du départ.

de Fampoux et de Moret! Que de tombes ouvertes avant l'heure, de carrières brisées, de familles éplorées, de personnes frappées dans leurs affections les plus chères! Que de victimes : depuis le modeste ouvrier blessé dans l'accomplissement de ses fonctions, jusqu'à l'illustre savant qui, après avoir impunément fait le tour du monde, est mortellement frappé en allant de Paris à Versailles (l) !

Et dans l'avenir, quels dangers et quelles craintes î Nos pères faisaient leur testament au moment d'entreprendre le plus petit voyage; quant à nous, plus courageux ou plus téméraires, nous montons en chemin de fer sans avoir pris nos précautions contre la mort qui nous menace à chaque instant. Avec cette insouciance qui caractérise notre siècle, nous prenons la voie de fer sans songer qu'un seul moment d'inattention, de la part d'un seul des employés du chemin de fer, suffirait pour nous perdre. Un chef de gare qui donnera trop tôt le signal du départ ; un mécanicien qui imprimera à sa machine un mauvais mouvement; un cantonnier qui laissera sur la voie un obstacle quelconque; un aiguilleur qui donnera au train une fausse direction; peut-être même un concours de circonstances fortuites, que nulle prudence humaine ne pourrait conjurer, amèneront un de ces terribles événements qui nous font pleurer tant de victimes.

Assurément, celui qui raisonne et qui examine toutes ces choses au point de vue philosophique , trouvera notre insouciance légitime. Avons-nous besoin des dangers de la voie ferrée pour nous voir exposés à la mort ! N'est-ce pas une des lois de notre existence de nous attendre constamment à la voir brisée, et ne devons-nous pas envisager l'abandon de la vie comme un passage dans un monde meilleur ! Tout cela est vrai philosophiquement parlant,

(1) Diiraont d'Urville.

mais enseignez donc ces maximes à l'époux à jamais séparé de celle qu'il aimait, à la mère privée de ses enfants, à tous ceux dont une perte cruelle va briser le cœur. Celui qui se doit à sa famille a bien le droit de tenir à la vie, et dailleurs, pour ceux qui ont l'honneur d'être à la tête des puissantes compagnies de chemins de fer, la vie de tous les voyageurs est également précieuse. La haute mission des administrateurs est d'accorder au public l'avantage des voies ferrées tout en lui garantissant sa sécurité.

Nous verrons bientôt quelles sont les mesures déjà prises par TAdministration supérieure pour éviter le retour de cruelles catastrophes ; nous examinerons ensuite quelles réformes restent à opérer dans cette partie du service; mais, hélas ! toute œuvre de l'homme est imparfaite, et, malgré notre vain orgueil, nous ne pouvons accomplir un progrès sans rencontrer des obstacles insurmontables pour notre intelligence essentiellement bornée; il nous faut donc encourager le progrès, sans être injuste envers ceux qui nous le procurent, l'accepter avec ses imperfections, et travailler constamment à les atténuer en y consacrant tous nos efforts?

S«. Du reste, nous devons le dire, les hommes les plus éminents se sont appliqués depuis plus de quinze ans à perfectionner celte admirable invention de la vapeur, et, grâce à leur dévouement, les bienfaits de l'établissement des chemins de fer s'étendent chaque jour davantage , tandis que les accidents deviennent et moins fréquents et moins graves.

83.11 faut même constater avec bonheur que le nombre des personnes tuées ou blessées sur les chemins de fer n'est pas plus grand que celui des victimes des transports par terre, eu égard, bien entendu, à Taugmenlation considérable du nombre des voyageurs.

Ainsi, des documents officiellement publiés il résulte : 1'' Que sur 158,399,924 voyageurs transportés par les

chemins de fer français, de 1835 à 1854, il y a eu :

1,869 accidents dans lesquels 1,112 personnes ont été

blessées et 642 ont été tuées, ce qui fait une moyenne de : 1 voyageur tué sur 1,955, 555 voyageurs transportés, 1 voyageur blessé sur 496,551 voyageurs transportés : Soit 1 voyageur tué ou blessé sur 395,999 voyageurs

transportés.

2° Que par les messageries il y a eu : 4 voyageur tué sur 355,463 voyageurs transportés,

I blessé sur 29,871 voyageurs transportés :

D'où la conséquence que la sécurité est infiniment plus grande sur les voies ferrées que par les anciens moyens de transport (1).

84. Mais, ce qui ne peut manquer de nous affliger profondément, c'est de voir que la sécurité des voyageurs est beaucoup moins grande sur les chemins de fer français que sur les voies ferrées de plusieurs pays environnants.

II est vrai, qu'en Angleterre, la proportion des personnes blessées par les chemins de fer est plus forte qu'en France (1 voyageur blessé sur 311,345 voyageurs transportés).

Mais, d'un autre côté, elle est beaucoup moins forte en ce qui concerne les personnes tuées (1 voyageur tué sur 5,256,290 voyageurs transportés) (2).

En Belgique, en Prusse et dans le grand-duché de Bade la sécurité des voyageurs est incomparablement plus grande qu'en France.

(1) Rapport de la Commission d'enquête sur les moyens d'assurer la régularité et la sûreté de l'exploitation sur les chemins de fer (18o8), p. cvi et cxxY. — Voir {a° 140) rétablissement de la statistique des chemins de fer.

(2) Rapport de la Commission d'enquête sur les moyens d'assurer la régularité et la sûreté de l'exploitation des chemins de fer, p. cxxii.

:g voyageurs.

En Belgique^ la moyenne des voyageurs tués ou blessés est de 1 voyageur tué sur 8,861,804 voyageurs transportés; 1 voyageur blessé pour près de 2 millions de voyageurs transportés ; soit : 1 voyageur tué ou blessé sur 1,611,237 voyageurs transportés (1).

En Prusse, elle est de 1 voyageur tué sur 21,411,488 voyageurs transportés; 1 voyageur blessé sur 3,892,998 voyageurs transportés ; soit : 1 voyageur tué ou blessé sur 3,294,075 voyageurs transportés (2).

Dans le grand-duché de Bade, elle est de l voyageur tué sur 17,514,977 voyageurs transportés; \ voyageur blessé sur 1,154,311 voyageurs transportés; soit : 1 voyageur tué ou blessé sur 1 ,082, 186 voyageurs transportés (3).

Cette statistique comparative est un enseignement dont il faut savoir profiter. Nous avons la prétention d'être la plus civilisée de toutes les nations du monde entier; or, nous devrions profondément méditer cette maxime si vraie que nous trouvons dans le rapport de la Commission d'enquête sur la circulation : « On peut dire avec vérité « que le degré auquel s'élève le sentiment du respect de « la vie humaine marque le degré de civilisation d'un « pays. »

Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si nous n'avons pas le tort de vouloir imiter les Américains, dont nous envions la dévorante activité.

Mais, quelle que soit la cause du mal, nous devons avant tout chercher à l'éviter.

Le peuple français, bon et généreux, ne peut voir sans une profonde affliction le cruel résultat des accidents ;

(1) Rapport delà Commission d'enquête, p. cx.vi et ex vu.

(2) Même Rapport, p. cxiii.

(3) Même Rapport, p. cxix. — D'après un renseignement fourni par In Patrie du 29 septembre ISGl, la proportion serait : En Angleterre, 1 accident sur 5of;. 000 voyageurs; en France, 1 sur 1,950,000; en Bel f^ique, 1 sur 8,8G0,000; on Prusse, 1 sur 17,500,000.

doué d'une intelligence prompte et vive, il arrivera, nous en sommes convaincu, à surmonter les diflicultés que présente l'établissement des chemins de fer; c'est donc à atteindre ce but qu'il doit employer tous ses efforts.

95. Pour obtenir un tel résultat, la première condition est de faire connaître exactement au public la nature et les causes de chaque accident, ce qui n'a pas lieu aujourd'hui.

Dès qu'un accident se produit, tous les employés de chemins de fer semblent avoir perdu l'usage de la parole; en vain chacun les cherche-t-il pour les interroger, se renseigner sur le malheur arrivé, sur les circonstances qui l'entourent, sur le nombre approximatif des victimes ; chacun d'eux disparaît, ou s'il se trouve, pour les besoins de son service, en face du public, il s'empresse de ne rien répondre aux mille questions toujours inquiètes des voyageurs.

Le public n'est pas mieux renseigné par l'Administration supérieure, car si, comme nous le verrons plus tard, elle est soigneusement mise au courant de ce qui se passe sur chaque ligne, elle garde par devers elle les états mensuels qu'elle reçoit des ingénieurs du contrôle (1).

Enfin, la presse ne pouvant jamais recueillir des renseignements certains, se contente d'enregistrer le plus souvent les explications plus ou moins véridiques fournies par les Compagnies après les accidents.

Et cependant le public aurait, à tous les points de vue, le plus grand besoin de connaître exactement la statistique des accidents de chemins de fer (2) !

Si la nature et les circonstances particulières de chaque accident était connues de tous, on pourrait plus sûrement

(1) Voir no 140.

(2) Voir le Siècle du 20 octobre 1865.

espérer voir détruire les causes les plus fréquentes de ces malheurs qui répandent une consternalion générale. Les employés de chemins de fer, dont les imprudences seraient ainsi dévoilées, se verraient ohligés d'apporter plus de soins et de précautions dans l'exercice de leurs fonctions. Les voyageurs qui souvent, il faut bien le dire, sont victimes de leur imprudence, reconnaîtraient bientôt le danger de leur conduite irréfléchie. Tout le monde trouverait donc, dans la publication de la statistique des chemins de fer, de précieux enseignements qui, nous en sommes convaincu, porteraient bientôt leurs fruits.

On nous objectera peut-être qu'il ne faut pas effrayer le public. Mais c'est là une raison invoquée par les Compagnies dans un intérêt exclusivement personnel. Celles-ci s'empressent de publier les condamnations prononcées contre les voyageurs qui commettent des infractions aux règlements sur la police des chemins de fer, mais elles cherchent en même temps k tenir secrètes les imprudences commises parleurs employés; rien n'est plus injuste.

D'ailleurs, s'il est un moyen d'effrayer la population, c'est évidemment de lui cacher les accidents qui se produisent; les rumeurs qui circulent prennent plus de gravité à mesure qu'elles passent de bouche en bouche, de telle sorte que le public, ne connaissant jamais exactement ce qui se passe, est toujours disposé à s'exagérer les malheureux résultats de chaque accident. La société ne craint pas de publier le résultat des assises criminelles, pourquoi redouterait-elle de publier la statistique des accidents !

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