LE SUFFRAGE UNIVERSEL
Le suffrage universel, qui dérive nécessairement du principe de la souveraineté du peuple, substituée à celle d'un monarque ou d'une aristocratie, n'exprime sans doute, dans la pratique ordinaire, que la volonté de la majorité des citoyens, car il est bien rare que tous s'accordent à rendre un seul et même vote. Mais cette volonté n'en est pas moins souveraine, puisqu'il n'y aurait pas de société politique possible si la minorité ne se soumettait pas aux décisions de la majorité. Sous peine de voir la république se fractionner en autant de parties qu'il y aurait de volontés divergentes, et s'abîmer ainsi dans l'anarchie, il faut bien admettTcIaloides majorités. C'est dans cette loi que se résout forcément le principe de la souveraineté populaire, et c'est par conséquent cette loi qui est en définitive la base du gouvernement républicain.
S'ensuit-il que la majorité ait le droit de tout faire? Non, elle n'a pas le droit d'opprimer la minorité, ni môme un seul citoyen. La majorité du peuple athénien avait beau condamner Socrale à boire la ciguë, cette condamnation n'en était pas moins un crime. La souveraineté du peuple ne signifie pas que le peuple ou la majorité du peuple puisse se permettre tout ce qui lui plaîL Ce serait alors le despotisme du nombre ; et le despotisme, ou le règne du bon plaisir, qu'il soit exercé par un César ou ptr une multitude, est toujours
\k LES INSTITUTIONS RÉPUBLICAINES.
un attentat aux droits des citoyens. Le respect de ces droits, qui doit être la règle du gouvernement républicain, limite donc la souveraineté populaire, à moins qu'on ne veuille prétendre que cette souveraineté est elle-même affranchie de toute loi. Au-dessus d'elle sont les lois éternelles de la justice, qui seules sont souveraines, dans le sens absolu de ce mot; quand elle les viole, elle cesse d'être légitime et respectable.
Il résulte aussi de là que le suffrage universel ne peut avoir la vertu d'amnistier un crime public, comme, par exemple, le coup d'État du Deux-Décembre. 11 peut sans doute, dans la limite marquée par la justice, défaire ce qu'il a fait; mais il ne saurait changer le mal en bien, et faire que la violence devienne le droit.
Quelle que soit d'ailleurs l'origine du despotisme monarchique, et de quelque nom qu'il s'appelle, roi ou empereur, le suffrage universel ne peut le sanctionner; car tout pouvoir absolu est une usurpation'sur les droits des citoyens, et le peuple, en le consacrant, s'abdique lui-même, ce qui est contradictoire.
En résumé, institué pour représenter les droits de tous et assurer une juste administration de la chose publique, le suffrage universel manque à sa mission et se tourne contre lui-même, quand il devient un instrument de despotisme.
l'instruction publique. . 15
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