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L INSTRUCTION PUBLIQUE

Le suffrage universel appelle rinstruction universelle.

Sans rinstruction, qui éclaire les citoyens sur leurs droits, leurs devoirs et leurs véritables intérêts, les votes sont nécessairement aveugles, et c'est alors que le suffrage universel, au lieu d'être l'expression des volontés d'un peuple libre, devient un instrument de despotisme. Que peut-on attendre, en effet, d'hommes qui ne savent pas même lire le bulletin de vote qu'ils sont appelés à déposer dans l'urne, ou qui, sachant peut-être quelque peu lire et écrire, sont incapables, faute d'une instruction suffisante, de se rendre compte du sens et de la portée de leurs suffrages? Ils se laissent abuser par ceux qui ont intérêt à les tromper, et, donnant à l'usurpation la forme de la légalité, ils consomment de leur propre main leur servitude et leur ruine. L'ignorance des masses a toujours été pour le despotisme un moyen de règne; elle serait, dans un gouvernement républicain, un contre-sens et une cause infaillible de mort.

Il suit de là que, dans tout gouvernement qui s'appelle et veut rester républicain, l'instruction du peuple

doit être élevée à la hauteur d'une institution publique. Il faut que la société veille à ce que tous les enfants, les plus pauvres aussi bien que les plus riches, reçoivent ce degré d'instruction qui seul peut en faire un jour de libres citoyens; et pour cela il faut qu'elle institue elle-même, pour suppléer au manque ou à l'insutBsance des écoles privées, des écoles publiques où ils soient admis gratuitement. Nulle création, nulle dépense n'est plus nécessaire et plus fructueuse. Instruire le peuple, c'est l'arracher à l'empire des appétits brutaux, d'où naît le vice, qui le dégrade, et le crime, qui peuple les prisons; c'est l'élever à la vie morale; c'est le rendre digne de la république. Aussi voyonsnous les pays républicains, comme la Suisse, consacrer à cette dépense la portion de leur budget que d'autres appliquent à l'entretien d'une cour et d'une armée.

L'instruction indispensable à tout homme-, à tout

. citoyen, l'instruction primaire doit être gratuite, afin

qu'aucun enfant ne soit privé, par le fait de la pauvreté

de ses parents , de cette nourriture spirituelle non

moins nécessaire que le pain du corps.

Elle doit être aussi rendue obligatoire.

Qu'on ne dise pas que décréter l'obligation de l'instruction primaire, c'est porter atteinte à la liberté

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du père de famille. L'objection ne serait fondée que si les parents étaient forcés d'envoyer leurs enfants aux écoles publiques; mais, dès qu'ils sont libres de choisir entre ces écoles et tout autre enseignement, elle n'a plus de valeur. La liberté du père de famille ne saurait aller jusqu'à laisser son enfant croupir dans l'ignorance, quand il est en son pouvoir de lui procurer l'instruction nécessaire. Il n'a pas plus ce droit qu'il n'a celui de le laisser mourir de faim ; et la société ne fait que représenter et protéger le droit de l'enfant, quand elle le contraint à lui donner, outre la nourriture matérielle, l'instruction indispensable, qu'elle met, d'ailleurs, gratuitement à sa disposition.

Quant aux objections qui se tirent, soit de l'impossibilité de trouver une sanction efficace à la loi qui prescrirait cette obligation, soit des obstacles que rencontrerait l'exécution de cette loi, elles sont* résolues par le fait. La loi est en vigueur dans certains pays, en Suisse, par exemple (nous nous plaisons à invoquer les exemples de cette terre républicaine), et elle y est parfaitement observée.

Outre qu'elle doit être gratuite et obligatoire, l'instruction primaire, celle du moins qui se donne dans les écoles publiques, doit être exclusivement laïque.

Les Églises et leur enseignement en doivent être séparés, parce que la liberté de conscience, ou plus généralement la liberté de penser, ce droit imprescriptible de l'homme, serait lésée si la société (la commune ou l'État) faisait enseigner aux enfants une religien qui, fût-elle admise par la majorité des citoyens, blesserait la foi ou la raison des dissidents. C'est à la libre conscience de chacun de décider ce qui lui convient, pour ses enfants, comme pour lui-même, en matière de religion. La société civile n'a point à s'en mêler, et par conséquent les ministres des cultes ne doivent point avoir accès dans les écoles publiques. Les familles enverront leurs enfants aux églises, si elles veulent leur procurer l'instruction religieuse qui se donne dans ces sanctuaires; cela les regarde, mais ne regarde pas l'État. — Ce point touche, comme on le voit, au grand principe de la séparation des Églises et de l'État, que nous retrouverons plus tard.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que de l'instruction primaire. Mais ce premier degré de l'enseignement n'est pas le seul dont une société républicaine ait à s'occuper. Son action doit s'exercer sur une plus haute échelle. Suivons-la dans toute son étendue.

L'instruction primaire, ou ce degré d'instruction sans lequel un homme ne saurait s'élever à la dignité

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d'un citoyen, étant nécessaire à tous, doit être le premier soin d'un gouvernement républicain. Celle qu'on appelle renseignement secondaire, parce qu'elle forme un degré plus élevé, soit dans Tordre des lettres, soit dans celui des sciences ou de l'industrie, n'est pas aussi indispensable à chacun ; mais elle n'est pourtant pas un luxe superflu. Une nation où elle ne serait pas convenablement développée resterait dans un état inférieur de culture et de prospérité. La république ne peut donc s'en désintéresser. Ici encore elle doit avoir ses écoles, à côté de celles qu'il convient aux particuliers de fonder, parce que celles-ci ne peuvent répondre suffisamment à un besoin de cette nature ; et elle doit les ouvrir gratuitement à tous les jeunes gens jugés capables d'aborder ce genre d'études et de le suivre avec profit.

11 n'est pas inutile d'ajouter que ces écoles publiques, qu'on désigne en général sous le nom de collèges, ne doivent être que de simples externats. L'État n'est pas apte à donner une autre éducation que celle qui résulte de l'instruction elle-même : celle-ci seule est de sa compétence ; l'autre appartient exclusivement aux familles. Il faut laisser aux monarchies ces casernes ou ces sémi naires d'enfants dont l'État se sert pour former les âmes à l'obéissance passive. Dans une république, TÉlat doit abandonner aux parents le soin et la responsabilité de l'éducation de leurs enfants, en leur offrant seulement ce qui est de son ressort : un enseignement public aussi parfait que possible.

Ajoutons encore que, dans une société républicaine.

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cet enseignement doitse proposer pour but de faire, non des fonctionnaires de métier, ou des désœuvrés à charge à eux-mêmes et à la société, mais des citoyens aptes à exercer utilement leurs facultés dans toutes les libres carrières qui peuvent s'ouvrir devant eux.

C'est pourquoi aussi il est bon, surtout à une époque où le travail de l'industrie acquiert une si grande importance, de placer, entre renseignement primaire et l'enseignement secondaire proprement dits, des écoles professionnelles , destinées à former d'excellents ouvriers.

Il est enfin un dernier degré d'enseignement qui , sans exclure les écoles privées, réclame, plus encore que le précédent, des écoles publiques. L'enseignement supérieur^ en effet, à cause de son élévation même et des ressources qu'il exige, périrait et végéterait, au grand détriment de la république, si la société ne se chargeait elle-même d'y pourvoir. C'est de ce luxe-là surtout qu'on peut dire qu'il est chose nécessaire; mais il faut «aussi lui appliquer les règles que nous venons d'indiquer comme devant présider à la constitution de l'enseignement secondaire.

« De la lumière, encore de la lumière », ce mot doit être la devise de tout gouvernement républicain. Le ministère de l'instruction publique y doit occuper le premier rang. Il faut qu'il soit dans les républiques ce que celui de la guerre est dans les monarchies.

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