L ARMEE
Dans rélat actuel de l'humanité et des rapports entre les divers peuples, la force armée n'est pas moins nécessaire, aux républiques qu'aux monarchies : elle leur est nécessaire pour faire respecter et pour défendre au besoin, à l'intérieur, l'ordre, c'est-à-dire la loi, et, à l'extérieur, l'intégrité du sol ou l'indépendance nationale. Mais il est évident que l'armée ne doit pas être dans une république ce qu'elle est dans les monarchies, surtout dans les monarchies despotiques.
Dans celles-ci, l'armée forme un corps à part, distinct du reste de la nation, animé d'un esprit qui est tout le contraire de l'esprit civique, tel en un mot que l'exige le gouvernement dont elle est le principal ou môme l'unique appui. Placez-la dans les mains d'un César : elle ne sera bientôt plus qu'une garde prétorienne, et elle finira par devenir impuissante môme à défendre le sol de la patrie contre l'invasion étrangère. Dans une république, au contraire, l'armée se confond avec la nation elle-même; elle n'est autre chose que le peuple sous les armes. Là, comme le demandait Diderot (1), chaque citoyen doit avoir deux habits : l'habit
^1) Voyez moH Histoire des idées morales et politiques en France au dix-huitième siède, f. II, p. 376.
l'aivmkk. 85
de son état et Thabit militaire. Une armée de citoyens, ou ce que Ton appelle une milice nationale, voilà l'armée des républiques. Celle-là ne tournera jamais ses armes contre les libertés publiques, et elle sera toujours un ferme boulevard contre l'ennemi du dehors.
La république appellera donc sous les drapeaux tous les citoyens indistinctement, sauf ceux qu'un autre service public ou des circonstances tout à fait exceptionnelles dispensent forcément du service militaire ; elle n'en admettra aucun à se racheter de ce service : il faut que chacun, riche ou pauvre, paye ici de sa personne. Elle repoussera donc la conscription et le remplacement.
Mais, si elle doit rendre le service militaire obligatoire pour tous, il faut aussi qu'elle le combine de telle sorte qu'il n'entrave la carrière et l'avenir de personne. 11 importe, sans doute, de faire de bons soldats, mais il n'importe pas moins de ne pas arracher trop longtemps les particuliers à leur famille, à leur état, à leur avenir. La durée du service effectif ou du casernertient sera donc très-limitée, tout juste ce qu'exigent l'apprentissage des armes et les besoins de la défense; passé ce temps, les citoyens, rendus à eux-mêmes, formeront des réserves qui pourront être astreintes à des exercices périodiques et même à certains services locaux (comme la garde des cités), mais qui ne pourront plus être appelées au dehors que dans des circonstances extraordinaires.
C'est encore une des rondilions de toute armée répu-
8a LES INSTITUTIONS RÉPUBLICAINES.
blicaine que les grades et ravancement, au lieu de dépendre de la faveur, ne soient, accordés qu'au mérite constaté par de sérieux examens ou par des services parfaitement reconnus. Il n'y a pas de pire fléau pour une armée, comme pour la société en général, que le favoritisme. Il dégrade les caractères, décourage les hommes de cœur, prépare les désastres.
Les grades, dans une armée civique, doivent-ils être donnés à l'élection? Ce mode seiûble le plus conforme à la logique des principes démocratiques, mais il a l'inconvénient d'énerver la discipline, cette condition vitale de tout système militaire, en soumettant les chefs à leurs subordonnés. Le favoritisme qui vient d'en bas n'est pas moins funeste que celui d'en haut. Il faut que les grades e\ l'avancement soient distribués de telle sorte que la règle et la justice y président autant que le comportent les choses humaines.
L'instruction ne doit pas être, d'ailleurs, le privilège exclusif des officiers; mais il est nécessaire que tous les soldats en aient leur part, et nous ne parlons pas ici seulement de l'instruction militaire, mais 'de ces connaissances générales dont tout citoyen doit posséder les éléments. Cette condition sera naturellement remplie dans une république où l'instruction élémentaire sera donnée à tous (voyez plus haut, p. 16) ; mais comme celle que les enfants reçoivent dans leurs écoles est nécessairement très-bornée et que la vie de caserne offre des loisirs qui, inoccupés, engendrent les plus fâcheuses habitudes, la république fera biea d'introduire l'école
LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE l'ÉTAT. 87
dans la caserne, afin d*y continuer, en occupant ces loisirs, l'instruction des citoyens qu'elle retient sous les drapeaux. Ce sera autant de gagné sur la paresse et righorance.
Tel est, en général, Tesprit suivant lequel le système militaire doit être constitué dans la république. Le soldat et le citoyen doivent s*y confondre sans que la discipline puisse en souffrir. Celle-ci exige sans doute une pénalité spéciale et plus sévère que partout ailleurs, mais le code fait tout exprès pour une armée qui ne devait avoir rien de civique, ce code barbare ne peut plus convenir à une armée de citoyens, et il doit être réformé dans le même sens que Tarmée elle-même.