CHAPITRE III
JSATAJLLE DE t»A£$D£.
PREMIÈRE TOURNÉE (^LE a6).
Dès six heures du matin , le maréchal Saint- Cyr avait concentré ses lignes de défense derrière les palissades des faubourgs. La ville était cernée de toutes parts. Le ^èui faubourg de Frederichstadt n'était pas encore enveloppé. Les alliés étaient sous lés armes ; la garnison française se préparait à la plus vigoureuse résistance. Un silence imposant régnait 'entre les deux lignes : silence terrible ! dont les malheureux habitans comptaient avec anxiété tous les instans ; ils n'osaient arrêter leurs regards sur la petite armée du maréchal Saint-Cyr. Cette armée, comparée à l'immensité des forces qui l'environnaient , n'était qu'une poignée d'hommes ; et le courage même avec lequel on se disposait à défendre des remparts à peine ébauchés , semblait être un malheuF de plus pour la ville. Enfin , Dresde
a64 MANUSCRIT
était dans cette attitude morne que l'attente d'un désastre inévitable produit toujours sur une nombreuse population. Le vieux roi voyait des fenêtres de son palais ses campagnes dévastées , sessuJQjtséplorés, et l'ennemi arrivant jusqu'aux pieds des murs de la ville. Les portes ne s'ouvraient plus que pour laisser rentrer les blessés, A cet aspect, son cœur paternel poussait de profonds soupirs.
Déjà deux régimens de hussards westphaliens, déserteurs de notre cause , avaient passé à l'ennemi '; la confiance des Allemands de notre parti paraissait généralement ébranlée. Tout ce qui n'était pas français était dans la consternation ; on parlait de capituler.
Tout à coup la 3çène change. L'empereur, arrivant au galop sur le pont de Dresde , produit une vive et profonde impression. Il est dix heures du matin ; et, depuis ce moment jusqu'au soir, ses troupes , qui le suivent , ne cessent de défiler. L'infanterie marche au pas de charge. En vain les habitans leur offrent des rafraî-
« Le a5 août , à Bohmisck-Aycha : ces deux rëgimens étaient commandés par le colonel Hàmmferstein. Le général autrichien comte de Neipperg, après leur avoir fait prêter serment , les a envoyés à Prague, où ils ont formé le noyau de la légion austro-aUemaude,
DE MIL HUIT CENT TREIZE. ^65 chissemens. Ces enfàns soldats bravent une soif ardente , et * hâtent de traverser la ville pour être plus tôt en face de l'ennemi. La fière contenance des cuirassiers Latourg-M aubourg aurait suffi pour rassurer Dresde. Ces braves passant sur le pont la tête haute et les yeux tournés vers les collines où Fennemi se fait c^percevoir, frappent d'admiration la foule, qui les salue par ses acclamations.
A peine l'empereur a-t-il donné ses premiers ordres, qu'il met pied à terre devant le château et se rend chez le roi. Sa visite est courte , mais combien elle est rassurante l La cour de Saxe se préparait à quitter sa résidence pour aller en chercher une plus sûre dans la ville neuve ; on rejette n^aintenant de telles précautions, le roi veut rester au château, et le service de l'empereur s'y établit. ■ . *
Eu sortant de chez le roi , Napoléon remonte à cheval; il veut reconnaître lui-même l'imminence, du danger, et se dirige sur une des portes de la ville. Dans ce trajet , à travers une^opulation curieuse et empressée, son regard è^t calme et serein. Tous les vœux comme toutes les espérances l'accompagnent. Vers une heure après midi , il sort par la porte de Pilnitz, et s'avance jusqu'aux extrémités du faubourg. Là il met pied à terre, et, suivi seulement du grand-écuyer et
du page de service , il fait le tour extérieur de la ville , jusqu'à la porte de Freybto^g. Napoléon s'est porté en avant autant qu'il était néeessaire pour juger des dispositions de l'ennemi. Une balle a frappé le page qui le suivait; mais c'est une balle morte qui n'a Êiit qu'une légère contusion.
L'empereur approuve toutes les mesures de défense que le maréchal Saint -Cyr a prises , et revient ensuite se placer à l'extrémité du grand pont C'est là qu'il passe le reste de raprès-midî. Les troupes continuent de défiler sous ses yeux. Il indique à chaque division la porte derrière laquelle elle doit prendre position:, et d'avance il prépare les sorties qui doivent arrêter l'élaa de l'ennemi lorsqu'il se présentera ^ Bientôt tou<> tes les .rues qui aboutissent aux portes principa-^, les de la ville sont encombrées de troupes attendant avec impatience le signal deiranchir les barrières. Deux divisions de la jeune garde , conduites par le duc de Trévise , vont se placer en réserve derrière les portes de Plaûen et de
* Après la recoanaissance qu'il venait de faire du terrain , et avec le talent particulier qu'il avait pour calculer d'un coup d'œil la force d'une grande armée, ainsi que le tem|)S et l'espace nécessaires pour les opérations , il était déjà en mesure de résister à l'attaque que l'ennemi préparait. (Le major saxon d'Odeieben, témoin oculaire, t. i» pag> 254.)
DE MIL HUIT CENT TREIZE. 067 DippodiswaUle. Deux autres , commandées par le prince de la Moscowa, se dirigent vess la porte de Pyrna. La cavalerie I^atour-Maubourg s'est rangée sur les bords de l'Elbe , prête à déboucher par les portes de Pilnitz et de la Tuilerie. La ville entière est un camp. L'artillerie, les voitu- ' reSf les chevaux de main se distribuent entre toutes les places. Les soldats harassés se coucheqt par rangs sur les pavés , et dorment jusqu'au signal du réveil , qui sera le signal du combat.
Cependant la confiance avait reparu sur tou* tes les figures ; la vue de cette belle armée éloignait il'idée même du danger ^... Mais les deux
* Composition de lamui'é frànçaùse défendant Dreêde^ le 'à6 août.
Le prince C \ la Moscowa. 1
Â, GAUCHB. 1
Des horiéj de r£lbe A àUJiarrii-l rede ^jr~
Av
CKJITmE.
K MO|TB. i
Le roi de N«pl«i.
Duc de TréviM.
Infanierie
de
la jeune garde.
Cavalerie
de lu garde. ^
Général Naa»outy.
i*'. Corps
de cavalerie,
[ Génér. Latour-Mau-'*
bonrg.
i4«. Corps.
Blaréchal Saiafr-Cyr.
Yietle garde en réserve.
[Génér. Aôgu^t.
Génér. Barrois.
[ Général Gnyot.
\ Général Ornano.
' Génér. Lefèvre-Des- Y
nouettes.
t Général Krasinski.
Général ../...
: Général Audeiiande-' Général Castes.
Général Doumerc.
Gêné. St.-permain.
{Génér. Claparéde.
Général Bonnet, Général Razont.
( Général Friant. , {Général Cnrial. ' l Général Michel.
3 Génér. Dumonstier.
1 Génér. B«7«ldico,
a68 MANUSCRIT
grandes armées ne pouvaient être si près Tune de l'autre sans en venir aux mains : le moment terrible approchait
Devant la ville , à quelque distance des murailles , s'élève une colline assez étendue et d'une pente douce et facile : c'est celle de Roecnitz. Le quartier -général des alliés s'y montrait depuis le matin. Vers trois heures de l'après-midi, trois coups de canon tirés de cette hauteur se font entendre. A ce signal , Farinée ennemie toute en-tière s'élance et descend comme une tempête qui renverse tout sur son passage. Chaque colonne est précédée de cinquante pièces d'artillerie; et, depuis Roecnitz jusqu'à Plaûen , une ligne non interrompue de batteries démasque ses feux qui couvrent Dresde de boulets et d'obus. En vain l'artillerie de nos redoutes avancées sillonne ces redoutables colonnes par des décharges redoublées. Rien dans ce premier moment ne pei^t arrêter l'ardeur avec laquelle les ennemis courent à l'assaut ^ Ils se précipitent dans l'intervalle des fgrts , qui foudroient la plaine d'espace en es-
» Les opérations commencèrent par une canonnade terrible. Les batteries étaient disposées en cercle autour de la ville. Les édifices furent bientôt couverts de nuages de fumée. Les troupes marchaient à l'assaut dans le plus grand ordre. (Récit. de sir Ch. Stewart, pag. 3o3. )
DE MIL HUIT CENT TREIZE. 269 pace. Us arrivent jusqu'aux palissades , et bientôt toutes les réserves du maréchal Saint-Cyr sont engagées. L'attaque est impétueuse , la résistance est opiniâtre , et des deux côtés on se signale par les plus beaux faits d'armes ^
Cependant, au centre , les grenadiers hongrois de CoUoredo et les chasseurs du loyp parviennent à nous enlever la redoute dé Mockzinski , qui couvre la barrière de Dippodiswalde. Plus loin , sur notre droite , les Autrichiens éteignent les feux de nos batteries de la porte de Freyberg, Enfin , à Textrême gauche , sur les bords dé
■ L* empereur parlant à Sainte-ilélène du système qu'il avait adopté pour la défense de Dresde , le décrit de cette manière : c'était d'avoir un calibre de gros échantillon poussé en dehors de la ligne magistrale vers l'ennemi , et d'avoir au contraire cette ligne magistrale défendue par une grande quantité de petite artillerie mobile. Par là l'ennemi devait être arrêté court dans son approche subite ; il n'avait que des pièces faibles poiïr attaquer des pièces fortes ; il était dominé par ce gros échantillon autour duquel les ressources de la place , les petites pièces venaient se grouper. Ces petites pièces pouvaient' ensuite se porter au loin en tirailleurs , et suivre tous les mouvemens de l'ennemi par leur facile mobilité. (Mémorial de Sainte-Hélène , par le comte de Las-Cases, tom. 11, pag. im,)
« L'ennemi avait construit avec tant d'art tous ses ouvrages avancés autour de Dresde , qu'il était bien difficile de s'en rendre maître. » (Rapport de sir Ch. Stewart,)
FElbe , les Russes et les Pirussiéns pénètrent dans le Êiubourg de Pyma.... C'en est fait , la terreur est dans la ville : là tnousqueterie , qui se fait entendre à toutes les portes ; les obus , qui éclatent de tous côtés ; la furie du combat , qui semble envahir la dernière enceinte ; la confusion , le désordre , les cris , tout est étourdissatit , effrayant, horrible. La malheureuse population de Dresde est retombée daxis lès angoisses les plus cruelles. Des habîtans sont tués dans les rues , des femmes et des enfans sont blessés devant leurs portes * ; chacun s'enferme dans sa liaison, on porte de l'eau dans les greniers; les femmes se baiTÎcadent dans les caves , et la terre y tremble encore sous leurs pieds au bruit des décharges qui redoublent.
Déjà l'ennemi se croit sûr de la victoire ; on l'entend crier dans son ivresse : Paris î Paris ! et les premières colonnes n'hésitent plus à enfoncer la porte de Piaûen—. Mais comme ces espérances s'évanouissent rapidement ! La porte s'ouvre : l'éruption d'un volcan est moins redoutable. Dumoustier s'élance à la tête des siens, et sur ses pas se précipitent les bataillons de la garde , commandés par Tyndal . et Cambrone.
» La femme de chambre de la princesse âulkowska est tuée sous la poite cochère du baron de Serra.
DE MIL HUIT CENT TREIZE. 371 Lé feu des murs crénelés soutient leur sortie; Le feu des redoutes avancées prend de revers les ' colonnes autrichiennes , et de toutes parts une grêle de balles et de boulets couvre la plaine.
L'ennemi recule épouvanté; on dirait que dans les yeux de la garde il a vu la tête de Méduse. Ses pièces sont enlevées au pas de course, et les canonpîers tués sur les affûts. Nos généraux Dumoustier et Tyndal , tombés sous leurs coups , ne sont que blessés. L'officier d'ordonnance qui vient de diriger la marche de la colonne à travers les rues de la ville , l'intéressant Béranger, a été mortellement atteint par la première décharge.'
Des sorties non moins décisives se font en même temps par les autres portes. Partout les vaillans capitaines de la garde se montrent à Fenhemi. Le général Gros se jette dans la redoute de Freyberg au moment où les sapeurs ennemis en arrachaient les palissades. Il y tombe blessé. Les conscrits de la garde franchissent les barrières de Dippodiswalde. Ces braves jeunes gens ont réclamé l'honneur de reprendre la redoute Mozinski. Ils se précipitent sûr les retranchemens : les uns s'élancent par-dessus les fossés, les autres se glissent par la gorge , et soiidain l'espace intérieur est rempli de confusion et de car-
217* MANUSCKIT
nage ! Nous restons maîtres de la redoute. Plud loin la division Barrois sort par la porte dePyrna, et se dirige sur le grand jardin ; en même temp»^ la division Rogiiet débouche par la porte de la Tuilerie, entre l'Elbe et la droite des Russes. Chaque général marche avec le premier échelon de sa colonne ; à peine le général Boyeldieu, qui commande la première brigade de la division Ro^ guet , a-t-ii dépassé la porte , qy'une balle le frappe au bras , et le met hors de combat ; mais rien ne peut ralentir Télan de nos jeunes troupes; elles s'avancent rapidement sans tirer un coup de fusil , abordent Vennemi , le culbutent et le pous« sent jusqu'à Blazewitz; tandis que de leur coté les cuirassiers iiatour-Maubourg poursuivent au loin les Russes qui sont devant eux.
Ces brillantes sorties ont frappé l'ennemi. Il , a vu toutes les portes de Dresde fournir à l'envi autant d'armées nouvelles ! Nos colonnes le foulent dans toutes les directions , le prennent en flanc et en arrière; il'ne peut résister à tant d'iippétuosité ^
' On ne s* attendait pas à cette formidable résistance animée par le génie et les dispositions de Napoléon , et , comme en pareil cas l'illusion réagit sur les esprits et augmente la difficulté des tentatives en raison inverse de la facilité que Ton croyait y trouver, on finit par regarder ia
DE MIL HUIT CEST TREIZE. a^S (cL^empereur est dans Dresd»! il n'en faut plus H douter^ s'écrie le prince de Schtvart2enberg ; M le moment fan^orable pour enlever la ville est n perdu ! ne songeons plus qu'à nous rallier. » ; Napoléon était sur le grand pont de Dresde, attendant avec impatience l'arrivée des armées' *du duc de Bellune et du duc de Raguse. Dès qu'il apprend que devant toutes les portes nous avons repris l'offensive. « Mes amis , dit-il aux » habitans qui l'entourent , l'ennemi ne revien-* » dra pas à la charge ; tranquillisez - vous ! » £t traversant aussitôt la moitié de là ville au galop , il se dirige vers la porte de Dippodiswalde, et va se placer au centre des mouvemens que nos deux ailes achèvent sur; les rou-* tes de Freyberg et de Pyrna, pour compléter la victoire **
position de Napoléon comme inattaquable, et Ton se détermina à cesset* la latte. ( Yoir F ouvrage du major saxon d^Odeleben , témoin octdaire , pag. 355. )
'Napoléon, au milieu d'ui\,e grêle de boulets et de» balles , passe au grand galop dans le SchlosftrGass , pour gagner la porte du Lac et la barrière de Dippodiswalde*^ Après s'y être arrêté utt instant, il court sur le .champ de bataille ; un officier de sa suite est tué à côté de lui , et plusieurs de ses aides de camp sont blessés. {Rtcit de ce qui i^ est passe à Dresde ^ par un Saxon, témoin oculaire , pig. 175.)