‹ Manuscrits de FourierChapitre 126 sur 134 · IV. INDUCTIONS TIRÉES DE L'EMPLOI DU SYSTÈME ATTRACTIF · texte numérisé non relu

IV. INDUCTIONS TIRÉES DE L'EMPLOI DU SYSTÈME ATTRACTIF

Si j'étais de ces charlatans qui veulent identifier à leur cause les intérêts du moment, je représenterais aux gouvernements actuels les dangers de voir renaître les fl'aux dont la mémoire est si récente. Je leur dirais : Puisque la religion catholique a été assez faible pour se laisser une fois déposséder par une faible milice comme les philosophes; puisqu clle a été assez ignorante pour ne pas apercevoir la plus redoutable des attaques dirigées contre elle, l'attaque passive des francsmaçons, qui n'a manqué que par l'extrême ineptie de ses clubs, puisqu'enfin cette religion a éprouvé un échec irréparable par la perte des biens temporels, perte qui l’a déconsidérée et l’affaiblit excessivement ; craignez , leur dirais-je, que de nouvelles attaques plus adroitement dirigces ne l’atteignent de nouveau sous quelque règne ible; craignez

que les philosophes, habiles à prendre tous les masques, ne trouvent quelque nouveau moyen d'attaquer l'autel, et par suite le trône.

Mais je n’ai que faire de toutes ces ruses oratoires. Je ne m'intéresse

à aucune classe de civilisés collectivement , parce que, dans les meilleures, on trouvera encore les sept huitièmes de mauvais pour un huitième de bon. Dès lors peu m'importe qu'ils retombent dans les révolutions où je les vois courir à grands pas. Il est même à souhaiter pour eux qu'ils soient prochainement affligés de nouvelles tourmentes. Elles serviront à les désabuser de leur engouement pour l'infâme Civilisation et les perfectibiliseurs. Ainsi l'avis que je vais leur donner sur des dangers futurs n’est point un effet de zèle pour eux, qui ne m'inspirent collectivement que du mépris.

! Je'ne considère pas des êtres pétris de fourberie, des civilisés, barbares et sauvages, comme espèce humaine, mais seulement comme embryons de la véritable humanité, qui regardera les races mensongères et insociétaires comme espèces dégradées. En conséquence, les avis salutaires que je vais donner sur les dangers de la religion comme sur toute autre branche du mouvement, ne tiennent pas à servir la Civilisation, mais à délivrer le globe de la Civilisation , en indiquant et recommandant les divers moyens d’issue, entre autres le système attractif dans toutes ses branches.

Les nations qui transigent sur les peines infernales ont-elles été moins braves, moins industrieuses, moins bien gouvernécs que celles qui sont mues par les terreurs des brasiers ? Pour décider cette question, procédons du simple au composé, et jugeons d'abord par l'individu.

Confierait-on un trésor à celui qui avouerait incliner au vol, etn'avoir d'autre frein que la terreur de l'enfer, et si l’on essayait de supprimer les sbires, tribunaux, gibets et clôture dans le pays le plus fanatisé comme l'Espagne, peut-on douter qu'il y aurait le lendemain, sur cent pauvres, quatre-vingt-dix-neuf voleurs, en dépit des brasiers de l'enfer, auxquels croit pourtant la populace espagnole ?

À-t-on vu de sectaires plus dévoués que ceux du fameux pontife d'Abyssnie, dit Prètre-Jean, qui élevait des séides pour faire assassiner les rois ses voisins ? Ce n’était point par la terreur des supplices éternels, mais par la promesse et l’avant-goùt des délices futures qu'il les envoyait à une mort certaine. Or, si les dogmes voluptueux sont assez puissants pour obtenir d’un néophyte le plus grand des sacrifices, celui de la vie, quelle ignorance, quelle rage malfaisante de recourir aux

dogmes de terreur pour obtenir par la crainte ce que l'amour cimen- ferait! :

Outre l'inutilité, ces dogmes ont l'inconvénient de relâcher le lien

administratif et religieux, à mesure que l’industrie se perfectionne par les progrès du luxe et des lumières ; car, plus les nations sont policées et linstruites, plus elles répugnent à ces cruautés. Leur hypothèse oblige donc la religion à adopter le système de l’obscurantisme ou opposition au progrès des lumières. C’est le parti qu'elle a pris, et je prouverai que sans le dogme de l'enfer, elle eût été dispensée de recourir à l’obscurantisme; que les philosophes n'auraient pu attaquer la religion sur aucun des autres points; que leurs facéties sur les mystères et les miracles n'auraient eu aucun succès; mais le système de l'enfer ayant donné prise au ridicule et suscité la haine, il en est résulté le persifflage successif des diverses branches du système religieux.

Les atrocités spéculatives ne sont plus de saison : autres temps, autres mœurs.

Démontrons par quelques exemples récents l'inutilité absurde de ce dogme. La nation française vient d’en fournir une preuve bien frappante. C’est pendant la suppression de l'enfer qu'elle a porté au plus haut degré les trois qualités qui constituent la perfection administra-tive, savoir :

Extrême soumission au gouvernement ;

Progrès rapides et gigantesques en industrie ;

Excès de bravoure et de dévouement dans les combats. A-t-on jamais vu une nation réunir ces trois qualités plus éminemment que les

Français sous le règne de l'Usurpateur, qui pourtant ne les guidait point par la terreur des brasiers infernaux ? L'enfer n’était nullement

en crédit à cette époque. Cependant, l'obéissance des peuples était sans bornes et trop aveugle, car ils auraient dàù se révolter contre les conscriptions et extorsions continuelles. Leur industrie faisait des progrès colossals ; leur bravoure était incomparable. On avait donc pleinement atteint les trois buts d'un gouvernement sans entremettre ni l'enfer ni le purgatoire, dont les paysans, les enfants même haussaien

les épaules à cette époque. N’est-il pas évident, d’après ce résultat, que l'enfer, considéré comme ressort administratif , est la ressource des ignorants et des hommes faibles qui se laissent maltriser et que tout gouvernement intelligent doit dédaigner les deux excès, éviter l'emploi des terreurs superstitieuses , aussi inutiles, aussi dangereuses que les illusions philosophiques, en ce que les uns et les autres préparent l’asservissement de toute administration qui a recours à elles.

Une erreur choquante des modernes en politique religieuse ,\ c’est de croire un système bon quand il tend à comprimer les peuples, et rend la Civilisation stationnaire et déclinante, comme en Espagne. C'est une croyance d'autant plus illusoire, que l’industrie civilisée

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n'est point stationnaire comme celle de la Chine et de l'Inde; le luxe, au contraire, fait en Europe des progrès rapides. Il faut que les autres branches du système social marchent de front, que l'esprit religieux puisse se raffermir et croître en raison des dumières; que l'amour de Dieu s’augmente en même rapport que le luxe. De là vient que les dogmes qui ont peu convenu dans des siècles grossiers, deviennent comme celui de l’enfer des germes de désorganisation dans des siècles plus avancés en industrie. 11 en résulte que la classe éclairée et opulente s’isole de la religion , ne la suit plus de cœur, mais seulement par spéculation sur l’asservissement des petits. Tel est notre état actuel. Ce mépris secret des grands, des savants et des prêtres aussi contre le système religieux et les dogmes de terreur cause le dommage irréparable de faire négliger l'amour de Dieu, l'espérance en Dieu et les précieuses découvertes dont cette espérance eût été le germe. Aussi notre siècle si fécond , si ingénieux en découvertes physiques, ne peut-il pas faire le moindre pas en découverte de politique sociale ; il échoue complèt:ment en ce genre, et devait y échouer, puisqu'il est privé du principal ressort, qui est l'espérance en Dieu, détruite par l’imperfection du système religieux.

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