POLITIQUE
Ïl faut qu’une classe de savants se reconnaisse bien incapable, quand elle se résout à s’accuser elle-même, comme font les auteurs des sciences politiques. « Gardez-vous, disent-ils, d'ajouter foi à nos théories : nous sommes des romanciers dangereux, des charlatans littéraires. » Telles sont à peu près les expressions de Raynal dans sa lettre d'amende honorable adressée à l’Assemblée constituante de 1789. « Gardez-vous, écrivait-il, de prendre à la lettre ce que nous avons dit sur l’ordre social ; je suis profondément affligé de penser que mes écrits ont coopéré aux crimes qui couvrent de deuil cct empire. » C'est ainsi que Raynal fitrait de charlatans lui ct-ses collègues anciens et modernes dont il avait recueilli les lumitres.
Quelle est donc l’absurdité d’une science qui fait frémir ses propres anteurs lorsqu'ils voient mettre à exécution les paradoxes qu’ils ont ac? crédités ! N'est-ce pas d'eux qu'on pourrait dire :
À quels monstres, grands dicux ! livrez-vous l'univers ?
Les véritables monstres ne sont-ils pas les philosophes qui ont la berfidie de hasarder Je malheur des nations pour le succès de leurs livres, de nous prècher des dogmes dont ils ont une secrète horreur, des dogmes qu'ils désavouent quand ils reviennent à la probité!
Cependant, telle est la bonhomie des nations civilisées, que tous ces jongleurs sont tolérés depuis 3,000 ans, ct tiennent rang dans le corps
des sciences, tant il est vrai que l'excès de souffrance excite chez les nations comme chez les individus une crédulité aveugle pour toutes les promesses des charlatans, à la tête desquels il faut placer les Politiques, et surtout les E conomistes, qui sont les plus modernes et les plus perfides de tous: ce sont les grenadiers de la charlatanerie.
La Politique était de toutes les sciences la plus facile à perfectionner. C'est la seule qui laisse une pleine latitude au génie; c'est l'unique science où un esprit inculte puisse se distinguer et inventer, sans autre guide que le bon sens. Il ne fallait à ses auteurs que des idées de justice envers les salariés et les femmes. En améliorant le sort des salariés, on arrivait à la 6° période sociale {les garanties) ; en améliorant le sort des femmes, on arrivait graduellement à la 7° période sociale (les groupes simples). Or, la politique n'avait pas d'autre fin que de nous aider à sortir de la Civilisation , et atteindre aux 6° et 7° sociétés, qui sont intermédiaires entre Ja Civilisation et l'Harmonie universelle. Quant à l'invention de l'ordre combiné, elle était du ressort de la Métaphysique et non de la Politique.
J'ai dit que les auteurs politiques avaient besoin de revenir à des sentiments de justice envers les femmes et les salariés; en s'intéressant au sort de ces deux classes, ils seraient parvenus insensiblement à établir l'association agricole et la liberté amoureuse, qui sont les germes des 6° et 7e périodes sociales.
Pour atteindre ces deux buts, l’audace pouvait suppléer au génie ; divers coups de hasard pouvaient produire tout à coup un changement de période, si la Civilisation eût engendré quelques politiques audacieux. Par exemple :
Il a tenu à bien peu de chose que le vandalisme de 4793 n'ait produit subitement une 2° révolution aussi merveilleuse que la 4'"° était horrible. Le genre humain tout entier touchait à sa délivrance : l'ordre civilisé, barbare et sauvage allait disparaître à jamais, si cette Convention nationale, qui foulait tous les préjugés, n’cût pas fléchi devant îe seul qu'il importait d'abattre, devant celui du mariage. En le détruisant, l'on entrait en 7° période, en franchissant la 6°; tel est Je coup de partie qu'a manqué la Convention de France par sa timidité. Comment une assemblée qui était si fortement ennemie des demi-mesures, donna-t-elle dans une demi-mesure comme le divorce? comment des hommes qui se faisaient un jeu de fouler aux pieds la Divinité même, ont-ils pu mollir contre la coutume du mariage? C'était le dernier retranchement de la Civilisation : elle s’y maintint pour reprendre bientôt l'offensive et rentrer dans tout son domaine; mais à quoia-t-il tenu qu’elle disparüt ?
Sans en venir à des coups d'état, comme la suppression du mariage
et autres dont je parlerai , il y avait des procédés nombreux et réguliers pour améliorer insensiblement le sort des salariés et des femmes ; mais l'esprit persécuteur des philosophes, tous jaloux des plaisirs des femmes, et leur insouciance à l'égard des salariés, nous ont fait manquer les deux principales issues de la Civilisation et ont retenu la science sociale dans l'enfance où nous la voyons encore aujourd’hui.
La postérité ne cessera de s'étonner que ce X VIII siècle, qui s'éleva à une hauteur gigantesque dans les sciences et les arts, soit resté pygmée dans la science bien subalterne de la Politique. Chez les modernes comme chez les anciens, elle n’inventa jamais rien pour le bonheur des peuples. Dans Athènes comme dans Paris, la mendicité, assiégeant l'entrée des palais, démontra toujours la nullité de vos sciences sociales et la réprobation de la nature contre vos méthodes et vos lois. Vous vous flattez de perfectionnement pour avoir fait disparaltre quelques horreurs qui ravalent l'état barbare encore au dessous du vôtre. Semblables au bambin qui se croit fort à l’âge de quatre ans, parce qu'il a terrassé celui qui n’en a que trois, vous estimez vos lumières sociales par comparaison à celles des Barbares qui n'en ont aucunes. Vous ne savez que regarder en arrière dans la politique, et vous louer du mal évité, avant d'avoir atteint à aucun bien. Eh ! où en êtes-vous dans la route du bien, quand la mendicité, l’agiotage, la banqueroute, la mauvaise foi règnent plus que jamais dans votre dégoûtante Civilisation ?
Je ne m'arréterai pas à reprocher aux auteurs politiques les fruits de leurs derniers systèmes, les massacres de France, de Naples, d'Irlande, de Saint-Domingue ; que servirait d'aggraver leur confusion quand ils en font l'aveu ? Je les attaque sur leur incompétence à traiter un mal dont ils ne connaissent pas la cause. Quel espoir ont-ils d’extirper les désordres sociaux tant qu’ils en ignorent le principe? Tel les attribue à l’ambition, à la violence des passions; tel assigne pour cause l'ignorance des peuples, un autre en accuse la superstition , la servitude , etc.; d'où il résulte que la politique débute auprès du genre humain comme les médecins de la fable, par des contradictions dont le malade doit ètre victime. Ces auteurs ne s'accordent que sur un point : c’est de nous confirmer que l'édifice social est vicieux dans ses bases, puisqu'il reproduit en tout sens les mêmes calamités, toujours la pauvreté qui aflligent les individus et les révolutions qui aflligent les empires. L'antiquité nous l'avait dit en grec et en latin, les modernes nous l'ont répété avec de sublimes commentaires, au bout desquels il ne nous reste que la certitude du mal, sans aucune connaissance des causes ni du remède. Ainsi, dans le Roman comique, les médecins du Mans, après avoir longuement disserté sur la gravelle du curé de Domfront, ne s’accordèrent que sur un point, savoir, qu'il avait la gravelle, et sans lui indiquer ni cause ni
remède, ils lui déelarèrent en latin fort élégant qu’i avait la gravelle; ce que le pauvre homme ne savait que trop.
En avons-nous appris davantage de la Politique ? — et que trouve-t-on dans les écrits des Montesquieu, des Rousseau, etc., sinon du bel esprit qui ne remédie à rien, et qui est si dangereux à leurs propres yenx, qu'ils s’empressent de le désavouer, comme Raynal, quand ils en voient faire l'épreuve.
Deux vices, qui sont sans remèdes en Civilisation, annoncaient [de temps immémorial l'impuissance des sciences politiques ; ces vices sont l'indigence qui afflige les individus , et les révolutions qui affligent les empires.
L’indigence.
Quelle est l'impuissance de nos pactes sociaux pour fournir au pauvre une subsistance décente et proportionnée à son éducation, pour lui garantir le premier des droits naturels, le mroiT au Travaiz ! Par ces mots, droits naturels, je n'entends pas les chimères connues sous Je nom de liberté, égalité. Le pauvre n’aspire pas si haut, il ne veut pas être l’égal des riches, il se contenterait bien de vivre à la table de Jeurs valets : le peuple est encore plus raisonnable qu’on ne l'exige. H consent à la soumission , à l'inégalité, aux servitudes, pourvu que vous avisiez aux moyens de le secourir quand les vicissitudes politiques l’auront privé de son industrie, réduit à la famine, à l’opprobre-et au désespoir. C’est alors qu'il se trouve abandonné de la- Politique. Qu'at-elle fait pour lui assurer dans les revers , non pas des secours, mais seulement l'exercice de son travail habituel d'où dépend sa subsistance? Partout le peuple ct même la classe police fourmillent d’infortunés qui demandent vainement de l'occupation, tandis que leurs semblables vivert sans inquiétude dans la fainéantise et l'abondance. Pourquoi la Politique persiffle-t-elle ces malheureux en leur donnant des droits à la souveraineté, quand ils ne demandent que des droits à la servitude, que le droit de travailler pour le plaisir des oisifs?
Direz-vous à l'indigent qu'il y a de la place aux armées et au labourage? Sont-ce là des ressources pour un père chargé d'enfants, ou pour des femmes qui sont encore plus exposées que l'homme à manquer d'occupation et à gagner si peu qu'elles n’ont de ressources que dans la prostitution ? Celui qui a passé sa jeunesse à l'exercice des arts libéraux est-il propre à bivouaquer sur la neige ou à peser sur le soc? C’est lui présenter la ciguë que de lui présenter la charrue, le havresac et vos ateliers de eharité, plus rebutants pour l’homme d'éducation que la mort même. S'il faut, après avoir vécu parmi la classe polie, se confon-
dre avec la grossière populace , n'est-ce pas descendre vivant dans le tombeau? Est-ce avec de tels secours que vos pactes sociaux croient ‘surpasser la prévoyance de la nature? Pour l’égaler, il faudrait nous donner au moins ee qu’elle donne aux sauvages et aux animaux libres, un travail qui leur plaît et auquel ils ont été habitués pendant le cours de leur vie, un travail avec des êtres dont la société leur convient. Donnez de même au civilisé un travail dont 1l soit propriétaire jnamovible, et qu’il puisse exercer comme il lui plaît, quand il lui platt, sans dépendre d’un injuste supérieur, sans se mêler avec des gens dont les mœurs lei répugnent. Égalez les privilèges du civilisé à ceux du sauvage que rien ne peu déposséder du droit aux mêmes travaux que les chefs de sa horde, du droit à la chasse et à la pêche dont les fruits sont pour Jui et non pour ua maitre. Enfin , avec toutes vos sciences, faites pour l'indigent autant que la nature fait pour les sauvages et les bêtes féroces, sans le secours dés sciences.
Comparez au sort du Sauvage celui des familles de pauvres ouvriers qui, manquant de travail, harcelés de garnisaires et de créanciers, parviennent après tant de dégoûts à la mendicité, et font retentir vos villes de lugubres complaintes en promenant leurs plaies , leurs nudités et lears enfants affamés. Comparez ces victimes du pacte social au sauvage qui jouit dans sa patrie de la liberté, de l'insouciance, et souvent d’une grande abondance après quelque bonne capture ; il ne redoute pas comme nos salariés d'être jamais privé de son industrie. Il est dispensé d'avilissement et de fourberie, il n’a point le cœur ulcéré par l'aspect des oisifs gorgés de richesses, et après une pêche ou une chasse heureuse il jouit avec orgueil du meilleur sort qu'on puisse espérer dans sa horde ; il n’est point humilié ni dépouillé par d'insolents supérieurs , c'est pour lui seul qu'il supporte des fatigues dont sa vigueur lui fait un jeu. Le médiocre avantage d'être le chef de la horde ne s'obtient que par une valeur éprouvée, et ne laisse guère d'autre avantage que d’être au poste le plus périlleux dans les combats et les travaux. Si le sauvage endure parfois la faim et les revers, toute la horde les supporte avec lui, et l’égahté des peines adoucit la commune disgräce ; elle est encore tempérée par Fespérance dont nos indigents sont privés. Si la horde fait la guerre, c’est pour une injure commune à tous, non pour des intrigues de cour dont elle n’a aucune connaissance , ni pour enrichir des traitants qui spéculent sur ses privations. Enfin la horde peut déposer un chef dont elle est mécontente, et le peuple civilisé est tratné au supplice s’il fait entendre la moindre plainte contre ceux qui le dépouillent.
À la vérité les femmes sauvages sont très-malheureuses, et cela seul suffirait pour prouver que la Sauvagerie n’est point le vœu de la nature, mais à n'envisager que les hommes sauvages , et à parler dans le sens
des philosophes qui comptent pour rien le malheur des femmes, voyez combien le sort du Sauvage est préférable à celui de nos indigents. Et quel civilisé peut se flatter que lui ou ses enfants ne tomberont pas dans l'indigence ? Elle menace plus que jamais les riches etles grands dans un siècle si fertile en révolutions.
Les révolutions.
Si la Politique n’a pas su pourvoir au salut des individus froissés par lé pacte social, a-t-elle mieux pourvu au salut des empires? Accusonsla maintenant sur ce point : quand on lui reproche les malheurs des individus, elle se retranche sur la perspective du bien général, elle s’appuie de ce prétexte pour excuser les oppressions individuelles; mais en sacrifiant spéculativement les individus, assure-t-elle le bien de la masse, garantit-elle les empires contre les révolutions? Non, certes. Les révolutions vont croissant; on les voit de plus en plus se former dans le lointain sans aucun moyen de les écarter, et leur imminence prouve que Ja Politique n'eut jamais la moindre notion sur les métamorphoses que peut subir l'ordre civilisé,
Les révolutions annoncent la lassitude et l’impatience de la nature : elle s'agite pour se débarrasser de la Civilisation et de la Barbarie. Les sciences politiques devaient accélérer cette délivrance, élever par degrés l'ordre social vers les 6° et 7° périodes; mais la Civilisation dans le peu de progrès qu'elle a faits n’a tiré aucun secours des sciences politiques, elle s’est avancée machinalement par des essais désastreux ou des jeux de hasard, sans avoir jamais reçu aucun secours de la philosophie.
Pour s'en convaincre, il faut examiner l’ordre civilisé dans ses 4 phases, dont nous tenons la 3°. On verra que les sciences politiques et morales, loin d'avoir secondé les efforts'de la nature, loin d’avoir coopéré aux progrès sociaux, ont propagé de tout temps les préjugés qui pouvaicnt entraver la marche de la civilisation.
Je passe à l'analyse, d’où l’on tirera les conséquences.
Nota. Le tableau qui va suivre ne sera pas une analyse des ressorts qui composent le mécanisme civilisé , mais seulement une analyse des formes politiques sous lesquelles la Civilisation se présente pendant ses différents âges.
Phases de la Civilisation.
La Civilisation , ainsi que toute autre société, pent se montrer successivement sous & formes principales, c’est-à-dire que le cours du mouvement civilisé se divise en #4 phases distinguées par Ja dominance d’un ordre politique et d'un caractère spécial,
Les & phases composent 2 vibrations : une ascendante et une descendante.