DEUXIÈME PHASE. — ADOLESCENCE
Caractère plein : la liberté des industrieux. Germe : la féodalité.
Les philosophes se sont montrés inhabiles à faire naître la Civilisation, quoiqu'il eùt suffi pour engendrer cette société de faire naître Chez les barbares le. mariage exclusif, objet des éloges de la philosophie. |
Ils n’ont pas été moins inhabiles à conduire la Civilisation à sa 92 phase. C’est encore au hasard qu'on doit l’affranchissement des esclaves qui, réuni à la monogarmie, constitue la 2° phase de Civilisation.
On ne voit pas que les fameux philanthropes de Grèce et de Rome aient médité ni proposé aucune opération pour affranchir les esclaves : ils ne s’en inquiétaient nullement. Habitués, selon les maximes philo- .Sophiques , à regarder toujours en arrière, à se louer par comparaison aux Barbares, ils considéraient leur état. social comme terme du mouvement ; tout philosophe de l'antiquité aurait soutenu que la Civilisation -ne pouvait exister sans l’asservissement des cultivateurs et domestiques. -Cependant ils sont devenus libres chez les modernes, et la Civilisation, loin d'avoir déchu par cette liberté, s’est avancée de la 4'€ phase à la 2°, où elle a plus de moyens que dans la 4"° pour s'élever aux 6° et 7° périodes. En effet, on ne pouvait pas opérer chez les Grecs l’associa- -tion agricole que l’on aurait pu introduire chez les modernes où le cultivateur est libre.
Notre mécanisme social épargne au peuple les tortures arbitraires auxquelles l'exposait le caprice d'un matire, comme le vertueux Caton qui faisait marquer ses esclaves au front avec un fer chaud, ainsi qu'on marque Jes chevaux des militaires. Védius-Pollion, pour la moindre faute, condamnait ses esclaves à être dévorés par les lamproies. On sait que tous les fameux républicains de la Grèce et de Rome, les ten- .dres amants de la liberté, se faisaient un jeu du métier de bourreau; Jes vertueux Spartiates allaient à la chasse aux esclaves, les tuaient “pour s'exercer à tirer de l'arc et les égorgeaient par milliers pour en diminuer le nombre, quand les magistrats le jugeaient à propos. La Civilisation moderne, en faisant disparaître l’affreux régime de l'esclavage, s’est élevée à la plénitude. Nous ne sommes pas heureux pour <ela, car la Civilisation, dans aucune de ses phases, n’est en état de bonheur; mais les maux qu’elle traîne à sa suite varient du plus au moins.
Si la Civilisation tarde à tenter l’affranchissement des esclaves qui
constitue la % phase, si aucun souverain n’en conçoit l’idée, si aucun philosophe ne le propose, on peut y arriver par la féodalité agricole, qui engendre à la longue la liberté des esclaves; la féodalité est donc germe de 2 phase, comme le patriarcat fédératif est germe de 4re phase.
En passant au régime féodal, l’esclave passe de la servitude individuelle à la servitude collective ou combinée, les esclaves de l’ordre barbare n'ayant aucun lien corporatif, leurs privilèges, leurs affranchissements finissent avec l'individu qui les obtient, et la masse du peuple n’en tire aucun parti pour arriver à la liberté. Les esclaves féodaux ou serfs attachés à la glèbe forment une corporation qui n’est point sujette à la mort; les privilèges qu’elle obtient sont transmis d'âge en âge, et profitent à perpétuité à la masse de la commune. C’est ainsi que la servitude féodale élève insensiblement le peuple à la liberté dont il était privé chez les Grecs et Romains; car je ne vois le peuple que dans celui qui tient la queue de la charrue : et non dans les aboyeurs de la place publique, qui faisaient métier de vendre leurs suffrages.
Une circonstance qui coopère puissamment à affranchir les serfs, c'est la lutte du souverain contre les grands vassaux qu'il essaie de subtrdonuer ; il est intéressé à relàcher progressivement le lien féodal, à se liguer pour cet effet avec les communes, et provoquer l'extension des privilèges de chaque bourg et village.
En passant à l'état féodal, le peuple acquiert donc pour s'élever à la liberté deux appuis dont il manquait dans la 4"° phase, dans l'état social des Grecs et Romains. Il acquiert :
49 L'appui du souverain, qui mine le despotisme des vassaux coalisés, avec tout pate qu'a l’action unitaire contre l’action incohérente ;
2° L'appui de la corporation, qui, constante dans ses efforts, peut Saisir à chaque génération le côté faible d’un seigneur, et obtenir tel privilège de l'avarice du père, tel autre de la bienfaisance du fils.
En fournissant au peuple ces 2 moyens, la servitude féodale ou combinée devient le germe de la liberté que le peuple en masse n’a aucun moyen d'obtenir dans l'esclavage barbare ou servitude incohérente.
La féodalité agricole, quoique fâcheuse pendant sa durée, est une des plus brillantes manœuvres du mouvement social. Au reste, toutes les manœuvres de Civilisation, soit dans la génération des # phases: soit dans la construction du mécanisme intérieur, sont extrêmement savantes , et rien ne sera plus curieux que la synthèse passionnée du mouvement civilisé dans lequel les 7 passions radicales $e déploient en renversement ou contremarche, et produisent une série de combats per-
pétuels et de cercles vicieux, dont les dispositions sont toutes admirables. Mais comme toute bataille est meilleure à voir de loin que de près, cette théorie du déchirement des passions civilisées ne sera vraiment brillante à nos yeux que lorsque nous serons hors du champ de bataille, c'est-à-dire hors de la Civilisation. Alors les philosophes pourront juger si cette société est le perfectionnement de la raison, ou bien le règne de l'enfer déchainé.
Passant sur cette digression, je rentre dans l'analyse de la 2° phase de Civilisation.
Depuis son origine, c'est-à-dire depuis le commencement de la féodalifé, qui est germe de la 2° phase, jusqu'au commencement du XVII siècle, où l'opération de l’affranchissement était fort avancée, on ne voit pas que la philosophie soit intervenue pour l’accélérer; ce ne fut que dans le courant du X VII siècle qu'elle commence à s'entremettre dans cette affaire à peu près consommée par l'abattement des grands vassaux. La féodalité était agonisante, 1l devenait facile aux paysans de se racheter de proche en proche, et le peuple marchait à grands pas vers la liberté, lorsque enfin la philosophie sortit de son rôle passif et vint s’immiscer dans cette affaire. Selon son usage, elle s’arrogea l'honneur d’une amélioration que le temps avait exécutée sans son secours; elle réchauffa les anciens verbiages de liberté «æt d'égalité, et, pour cette fois, les philosophes daignèrent s'apercevoir que le cultivateur avait aussi des droits à la liberté civile, ce que n'avaient pas entrevu les fameux philanthropes d'Athènes et de Rome.
Certes, les sophistes modernes sont louables d’être intervenus pour détruire la féodalité agonisante: mais leur tardive intervention à ce sujet prouve que la secte philosophique manque de génie inventif. En effet, les Platon, les Sénèque et toute la divine séquelle n'ayant point inventé cet ordre féodal, qui a la propriété d’affranchir insensiblement les esclaves, plus l'opération a obtenu de succès, plus sa réussite démontre le défaut de génie chez les philosophes anciens, qui n'avaient pas su l’inventer, et chez les philosophes modernes, qui n'ont pas su l'appliquer aux nègres et aux femmes barbares, avec les modifications nécessaires pour les nègres et les femmes esclaves.
Si l'on eût essayé dans l'Inde et dans l'Amérique le régime féodal sur les nègres européens et les femmes asiatiques, l'opération aurait pu s'achever en moins d’un demi-siècle, et amener de proche en proche ces deux classes à la liberté par une émancipation graduée et sans orage politique.
On ne l’a pas essayé, on n’a pas même pensé à l'essayer. Voilà donc sur le seal chapitre de la féodalité un brevet d'aveuglement pour les philosophes anciens et modernes. L'expérience leur avait démontré
que le système féodal a les propriétés de disposer l'esclave à la liberté et de l'y conduire insensiblement ; elle était donc le meilleur procédé qu'on püt employer dans les tentatives d'affranchissement. Les pbilosophes, au contraire, ont provoqué la méthode de l'affranchissement individuel et subit, méthode dont les affreux résultats ont couvert de honte les philosophes, et jeté de la défaveur sur leurs entreprises les plus Jouables, tel que le divorce (4).
L'insuccés de leurs opérations sur les nègres, sur le divorce, etc., a forcé les gouvernements à resserrer les chaînes de l'esclavage des nègres et des femmes. Ainsi la maladresse des philosophes a fait rétro- ‘grader le mouvement sur ces deux points, au lieu de lui donner une impulsion. On trouvera la même impéritie dans beaucoup d'autres opérations dont le but était louable, comme l'attaque des prérogatives nobiliaires qui a été conduite avec tant de gaucherie, qu'on a été obligé de revenir aux anciennes méthodes , et les usages tant décriés en 89 ont reconquis l'opinion, à juste titre, ((étant le moindre mal connu dans un âge d’aveuglement : en cherchant mieux on a trouvé pis; ila fallu rentrer dans les anciennes positions, au licu d'avancer, comme on l'espérait})). Mais on a fait des progrès sur un point décisif, dans l’esprit commercial, dont le règne constitue la 3° phase de Civilisation. Je vais en parler, non pour analyser le mal qu'il peut produire, mais pour démontrer que sur cet objet comme sur tant d’autres la philosophie, toujours dépourvue d'invention, est venue après coup s’immiscer dans la politique commerciale, qui était née et dominante avant que les philosophes s'en fussent aperçus.
Selon leur usage , ils se sont entremis dans le systime commercial qaand ils l’ont vu jouir de la vogue, et ils ont fait, comme la mouche du coche, grand vacarme littéraire pour persuader qu'ils servaient à quel que chose. La vérité est que les changements politiques survenus par l'influence du commerce n'avaient été ni prévus ni aperçus dans leur engine par cette philosophie toujours occupée à regarder en arrière et à se traîner sur les pas des anciens. Ceux-ci tournaient le commerce en ndicule, et en cela ils avaient peut-être plus de bon sens que les modernes, qui n'ont jamais commis tant d’inepties politiques que depuis qu'ils ont donné dans l’esprit mercantile.
RS (1) Voir la note DB, p. 94, |
Vibration descendante de la Civilisation.