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TROISIÈME PHASE, OU DÉCLIN

Caractère plein : la science commerciale.

Germe : les colonies Aélérozônes.

Nous touchons (*) à l'endroit sensible de la Civilisation. C’est une péhible tâche que d'élever la voix contre la folie du jour, contre des chi- mères qui sont au fort de leur vogue. Parler aujourd'hui contre les ridicules commerciaux, c'est s'exposer à l'anathème, comme si l’on eût parlé au XEI® siècle contre la tyrannie des papes ou des barons. S'il fallait opter entre deux rôles dangereux, j'estime qu’il y aurait aujourd'hui moins de risque à offenser un souverain par de fàcheuses vérités qu'à offenser le genie mercantile qui, depuis quelques années, règne en despote sur la Civilisation et sur les souverains mêmes.

Fâcheux événement pour les’ moralistes! leur science ennemie des richesses ne peut qu'être malvenue dans un siècle tout mercantile; aussi la plupart des philosophes ont-ils prudemment déscrté l'antique confréric pour se ranger sous la bannière du nouveau Dieu, du génie commercial ((la coterie morale est aux abois depuis la naissance de l’économie politique , et c’est un sujet vraiment digne de l'épopée).

C'est par suite de cette désertion qu'on voit le monde philosophique en proie au fléau de la guerre civile. Une secte sortie tout à coup de l'obscurité, les économistes, ont attaqué les dogmes révérés de la Grèce et de Rome, les vrais modèles de la vertu, les cyniques, les stoïciens : tous les illustres amants de la pauvreté et de la médiocrité sont en déconfiture et plicnt devant les économistes qui capitulent avec les passions ; — le divin Platon, le divin Sénèque sont chassés de leurs trônes ; — le brouet noir des Spartiates , les raves de Cincinnatus, tout fuit devant des novateurs impies qui autorisent l’amour du sucre, du café et des plus vils métaux, tels que l'or et l'argent.

C'est en vain que les Jean-Jacques et lies Mably ont défendu courageusement les droits de la Grèce et de Rome; vainement ont-ils rappelé aux nations les antiques vérités de la morale « que la pauvreté est un bien, qu’il faut renoncer aux richesses , embrasser sans delai la philosophie, » et autres maximes de l'arsenal philosophique de Sénèque

(*) Ce paragraphe forme le début de la troisième démonstration de la Théorie des quatre Mouvements. Dans le courant de ce chapitre on trouvera un grand nombre de passages reproduits plus ou moins textueliement dans l'ouvrage de 1808. (Vote des Editeurs.)

le pauvre : rien n'a pu résister au choc des nouveaux dogmes, le siècle corrompu ne respire que traités de commerce et balances de commerce par sous et deniers : les drapeaux du Portique et du Lycée sont désertés pour les écoles de commerce et les sociétés d'amis du commerce; enfin, l'arrivée des économistes a été pour le monde philosophique une nouvelle journée de Pharsale, où la sagesse d'Athènes et de Rome et toute la belle antiquité ont été mises en déroute complète.

En d’autres termes, le mouvement social a changé de phase; il est parvenu à la 3° phase, où l'esprit commercial dirige la Politique. Après 2500 ans de pénibles recherches sur la vérité, les philosophes ont fini par se ranger sous les drapeaux du mensonge, car, à parler net, qu'est-ce que le mécanisme commercial ? c’est le mensonge triomphant avec tout son attirail : banqueroute , agiotage, monopole, papier-monnaie et fourberies de toute espèce.

Les colonies hétérozônes {en zône différente de la métropole) sont le germe de la politique commerciale. Par les monopoles lucratifs qu’elles occasionnent, la contrée qui les possède peut fonder sa supériorité, non sur le succès des armes, mais sur l'influence d’une richesse coloniale avec laquelle on achète les nations pauvres ct belliqueuses.

Un tel ordre de choses change entièrement la marche de la Politique, son système qui était direct et agricole dans les 1'° et 2° phases, devient indirect et mercantile dans la 3° phase. Dès-lors toutes les relations sociales se ressentent plus ou moins de cette révolution , et la Civilisation entière prend une couleur nouvelle. Dans le cours des 4° et 2° phase, elle portait dans le crime un caractère de noblesse ou de férocité ; dans la 3° phase elle devient dévergondée, abjecte, elle lève le masque et réduit le vice en système raisonné. Tel est le caractère moral des siècles commerciaux. |

Je ne prétends pas faire l'éloge des autres siècles ; rien n’est plus faux que l’adage

Ælas majorum pejor avis tulit Nos nequiores.

La Civilisation a toujours été et ne serait toujours qu'un égout de tous les crimes, mais ils prennent dans chaque phase une teinte différente comme audace ou bassesse , grossièreté ou finesse , et les 3° et &° phases, celles où règne l’esprit commercial, sont celles où l’on voit régner plus de bassesse et moins d’audace dans les développements du vice.

Dieu avait soigneusement préparé la naissance des monopoles commerciaux. Îl faut de grandes tles pour les exercer avec succès. Une puissance continentale ne peut pas soutenir long-temps ce rôle, elle

devient la proie de ses voisins moins riches dès qu'elle peut être attaquée par terre. Une armée pauvre est à moitié victorieuse quand elle marche contre une nation cousue d'or, et si le monopole n’était exercé que par des états continentaux, comme la Hollande, leur fortune plus ou moins grande ne changerait rien à la marche de la politique. Il faut donc au monopole une barrière contre les armées, et il ne peut prendre un grand essor que dans les régions insulaires.

C'est pour préparer ce règne du monopole que Dieu avait placé sur divers points de l’ancien continent de grandes îles, comme l'Angleterre, Madagascar, Bornéo, le Japon, la Nouvelle-Guinée. Ces groupes d'iles, lorsqu'ils viennent à se civiliser, forment des états assez forts pour prendre place parmi les puissances du 4°" ordre, mais trop faibles pour aspirer à des conquêtes sur le continent, il ne leur reste d'autre ressource que le monopole commercial pour arriver à la domination dont chaque état est plus ou moins avide. Ces fles sont placées au sein des mers les plus passagères , elles sont pour ainsi dire de la graine de monopole que Dieu a semée autour du continent, et si le hasard eùt fait naître l'industrie civilisée et l’art nautique dans leur voisinage, toutes auraient joué le rôle que joue aujourd'hui l'Angleterre.

Enfin , le hasard ayant développé l'industrie civilisée dans l'Occident de l'Europe, l'Angleterre y a saisi le rôle du monopole que Dieu destinait aux grandes îles dont il avait cerné l’ancien continent. Si l'influence du monopole a donné naissance à des infamies d'un nouveau genre, on aurait tort d'en faire la critique, car la Civilisation étant destinée à développer successivement des pertfidies de toute espèce, ainsi que la Barbarie doit développer des cruautés de toute espèce, il faut bien que le mouvement ait son cours, et que dans chaque phase de Civilisation ou de Barbarie vous voyiez régner les cruautés et les perfidies que Dieu a spécialement assignées pour chacune de ces phases. Ainsi que l’Angleterre agite, révolutionne les états continentaux, qu'elle amène leurs souverains à se déchirer à l’envi pour quelques subsides qu'on pourrait lui ravir en marchant sur l'Inde, qu’elle fasse naître partout la misère au sein de l'abondance en fermant les mers, violant les neutres, soutenant les pirates d'Afrique, etc. ; elle n’a aucun tort, au contraire, — elle remplit les vues de Dieu, qui a créé l'Angleterre, Madagasear, le Japon, etc., pour se ménager les moyens de torturer le globe pendant Ja 3° phase de Civilisation, pour tourner au détriment du genre humain le bel art de la navigation, qui doit se perfectionner pendant cette 3° phase.

Sans mettre en question comment le genre humain doit sortir d’un pareil bourbier (question qui ne serait point résolue par la conquête de l'Angletcrre), bornons-nous à nous étonner que les philosophes n'aient

jamais prévu cette dominance du monopole, cetle anarchie commerciale qui forme la 3° phase du mouvement civilisé. Observons à ce sujet combien les philosophes sont ignorants sur Ja marche de Ja Civilisation. Par quel hasard les philosophes viennent-ils, après tant de siècles, se mêler des affatres commerciales, objets de leurs antiques dédains? Loin de penser que l'esprit commercial pt jamais régir la Politique, ils n'ont cessé dans la belle antiquité de persifler le commerce, quoiqu'ils eussent vu par l'influence de Tyr et Carthage que la puissance commercialc pourrait à la fin maîtriser la puissance agricole et influencer tout le système administratif. Cet envahissement était facile à prévoir depuis les nouvelles chances qu'offrent au commerce l'invention de la boussole et la découverte des Deux-Indes. Mais l'influence du commerce n'était pas encorc arrivée, donc celle ne pouvait jamais arriver, telle est la règle des jugements de la philosophie incertaine. Elle ne voit le mouvement qu'en sens rétrograde. Aussi les générations futures représenteront-elles la philosophie avec une tête placée à rebours et ne voyant qu’en arrière.

= Pendantle coursdu XVIIIe siècle, les sciences politiques et morales ont entretenu fort tard les anciennes opinions qui dévouaient le commerce au mépris, témoin l'esprit qui régnait dans la France en 4788. Alors les écoliers dans leurs disputes et leurs invectives, disaient quelquefois à leur adversaire f£ls de marchand, et c'était la plus cruelle injure jusqu'en 4789, où les marchands furent tout-à-coup transformés en demi-dieux, parce que la philosophie toute entière commença à se ranger de leur parti et les exalter aux nucs comme des instruments utiles à ses desseins. Aussi Mirabeau, pour se populariser, imagina-t-il d'ouvrir une boutique avec l'enseigne : Mirabeau, marchand de draps; et plüt à Dieu qu'il n’eüt jamais été autre chose. | I importe de rappeler ces minutieux événements pour prouver que la philosophie n'intervient qu'après coup dans les événements politiques. Pourquoi avait-elle attendu si tard d’excuser l'esprit moderne, l'esprit commercial? Pourquoi les philosophes de la belle antiquité ne se disaient-ils pas marchands, comme le philosophe Mirabeau? C'est que l'influence des monopoles coloniaux n’existait pas alors, et le mot commerce n'était pas encore admis dans le dictionnaire des intrigues. L'esprit commercial n'a conquis les hommages de la philosophie que lorsqu'il a été en plein triomphe , comme ces traïtants obscurs qui ne commencent à être prônés que lorsqu'ils paraissent en voiture à six chevaux : alors les orateurs célèbrent leurs vertus et grugent leurs bons repas. C’est ainsi que la philosophie s’est comportée à l'égard de l'esprit commercial ; elle ne l’a cajolé que lorsqu'il a été sur le pinacle ; mais elle le méprisait et le méconnaissait dans son origine , et même dans le

cours de ses progrès. Le Portugal, la Hollande, l'Espagne et Ÿ Angleterre exercèrent long-temps le monopole commercial, sans que la philosophie songeât ni à les louer ni à les blâmer ; ces diverses puissances surent acquérir une grande fortune sans le secours d'aucune coterie philosophique, l'intérêt seul les stimula , l'intérêt seul répandit l'esprit de monopole chez tous les occidentaux , le commerce fit les plus rapides progrès avant que les savants s’occupassent de lui fournir leurs lumières. La Hollande avait su faire son immense fortune sans demander aucune leçon aux économistes : leur secte n'était pas encore née, quand les Hollandais amoncelaient déjà des tonnes d'or, les philosophes à cette époque étaient encore tout occupés à fouiller dans la belle antiquité ou à se mêler des querelles religieuses.

Enfin ils s’aperçurent que cette nouvelle politique du commerce et du monopole pouvait donner matière à remplir de gros livres et mettre en crédit une nouvelle coterie. Ce fut alors qu’on vit la philosophie accoucher de sectes d’économistes qui, malgré leur récente origine, ont déjà entassé honnétement de volumes, et promettent d’égaler au moins les tomes de leurs devanciers.

Selon l'usage de tous les sophistes, ces nouveaux venus ont embrouillé la matière autant que possible, afin de vivre aux dépens de ceux qui les lisent, et l’on peut dire que les économistes , loin d’avoir rien découvert, ne savent pas encore bien de quoi ils traitent, car ils avouent que sur les questions les plus importantes du commerce ou de la politi-” que, par exemple sur la balance, quotité de population, leur science n’a pas encore de principes fixes (*). Elle ne donne donc pas de résultats fixes, et dès lors on ne voit guère à quoi elle peut servir, mais cela n'importe aux auteurs ; les presses gémissent, les livres se vendent, et le but philosophique est rempli.

On pourrait demander aux économistes si leur intention est d’augmenter ou diminuer les fléaux politiques, tels que l’excès d'impôts, l'immensité des armées, l'empiètement des gens de chicane, les progrès de la banqueroute et de la fourberie commerciale. Il est hors de doute que tous ces fléaux n'ont jamais augmenté si rapidement que depuis les

(*) La science des Économistes n'a pas encore de principes fixes, disait Fourier en 1806. — Depuis cette époque, elle n’a pas trouvé ces principes ; car, le 17 janvier 1845, un savant économiste, M. Dunoyer, président de l'Académie des sciences morales et politiques, disait en assemblée publique que l'Économie politique « paraissait loin d’être une science arrêtée, qu’on n'était pas d'accord sur son objet fondainental , qu’on ne convenait pas du sens précis qu'il fallait attribuer à la plupart des mots dont est formé son vocabulaire, que comme science elle paralssait bien loin encore d'être conslituée, et qu’à la considérer dans ses principes les plus fondamentaux, on ne la trouvait formulée de la même manière dans aucun des grands ouvrages qui en ont parlé. » (Note des Editeurs.)

progrès de l'Économie politique, n’aurait-il pas mieux valu que la science eût fait moins de progrès etle mal aussi ?

Ea résultat leur science est, comme toutes les autres sciences incertaines, une 5° roue au char du mouvement social, il avance vers son but indépendamment des sophistes qui s’entremettent, et tandis que kes aveugles savants sont tout occupés de la politique commerciale dont ils ont si tard aperçu l’influence, déjà naissent des germes d’une révolution qui renversera la politique commerciale; mais les politiques civilisés ne s’atftachent pas aux germes des révolutions futures, ils ne s’occupent que de ce qu’ils ont sous les yeux, du passé et du présent. Aujourd’hui que l'esprit commercial a conduit la Ciwilisation à sa 3e phase, ils ne chercheront pas à la pousser plus loin , ils décideront, comme à l'ordinaire, que l’état actuel des choses est le perfectionnement de la raison. Ils se borneront à pérorer sur ce qu'ils voient sans penser qu'il puisse survenir un ordre différent, et lorsqu'on arriverait dans la suite à la 4° phase, lorsqu'elle serait pleinement établie par une révolution quelconque, les philosophes interviendraient après coup pour former à cette occasion une nouvelle secte littéraire, et vendre encore des torrents de volumes sur le nouvel ordre dans lequel ils placeraient le perfectionnement de la raison, comme ils le placent aujourd’hui dans l'esprit mercantile. |

[Ici lacune de quatre pages qui ont été coupées ; elles contenaient probablement l’histoire du juif Iscariote : car le texte reprend à ce paragraphe de la Théorie des quatre Mouvements, p. 331, ancienne édilion, et p. 351, nouvelle édition : C’est ainsi que l'établissement d'un vagabond, jusqu’à ces mots : Les philosophes qui ne rêvent que contrepoids el garanties. Puis il continue :]

Cette digression sur la banqueroute conduit à un éclaircissement très-important sur la longue durée de la Civilisation. L'on va voir pourquoi les hommes ont si long-temps tardé à en trouver les issues. Chacune des 4 phases de Civilisation donne naissance à certains désordres bien révoltants, comme la banqueroute, l’agiotage et autres infamies commerciales qui démentent si bien les jactances de perfectionnement social. Le remède à ces désordres tient à quelque opération qui fait entrer le mouvement social dans une autre période . Le remède à la banqueroute et à l’agiotage, c'était l'association graduée qui est une mesure de 6° période: Ainsi la banqueroute, l’agiotage et les fourberies commerciales aujourd'hui dominantes, sont un appt que Dieu présente au génie pour l'exciter à des doutes sur le prétendu perfectionnement. Dieu ne pouvant pas s’en expliquer verbalement , il a dù prévoir le cas où certains globes cncroûtés de philosophie étoufferaient la voix de la nature et de l’Attraction. C’est pour nous rappeler à l'étude de l’Attrac—

tion que Dieu nous condamne à voir éclore de nouvelles calamités de chaçun de nos systèmes opposés à l’Attraction. La banqueroute et l’agiotage sont au rang de ces calamités que Dieu fait naître pour ridiculiser les théories des philosophes. Nals vices n'étaient plus capables de fixer l'attention des réformateurs s'ils avaient une ombre de respect pour la vérité qu’ils profanent en mêlant son nom à leurs charlataneries littéraires. |

Comment expliquer la lche complaisance des philosophes sur les désordres commerciaux? Eux qui ont tympanisé les crimes des papes et des rois, ils n’osent parler des crimes du commerce. Ils ne craignent pourtant pas d'offerser l'autorité sur cette matière: les princes et les ministres ne protègent point la banqueroute ni l’agiotage, au contraire, kes grands sont plus intéressés que jamais à garantir la proprièté pécuniaire. Aujourd'hui que l'instabilité des affaires civilisées conseille à tout homme riche de tenir en portefeuille une partie de sa fortune, les ministres comme les simples citoyens sont intéressés à obtenir une garantie contre les faillites du négociant chez qui ils déposent leurs capitaux. Ils favoriseront toute invention qui assurera le corps social contre les banqueroutes commerciales. Les souverains seront de cet avis à plus forte raison, car le progrès de la banqueroute et de l’agrotage détruisent en peu de temps le meilleur système firancier. Le règne de ces deux fléaux peut causer à un empire plus de désastres que la perte d’une bataille rangée. On l'a vu en France pendant la fameuse campagne de vendémiaire, les agioteurs de Paris avaient fondé une Vendée mercantile, et faisaient à eux seuls des ravages aussi rapides que les victoires de l’empereur. A voir la chute subite du crédit public, on aurait cru que c'était Varron qui commandait nos armées. Il a fallu ce torrent de victoires pour museler l’agiotage qui menaçait d'anéantir toute industrie , et l’on frémit en pensant au sort qu’aurait éprouvé la France si elle avait fait seulement une campagne neutre sans succès ni revers. |

Quand on voit les plus puissants souverains décrédités et outragés de la sorte par des intrigues d’agiotage, peut-on douter qu’ils n’accueillissent toute invention qui réprimerait ces désorganisateurs ? La découverte du moyen de répression était bien facile ; je ne l'indique pas ici, parce que je ne veux pas m’arrèter aux affaires de Civilisation, mon sujet se bornant à signaler l’impéritie, la bassesse des philosophes qui ne s'occupent qu'à flagorncr les vices en crédit tels que la banqueroute, l’agiotage ; cette complaisance est pour eux un parti bien plus sûr que de chercher des correctifs. Ils courraient le risque de n’en pas découvrir, et ils aiment mieux spéculer sur une dépense d'esprit qui remplisse de gros livres, que sur des efforts de génie qui pourraient ne produire

aseune invention. Ces prétendus amis de la vérité débutent dans le monde avec le talent de faire des livres sur un sujet quelconque : vivant de leurs livres comme un avocat vit de ses mémoires, ils sont moins intéressés à chercher la vérité qu'à délayer et propager le sophisme. Ils épousent toate chimère qui prend faveur : ayant vu dans le XVIIIe siècle l'esprit commercial en vogue, ils ont écrit en faveur du commerce,

ils ont passé l'éponge sur tous ses brigandages, dans lesquels ils nous montrent le perfectionnement de la raï$on; et demain , si une nouvelle chimère succède aux systèmes mercantiles, il tourneront le dos au commerce, et cette défection leur vaudra double bénéfice , car ils fabrique-

. ront des livres contre l'esprit commercial et des livres en faveur de la

nouvelle chimère.

1 faut: que la elasse des auteurs politiques et moraux soit bien servile pour s'être ralhée à l'esprit commercial, qui est l’antipode de la philosophie. Le seul nom de philosophe fait hausser les épaules à tout négociant ; et si un débutant dans le commerce veut se faire repousser dans fous les comptoirs, il suffira qu'il se dise philosophe pour être honni avant mème qu on le connaisse. Les marchands ont bien raison de haïr lk philosophie ; c'est elle qui avec ses systèmes de concurrence a provoqué cette puilulation de marchands, cette admission de Juifs et de vagabonds qui ruinent toutes les honnétes maisons, et ont changé le commerce en un état pénible , dangereux et ahject, en comparaison de l rondeur et de la boane foi qui y régnaient il v a trente ans, lorsque l'excès de concurrence n'avait pas rendu les bénéfices si pénibles.

Les philosophes, pour l'honneur de leurs ancicns dogmes, devaient s'évertuer à contrebalancer l'esprit commercial, à modérer ses empiétements politiques, et ramener le système social à l'influence agricole et militaire, telle qu'elle existait dans les 47e et 2° phases de Civilisation. Tel était le parti que l'honneur et la raison indiquant aux philosopes : en s'exercant sur ce problème, en signalant ct poursuivant les désordres commerciaux, ils pouvaient arriver à l'invention dont j'ai parlé, celle de l'association graduée, qui met fin aux ravages du monopole et de l’agiolage, et qui ouvre à l’ordre industriel une nouvelle carrière, comme l'invention de la poudre en ouvrit à la tactique. |

Mais une circonstance aveugla les philosophes : l'énormité ct la rapidité des anciennes fortunes commerciales, l'indépendance attachée à cet état, l'air de haute spéculation répandu sur de viles manœuvres que le plus simple des hommes peut concevoir et diriger en moins d’un an, le faste des agioteurs qui rivalisent avec les grands de l'État, tout cet éclat a ébloui les savants réduits à tant de veilles ct d'intrigues avant de gagaer quelques écus ; ils ont été étourdis à l'aspect des Plutus commerciaux : ils ont hésité entre la flagornerie et la critique ; le poids de l'or a

emporté la balance, et les savants sont devenus définitivement les trèshumbles valets des marchands. La philosophie avait osé dans les âges précédents critiquer les financiers, sur le compte desquels la littérature s'égayait et balançait un peu les prodigalités de la fortune. Aujourd’hui que la raison est perfectionnée, les philosophes n’encensent plus que l'argent. Ce n’est plus aux Muses ni à leurs nourrissons, c'est au commerce et à ses héros que la renommée consacre ses cent voix. Il n’est plus question de sagesse, de veftu, de morale ; tout cela est tombé en désuétude chez les littérateurs uniquement voués au soutien du commerce. La vraie gloire, la vraie grandeur pour une nation, c’est de vendre à ses voisins plus de culottes qu'elle n’en achète d'eux. Les beaux génies du XIX° siècle sont ceux qui nous enseignent pourquoi les sucres Ont fatbli et les savons ont fléchi, pourquoi le change a baissé, haussé à la Bourse. S'ils nous expliquent ces grands mystères en livres, sous et deniers, le temple de mémoire leur est ouvert. Les orateurs n'oseraient faire un discours sans y cntreméler à chaque phrase le bien du commerce. Les souverains mêmes vont bientôt s’honorer du titre de marchands, comme jadis de celui de pères du peuple, et pour se populariser ils devront se montrer en public, ayant pour trône une balle de coton, pour sceptre une aune à la main, et pour armoiries des carreaux de savon portés devant eux en guise de faisceaux. Et quelles actions de grâces les souverains ne doivent-ils pas à la politique mercantile! C’est.par suite d’une rivalité commerciale entre la France et l'Angleterre qu'ils ont vu chanceler et s'écrouler leurs trônes, c’est pour une querelle de sucre et de café que Louis, sa famille et l'élite des Français sont montés à l’échafaud.

La France, toujours ardente à s’engouer, devait donner plus aveuglément que tout autre empire dans la folie .du siècle. Aussi, en France, ne saurait-on penser, parler ni écrire, si ce n’est pour le bien du commerce. Déjà Polymnie sème de fleurs cette nouvelle carrière : depuis que les gens de lettres se sont pris de belle passion pour l'huile et le savon, Polymnie a dù se familiariser avec l’épicier du coin; des expressions fleuries ont remplacé l’ancien langage des marchands, et l'on dit en style oratoire : «les sucres, les livres sterlings ont fléchi, faibli, » c’est-à-dire que le change sur Londres est en baisse. « Les savons jouent un beau rôle, » c'est-à-dire augmentent. Vous eussiez dit, il y a quelques années, en parlant d'une troupe d’accapareurs : « Ces vampires ont causé, par leurs sourdes manœuvres, la rartté et l'enchérissement de telle denrée. » Aujourd'hui leurs menées sont un titre à la gloire, et Ja renommée les annonce d’un ton pindarique, en disant : « Un mouvement rapide et inattendu s’est fait tout à coup seutir sur les savons. » À ces mots, ils semble voir les pains de sa-

von s'élancer au-delà des nues, tandis que les accapareurs de savon remplissent l'univers de leur nom. Quelque objet qui tienne au commerce, ne fût-ce qu'un quarteron de fromage , les philosophes font R-dessus des images et du sublime. Sous leur plume, un tonneau de rogome devient un flacon d'essence, les fromages exhalent le parfum des roses, et les savons effacent la blancheur des lis. Toutes les fleurs de rhétorique contribuent puissamment au succès de l'industrie, qui de son alliance avec les philosophes a recueilli ce qu'on en devait attendre : beaucoup de paroles et peu d'effets.

C'est aujourd'hui que Jean-Jacques pourrait bien dire : « Les ridi- » cules ont changé depuis Molière; mais il manque un Molière pour » peindre les nouveaux ridicules. » Dans cette manie mercantile des philosophes peut-on voir autre chose qu’un verbiage inventé pour faire gémir les presses et disputer les oisifs ? Tels ont été le magnétisme et k fraternité, auxquels succède la traficomanie. Vit-on jamais tant de désordres dans l'industrie, tant d'encouragement à l’agiotage et à la banqueroute, que depuis que cet esprit mercantile s’est emparé des philosophes.

Parce qu'une nation insulaire, favorisée par l’indolence {{de la dynastie Bourbon)) de l’ancienne France, s’est enrichie dans le monopole et la piraterie, voilà toute l’antique philosophie en défaut, voilà le trafic devenu l'unique voie de la sagesse, de la vérité et du bonheur des nations. Voilà les marchands devenus les colonnes du corps social, et tous les cabinets luttarit d’avilissement devant une poignée de marchands anglais qu'on peut réduire au néant avec moins de soldats qu’on n'en perd dans une bataille.

En effet, je suppose que la France et la Russie s'accordent pour enlever l'Asie aux Anglais, et l'ouvrir exclusivement aux nations continentales , il suflira d'employer à cette expédition 400,000 hommes, dont 60,000 marcheront sur l'Inde, et 50,000 sur Nerchinsk et la Corée, pour s’y établir et opérer sur la Chine et le Japon. Au lieu d’user de ce moyen et s'emparer des trésors que l'Angleterre emploie à bouleverser l'Europe, on voit tous les cabinets paralysés par de misérables subsides dont l'Europe pourrait s'emparer directement dans l'Inde; on voit les empereurs d'Europe fléchir devant les magots de la Chine, que lord Clide se flattait de réduire avec 20,000 Angjlais, et qui furent battus par 8,000 Russes il y a un siècle. Il faut ajouter que la grande armée chinoïse avait une nombreuse artillerie contre les Russes, qui n'avaient pas 40 pièces, et qui, manquant de poudre et de munitions, furent obligés de se renfermer dans Nerchinsk; encore l’armée chinoise ne dut-elle ses avantages qu'aux missionnaires français qui la dirigeaient.

De tels évènements offraient un vaste champ aux spéculations politiques et invitaient l'Europe à opérer sur l'Asie; mais tous les esprits sont encanaillés dans les calculs philosophiques. dans les balances par sous et deniers inventées par les économistes pour remplir et vendre de gros livres qu’on ne remplirait pas avec un conseil sensé, tel que celui d'enlever l’Asie aux Anglais. Si l’on considère l'extrème facilité de renverser ke monopole anglais et de ramener la politique au système agricole, on sera tenté de croire au sortilège , en voyant l'Europe entière circonvenue par des sophismes commerciaux, ct élevant aux nues la classe des usuriers et des agioteurs et autres ennemis naturels de l’industrie productive, les hommes qui n'ont d'autre but que d'exgiter chaque jour des orages et des vacillations commerciales pour pressurer le corps social par l'usure qui naît de ces bouleversements continuels.

Brisons sur ces reproches superficiels, qui, peur acquérir du poids, auraient besoin de commentaires dont ce mémoire n'est pas susceptible. J'expliquerai en détail, dans d’autres mémoires, les absurdités du systèéme commercial actuel ; en attendant, arrêtons-nous à une réflexion : Si Dicu veut le triomphe de la vérité dans les relations industrielles, pensez-vous que le commerce soit le mode d'échanges qu'il veuille admettre ultérieurement ? Réfléchissez au dédain inné chez toutes les nations pour le commerce, dédain bien mal étoulfé chez vous-mêmes, ct vous pressentirez que le commerce est un désordre accidentel contraire aux vues de Dieu, et convenable seulement à la Civilisation, parce qu'elle est le triomphe de la fausseté, comme les maæimums ct réquisitions conviennent à la Barbarl, parce qu'elle est le triomphe de la contrainte ; mais, outre la maximation et le commerce, il existe bien d'autres méthodes d'échange; il en existe pour la 6° période, pour la 1e, et enfin pour l’ordre combiné. Quand toutes ces méthodes scront connues {et cela ne tardera pas), dites quel emploi il faudra faire &@es théorics commerciales anoncelées par cette classe de philosophes qu’on nomme économistes ?

Peuples civilisés ! vous pouvez être excusables d'avoir manqu‘ de génie, mais non pas d'avoir manqué de noblesse ct de bon sens, d'avoir tardé si long-temps à bannir ces sciences qui, depuis 25 siècles, se jouent de votre crédulité, qui vous déchirent chaque jour par l'essai de leurs charlatanerics, ces savants qui vous pcignent en beau les fléaux dont Dieu vous frappe lorsqu'il veut vous faire rougir de votre incpüie et vous appeler à l’étude de la nature et de l'Attraction !

Auteurs des sciences politiques, je vous ai reproché un seul des ridiculcs de votre chimère actuelle, de votre manie mercantile. Je vous ai reproché le règne de la Banqueroute, que vous protégez par votre silence et votre indifférence à chercher des moyens de répression. Il est

dans le système commercial beaucoup d'autres vices également seandaleux dont j'évite de parler dans cet abrégé, où je ne puis pas même entrer dans quelque détail sur les turpitudes des banqueroutiers, mais tout détail sur la Banqueroute ou autres vices mènerait à conclure que les philosophes ont été successivement prôneurs de tous les vices en crédit dans chaque phase de la Civilisation, et dès qu’on aurait passé à la 4° phase, quiest encore à naître , ils auraient prôné ses ridicules, comme ils prônent aujourd'hui les scandales mercantiles , qui sont l’apapage de la 3° phase. Le temps s’approchait où l’on aurait reconnu les dangers de la licence commerciale par le déluge des maux qu’elle aurait enfantés : l’on aurait donné dans un excès contraire, dont les germes commencent à paraître et annoncent de loin la naissance de la £° phase.

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