‹ Manuscrits de FourierChapitre 22 sur 134 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

La Morale !!! quelles tristes idées ce mot fait nattre! La Morale!!! A ce mot l'enfant croit voir les pédants armés de fouets, la jeune femme croit voir les jaloux qui la menacent des chaudières bouillantes de l’enfer; au nom de morale, l’honnête homme se rappelle tant d'intrigants et de criminels à qui la morale servit de masque dans tous les temps. A ne parler que du XVII siècle, où il était de mode d’attaquer le trône et l'autel, on y voit le moraliste Diderot souhaiter qu'on étrangle le dernier des rois avec les hovaux du dernier des prètres , tandis que le moraliste Raynal demandait qu'on promenât la faulx sur la têteîdes rois: discours peu étonnants de la part des moralistes qui ne furent jamais que des camékéons littéraires, habiles à prendre les couleurs dominantes de chaque siècle.

N'est-ce point ka Morale et les moralistes qui sont dépeints allégoriquement dans le conte de la tour de Babel? — «Ils entreprirent, dit l'écriture, d'élever un vaste et inutile édifice; quand l'ouvrage fut avancé, ils parlaient divers langages, ils ne se comprenaient plus; ils furent réduits à se séparer, et le monument demeura informe pour altester la confusion de ses auteurs. » C'est bien là l'histoire des moralistes : quelle imfnense quanlité de systèmes n’ont-ils pas enfantée, pour en venir à ne plus se comprendre, à prècher autant de doctrines qu'il y a de docteurs ?

C'est une science hien commode pour les intrigants que celle qui donne raison à tous les écrivains, quelle que soit la différence de leurs principes, pourvu qu'ils s’affublent du masque de la secte, du nom de moraliste. Une fois plastronés de ce nom , ils peuvent précher le pour et le contre, l'assassinat ou la bienfaisance : ils ont comme les médecins raison dans l’un ou l’autre cas. Je le démontre.

Lycurgue forme sa nation à tuer les cultivateurs à la chasse par forme de passe -temps, à les égorger en masse quand ils se multiplient trop. Cependant Lycurgue, auteur du code qui protège ces massacres , et les Spartiates qui font ainsi une boucherie de leurs fidèles serviteurs, sont de grands hommes aux yeux des philosophes du XVIII siècle, qui préchent l'égalité.

Le même Lycurgue, plein d'antipathie pour les femmes, ordonne dans son code que l'on provoque la pédérastie , qu’elle soit honorée comme sentier de la vertu et base de la morale. Il note d'infamie les hommes qui ont du penchant pour les femmes; il façonne les fiers républicains de Sparte à offrir leurs jeunes garçons aux rois et aux grands ; enfin il organise une nation de pédérastes les plus fieffés qui aient jamais existé. Eh bien! Lycurgueest déclaré grand moraliste par les philosophes et les prêtres du XVIII siècle qui pourtant nomment la pédérastie crime

“contre nature. |

Conciliera qui voudra ces contradictions : je ne vois qu’une conclusion à en tirer, c'est que le titre de moraliste est une sauvegarde à toute charlatanerie des écrivains, à toute bizarrerie des législateurs, si Lycurgue, provoquant la haine des femmes et l'assassinat, est un moraliste, pourquoi ‘ne verrait-on pas quelque autre maniaque prêcher là bestialité, vanter les bergers des Pyrénées, parce qu'ils usent de chèvres en guise de bergères, et devenir le fondateur d’une secte hestiale et morale qui prendrait rang parmi les philosophes. Un tel apôtre aurait tout autant de droits à la célébrité que Lycurgue, Diogène, et leurs -apologistes, Mably, Rousseau, etc.

Est-il d'absurdité et de crime que les moralistes n'aient provoqué et couvert de louanges ? N’ont-ils pas proposé pour modèle le plus infâme peuple de la terre, la plus fourbe et la plus lâche de toutes les nations souveraines, la seule qui fasse, comme les Juifs, trophée de la fourberie, la seule qui soit devenue anthropophage à force d'industrie, la seule où l'on voie l’homme du peuple jouer aux dés sa famille, et faire manger aux cochons ses enfants nouveaux-nés? Eh bien! la morale vante ces Chinois, monument effrayant de la vengeance de. Dieu contre l'industrie incohérente. Ils l'ont poussée à la perfection depuis 4000 ans, et quel en est le fruit? Une si grande pauvreté que le peuple y mange à poignée la vermine dont ses habits sont remplis, et exerce les fonctions

du cheval qu’on est forcé de bannir par excès d'indigence. Dans cet excès d’avilissement, les Chinois osent encore se moquer de nous, parce que nous sommes moins fourbes qu'eux. Voilà la nation qui a été l'idole des moralistes du XVIII siècle.

Passons sur l'accusation de ridicule , c’est un titre que personne ne conteste aux sciences morales. Venons à expliquer l'origine de cette branche de sciences et les effets qu’on peut s'en promettre.

Origine de la Morale.

[Lacune , le bas de la page est resté en blanc ; il reprend à la page sui vante : ]

Tout allait bien en Grèce pour les moralistes, mais la scène changea

chez les Romains : les sectes morales n'étaient déjà plus en crédit à Rome, et Caton, au sujet d'une intrigue où figuraient quelques-uns d'entre eux, voulait qu'on chassät de Rome tous les philosophes. Les moralistes ne se montrèrent dans Rome qu’à la naissance du luxe; le concussionnaire Salluste fut un des premiers qui écrivirent pour précher le mépris des richesses qu'il ne méprisait guère; mais ni lui, ni d'autres moralistes, ne parvinrent à faire secte comme en Grèce. On vit encore Sénèque vanter la pauvreté au siècle de Néron, où elle n'était guère en crédit; mais quand on possède comme Sénèque une fortune de 60 millions tournois, on peut professer les opinions les plus absurdes, avec certitude d'être couvert d’applaudissements. . En rassemblant les époques où la science morale a brillé, on voit qu’elle est fille du luxe, qu’elle naït et meurt avec lui, et qu'en déclamant contre le luxe, elle outrage et renie son père. 11 n’y avait pas de moralistes à Sparte d'où le luxe était banni; cependant il y avait à Sparte autant de crimes et peut-être plus qu'à Athènes. Il n’y avait pas non plus de moralistes à Rome au temps où Cincinnatus faisait cuire ses raves devant les envoyés du sénat (1). Il n’y a donc de philosophie morale que là où il y a de grandes richesses, et que doit-on penser d’une science dont les auteurs s’insurgent contre le luxe, sans lequel leur science ne peut pas exister ?

(1) Soit dit sans faire l'éloge des Cincinnatus ni des Diogène , qui montrent l'orgueil à travers les trous de leurs habits. Il faut être circonspect avant de eroire à la vertu, quand elle sert les vues de l'ambition. Dans un pays pauvre et démocratique comme l'était Rome à sa naissance, le peuple n’est pas favorable aux gens fastueux ; l'affectation de pauvreté est un titre à ses suffrages, et si l’ambition décida Sixtc- Quint à contrefaire le décrépit pour arriver à Ja tiare, elle peut bien avoir suggéré à Cincinnatus de mettre lui-même ses raves au pnt devant les députés de Rome, sauf à s’en dédommager secrètement , comme font tous ceux qui feignent la pauvreté sans la ressentir. ,

En définitif, la morale est one vision assez fastidiense, qui sert à amuser les oisifs quand elle s’accommode aux circonstunces: aussi #est-elle bien radoucie pour traiter avec les modernes, chez qui %es raves ne sont plus en honneur, et déjà les moralistes permettent de ne pas mépriser Les richesses, il faut seulement les inconsédérer ou non iconsiderer, plaisantes expressions qni prouvent bien que là secte est aux abois sur le choïx des mots comme sur le choix des moyens. La pauvre Morale n’a reparu chez les modernes que pour y mourir de sa belle mort. Vainement a-t-elle ressassé toutes les visions des anciens, toutes leurs diatribes contre les passions et les richesses, elle a un vice qui la condamne au néant, c’est d'être aujourd'hui isolée des pratiques superstitieuses qui sont la seule distraction convenable pour la bourgeoisie et la populace civilisées. Les charlatans qu’on nomme moralistes ‘pouvaient bien prévoir qu'ils se perdaïent en se séparant de la religion. Les peuples ne respectent que l’homme qui les gourmande de la part de Dieu et du souverain , et quoique l'enfer semble une cinquième roue dans le mécanisme social, il à vraiment une utilité marquée, c’est d'exercer sur les enfants civilisés une tyrannie d'opinion, et de les habituer de bonne heure à la terreur qui est le pivot des mœurs civitisées : dans ce sens il me semble qu’on a bien fait d'inventer l'enfer.

Il en est des sciences incertaines comme des modes, elles ne durent qu'un temps et finissent par tomber dans le ridicule. Tel ést aujourd’hui le sort de la secte morale, elle est à peu près éteinte, à peine ose-t-elle reparaître en s’affublant de quelques termes en vogue, comme les méthodes analytiques, dont elle s'arme encore pour lancer quelques faibles traits contre les passions. Dans sa nullité, élle ressemble à ces vieillards qui, retirés au coin de leur feu, disent encore Jeur mot sur le siècle présent, qui ne les connaît plus. .

Vous, qui prétendez à l’honneur d'être nos guides, moralistes, qui avez amoncelé ce fatras de volumes, où les plus érudits ne voient qu’un dédale inextricable, au lieu de persister à soutenir vos dogmes, vous vous seriez bien plus honorés en avouant franchement leur nullité; si Tun de vous avait voulu se distinguer , il n’avait qu’un parti à prendre, c'était d'attaquer la secte entière et de lui dire la franche vérité, puisqu'elle prétend la chercher. La voici en ce qui vous concerne :

Vous êtes des charlatans puisque vos théories sont inconciliables, puisque cent moralistes prêchent cent doctrines contradictoires sans pouvoir se rallier à des théories revètues du suffrage unanime.

Vous êtes des charlatans, puisque vos dogmes ne peuvent s’accorder avec l'expérience et produisent à l'essai autant de fléaux que vous en promettiez de bienfaits.

Vous êtes des chartatans, puisque vous n’usez pas pour vous-mêmes

de vos prepres antidotes : vous indiquez des moyens de réprimer ses passions pour arriver au bonheur, et loin d’user de es moyens, vous êtes les hommes du monde les plus asservis à vos passions.

Vous êtes des charlatans jusque dans les résultats hypothétiques, car vos systèmes anti-passionnés tendent par diverses voies à opérer la métamorphose de l’ordre civilisé en état nomade, dont vous n'oseriez directement provoquer le retour.

Soyez donc proclamés 8 et £ fois charlatans. Consolez-vous de la chute de votre science , puisque cet affront sera pour vous la voie d’une immense fortune, et que le ridicule de vos erreurs dogmatiques sera couvert par l'importance de vos talents littéraires. Ils seront éminemment utiles et recherchés dans l’ordre combiné; mais ils doivent être dédaignés dans l’ordre civilisé, où rien n’est beau que l'art d’amasser de l'or.

On a commis, à l'égard des sciences morales, une plaisante inadvertance , on n’a jamais examiné à quoi elles servaient, le voici : elles sont superflues par la nullité de leurs moyens, et dangereuses par le vague de leurs préceptes.

4° Elles sont superfues, parce qu’elles s’ingèrent dans les fonctions de la politique, dans les affaires d'administration et de religion, qui sont les 2 branches de la politique. Les moralistes sont dans ce cas un rouage inutile, puisqu'ils n'ont par eux-mêmes aucun moyen de faire suivre leurs préceptes;

g° Elles sont dangereuses, parce que voulant enchérir sur les instroctions administratives ou religieuses, elles y ajoutent des préceptes accessoires qui varient selon le caprice de chaque moraliste, et qui souvent affaiblissent ou ridiculisent les injonctions administratives et religieuses.

Pour démonstration j'en vais analyser un, et je le choisis autant moderne que possible, les auteurs modernes étant censés avoir plus de sagesse que les anciens, dont ils ont commenté les erreurs. Je me fixe au préceple : Payez les impôls avec joie. Il est extrait du catéchisme saiversel de M. de Saint-Lambert, affiché par ordre du ministre français de Neuchâteau.

Vouloir que l'on paie l'impôt avec joie, c’est demander beaucoup plus que le prince: 1l nous ordonne simplement de payer et n’exige de nous aucune joie, mais seulement de l'argent. Il nous permet en outre de réclamer et clabauder en secret, pourvu que nous payions. Quels peuvent être les motifs du moraliste qui veut que nous trépignions de joie en voyant entrer le percepteur ? Les voici :

Ha senti qu'en se bornant au précepte pur ct simple, payez Les im

pôts, sa science est J’écho de la politique et de la religion, qui appuient ce précepte des foudres de l’un et l’autre monde bien pins puissantes que les subtilités philosophiques. Il suffit donc de l'administration et de Ja religion pour nous apprendre qu’on doit payer les impôts, rendre à César ce qui est à César. En nous répétant le même avis, pur et simple, le moraliste ferait l'office de 5° roue. C'est pourquoi, voulant ajouter quelque chose pour se faire valoir, 1l nous dit, payez avec joie; et ce mot, avec jote, jette du ridicule sur un précepte fort sage qu'il fallait donner simplement comme le donne la Politique.

D'ailleurs un tel avis n’est aucunement du ressort de la Morale; aucune science ne doit s'ingérer dans des fonctions où elle n’est utile en rien, et pour éprouver quelle est l'influence des moralistes sur le paiement des impôts, il faudrait leur affermer ceux d’une province sans les soutenir d'aucun appui, leur laisser le soin de lever les contributions par leurs homélies et sans aucune autorité; publier dans cette province que chacun sera libre de refuser le paiement de l'impôt, ou de n’en payer que la somme qu'il jugera ({moralement)) convenable d’après les exhortations des moralistes. Dès-lors ceux-ci n’obtiendraient pas une obole des paysans, qui ne concoivent rien aux discours des philosophes, et n'accueillent aucune science quand elle demande de l'argent. Les moralistes. n’obtiendraient rien de plus des gens de la ville qui lisent des traités de morale sans les pratiquer, et qui sont philosophes, à l'argent près.

L'idée de payer avec joie excite une grêle de sarcasmes, et contre la Morale et contre le moraliste, et peut-être contre l'Administration. Ces inconvénients n'auraient pas lieu si on n'ajoutait aucun accessoire moral au précepte.

Il est douteux que l’auteur de ce bel avis, payez les impôts avec joie, ait jamais témoigné de la joie en payant les siens. En voici un indice. Après la publication de son catéchisme universel, il fut gratifié d’une pension de 3,000 francs, et il en témoigna grande joie dans sa lettre de remerciements au ministre, Lucien Bonaparte, en disant -qu’il félicitait les lettres d’être sous la direction d’un tel ministre. Or, s’il se réjouit publiquement quand l'argent lui vient, pourquoi veut-il que d'autres se réjouissent quand leur argent s’en va? Qu'il nous permette de lui ressembler et d'aimer mieux à recevoir qu'à payer.

Moralistes, qui invoquez sans cesse la nature, voulez-vous entendre son opinion sur cette question ? Consultez ceux que vous appelez hommes de la nature, les sauvages; écoutez les derniers qui sont venus en ambassade à Boston. Loin de témoigner du penchant à payer, ils débutent par dire au congrès : « Nous venons de bien loin, mais on nous a dit que vous nous donneriez des çolliers d'argent, nous les reçevrons avec

joie. » Écoutez d’autres sauvages, les ambassadeurs des Samoïèdes par- Jant à l'impératrice de Russie ; leur première phrase est : « Nous venons vous demander des lois pour que les Russes ne nous pillent pas. » C’est dire : « nous ne payons pas avec joie les tributs que vous exigez de nous. » Concluez qu'ici, comme partout, la voix de la nature est l'antipode des préceptes de la Morale.

Qu'on ne dise pas que je m'arrête ici à prouver ‘un ridicule dont tout le monde est d'accord; car le ridicule est le même dans toutes les branches de la morale. L’extrait du catéchisme de M. de Saint-Lambert, affiché dans les écoles par ordre supérieur, contient 22 préceptes, tous aussi superflus ou aussi risibles que celui-là, quoique le ridicule en soit moins saïllant. Loin de moi toute idée satyrique contre un défunt aussi estimable ; je veux seulement, en disséquant son précepte, démontrer mon assertion, que la morale est superflue et dangereuse. ,

Le ridicule de cette science est augmenté par les contradictions qu on y trouve à chaque ligne. Par exemple, ces mêmes philosophes qui conseillent de payer avec joie, conseillent aussi d'admettre aux droits de cité les sectes qui ne veulent rien payer, comme les quakers et les juifs. La religion des quakers leur défend de payer les impôts et de porter les armes. 11 est plaisant que dans l'empire de France, qui a tant besoin d'impôts et de soldats, la philosophie conseille d'admettre les quakers qui refusent ouvertement de payer et de marcher, et les Juifs qui, sans refuser ouvertement, savent si bien s'entendre pour éluder, qu'on ne peut obtenir ni argent ni conscrits de toute la juiverie.

Sans doute les moralistes auront pensé que ces peccadilles devaient être pardonnées aux Juifs en considération de leur mépris connu pour les richesses et de leur amour connu pour la vérité! Etrange aveuglement de l'esprit philosophique, il n'admet aucune modification à ses sophismes et n’a jamais pu concevoir que toute mesure administrative, comme toute affaire de mouvement social, doit comporter des exceptions, et que la tolérance religieuse, quoique bonne en principe, doit être assujétie à la règle générale de l’exception (1). Sur toutes les ques- {ions dont la morale forme son domaine, comme le larcin, l’adultère et autres, il suffit de la politique et de la religion pour déterminer ce qui est convenable à l’ordre établi. Quant aux réformes à entreprendre, si la politique et la religion réunies échouent sur quelque point, la morale échouera encore mieux : partout où elle combattra seule contre un vice, on sera assuré de sa déroute. Elle est comparable à un mauvais régiment qui se laisserait repousser dans toutes les rencontres et qu’il fau-

{1) Voir la note C, page 95,

drait casser ignominieusement à la tête de l’armée. C’est ainsi que les sciences en corps devraient traiter la morale pour les services qu’elle à rendus au genre humain. Elle n'a pa et ne pourrait jamais servir que le crime, étant obligée de flatter les crimes des plus forts pour pouvoir, à son aise, tracasser les faibles sur leurs peccadilles. Tel'est votre rôle, moralistes. Si vous attaquez un vice, comme l’adultère, vous le dénoncez chez la femme et vous le tolérez chez l'homme, parce qu'i est le plus fort ; si vous attaquez le larcin, vous dévouez au gibet un misérable qui ravit sa subsistance pour éviter de mourir de faim, et vous vous taisez sur les hauts faits d’un concussionnaire qui se gorge de millions, d’un banqueroutier qui réduit à la misère vingt familles honnètes, vingt domestiques dont il avait en dépôt les petites épargnes. Tel fut votre marche dans tous les temps, vous êtes les flatteurs de la cour du lion, aux yeux desquels

Tous les'gens querel'eurs, jusqu'aux simples mâtins,

Au dire de chacun , étaient de pellis saints. Cette conduite vous a attiré le mépris qui lui était dû. Si parfois la Politique et la Religion vous ont accordé une feinte considération, si elles vous ont admis en tiers dans la lutte contre quelques vices, c'était ‘pour pouvoir rejeter sur vous la honte de .la défaite, et garder à elles deux le bénéfice des abus: votre science n'est pour ces deux puis-sances

TT DR Qu’un instrument servile |

Rejeté par dédain lorsqu'il est inutile, Et brisé sans pitié s’il devient dangereux.

Voyez le cas qu'ont fait de vous et la religion et la politique dans les circonstances décisives, comme la Saint-Barthélemy ct la révolution française. Si vous doutez du mépris qu'elles ont pour vos dogmes, essayez de contrarier les leurs et vous connattrez la mesure de votre im-— portance.

Votre science ne pouvant rien par elle seule, ses dogmes étant su— bordonnés aux convenances de la politique pour ce qui concerne l’ordre civil, aux convenances de Ja religion pour ce qui concerne les mœurs sociales , c’est comme agent secondaire de ces 2 puissances qt'il convient, d'envisager la morale, d'observer sa nullité et d'indiquer la voie qu'elle aurait pu prendre pour s'associer aux fonctions religieuses et politiques.

Relations de la Morale avec !a Religion. ‘

Dans l’état de faiblesse où se trouvent les théories morales, quel secours la Religion pourrait-elle s'en promettre? Qu'est-ce que votre

infuence, mogalistes, au prix de la sienne? elle sait, au nom de Dieu, faire pratiquer les plus effrayantes austérités, et vous ne pouvez pas, au nom de la raison, faire observer la plus légère privation. Vous n'osez pas adresser aux grands la plus petite réprimande, tandis que la religion s’est maintenue dans le droit de les gourmander en face : la chaire est une citadelle d’où un orateur adroit peut remontrer les rois, parlant à eux-mêmes (s'il ne le peut pas aujourd'hui, il le pourra demain sous un règne faible). Avec son ton. de rigueur, elle s'est fait aimer, tandis que la morale, en présentant la doctrine la plus radoucie, est tombée dans un mépris proportionné à la complaisance de ses dogmes ; aussi, moralistes, ne fütes-vous jamais plus dédaignés qu'aajourd'hui , où vous avez transigé avec les vices commerciaux que vous attaquiez encore dans le dernier siècle.

Cependant, vous entreprenez la même tâche que les prètres vos rivaux, corriger les mœurs et annoncer l’autre vie: d'où vient cet excès de fortune chez les uns et de revers chez les autres dans la même carnère? C’est que votre science, malgré tout l'esprit de ses auteurs, a mal saisi le caractère civilisé. La masse dans nos sociétés est une vile. cœuaille qu'il faut prendre par la terrour et l'intérêt, mais non pag persuader. La Religion serait conspuée comme vos dogmes, si elle sæ mettait aux genoux des civilisés pour les séduire, et si elle ne leur présentait que des raisonnements. Elle saisit le faible de tous les âges et de toutes les conditions. Aux enfants elle fait peur de l'enfer, ils ont le choix de croire ou brûler éternellement ; les enfants ont plus de peur que de raison, et ils croient. Aux pères de famille, elle promet de conteuir leurs jeunes filles et leurs domestiques; les pères sont ravis d'entrevoir quelque secours dans une tâche pénible , et ils accueillent la religion, lors même qu'ils la méprisent. Aux vieillards et aux coquettes délaissées, elle donne un régime spirituel pour tuer quelques heures d’une longue journée, elle leur donne dans ses confréries un simulacre d'importance , un dédommagement de l'ingratitude du monde qui les méconnatt. Aux hypocrites, elle applanit les voies, elle leur sert de marchepied. Aux scélérats, elle calme les remords pour un acte de conérition. Aux pauvres, elle promet leur chimère favorite, l'égalité dans le réyaume des cieux. Où sont donc ceux à qui elle est inutile ? quelques esprits forts, qui sont parfois bien aises, comme Voltaire, que leurs domestiques aient de la religion, quelques jeunes gens, qui sont de nulle influence et qui viendront à leur tour à son giron. Bref, elle sait effrayer les faibles, elle doit régner dans nos sociétés fondées sur la terreur; elle sait distraire de l’enaui, elle doit régner dans nos sociétés où demine Ja monotonie ; elle sait se rendre utile aux plus rusés, elle doit régner dans nos sociétés dont l'intérêt est le pivot. Pour vous, mo-

ralistes, votre science ne présente ni terreur, ni agrément, ni bénéfice. Quelle influence pouvez-vous obtenir? quels sont vos titres pour figurer à côté de la religion et prétendre à son alliance ? La raison dont vous vous appuyez n’est pas à portée du peuple. L'essai qu’il a fait du culte

de la raison n’a abouti qu’à le rattacher à ses anciennes chimères. La

théologie, qui semblait accablée par le ridicule, a ressaisi le sceptre de l'opinion, et en accordant qu'elle soit une science chimérique, son triomphe prouve que le peuple qui la redemande a besoin de déraison en Civilisation. Quelle vérité désolante pour les partisans du perfectionnement de la raison ! De quelle utilité sont donc les philosophes dans l’ordre civilisé, si leur doctrine est repoussée du peuple qui compose Je grand nombre, si leur règne momentané cause la ruine et le supplice du petit nombre qui peut les lire, et fait décliner rapidement vers la Barbarie cet ordre civilisé qu’ils prétendent perfectionner ?:

Reprenons l'examen des chances qui pouvaient amener une ligue de la morale avec la religion , ou une rupture ouverte.

Le paganisme, plus accommodant avec les passions que le catholicisme, se prétait à l'association des sectes morales et religieuses. La relHgion mythologique pouvait admettre les sectes morales en qualité de prètres accessoires comme sont nos moines, et de fait, les moralistes anciens n'étaient autre chose que des moines païens : les cyniques ne sont-ils pas le pendant des capucins ? les épicuriens ne sont-ils pas le pendant des bernardins”? etc.; tant il est vrai que les jongleries civilisées se reproduisent en chaque siècle sous des masques divers.

Depuis la révolution opérée dans le culte sous Constantin, toute union entre les sectes morales et religieuses devenait impossible. Le christia— nisme est trop austère, trop exclusif pour pouvoir se concilier avec d’autres sectes que la sienne; les moralistes devaient prévoir la rupture et prendre les devants dans la lutte, en cherchant à s'appuyer de la Politique , puisque leur science ne peut pas jouer par elle seule un rôle actif.

Lorsque la naïssance des dogmes économiques fit prévoir le triomphe prochain des dogmes amis du luxe, la morale devait changer de batteries, transiger franchement avec le luxe, rompre en visitre à la belle antiquité et au christianisme tout à la fois, attaquer en massê tous les radotages contre les richesses et les voluptés, auxquelles il faut bien que la raison s’habitue, puisqu'elles sont le pivot de la Civilisation. Enfin, la secte morale devait abandonner toutes ses anciennes positions, qui n'étaient plus tenables, et en prendre de nouvelles où elle se trouvât appuyée par la Politique contre le catholicisme.

Pour prendre cette attitude, il suflisait d’une seule opération , fonder une nouvelle religion : l'expérience conseillait une religion voluptueuse.

On voyait la mythologie triompher par ses attraits du culte même qui l'avait écrasée, et se maintenir jusque dans les écoles chrétiennes par le suffrage de la classe polie qu'elle captivait. Il fallait donc mettre en action les voluptés et les passions que la mythologie fait goûter en tableaux. Il fallait organiser le culte des passions voluptueuses combiné avec quelques dogmes de l'Évangile qui se prête à toute secte religieuse.

Il n’a manqué aux moralistes pour entrer en lice que l'appui d'un transfuge religieux qui se mît en tête de renverser la secte, comme le transfuge Mirabeau entreprit de renverser sa caste nobiliaire. Les moralistes qui n’ont que de la faconde sans audace, sans invention, avaient besoin qu'un homme de génie vint se mettre à lèur tête, leur ouvrir une carrière, et leur fournir des idées; car ils ne savent que disséquer les idées d'autrui sans en concevoir qui soient à eux.

On devait combiner le nouveau culte de manière que le catholicisme se trouvât relégué insensiblement chez le peuple, comme est en Chine le culte de F6. On y serait parvenu par des attaques indirectes en le harcelant, l'appauvrissant par des pertes en détail, sans jamais le heurter de front.

En présentant le nouveau culte comme délassement de bonne compagaie, société du genre de la franc-maçonnerie, on aurait enrôlé d’abord la classe opulente. Les grands accueillent déja les tableaux de licence voluptueuse dans les contes mythologiques ou autres. Comment ne goûteraient-ils pas un exercice rafliné de la volupté dans des sectes religieuses et polies, toutes composées d'adeptes à leur convenance en hommes et en femmes ?

Dès que les classes moyennes, les bourgeois, auraient vu la nouvelle secte bienvenue des grands, ils y auraient donné tête baissée, comme ils donnent aujourd'hui dans la franc-maçonnerie, sans aucun appt sensucl, mais par effet de l'esprit de secte qui est naturel à tous les hommes. Aussi est-on sûr de les séduire en faisant agir l’appât du plaisir senSuel, joint à l'esprit de secte; tel devait être le canevas de la nouvelle religion.

Je ne m'arrète pas à expliquer les moyens d'exécution compatibles avec l'ordre civilisé. Il en est d'infaillibles pour saisir tout ce qu'il y a de distingué dans le corps social , et surtout les femmes riches qui sont: le plus ferme appui de toute religion, les prélats mêmes et les moines . opulents, qui étant secrètement mécontents de ne tenir aucun rangdans le catholicisme auraient adhéré avec ardeur à la nouvelle religion. L’on aurait laissé au petit peuple les mystères et Ics miracles, choses qui lui conviennent à merveille. On aurait laissé clabauder les capucins ct les . vicaires de campagne, comme on laisse clabauder les mécontents contre

un nouveau régime où l’on se passe de leurs services. Tel est le plan que les moralistes avaient à suivre pour reprendre une existence dans le corps social à titre de corybantes d’un culte régaant: Ne pouvant s’associer avec le catholicisme, ils devaient Jui créer un rival plus séduisant que lui, et le débusquer par la ruse du rang qu'on ne peut lui disputer à force ouverte.

Le culte de la volupté cadrait merveilleusement avec la politique moderne. Les économistes trop décharnés dans leur doctrine, et prèchant trop crûment l'amour des richesses, avaient besoin de s’allier à une secte religieuse pour donner de l'âme à leurs arides préceptes. En d’autres termes, il fallait à l'Économie politique un beau masque pour cacher sa vilaine figure. C'est une science qui ne parle qu'à la bourse : elle devait se former un allié qui parlât au cœur, une secte qui, réduisant les jouissances du luxe et les voluptés en actes religieux, aurait prouvé que l’amour des richesses et des voluptés est très-compatible avec la probité, la charité et les passions généreuses parmi la classe polie et opulente, aurait jeté des fleurs sur cette soif de l'or que provoquent les économistes. Hélas ! cette cupidité contre laquelle on déclame si vainement, ne valait-il pas mieux la couvrir de fleurs que de boue, puisqu’elle devait régner à jamais sur les civilisés , sans qu'aucun raisonnement pôt la bannir un seul instant. — Observons bien qu'en parlant d'un culte de la volupté, je n’entends l’étendre qu'à la classe polie et

quelques adeptes tirés du peuple pour le service de la secte qui n’au-

ait pas pu comporter l'initiation du peuple avant de s'être solidement établie parmi les grands et les bourgeois. Cette religion aurait pris une marche opposée à celle des cultes austères qui [ ]. Au " reste, il serait inutile d'élever contre cet aperçu aucune objection, tant que je n'indique pas les moyens d'exécution.

Les moralistes avaient encore différentes voies à tenter pour se soutenir contre le choc du christianisme; mais quelle a été leur marche ? Tis se sont isolés et privés de l'appui de la politique moderne en réchauffant les radotages de la belle antiquité contre les richesses : en outre, ‘ils ont appuyé les persécutions du christianisme contre l'amour. En somme ils se sont affublés des ridicules de l'antiquité et de ceux du catholicisme. C’est avec de telles armes qu'ils ont déclaré une guerre inconsidérée à Ja religion chrétienne : il faut que celle-ei soit bien chancelante pour avoir été culbatée momentanément par de si faibles aggresseurs.

À @garler net, le catholicisme est bien caduc ; les religions vieïllissent et s’usent comme tout autre chose. La nôtre ne doit pas s'enorgueillir d'avoir repris un instant la supériorité contre les assauts mal combinés de la philosophie : cette pénible victoire est une enseigne de grande faiblesse dans la religion catholique. Hier agonisante, aujourd’hui rap

pelée à la vie, quel sérait demain son sort, si la Civilisation se prolongeait, et s’il s'élevait contre elle un parti d'une autre trempe que les moralistes ? |

Prètres catholiques! réjouissez-vous d'entendre ce fâcheux pronostic ; il vous éclaire sur l'abime qui pouvait s'ouvrir pour vous : nulle classe ne courait plus de dangers que la vôtre au prolongement de la Civilisation , surtout depuis que vous avez perdu le nerf de la guerre, l'argent, qu’on vous enlèvera petit à petit en tous lieux. Ne vous fiez pas sar ce retour apparent de faveur. On vous conserve , faute d'avoir rien de mieux, et vous ne vous soutenez que par l'absence de rivaux. Au sarplus, il serait inutile de méditer sur les dangers de votre situation politique, puisque les jours d'infortune et de révolution vont [ajouté plus tard à l’interligne : peuvent | finir pour vous comme pour tout le genre humain.

Pour rendre plus sensible la gaucherie des moralistes dans leur lutte avec la religion , observons que depuis long-temps ils ont sous la main J'instrument qui pouvait assurer leur victoire, c’est la secte des francsmaçons : cettecorporation fondée dans des vues apparentes de charité, a déjà franchi les pas les plus diffieiles pour former une secte voluptueuse et religieuse.

4° Elle est parvenne à opérer l’affiliation dans toutes les régions civihsées, et se composer de la classe aisée, sous la protection des grands qui sont à sa tête.

2 Elle a habitué le peuple à voir ses mystérieuses assemblées tenues en secret et loin du profane vulgaire.

3° Elle a donné une teinte religieuse au plaisir sensuel , car à quoi se réduisent les séances des maçons? à des piqueniques accompagnés & quelques simagrées morales qui ont l'utilité de remplacer les jeux de cartes, ct faire passer le temps plus économiquement ; là coutume des repas à élagué poliment les avares qui sont plus nuisibles qu'utiies en affaires de secte religieuse.

Voilà donc une secte dont les affaires étaient dans le meilleur train; ilne manquait à sa tête qu’un homme ingénieux qui sût y introduire les femmes et la volupté ; aussitôt elle devenait religion dominante des riches dans tous les empires civilisés. Je m'abstiens de tout détail sur les statuts qui auraient convenu à une pareille secte.

Je passe sur beaucoup de résultats bienfaisants que pourrait obte nir la secte voluptueuse dont il est question, secte dont les francs maçons ont été le germe sans s’en apercevoir; car ils avaient exactement suivi la marche convenable au succès ‘d’une telle innovation. Étant depuis long-temps en si belle chance, il faut qu'ils soient bien couards ou bien aveugles pour n'avoir pas su en profiter. D’après cela,

s'ils ont, comme ils l’assurent , un secret, ce n’est pas le secret d'aller <n avant: la nullité politique où ils sont restés avec tant de moyens de s’élever, donne une si triste opinion de leur prétendu secret que s'ils offraient de le communiquer, beaucoup de personnes dédaigneraient de l'entendre. |

Diront-ils qu'ils n’ont jamais voulu s’élever plus haut que la médio- -crité politique? Persuaderont-ils que les chefs d’une corporation affñliée puissent se garantir de l'esprit d’envahissement qui est l'essence de toute affiliation, depuis les jésuites jusqu'aux janissaires? S'ils font de pareils contes sur leur modération, on les croira comme on croit le renard quand il trouve les raisins trop verts parce qu'il ne sait comment y atteindre.

Entre temps, il convient de faire part aux francs-maçons d'une vérité qui les consolera de leur gaucherie politique, c'est que l'affront de n'avoir vu goutte en affaires de mouvement social, met leur compagnie au niveau avec les plus savantes compagnies de la Civilisation.

Les moralistes ne s’étonneront pas que je n'entre dans aucun détail sur la carrière religieuse qui s’ouvrait devant eux et qu'ils n'ont pas entrevue, mon intention n'étant pas de diriger leur science qui va finir avec la Civilisation, mais de leur faire voir qu’elles n’ont pas su se diriger elles-mêmes, se sauver en créant une religion.

Méthodiquement parlant, quel devait être le point de vue des moralistes dans leurs rapports avec la religion? c'était de s'en former un moyen d’élévation, soit en s’alliant avec elle pour partager sa puissance, soit en la dépossédant pour envahir le tout au refus de la partie. Ils avaient obtenu de l'influence dans la Grèce en y jouant le rôle de moines du culte mythologique; ils avaient vu leur crédit décliner à mesure que la religion s'isolait d'eux par la naissance du catholicisme, qui est trop austère pour s'associer à aucune secte littéraire. Ils devaient donc rentrer dans la seule voie d’élévation qui leur füt connue, manœuvrer pour se réassocier au sacerdoce ou se mettre à sa place par un nouveau culte de leur invention: ce dernier parti était plus sensé, l'autre étant une demi-mesure.

Voilà les lumières qne les moralistes pouvaient tirer de ces méthodes analytiques dont ils font si grand étalage, et dont ils n’ont pas fait usage dans cette occasion, car l'analyse des causes de leur décadence les aurait conduits à la synthèse des moyens de retour à la fortune. |

ÉGAREMENT DE LA RAISON. 8t Hapports de la Morale avec la Politique.

J'ai établi ces rapports en démontrant que la secte morale est superflue et dangereuse quand elle intervient dans les affaires politiques. Je continue sur le même sujet. Ce n’était pas une raison pour qu'elle en füt écartée , la politique civilisée étant fort aveugle, aurait pu commettre la faute de s'associer un coopérateur maladroit comme elle.

On s’aperçut trop tard que l'Économie Politique envahissait tout le domaine de la charlatanerie. Dès le milieu du XVIII® siècle, tous les esprits se ralliaient à une scicnce qui s'annonce pour dispensatrice de la fortune , et qui promet aux nations de grandes richesses, dont chacun se flatte de tirer sa part. Déjà l'empiètement des économistes était consommé , lorsque les Rousseau, les Mably s'escrimaient encore à “vanter les charmes de la pauvreté, les délices de la pédérastie, de l'assassinat et autres passe-temps des vertueux Spartiates et des aboyeurs civiques d'Athènes et de Rome. Enfin, la révolution française ayant fait tomber à plat toutes ces visions sur les vertus républicaines et les droits de l’homme, les moralistes auraient voulu entrer en accommodement : aussi ont-ils mis en avant des dogmes ambigus comme d'inconsidérer les richesses ; mais la Politique, déjà trop forte pour avoir besoin d’un allié, a dédaigné toute voie de rapprochement et a soutenu de plus belle qu'il fallait de grandes ct très grandes richesses, avec un commerce immense et un immense commerce. Dès lors, les moralistes sont tombés dans le néant et ont été incorporés sans pitié dans Ja classe des romanciers. Leur secte est trépassée avec le XVIII siècle ; je veux dire qu’elle est morte politiquement, ne jouissant plus d'aucun crédit dans le monde savant.

La secte morale a fait une belle mort, une mort édifiante, elle a fini comme ces athées qui se décident à croire en Dieu au dernier moment. Quand elle s’est vue perdue sans retour, elle a confessé ce qu'elle niait depuis 2500 ans, elle a avoué que la sagesse s’accommode fort bien avec cent mille écus de rente, ainsi qu’on la voit dans le poëme de l’homme des champs, qui exerce la sagesse dans un beau château , avec meutes et équipages, brelan à tous les coins du salon, souper où l'on fait sauter les bouchons, etc.; voilà, sans contredit, la sagesse qu’il fallait mettre en jeu dans notre siècle pour faire des prosélytes, encore fallait-il y ajouter la volupté , car si l'homme des champs, l’homme aux cent mille écus de rente, a des yeux exercés, a des sens délicats, comme l'assure le poëte, il ne doit pas être insensible à l’amour.

Les écrivains s'y prennent trop tard pour donner à la morale des couleurs raisonnables, c’est amener du secours à une place qui a capi-

s LA PHALANGE.

tulé. D'ailleurs la secte morale, en confessant à son heure dernière qu'on peut être plus sage dans un château que sous des haillons, n’aboutit qu'à nous prouver qu'elle ne peut rien par elle-même pour nous conduire au bonheur et à la sagesse, et que nous ne pouvons y arriver que sous les auspices de la Politique et de la Religion ; en effet, ces 2 sciences sont les seules qui procurent des châteaux et des équipages à leurs favoris : la théologie et la politique font vivre au large une foule de leurs disciples. Depuis le cardinal jusqu’au bedeau, depuis le sénateur jusqu’à l'huissier, chacun se tire plus ou moins d’embarras, tandis qu'il n’y a pas la moindre place à obtenir en s’enrôlant sous les drapeaux de la morale.

La secte morale étant morte civilement, c'est-à-dire éconduite des sociétés savantes, cela n'empêche pas ses écrivains de produire encore une grande quantité de volumes, parce que la bourgeoisie du XIX° siècle aime beaucoup les romans, il s’en lit plus que jamais, et Jeur immense quantité donne quelque relief aux traités de morale. Ces traités sont en quelque façon l'état-major de l’armée romantique : le romancier prône ses caprices et ses [ ] sur quelque branche des mœurs, et le moraliste embrasse le système entier des mœurs, — il n’y a entre eux que la différence du tout à la partie.

Heureusement ils n’ont jamais eu aucune influence, mais il est curieux d'examiner quel effet leurs dogmes auraient produit s’ils avaient pu régir un seul instant le système politique.

Je n’en examinerai qu'un, c'est assez dans un abrégé. Je choisis celui qui a réuni le plus de suffrages, le dogme qui nous excite à modérer notre ambition et nous contenter de la médiocrité de fortune. Je vais analyser, dans ce précepte, les 2 qualités inhérentes à la Morale, d'être superflue et dangereuse.

Quel peut être votre espoir, moralistes (‘)}, quand vous nous vantez Ja médiocrité de fortune ? Ceux qui sont au-dessus ne voudront jamais y descendre, aucun raisonnement ne décidera l’homme qui a cent mille livres de rente à en distribuer 80 mille pour se borner au modeste revenu de 20 mille livres, ce qui est l’aurea mediocritas. D'autre part, Ccux qui jouissent de la médiocrité sont fondés à croire qu’elle n’est pas le vrai bien tant que les gens opulents ne veulent pas y descendre malgré la facilité qu’ils en ont. Voilà donc la médiocrité sans attrait pour Jes 2 classes qui peuvent en jouir, et il est ridicule de la leur vanter,

(°) La fin de ce paragraphe et les deux suivants sont insérés textuellement dans la Théorie des quatre Mouvements, épilogue sur le délaissement de la philosophie morâle, — Le lecteur reconnaitra facilement que cette section sur la morale ost le brouillon de certaines parties de la T'heorie des quaire Mouvements, qui, à l'impression , ont été notablement réduites. (Voie des Éditeurs.)

puisqu'ils la connaissent par expérience et s'accordent tons à préférer l'opulence. Quant à ceux qui sont au-dessous de la médiocrité, c’est les faiiguer vainement que de leur en faire l'éloge, car ils n'y peuvent atteindre. Les indigents risquent plutôt de languir et déeboir que de s’élever ; la politique est déjà en butte aux plus amères critiques pour n’avoir pas su leur procurer le nécessaire. Voyez combien :l est inconséquent de leur inspirer le goût de la médiocrité quand on ne pent pas même leur assurer un sort inférieur.

La théologie vante la pauvreté comme étant la voie d'une fortane éternelle ; La politique vante les richesses de ce monde en attendant celles de l’autre monde, toutes deux conviennent au cœur humain qui ne s'accommode pas de la médiocrité. Si vous l'avez prônée, c'était par la mamie de dire quelque chese de neuf, et de n'être pas les échos de l'administration et de la théologie : l’une se passionnant pour les richesss, l’autre prèchant la pauvreté, elles ne vous ont laissé, moralistes, d'autre belle à épouser que la médiocrité.

Voyez le danger de prendre le rôle que les autres ont dédaigné. On peut, sur le seul éloge de la médiocrité, accuser votre science d'ineptie ou de charlatanerie. Elle est inepte si l'éloge est sincère. Si vous croyez de bonne foi que la médiocrité puisse remplir le cœur de l’homme, suffire à son inquiétude perpétuelle , vous ne connaissez pas l’homme, c'est à vous d'aller à l’école au lieu de nous donner des lecons; et s1 l'éloge de la médiocrité n’est qu’une jonglerie oratoire, vous étes des charlatants bien inconséquents de vanter cette médiocrité qui déplait à ceux qui possèdent et que vous ue savez pas procurer à ceux qui ne l'ont pas. Choisissez entre ces deux rôles qui rabaissent vos dogmes-fort audessous de la médiocrité.

H semble qu'un grand empire comme la France, qui chaque année produit cette masse énorme de théories morales, aurait bien pu donner le jour à un petit traité spécial sur la banqueronte et sur la corruption qu'elle répand dans les mœurs. Mais les banqueroutiers sont riches, dèslors la secte morale est aveugle sur leurs brigandages. Ils jouiront paisiement de l'impunité sans que les moralistes en sourcillent. Puis ces savants ont l’impertinence de déclamer contre le vice; qu’entendent-ils donc par vice si la banqueroute est exceptée de leurs poursuites? Bitesnous, moralistes, quelle est la classe de larrons la plus digne du gthet ?

Est-ce le voleur de deniers publics”? II vous dira qu'on million ravi à vingt mihons de contribüables n’est qu'un larcin d'un sou par individa, et selon la répartitton, e’est prendre un sesterce à Luculius etun denier à Hus : y at-il de qnoi détourner Jeur attention ?

Est-ce le voleur de grands chemins? Il attaque au péril de.sa xie,

souvent parce que la pauvreté le presse : vous êtes libres de faire feu sur lui, de le faire arrêter et supplicier s’il ose se montrer.

Mais un tartufe qui joue la prohité pendant quelques années pour usurper la confiance et attirer dans ses mains les dépôts de plusieurs familles, et qui épie l'instant de fuillir, manquer, dépouiller légalement ses victimes, se dérober pendant quelques jours à l’indignation publique, pour étaler bientôt à J'abri des lois un luxe [ ], n'est-ce pas à un tel brigand qu'il faut réserver les supplices? Il n’y a pas un siècle que Fénelon, l’homme le plus ennemi des châtiments, les invoquait pourtant (dans le Télémaque) contre la banqueroute ; aujourd’hui vous la recommandez à l’indulgence sous le nom de faillite, malheur, embarras, quels termes doucereux pour atténuer l’infamie d’une spolation préméditée ! Combien toute corporation est habile à blanchir et sauver ses coupables dont elle espère imiter les crimes heureux, et combien la secte morale est commode pour les grands criminels par l'éclat qu'elle met à poursuivre les peccadilles des faibles et surtout celles des femmes, éclat qui détourne l'attention publique des véritables crimes.

((Voilà l’arrière-secret des moralistes : supposer des.crimes aux plus faibles pour faire oublier les crimes des plus forts. Tel estle motif principal de leur acharnement contre les plaisirs des femmes. Elles sont sans défense, c'est assez pour que la philosophie les harcèle jusque sur les choses les plus indifférentes, mème sur leurs ajustements. J'insiste sur ce reproche pour réitérer l’importante conclusion qui en résulte, c’est que l'injustice est la source de l'erreur. C'esten méconnaissant les droits des salariés à l'association et des femmes à la liberté, que les philosophes ont manqué la théorie des 6° et 7° périodes.))

Ce serait battre des hommes à terre que de s'étendre plus longuement sur les ridicules des moralistes et de la morale. Les partisans mème de cette science ne peuvent y voir autre chose qu’une charlatanerie contradictoire en elle-même, en ce que la morule promet un bonheur qu'elle sait ne pouvoir donner, et qu’elle promet ce bonheur pour prix de vertus qu’elle sait ne pouvoir oblenir.

Pour conclure sur les relations de la Morale avec la Politique, celle-ci a dû être dans tous les temps fort embarrassée sur l'accueil à faire aux moralistes. Des raisons militaient pour les protéger, leurs dogmes servent les fripons en augmentant le nombre des dupes, d’autres raisons militaient pour les-écarter puisqu'ils sont superflus et dangereux dans un état bien ordonné. C’est d'après ces réflexions que les gouvernements, tout en méprisant et redoutant les moralistes, n'ont jamais pris un parti définitif à leur égard, comme de leur donner une existence fixe ainsi qu'aux prètres, ou bien de les interdire. Ils sont restés livrès à eux-mêmes et sont enfin tombés par l'excès de leurs ridicules. En

Grèce ils furent accueillis, à Rome ils furent soufferts, chez les modernes ils sont dédaignés, et l’empereur de France, en supprimant leur secte du nombre des compagnies savantes, a eu l'honneur de leur apprendre le premier la vérité qu'ils cherchent depuis 25 siècles. Or la vérité sur leur compte, c’est qu'ils sont superflus et dangereux dans un État bien gouverné, et plus encore dans un État faible : aussi le roi Frédéric avait-il grandement raison de dire que s’il voulait punir une de ses provinces, il la donnerait à gouverner aux moralistes.

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