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CONCLUSION SUR LES SCIENCES INCERTAINES

Politiques et moralistes, vous n’avez rempli aucune des fonctions qui vous étaient assignées. Je dois les rappeler.

Entrée dans les 4"e et 2° phases de Civilisation : Avènement des femmes esclaves aux droits civils; Avènement des hommes esclaves au salaire.

Entrée dans les 6° et 7° périodes d’incohérence ascendante :

Avènement des salariés à l’Association graduée ; Avènement des femmes à la liberté amoureuse.

Quant aux 2 premières opérations, j'ai dit que la philosophie en y in : tervenant , lorsqu'elles étaient consommées aux 3/4, a prouvé qu’elle manque de génie inventif, et qu’elle vient après coup s'attribuer l’honneur des améliorations qui sont l'ouvrage du temps et du hasard.

Quant aux deux dernières apérations qui conduisaient au delà de l'ordre civilisé , vous pouviez, à défaut de pénétration, les découvrir machinalement et par le secours du bon sens; car le bon sens conseillait de poursuivre les 2 innovations qui avaient été l’origine du bien social. En leur donnant plus d'extension, l’on était fondé à espérer un plus grand bien. Il fallait donc tenter d'élever les femmes de la demi-liberté à la pleine liberté, et les industricux , de l'état de salariés à l'état d'associés qui les rend propriétaires lors même qu'ils ne possèdent rien. Ces changements auraient conduit le mécanisme social plus haut que la Civilisation. L'on serait parvenu aux 6° et 7° périodes sans les avoir prévues, et par le seul secours du bons sens qui nous dit de poursuivre et étendre les opérations reconnues avantageuses comme on poursuit dans use mine le filon qui done le plus abondamment.

Ces £& fonctions étaient les seuls services actifs que la raison attendit de vous, et quoique vous vous disiez avec emphase soldats et apôtres

de la raison, vous avez manqué à son appel dans les & assants qu'élle devait livrer aux préjugés sociaux.

Croyez-vous servir la raison en combattant quelques préjugés secondaires et sans importance, dont la chute n'opère aucun progrès dans le mouvement social ? Tels sont les préjugés religieux.

Quand vous renversiez les superstitions catholiques pour y substituer cette platitude qu’on a nommée culte de la raison, un tel changement pouvait-il améliorer le sort des salariés et adoucir la servitude conjugale des femmes”? Non, sans doute. Il n’en serait donc résulté aucun progrès dans le mouvement social : il a au contraire dégradé depuis cet événement par l'extension de l'esprit mercantile et l'admission des Juifs. Si au lieu du culte de la raison, vous eussiez établi le culte de la volupté, vous marchiez à grands pas à la 7° période, peut-être même sans passer par la 6°.

Loin de là, nous voyons la Civilisation tendre à la décadence par les ferments de révolution et de monopoles féodaux qu'elle rectle. Au lieu de ces luttes mesurées, au lieu de ces guerres purement politiques, telles qu’on les voyait avant la révolution française, on n'apercoit que des haines implacables , on n’entend que des cris de guerre à mort. La moitié des souverains nourrit un acharnement secret contre l’autre moitié, et tous les trônes sont assis sur des barils de poudre. Depuis que chaque bataille fait naître et tomber des couronnes, la propriété est moins assurée que jamais. Dans cette rapide succession d'orages, les rois , ainsi que les agitateurs, n’admettent plus de neutralité chez les particuliers : tout propriétaire est obligé de se prononcer dans les débats politiques, et voit son patrimoine joué aux dés dans le choc des partis. Les nombreux changements survenus en Europe ont maltiplié les semences des troubles civils. Un calme trompeur règne aujourd'hui, et ne. repose que sur l'existence d’un prince entouré de poignards et de poisons. Au moment où il croira les conspirations éteintes , l'Angleterre en suscitera de nouvelles; et s'il venait à tomber dans leurs embüches, quel orage affreux éclaterait sur la Civilisation ! Elle se détruirait par ses propres fureurs; l'Angleterre hasarderait le sac de l'Europe pour abtmer la France ; les vendées, les jacobinières et les coalitions ressusciteraient à la fois, et l'explosion s’étendrait à tout l'occident. Le volcan ouvert en 89 par la philosophie n'a fait que sa première éruption; la seconde n'était pas éloignée. Le succès de la révolution française en provoque de nouvelles. La guerre du pauvre contre le riche a si complètement réussi, que les intrigants de tous pays n'aspirent qu'à la renouveler, et peut-on douter que dans un siècle si orageux le hasard n’amène bientôt de nouvelles chances pour les agitateurs qui ont tonjours un appui tout prêt dans les trésors de l'Angleterre ! Oui, lecalme

actuci n’est qu'un entr'acte révolutionnaire ; c’est le repos momentané da Vésure. Quad on voit s'accrottre dans tous les États les impôts, les armées et tous les germes du désordre financier, peut-on douter que les troubles éclateraient et embraseraient toute l'Europe, du moment où le continent perdrait celui à qui l’on doit ce calme éphémère ? Oui, la botte de Pandore est ouverte sur notre malheureuse génération, et c'est avec raison qu'elle s’écrie : Dans quel siècle sommes-nous nés? Frémissez ! souverains et propriétaires, en songeant à ces terribles véntés, et rendez grèces à l'invention qui va vous délivrer d'un si fâcheux avenir, en vous offrant l'issue de cette Civilisation plus volcanique et pes odicuse que jamais. £

Nations civilisées, Puisque vous touchez à la délivrance, ne cherchez plas à vous dissimuler l'horreur de votre position, osez envisager vos maux dans

toute leur étendue. Voyez dans les calamités anciennes ou modernes

une suite nécessaire de la proscription de Dieu, qui, pour confondre vos philosophes, avait condamné l’infâme Civilisation à s’abtmer périodiquement dans les révolutions.

Tandis que les Barbares privés de vos lumières savent maintenir pendant plusieurs mille ans leurs sociétés et leurs grossières institaons, pourquoi les vôtres sont-elles anéanties si rapidement ct souvent dans le même lustre qui les à vues naître ?

Arrètez vos regards sur ce symptôme d’infirmité politique : réfléchissez sur la fragilité de vos œuvres, sur le persiflage de la nature qui fait écrouler sans cesse vos sociétés et vos merveilles.

Je veux étre an moment l'écho de vos élégies politiques. J'interroge avec vous cette natare qui ne seplait que sur vos ruines, et qui promène ke glaive sur vos empires.

Que sont devenus les monuments de l'orgueil civilisé? Thèbes et Memphis, Palmyre et Babylone, Athènes et Carthage, sont transformées en mionceaux de cendres. La nature fatigaée de nos sociétés les renverse tour à tour, les lois réputées pour oracles de sagesse ou les codes éphémères des intrigants conduisent tous les empires aux mêmes Baufrages. :

Comment la législation grossière de Ja Chine et de l'Inde a-t-elle bravé $000 ans la faux du temps, lorsque les merveilles de la philosophie ont passé comme l’ombre ? Nos sciences après tant d'efforts pour consolider les empires, semblent n’avoir travaillé que pour ménager aux viadales le plaisir des incendies, et aux modernés le spectacle des décombres, Quelques monuments ont survécu, mais pour la confusion de la politique. Rome et Byzance, les capitales du monde civilisé, sont de-

venues deux métropoles de ridicules. Au Capitole, les temples des Césars sont envahis par les dieux de l’obscure Judée ; au Bosphore, les basiliques de la chrétienté sont souillées par les dieux de l'ignorance. Ici Jésus s'élève sur le piédestal de Jupiter; là Mahomet s'élève sur l'autel de Jésus. Rome et Byzance, la nature vous conserva pour vous dévouer au mépris des nations que vous aviez enchatnées ! vous êtes devenues deux arènes de politiques, deux bottes de Pandore. Vous avez répandu à l’orient le vandalisme et la peste, à l'occident la superstition et ses fureurs. La nature insulte par votre avilissement au grand empire qu'elle a détruit; vous êtes deux momies conservées pour servir d'ornements à son triomphe. Vous êtes au sein des modernes le monument de ses vengeances et l'oracle des assauts qu’elle prépare encore à la Civilisation , et dont la révolution française n’est qu'un avant-goût. Oui, le volcan de 1789 fermente d'autant plus qu’il a été subitement fermé, de grandes révolutions se préparent et menacent d’anéantir les empires modernes, dont les fureurs mercantiles pèsent déjà à la nature comme à Ja raison.

I! semble que la nature se plaise à élever l’odieuse Civilisation pour se donner le plaisir de l'abattre, et pour nous prouver par des chutes réitérées l’absurdité des sciences qui nous dirigent. Image du criminel Sisyphe, la Civilisation semble condamnée à gravir vers le bienêtre pour retomber dès qu'elle approche du but; les réformes les plus sagement méditées n’aboutissent qu'à verser des flots de sang ; ainsi, les peuples civilisés gémissent dans les tourments en attendant que les révolutions replongent dans le néant leurs empires chancelants. La Civilisation { tant qu'elle ne parvient pas à l'unité suzeraine) flotte sans cesse entre deux écueils, périr par les Barbares ou par les guerres civiles. Elle ne se soutient que par miracle, elle est à chaque siècle au bord de la tombe. L'Europe entière serait barbare sans la victoire de Charles Martel sur les Sarrazins, et sans la victoire sur Attila. Elle était perdue si Sobieski n’eût pas délivré Vienne assiégée par les Turcs, ou si les Turcs eussent adopté la tactique européenne. Hier encore, la Civilisation touchait à sa ruine, la guerre de la révolution pouvait amener l’envahissement et le démembrement de la France; cet empire, une fois réduit, la Russie et l’Autriche liguées pouvaient se partager le globe et la Civilisation ((et dans un débat postérieur les Russes pouvaient écraser l'Autriche et la Civilisation, s'ils se fussent exaspérés dans l'esprit barbare qui les dominc)).

Si la Civilisation s'est soutenué depuis un siècle, elle n’en est redevable qu’à un esprit vénal et mercantile introduit par l'Angleterre qui, en distribuant des subsides ou aumônes, détourne les souverains de toute entreprise audacieuse, et les habitue à des vues étroites et sor-

dides, à mendier l'or au lieu de le conquérir en se partageant l’Asie, qui Jeur est ouverte. La bassesse mercantile et diplomatique du X VIIT° siècle est la seule cause qui a soutenu l'Angleterre et empêché la Russie de distinguer ses véritables intérêts : elle devait soutenir la Pologne, opérer fédérativement avec elle, conquérir l'Inde et la Chine, et avec leur or acheter les mercantiles occidentaux qui, dans le cours du XVIITe siècle, étaient divisés entre eux et frappés de nullité par la faiblesse politique de la France, qui est leur foyer central de résistance {1).

La Russie n’a pas su profiter de cette chance qui devait renverser la Civilisation avec l'or des Barbares. S'ensuit-il que la Civilisation puisse compter sur quelque stabilité? Demain la nature ferait naître d'autres chances pour détruire nos sociétés. Eh! quand vous ne redouteriez ni la conquête ni les Barbares, la nature n’a-t-elle pas mille moyens de vous détruiré par vous-mêmes? Hier, des querelles d'opinion renversaient les trôngs, les autels et les lois de la propriété, l'Europe marchait à la Barbarie ; demain, la nature inventera d’autres armes, et la Civilisation, mise à de nouvelles épreuves, succombera comme elle a plus d’une fois succombé. L'expérience vous apprend que son sort est de briller quelques siècles pour s’éclipser bientôt, de renaître pour tomber encore. Ainsi, l'édifice de vos merveilles sociales est fondé sur le sable, si elles faisaient le bonheur de l’homme, Dieu s’intéresserait à leur conservation, il aurait pris des mesures pour les asseoir inébranlablement. Pourquoi donc permet-il qu'après avoir duré quelques instans elles soient ensevelies dans les révolutions? c’est parce que vos . législateurs fondent les lois sociales sur leurs caprices, et Dieu moins orgueilleux que les philosophes ne fait pas des lois lui seul , il ne veut ni créer ni mouvoir sans consulter l'arbitre éternel de la justice , la géométrie, indépendante de lui et dont pourtant il suit rigoureusement les lois. |

Cessez donc de vous étonner si vos sociétés tombent d’elles-mêmes : elles n'étaient qu'une pierre d'attente, qu'une calamité provisoire, c'est pourquoi Dieu les confina sur quelques points du globe ; mais c'est en vain que vous vous efforceriez d'étendre et généraliser l’industrie actuelle (l'industrie incuhérente). Dieu, pour diverses raisons que je ne puis expliquer ici, n’aurait jamais permis qu’elle occupât plus d'un tiers : du globe ; on s’en aperçoit à cette aversion dont il [ ] le sauvage pour nos cultures et l’obéissance qu'exigent nos lois; tandis qu'il [ ] aux civilisés et barbares un penchant si violent à former Ja

1 (1) Voir La note D, page 96.

horde, qu'ils sent à peine contenus par les aupplices, et si la terreur qu'inspirent les châtiments cessait un instant, les salariés et les esclaves qui sont les pivots de l'industrie, se soulèveraient de toutes parts et renverseraient aussitôt la Barbarie et la Civilisation.

Dieu a donc sagement fait en ne permettant pas que cette industrie fatale au grand nombre s’étendit à tout le globe ; si elle fait des progrès sur un point, la nature lui prépare des ennemis sur un autre point. Si l’industrie a fait quelques progrès en Europe, n'a-t-elle pas perdu en Asie d'immenses régions ? Si la Civilisation a fondé en Amérique de frèles colonies, déjà menacées de décadence par la fièvre jaune et lærage des Africains, n'a-t-lle pas perdu la Grèce, l'Egypte, Carthage , l’Asie-Mineure et la Chaldée ? L'industrie a été étouffée dans de grandes et belles contrées, comme la Bactriane , où elle commençait à s’introduire. L'empire de Samarkand, jadis célèbre dans l'Orient, et toutes les régions qui s'étendent de la Caspienne aux bouches de l’Indus ont reformé la horde. L’Inde-Orientale marche rapidement à sa ruine par Ja tyrannie des Auglais, qui provoque le dégoût des cultures et la réunion aux Tartares Mahrattes, qui peuvent avec le temps se répandre de la chaîne d'Oriza dans celles des Gates, et s'agglomérer de toutes parts les peuples de Malabar et de Coromandel, en les dégoûtant de l’industrie par leurs incursions.

Les hordes empiètent journellement sur les cultures de l’Asie, dans toutes les chaînes qui bordent la Perse, l'Indostan et la Chine; à nos portes même la horde surgit sur tous les points de la Turquie, tandis que dans l'Orient des empires jadis florissants, Pegu, Siam, sont retombés au dernier degré d’abrutissement et de faiblesse. La Chine même, ce colosse de lésine et de mendicité, la Chine est dans un déclin sensible; les dernières relations de Van Braam nous ont bien désabusés sur sa prétendue splendeur, et Macartney , quoique enthousiaste, confesse la grossièreté de la cour et l'inconcevable misère du peuple. Les hordes occupent en Chine d'immenses territoires, et sans parler des grands soulèvements, comme celui de Lysteching , on a vu des brigandeaux de province assez nombreux pour venir assiéger et rançonner Pékin. Dans cette Chine autrefois si vantée pour son industrie, on trouve, à 4 lieues de Pékin, de belles terres entièrement désertes : tandis que dans certaines provinces du Midi, les prêtres appellent en vaig le peuple à la culture, il laisse en friche de vastes contrées et court de plus en plus à la horde. La horde est pour la Civilisation un volcan toujours prêt à l'engloutir, c'est une humeur invétérée qui à peine étouffée fait une nouvelle éruption si l'on cesse un instant de‘la traiter. Enfin, de toutes parts, l'industrie menacée par la horde ne se soutient qu'avec le secours des gibets, et cette tendance universelle des salariés à for-

mer la horde, ramène tous les calculs d'ordre social à un seul problème : |

Inventer un nouvel ordre social qui assure aux moins riches des industrieux assez de bien-être pour qu'ils préfèrent constamment et passionnément leurs travaux à l'état d'inertie et de brigandage auquel ils aspirent en Civilisation.

Tant que vous n'auriez pas résolu ce problème, la nature vous au- rait livré de perpétuels assauts, vous n’étiez qu’un fardeau pour ele ; aussi vous | ] périodiquement par les révolutions qui sont l’indice de sa lassitude et de son impatience. Vos sociétés dans leur marche ressemblent à l'Aï dont chaque pas est compté par un gémissement. Ainsi

que lui, la Civilisation s'avaace avec une lenteur inconcevable à travers les orages, et ses tentatives d’amélioralion ne produisent que de nouveaux crimes et de nouvelles victimes.

Le mouvement social avait encore neuf phases à parcourir avant l'ordre combiné. Indépendamment de la phase que nous courons, il restait encore à naître :

La deraïière phase de Civilisation ; Les # phases de 6° période ; Les & phases de 7° période.

Mais, füt-il resté encore cent phases à parcourir, on aurait vu la philosophie n’en inventer aucune, faire l'éloge de chacune à mesure de son apparition, etse couvrir par ses apologies d’un ridicule toujours croissant: car, à la 460° phase, on aurait été en droit de lui dire qu'elle s'est trompée 99 fois en croyant ke mouvement social à son dernier terme, et que ses adualations, ses jactances sur le perfectionnement de la raison, ne méritent pas plus de confiance à la 100° phase qu’à la première, tant qu’elle n’explique pas le système général des variations futures et passées du mouvement.

Deux vices ont empêché la philosophie d'arriver à aucune découverte.

Croire l'avenir impénétrable et regarder en arrière dans le mouvement, c'est-à-dire juger du présent par comparaison au passé, tel est le premier vice.

Chercher les sources du bien dans l’ordre administratif au lieu de chercher ke bien dans un changement d'ordre domestique, tel est le second vice de la philosophie.

Livrée à ces deux erreurs elle ne pouvait que cimenter les malheurs du genre humain, quelque entreprise qu'elle format. . . .

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