PREMIÈRE SECTION. — BOURSES
PRÉAMBULE. — TRANSITION EN SEPTIÈME PÉRIODE, PAR L'EXTIRPATION DE L'AGIOTAGE, OU ATTAQUE PARTIELLE DU COMMERCE.
Dévoiler les intrigues de la Bourse et des Courtiers, c'est entreprendre un des travaux d'Hercule. Je doute que le demi-dieu, en nettoyant les écuries d'Augias, ait ressenti autant de dégoût que j'en éprouve à fouiller ce cloaque d'immondices morales qu’en appelle tripot de Bourse et de Courtage, sujet que la science n’a même pas effleuré. Il faut pour le traiter un praticien blanchi sous le harnais, et élevé comme moi, dès l'âge de 6 ans, dans les bergeries mercantiles. J’y remarquai, dès cet âge, le contraste qui règne entre le commerce et la vérité. Un m'enseignait au catéchisme et à l’école qu'il ne fallait jamais mentir ; puis on me conduisait au magasin pour m'y façonner de bonne heure au noble métier du mensonge ou art de la vente. Choqué des tricheries et impostures que je voyais, j'allais tirer à part les marchands qui en étaient dupes et les leur révéler. L'un d’eux, dans sa plainte, eut la maladresse de me déceler, ce qui me valut une ample fessée. Mes parents, voyant que j'avais du goût pour la vérité, s’écrièrent d’un ton de réprobation : « Cet enfant ne vaudra jamais rien pour le commerce. » (( En effet, je conçus pour lui une aversion secrète, et je fis à 7 ans le serment que fit Annibal à 9 ans contre Rome : je jurai une haine éternelle au commerce.))
On m'y enrôla bon gré malgré. ((Entratné à Lyon par l’appât d'un. voyage, et arrivé à la porte du banquier Schérer, où l’on me conduisait, je désertai en pleine rue, déclarant que je ne serais jamais marchand. C'était refuser l'hymen aux marches de l'autel. On m'y ramena dans Rouen, où je désertai une seconde fois.)) A la fin je fléchis sous le joug, et j'ai perdu mes belles années dans les ateliers du mensonge,
entendant partout retentir à mes oreilles ce sinistre augure : « Bien honnête garçon ! il ne vaut rien pour le commerce. » En effet, j'ai été dupé, dévalisé dans tout ce que j'ai entrepris. Mais si je ne vaux rien pour pratiquer le commerce, je vaudrai pour le démasquer.
Déjà j'en ai présenté sur l’ensemble un tableau plus fidèle que ceux des économistes. Je passe à l’un des détails, au mécanisme légal d’agiotage, au manège de la Bourse, dont ces savants ne connaissent que l'écorce. Rien de plus imposant pour un malheureux philosophe que ces cohortes de millionnaires s’acheminant d’un air préoccupé vers la Bourse. Il croit voir les patriciens de Rome allant délibérer contre Carthage. Tout savant recueille ayidement et avec respect Le récit de leurs maquillages , comme les badauds en 89 recueillaient les sornettes patriotiques de l’Assemblée nationale. Tout écrivain chausse le cothurne pour nous annoncer la hausse des savons, pour faire de l'agiotage un objet de vénération, et persuader à l’agioteur ou sangsue légale qu’il: est une des colonnes de l’État.
On ne répand point le même fard sur les autres sangsues. Un financier qui divertit quelques millions n’est point recommandé à l'opinion et w’y prétend pas. Si l’on parle de probité, il fait diversion en jouant avec ses diamants. Mais tout tripotier de Bourse est fermement persuadé qu’il est le citoyen par excellence. Les gazettes le lui répètent en élevant aux nues ses menées dignes du gibet. Pour les anoblir, on va jusqu'à créer un langage d’apparat qui est un des vices à signaler. Le lecteur devra s'attendre à trouver parfois ici le langage [ ] tel qu'il l'entendrait à la Bourse. Lorsqu'on y parle d’un accapareur, on n’embouche pas la trompette héroïque, on dit en termes de l’art: « N y a des lurons qui ont raflé à la Bourse tous les savons de la place : les coquins vont gratter sur l’article. »
Je n’imiterai pas les beaux esprits qui rendent compte de ces équipées en style académique, ou les savants prenant le vol de l'aigle: « Par vite d’une profonde combinaison, d'habiles spéculateurs, etc. » Chaque nésociant prend sa part de l’encens; il s'étonne d'avoir opéré de si grandes choses, et s'émerveille, comme le Bourgeois gentilhomme tout éhahi d’avoir fait de la prose sans s’en douter. Ainsi, en lisant les pompeuses relations du tripot de Bourse, tout brocanteur d'huile et de savon se persuade, comme Cicéron, qu'il a sauvé la République. 11 faut ici quitter ce ton d’adulation, et suivre la méthode de Boileau :
J'appalle ur chat un chat et Rellet an fripen.
Rappelons d’abord le but de la discussion déjà exposé t. L'examen des-crimes du commerce doit conduire aux procédés gradués d'organisation de l'impôt naturel ou impôt de l'intermédiaire. Nous al-
DU MÉCAKNISME D’AGIOTAGE. H
lons, au final de cette section, donner loption, poar satisfaire les goûts par gradation :
4° Sur la métamorphose subite et générale du commerce mensonger, en mode véridique ;
2° Sur la métamorphose partielle, ou suppression de l’agiotage et substitation de la régie concurrente ;
3° Sur la métamorphose lente, par le correctif des maîtrises limitées, la maitrise proportionnelle, illimitée, selidaire.
En dissipant les prestiges légaux dont on étaie l’agiotage par l’institution des Bourses et Courtiers, ne perdons pas de vue que la Civihsation a besoin de quelque invention neuve en finances, et qu'abstraction faite des calculs de Harmonie dont les zoïles et sceptiques négligeront l’examen, on doit au moins une sérieuse attention aux branches de la découverte qui touchent aux plaies de la Civilisation, et qui peuvent la sauver de la pénurie financière plus alarmante que jamais.
La Bourse et les Courtiers ses boute-feux sont la branche la plus imposante de l'édifice mercantile. C’est la synagogue publique des agioteurs; c’est la relique auguste qu'on expose à la vénération du vulgaire ; mais cette pétaudière, comme toute assemblée cabalistique, se compose en très-grande majorité de marionnettes mises en jeu par une poignée de meneurs. Avant d'approfondir ces grands mystères, préludons par les notions élémentaires.
Le monde mercantile a ses vanités comme le monde politique. Les petits marchands veulent singer les matadors, trancher du spéculateur. Îls imitent Mascarille, qui, pour jouer du tacticien, parle avec emphase de demi-lunes et de lunes tout entières. Tel est le faible des margoulins (sobriquet dérisoire qu’on donne aux petits marchands). Autrefois ils allaient traiter expéditivement leur menu négoce avec un banquier ou grossier qui terminait en quelques minutes ; aujourd'hui, r'eussent-ils à négocier qu’une brochette, une lettre de 95 louis, ils iront se pavaner une heure à la Bourse, importuner les Courtiers qui dédaignent la broutille, raisonner à perte de vue sur les intérêts dm commerce immense de l'immense commerce des amis du commerce pour le bien du commerce et autres amphigouris de mode. La Bourse est remplie de ces parasites qui, autrefois, n’y entraïent jamais, et qui, ajourd hui, stimulés par les provocations de gazettes, y vont prendre le goût de l'agiotage, et jouer en un instant le capital de leur menu négoce. On y voit même la noblesse, qui, autrefois, n'avait pas de portefeuille à manœuvrer : elle achetait des domaines. Aujourd'hui, tout marquis à une partie de sa fortune en effets négociables et usuraires. Lui ou son intendant fréquentent la Bourse et ont des prétentions à être initiés aux grandesmanœuvres d'agiotage. Mille autres
abus concourent à encombrer la Bourse, et en créer le germe là où il n'existait pas. De là est venue la manie d'établir partout des Bourses, des Courtiers, même dans les villes sans industrie où il est impossible de tenir Bourse. Elles veulent au moins avoir le simulacre de Bourse dans l’Almanach du Commerce et les cartons de préfecture. La Fontaine a dit :
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
Aujourd’hui toute bourgade veut avoir une Bourse de commerce et des Courtiers de commerce; en d’autres termes, une arène d’agiotage et des embaucheurs d’'agiotage. Cette frénésie toute récente mérite le plus sérieux examen. C’est le sujet le plus convenable pour démontrer combien la politique moderne est iguorante sur le commerce. Tout autre sujet n'aurait pas le mérite de la nouveauté. Par exemple, si je traitais des vices déjà signalés et condamnés, comme la banqueroute ; si je décrivais dans autant de chapitres les variétés indiquées [ je ne ferais qu'étendre une critique déjà entamée par d'autres. Il convient de choisir un vice totalement méconnu, et, de plus, encouragé par la politique, prôné comme institution utile. Telle est la pullulation des Bourses de commerce et Courtiers de commerce dont on fait trophée. J’analyserai ce fléau pour en conclure que la plupart des innovations mercantiles qu’on introduit à titre de perfectionnements sont (comme les clubs) autant de poisons que la politique inocule au COrpe social.
Nous abordons une discussion aussi neuve que plaisante, les tours de gibecière de messieurs les agioteurs et courtiers. Je n’ai pas la prétention de traiter à fond ce vaste sujet qui remplirait des volumes ; je me bornerai même à décrire quelques-unes de leurs opérations les plus fréquentes, par lesquelles on pourra juger de l'influence des grandes manœuvres dont l'exposé nous conduirait trop loin. Il me suffira de soulever un coin du voile pour convaincre que cette manie récente d'organiser des Bourses et des Courtiers jusque dans les bourgades est la plus grande absurdité. C'est exciter tout le monde à l'agiotage; c'est comme si l'on créait dans chaque village des tribunaux et procureurs pour stimuler tous les paysans à plaider avec acharnement. Ils ne sont que trop enclins à cette sottise, qu'il faut prévenir et non pas provoquer.
Les Courtiers n'étant que facteurs et boutefeux de l’agiotage, il est dans l'ordre que je traite d’abord de la Bourse et des négociants qui la composent. Les courtiers n’y font que l'office d’entremetteurs, trèsnécessaires dans l’agiotage et les bouleversements industriels, mais trèspeu utiles au commerce honnête qui est celui de consommation.
Quoique les Courtiers ne soient que subalternes en rang à la Bourse,
on peut douter s'ils n’y tiennent pas de fait le premier rang : car ils ont les bénéfices les plus clairs de l’agiotage à la hausse et à la baisse. Lis se font souvent cent mille francs de rente là où plus d’un spéculateur vient brüler ses ailes. D'autre part, les Courtiers, quoique valets titrés de la Bourse, ont eu l'impudence de s’ériger en chefs, et d’attri buer à leur corporation isolément le titre de Bourses. Ils auraient fini par s'emparer du commerce entier, s'ils n’eussent pas été contenus par les Courtiers clandestins, qui opposent à leurs tentatives d’envahissement une concurrence illégale, mais très-efficace, et dont je traiterai plus loin.