ORIGINE DES NOMBREUSES BOURSES DE COMMERCE QUI INFESTENT LA FRANCE
Déjà, depuis un demi-siècle, l’esprit mercantile était en pleine vogue, ainsi que je l'ai dit au titre précédent; mais dans cette chimère il y a des phases qui se succèdent. Avant la révolution, c’étaient les illusions coloniales et calculs de la balance. Une fois ces illusions perdues, on a dû s’accrocher à quelque autre billevesée du domaine mercantile.
Au sortir de la Terreur, les Français, rassasiés de chimères d'égalité, durent se passionner pour quelque vision nouvelle. On ne pouvait plus remettre en scène les balances coloniales, et ce fut l’esprit d’agiotage qui obtint la vogue; dès-lors l’encens ne brûla que pour ce nouveau Dieu. Tous les discours, tous les écrits de circonstance ne retentissaient que de commerce, bien du commerce, vérité du commerce. Commerce, commerce, était la substance, le contenu de tous les discours; c'était vraiment le culte du veau d'or qu’on substituait au culte de la déesse de la Raison. Ce fut alors que la noblesse, tant ancienne que moderne, se fit honneur de s'initier aux menées de Bourse et d’agiotage, et que l’on consacra dans les grandes villes un palais au commerce. On lui donna à Lyon le vaste palais de Saint-Pierre pour siège de Bourse et autres séances; mais comme on ne pouvait pas en bannir le musée et les établissements des arts, on en fit un amalgame plaisant en écrivant au frontispice : Palais du Commerce et des Arts, plaçant ainsi le Commerce en tête, et à la queue leurs favoris les Arts, réduits à figurer humblement à la suite du veau d'or: car le mensonge est le plus beau des arts en un siècle de perfectibilité.
Ce fut alors que l’on commença à organiser partout des bourses de commerce. Personne n'osa élever des doutes sur leur utilité. Tout opposant eût été couvert d'anathèmes comme celui qui, au X° siècle, au-
rait révoqué en doute l'utilité des nombreux couvents de moines. Alors toutes les petites villes, comme Rhodez, demandèrent à l'envi des bourses de commerce. L’appât du faible cautionnement versé par les courtiers put séduire le gouvernement ; cette finance fut fixée à peine au quart du prix exigible.
Une bizarrerie assez plaisante qui régna dans cette fondation, c’est que l'on créait une bourse à Rhodez, quand Bruxelles et autres grandes villes de commerce et de banque n’en avaient pas encore. Il n’y eut aucun travail régulier sur ce sujet; le ministre ne s’informa même pas des cas où la tenue d'une Bourse est praticable. Genève exposa avec raison que ses négociants n'étaient pas assez nombreux, ses relations pas assez majeures pour comporter la fréquentation d'une Bourse. Comment, après cela, pourait-on tenir bourse à Rhodez et autres villes comme Dijon, qui sont des bourgades sous le rapport commercial ? Mais la fougue mercantile l’emporta : les Dijonnais, qui sont en France les Gascons de l’est, ne voulurent pas que leur ville semblât inférieure à Bordeaux et à Marseille ; il leur fallut une Bourse et, pour se donner des airs de ville de commerce, une liste de leurs banquiers plus étendue que celle de Lyon, et dans laquelle ils avaient fait figurer jusqu'aux fripiers et aux regraitiers pour former un tableau pompeux du corps mercantile de Dijon.
((Ces bourgades qui demandent une bourse de commerce ne ressemblent-elles pas au bambin qui, à peine capable de soutenir un hochet, prend fantaisie du grand sabre qu’il voit porter à un cuirassier ? }) Quel était le plus imprudent ou de ces petites villes qui demandaient une arène d'agiotage ou du gouvernement qui la leur accorda? Créer une Bourse dans les petites villes qui n’en ont nul besoin, c’est comme si l'on créait des maisons de jeu et de prostitution dans les lieux où elles sont inconnues, Les Bourses et les Courtiers sont un ulcère politique dont il faut régulariser la marche dans les villes où il s’est formé de Jui-même; c'est un égout de mensonge et d'intrigues assez nécessaire dans les ports; mais dans les autres villes qui n’en ont pas les germes, il faut se garder d'en créer, comme de placer un cautère à un homme en santé.
Ce fut Bonaparte qui commit la faute de créer partout des Bourses et offices de courtiers, d'exalter l’agiotage, de jeter les toges de sénateurs à la tête des agioteurs, faute qu’il a payée de son trône : c'est la vraie “éause de:sa chute. Un tripotage de bourse, une famine artificielle fit retarder et manquer sa campagne de Russie. De là naquit la coalition générale. Le conquérant qui faisait trembler tant de monarques tremblait ‘lui-même devant un agioteur (contraste fort naturel dans un caractère de sixième degré comme le sien).
Que serait-il arrivé si Napoléon n’eût pas fléchi devant la bourse et les courtiers de Paris ? Un despote, sans prévention et de sang-froid, aurait dit : « Voilà une poignée de sangsues qui veut affamer un em- » pire, seelever mon peuple, ébranier men trône, 1s méritent eux- » mêmes d'être mis à la famine. Qu'on saisisse les magasins des me- » neurs bien connus; qu'on les vende au prix d'achat et qu'on en par- » tage le produit entce les dépôts de mendicité. » S’il eùt pris cette. mesure. dès-le. mois de.jansier 4841, et s’il l'eùt appuyée par l'envoi de commissaires en pays étrangers pour l'achat des grains, qu'en serait-il résulté ? La rentrée eu circulation de tous les grains accaparés, la cessation de le famine et, ce qui eût été décisif, l'ouverture de la campagne au 45 mai, époque où fut ouverte en pareil climat celle qui amena la paix de Tilsitt. La crainte des menées d’agiotage et des mouvements populairos fit différer de six semaines et plus. Pendant ce délai, la Turquie, voyant qu'on manquait le moment d'agir, se .crut leurrée. On faisait craindre à la Porte d'avoir à soutenir bientôt le.choc de toutes les forces d& la Russe; en même temps oa lui offrait des conditions brillantes : elle traasigea. Le traité de Bucharest ne fut signé que dans le courant de juin. Il ne l'aurait pas été si le passage du Niémen, effectué le 39 juin, l'eùt été le 45. mai; l'entrée à Moscou, faite le 44 septembre, aurait eu lieu le 34 juillet. Alers, les Russes auraient considéré que, malgré l'incendie de Moscou, Bonaparte avait encore la chance de trois mois de campagne ; qu'il pouvait, pendant l'automne, se rabattre sur l'Uraine, bien pourvue de grains, et envelopper Kiow, la Volhynie et l'armée du Danube, occupée par les Ottomans. Dans cette perplexité, Ja Russie aurait été forcée de demander la paix en souscrivant au rétablissement de la Pologne.
Objectera-t-on que dans cette occasion l’agiotage a très-bien servi l'Europe et surtout l'Angleterre? D'accord. Mais ne sortons pas de la question. 1l s’agit d’opiner sur l'influence colossale de l'agiotage. S’il avait hier le pouvoir de renverser le plus puissant ((trône du monde)) usurpateur, il pourra demain compromettre un prince légitime : car l'agoteur ne connait ni prince ni patrie. Ce n’est pas pour servir l'Europe que les agioteurs de Paris ont contrecarré Napoléon en 1841 ; ils auraient indifféremment servi le despote aux dépens de l’Europe, si leur intérêt l’eût conseillé. Il est donc souverainement impolitique d’avoir élevé l’Agiotage, les Bourses et Courtiers au degré d'influence qui peut traverser les opérations du Cabinet et menacer le Trône.