APERÇU FN LIENS D'UNITÉ MATÉRIELLE. — SERVICE DES COMESTIBLES
J'use du mot aperçu, parce que je ne prétends pas donner un tableau géhéral de tous les liens matériels et spirituels de la Tribu en 2° phase. J'en indiquerai quelques-uns en chaque genre. Vouloir les tous décrire, ce serait entreprendre un nouveau traité, presque aussi long que celui de l’Harmonie, dont la Tribu n’est qu’un abrégé.
Bornons-nous en matériel aux spéculations de gourmandise, aux dispositions qui, sous le rapport de la bonne chère, attachent le peuple aux grands et lui font souhaiter que les riches, D, E, récemment installés, soient magnifiquement servis à peu de frais, chose qui est en Civilisation bien indifférente à l’ouvrier mourant de faim à côté d’un palais. 11 désire au contraire que le riche soit bien rançonné, bien dupé, car en civilisation le peuple ne peut gagner qu'aux dépens du riche, tout le système social étant organisé en conflit universel.
L'Harmonie au contraire doit former entre les diverses classes des liens étayés sur chacune des 12 passions, et à ne parler que des sensitives, il faut établir dans la Tribu, entre toutes les classes, des liens fondés sur les cinq plaisirs de goût, vue, odorat, oule, tact, des relations d’après lesquelles chacune des cinq classes de fortune À, B, C, D, E, soit intéressée à ce que les quatre autres vivent dans l'abondance de tous ces plaisirs.
On a vu au traité des séries combien la préparation combinée donne
de chances pour le luxe de table. Qu'on se rappelle la comparaison de l'auberge où l’on sert en mets excellents plus de piats qu'il n’en coûte de sous, environ 35 plats et vin pour 30 sous; qu'on calcule ensuite l'accroissement de luxe que pourra fournir une grande entreprise de 400 personnes et 200 curieux, total 600, et un travail de cuisine distribué en progression et donnant par économie une foule de variétés. Spéculons sur cet ordre pour entrevoir comment le luxe des 20 familles riches D, E, jaillira sur les 60 familles des classes médiocres et pauvres À, B, C.
En attendant que les riches D, E, soient acclimatés, qu'ils aient opté pour l’amalgame et en cas que pendant 2 mois il leur plaise de vivre séparément, la tribu traite avec eux aux 3 conditions de de:serte aban-
donnée, reprise à demi-valeur des piéces de commande ct indemnité
d'absence.
La reprise à demi-valeur offre aux classes inféricures une grande facilité de bonne chère, c’est un détail important comme lien du pauvre avec le riche, il mérite un petit exposé.
Dorimon donne an grand repas et a commandé 20 plats hors d’abonnement et 20 bouteilles de vin fin. Après le diner, il lui reste en pièces présentables comme demi-pâtés, demi-volailles, demi-crèmes, plusieurs mets dont la Tribu lui tient compte à demi-valeur, c’est-à-dire que pour ue volaille, elle lui rabat moitié du prix de l’entier, pour demi volaille, elle lui rabat le quart du prix de l'entier, pour un demi flacon de madère, le quart du prix de l'entier. C'est un avantage réel pour Dorimon qui n’a que faire de rien conserver puisqu'il est à pension de 4"° classe pour les repas suivants, où il ne manquera de rien en bonne chère : il lui convient donc de livrer à demi-valeur tout ce qui est présentable. Ll est entendu qu'on ne lui paie pas Les débris des vbjets commandés, d'autant mieux qu'il peut les garder s’il lui plaît.
Au moven de cesreprises, la classe C, qui est menue-bourgeoisie et veut de la bonne chère peu eoûteuse, en trouve dans la collecte des reprises ; la classe B, qui est à l’étroit, en trouve dans les Dessertes et Débris, des hautes familles E, et la classe À qui est pauvre, en trouve dans les desseries des familles D , toute desserte d'ahonnement étant livrée par la Tribu gratuitement aux classes inférieures, tandis 1 les reprises sont livrées : au prix coùtant.
C'est ainsi que le bas peuple a toujours quelques mets délicats dans ses festins modestes. J'ai supposé que la classe inférieure A vit à 30 sous par jour. Si la Tribu, par effet du mécanisme combiné, triple la richesse, - on doit être servi conme aujourd’hui les pensionnaires à 60 sous. Or, nous avons vu que chez les civilisés mêmes, on sst magnifiquement servi à co prix, 40 sous pour 4 repas ct 3 {r. pour 3 repas, en le sera donc de
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même dans la Tribu où 20 sous équivaudront à 60 sous par le triple avantage, 1° des achats combinés; 2° des préparations combinées; 3° des reprises et dessertes de haute classe.
Vous verriez dans la Tribu sur les tables de ce peuple qui paie 20 sous par jour un plat de volaille. Cependant il n’est aucun moyen connu de fournir à un pensionnaire de 20 sous par jour de la volaille à ses principaux repas, à moins qu'elle ne provienne de desserte. Le peuple n’esf pas fier sur la nourriture, il s’accommodera fort bien d’un plat de vo- Jaille décrupée, rassemblée de diverses tables ; il sera aussi content que les familles D, E, qui ont eu les pièces entières dont il! consomme les débris.
On verrait de même en un jour de festivité les très petits bourgeois de la classe B se donner tel vin de liqueur , de Madère ou Chypre ; c'est qu'il provient des reprises à demi-valeur.
Les riches, par suite de cet ordre, voient tout le peuple au nombre de 300 personnes empressés de raffiner sur le service de leur table, et s’y intéresser comme pour lui-mème ; si l’on ajoute que ce peuple est poli, bien vêtu, exempt de besoins et honorable par esprit de corps, on conçoit que les riches lui porteront le même intérêt dont ils le verront animé pour eux.
Les pauvres tiennent principalement à la subsistance. Leurs privations en ce genre font le tourment continuel du petit peuple en Civilisation. Voyons comment celui de la Tribu jouira de l’utile et l’agréable en ce genre. Avant de parler de la chère, examinons d’abord la distribution des Tables.
On y observe en diminutif l’ordre établi en Harmonie. [l ne pent pas en exister de meilleur ; nous devons donc l'adapter à une masse de 300 personnes formant la Tribu dans laquelle je ‘ne fais pas compte des malades et absents, parce qu’elle aura toujours beaucoup plus d’étrangers payants que de malades et absents. Mais ne nous occupons ici que du ménage interne des sociétaires au nombre de 50 familles, 300 individus, les malades et absents compensés par autant d'admis extérieurs.
Les tables, quels que soient l’âge et la fortune des convives, sont de quadruple titre passionnel, c'est-à-dire qu'on peut former à volonté aujourd'hui dtner d'amis, le soir souper de famille, demain déjeuner d'iges, diner de corporation, souper d'amour, sans péché selon la méthode Civilisée, où tout est masqué et où l’on affecte en orgie galante de se réunir pour le bien du Commerce et de la Charte. FF n'en coûte pas une obole de plus pour se procurer cette varièté de plaisirs, et celui qui n'a que dix sous par jour à dépenser pour sa nourriture et qui vit
en chère de 3° classe peut de même varier ses repas. en 4 titres, et ce sera pour la Tribu un charme perpétuel qui, la 4"° semaine, suffira pour faire tourner en risée la Civilisation et déterminer chaque sociétaire à soutenir la Tribu au péril de sa vie.
« Eh! quel charme pourra-t-on trouver dans ces repas de gens pauvres vivant à 20, 25, 30 sous par jour, quelle chère leur donner à ce prix ? Le peuple aime le vin, et si on voulait à ses trois repas, déjeuner, diner, souper, lui donner deux bouteilles de vin, estimées 5 sous, il dépenserait en vin la 412 de ce qu'il fournirait pour sa subsistance. »
Faux calcul. On fera même aux tables de 3° classe, à 20 sous par jour, très-bonne chère, et par double raison. C’est d’abord que ces tables sont régies em système combiné pour 300 personnes, et qu'ensuite elles ont la desserte et les accessoires du service affecté aux familles
riches. | Sur les divers plaisirs comme sur celui de la table, chacune des classes tire des autres d’éminents services, et il n’est parmi les riches comme parmi les pauvres qu'une opinion sur la nécessité de se prêter respectivement appui pour consolider et étendre les biens qu'on recueille de l'association.
Dissertons sur les achats combinés. On pressent bien que la Tribu ne voudra pas passer par les mains des amis du commerce, et qu'elle saura faire ses achats en temps et lieux opportuns; sans cette précaution, comment mettrait-elle du vin sur les tables du peuple ? Mais en achetant des vins de basse Provence et de Portugal dans une année d’abondance où ils ne coûtent que 2 sous la bouteille, elle pourra en fournir à ses dernières tables taxées à 20 sous par jour. Elle aura par la même raison abondance de fruits indigènes et exotiques, de compotes et de laitages sucrés. Comme c’est un essai d'où doit dépendre pour les souverains le doublement du revenu fiscal, ils accorderont bien à Ja tribu par exception spéciale une franchise pour ses achats de pure consommation, vin, sucre et café, que la Tribu aura fait acheter en droiture aux colonies et lieux d’origine.
Vu la nécessité de passionner pour le succès de l’entreprise toutes les classes et notamment la dernière, celle des familles pauvres, on fera sur la fourniture de pain, de viande et autres objets un calcul de progression que ne font pas les civilisés, et dont ils ont pourtant quelque idée. Le boucher sait bien exiger un prix double de tel morceau délicat, et le riche consent à payer double un filet de bœuf. La Tribu étendra cette règle en faisant sur les proportions de l’animal une répartition ainsi graduée :
Morceaux de choix, soit. . . . . 42 sous la livre. — de d'eclasse, . . . . 8 —
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Morceaux de 2% classe. . . . . 6 sous la livre. — de 3° classe. . . .. k — — résidus... . . « .. 2 —
J'ai dit quela Tribu est boulangère et bouchère pour elle-même, confiseuse et vinattière pour elle-même. Au lieu de payer les bénéfices d'un fournisseur, elle en fait son propre gain; ((elle n’oblige pas son boucher, son vinattier à travailler en association avec la Tribu, mais elle les admet à bénéfice convenu, sauf réciprocité)).
La Tribu est assez nombreuse pour tuer à son compte la plus forte pièce qui est le bœuf et bénéficier des frais de boucherie. J'ai dit qu’elle traite à bénéfice convenu toutes opérations d'achat communiquées au comité de régie, c'est-à-dire que les groupes de boucherie ou vinatterie doivent connaissance de leurs achats de viande ou de vin que la Tribu s'engage à payer. Chacun dans sa partie est commis intéressé, et y trouve plus de profit qu’à gérer pour son compte.
En effet, que le boucher ait le droit de tromper sur les objets qu'il fournit, on aura réciproquement le droit de le tromper sur le pain, le vin, les légumes, les fruits, la charcuiterie, le blanchissage, la chaussure, la pâtisserie, la confiserie, etc. ; 1l aura en dernière analyse volé 40 louis, pour s’en faire voler 30 en détail. Voilà le mécanisme civilisé ou système de commerce simple. C'est ce qu'il faut éviter par une convention de réciprocité sur les profits, c’est-à-dire qu'on n’élèvera ceux de la viande qu’à tel taux, sous condition qu’il règnera une modération sur les autres fournitures gérées par les divers groupes.
Dira-t-on que le groupe des bouchers n’a nul intérêt d'acheter un bœuf à bas prix, puisqu'il a un bénéfice convenu sur ce bœuf ; il est presque réduit en commis salarié.
11 n’en est rien. il trouve son compte à la garantie respective des bénéfices, elle assure le bénéfice général de la Tribu, dont il aura un dividende; et une fois convaincu qu'il gagnera beaucoup à cette restriction s'il obtient qu’elle soit de même observée par les autres, il souscrit volontiers à toute mesure qui lui assure cette modération des autres fournisseurs, en leur donnant même garantie sur la sienne. C’est le calcul d'un marchand qui vendrait pour 400,000 francs à 25 p. 0/0 de bénéfice, ou 400,000 francs à 40 p. 0/0 et au comptant. Dans le second cas il aurait doublé et sans aucun risque, en réduisant de moitié son bénéfice nominal. Telle est la chance de tous les fournisseurs d’une Tribu, et c'est par cet appât de double bénéfice qu'ils souscrivent à ne pas tromper ni rançonner la tribu, mais s'identifier avec elle dans toute affaire de fourniture.
D'ailleurs, ils n’opèrent que par groupes ; ils sont toujours plusieurs à l’achat, et ne font que des marchés assez considérables pour qu'on en