COUP D'ŒIL SUR LA TRIBU MIXTF
Je n’ai traité d'aucune des relations commerciales de la Tribu ; elle se conformera autant que possible aux méthodes indiquées pour la Phaange, c’est-à-dire qu’elle ne fera avec les sociétaires qu’un bénéfice de provision convenue sur les objets avancés et dont l'achat aura été résolu par Îe conseil de Régence. |
On doit se rappeler que le but de la Tribu n’est pas de prétendre à de grands bénéfices industriels puisqu'elle est amplement défravec par les tributs des curieux et que chacun de ses actionnaires externes trouvera à revendre son action à bénéfice énorme en considération de quelques priviléges de fréquentation accordés aux actionnaires.
Son but unique doit être d'arriver à des accords passionnels d’où nattra assez le bénéfice industriel, quand les séries seront bien constrastées et bien stimulées en rivalités par des habitudes cabalistiques. |
Aucun actionnaire ne serait assez ridicule pour prétendre que la 47e année donnât un grand produit industriel. Comment pourrait-on l'obtenir d'arbres nouveaux, de troupeaux et jardins sur la gestion desquels
“on sera nécessairement un peu novice ? En outre, la Tribu n'aura ni manufacture, ni grande culture; on aura dû renoncer aux manufactu— res parce qu'elles fournissent peu d’attraction tant qu’une troupe n’est
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pas exercée cabaiistiquement sur le travail champêtre. Ce n’est point da tout sur les manufactures qu'on pourrait commencer à organiser des intrigues de série ; aussi les ai-je formellement exclues n’admettant que celles de sellerie, carrosserie ct charonnage qui sont indispensables, et quelque bagatelle comme la broderie, pour occuper dans les jours de temps pluvieux.
Quant à la grande culture, elle aurait le vice de trop disperser les sociétaires ef ralentir l'activité des changements de séances qui déjà risqueront d'être un peu longues à moins d une adjonction d'ouvriers externes ; il faudra donc en faciliter les variantes par un rapprochement de tous les lieux de séance.
Dans une épreuve aussi restreinte, on ne peut pas prétendre aux essors passionnels que comporterait une Phalange complète à 1200 personnes. D'ailleurs, cette phalange éprouverait encore de fortes lacunes par le défaut de relations extérieures et surtout de cohortes vicinales Mtriguces. Sans ces cohortes la grande culture est bien pauvre d’attraction, et ç'a été un motif de plus pour l’exclure de la Tribu réduite: à 500 |
C'est donc aux exercices passionnels en jardins, vergers et troupeaux . que doit se horner notre tàche, ct j'ai remarqué que les accords, quant à la modulation, doivent reposer sur lé majeur plus encore que sur le mineur, c’est-#-dire qu’il faut rattacher les bases du concert sur les liens d'amitié et d’ambition. Jy aï fait intervenir les amours et les adoptions comme ressorts secondaires, quoique très-utiles, mais il est certain que la Tribu devra moduler essentiellement en majeur et imposer à la Civilisation par le bel ordre et l'intégralité des ralliements majeurs qui seront sa véritable force passionnelle, seul point où elle puisse prétendre à briller dans un début où elle sera entravée en tant de [
] sur les 2 cardinales mineures et dépourvue de leurs principaux ralliements.
Gënée par de si fortes cr comment la Tribu pourrait-elle songer à choisir le mineur pour pivot de manœuvre, ni même à le faire figurer en lisne d’évolutions passionnelles ? 11 ne doit y intervenir qu’en auxiliaire.
Toutefois, pour confondre les civilisés sur ce qui touche à l'amour, la Tribu ne manquera pas d'accréditer les liaisons désintéressées et proscrites en Civilisation, comme la céladonie qui y est vouée au mépris secret, quoique chacun en prenne le masque. Il n'est pas de penchant plus dangereux en Civilisation, cependant c’est un besoin pour certains caractères de haut titre. Pour juger si la céladonie n'est pas hypocrisie, il faut avoir constaté d’abord le titre caractériel de l'individu. Jusqueslà il est impossible de décider si la céladonie fait partie de ses domi
nantes. Or comme l’élude des titres caractériels sera une des occupations de la Régence, on ne sera point trompé sur l'étalage de céladonie; on n'y croira que chez ceux de la part de qui elle sera présumable. Il s'en trouvera quelques uns sur le nombre, et leur relief sera un moyen de plus pour confondre l'hypocrisie amoureuse des civilisés. Au reste, les femmes auront bien vite jugé la question, et quand elles auront vu que malgré le peu d’essor admis dans les amours de la Tribu, on y jouit déjà de l'avantage du classement, que la véritable honnète femme n’y est plus confondue avec les cyniques fardées de pudeur ; toute femme tant soit peu décente se déclarera contre les mascarades vertueuses de Civilisation, et ce sera se titrer d'hypocrite et de Messaline que d'opiner en sens contraire.
11 règne dans ce plan de la Tribu une lacune forcée, celle des rela— tions de commerce véridique dont l'établissement ne pourrait avoir lieu qu'entre des Tribus , et non pas d'une Tribu aux Civilisés, qui resteront fourbes tant que durera la Civilisation. Le régime commercial des Tribus serait à peu près semblable à celui de l’'Harmonie décrit en pivotale majeure. Au reste, il convient de renvoyer tout aperçu de mécanisme commercial véridique jusqu’à la 3° touche mineure, Garantisme, où je donnerai sur ce point une méthode fort intéressante, celle du procédé initial du négoce véridique et tel qu'on pourrait l'appliquer à la Civilisation même. De là nous nous élèverons par degrés au mécanisme commercial des Tribus simples, puis à celui des Tribus mixtes, peu différent de l’harmonien.
A défaut d'un système complet de relations commerciales véridiques, impraticable avec des fourbes civilisés, la Tribu, quoique placée au sein de cette forét noire, pourra déjà pratiquer en sens commercial diverses branches du régime véridique ; par exemple, toute récolte ou autre produit qu’elle mettra soit en vente soit en consommation sera apprécié rigoureusement à sa valeur intrinsèque par les groupes rivaux. Ne füt-ce qu’un char de choux , on connattra le jugement écrit qu'en ont porté tous les groupes rivaux 2, 3, #, 5, 6, 7, qui cultivent une autre variété de choux et ne veulent pas que l'espèce du N° 1 se donne un relief qui rabaisserait le Jeur. Les choux du groupe 1 seront donc strictement appréciés à leur valeur intrinsèque, avec désignation d'emplois convenables. Quant au prix à en exiger, ce sera un f ] qui restera dans le vague tant qu'il n’existera pas des mercuriales comparatives de tribus rivales.
Forte en ressorts d'ambition spéculative, la Tribu sera faible en ressorts d'ambition industrielle ; ses groupes n'auront pas de rivalités éta-
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blies avec d'anires. Comment, au débat, pourraient-ils prétendre, sur aucun travail, à lutter avec les renommées établies? S'agit-il d’une branche de culture, il faut avoir au moins achevé la campagne pour qu'on puisse juger de l'aptitude de la Tribu à lutter contre les virtuoses connus.
La Tribu sera donc, dans le cours de la 4'° année seulement, dépourvue de ce ressort; car quels que soient ses moyens, elle ne pourra pas les faire valoir dans une 4'° campagne, où les sociétaires, se connaissant peu et n'ayant pas d'habitudes pratiques, seront nécesairement inférieurs dans les travaux divers, ce qui ne préjugera rien pour la suite.
Les groupes industriels seront donc privés en sens d'ambition d'un puissant ressort qui est la concurrence ou intrigue fédérale de prétentions. Ils ne sauront pas eux-mêmes juger ce qu'ils pourront être par la suite, entrevoir quel sera le degré de perfection de leurs produits, jusqu’à ce qu’un exercice de 6 mois d’été leur ait appris de quoi ils sont capables et leur ait donné l'aptitude locale ct les habitudes industrielles.
Cherchons à nous indemniser de cette lacune par quelques ressorts de menue et de haute ambition propres à faire nattre l'estime. J'en vais citer 2, l'un d'influence individuelle et l’autre d'influence générale.
En individuel, nous aurons, dés les premiers jours, les oppositions de systèmes en toute exploitation et les rivalités qui naissent de plusieurs méthodes adoptées par plusieurs divisions d'une série, jusqu'à ce qu'on ait reconnu les variétés bonnes à conserver définitivement. De ces oppositions de méthode naissent les intrigues.
On a vu en 3° touche que les intrigues de série amènent les rivaux à s’estimer réciproquement, parce qu'elies éièvent chaque produit à la plus grande perfection possible, et que les variétés se font valoir entre elles au moyen de l’enchaînement entre variétés sympathiques par accords de tierce, 49, 5° et 6°.
Si cet eflet ne peut pas s'établir en plein dans la Tribu, on en aura du moins le germe dans les contrastes des systèmes qu’adoptera chaque portion d’un groupe, ce qui sera un grand moven d'estime réciproque entre les Tributiens, chacun d'eux pouvant se faire considérer de la masse par quelque prééminence dans une ou plusieurs sectes, chaque groupe ne füt-il que de 7 personnes, 2%, 3, 2. Ces divisions opèreront communément sur 3 systèmes différents dont elles chercheront à tirer parti. L'amour propre les excitera à s’évertuer pour le soutien de leur opinion ; de Ià naît la perfection de chaque travail, et cet effet se remarquera au bout de 2 mois dans les fonctions de la Tribu.
Les rivalités d'harmonie ne tendent pas, comme celles de Civilisation,
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à déprimer et frustrer le rival, mais seulement à faire briller chaque produit, activer chaque travail et donner quelque relief à chaque individu ; car tel qui est le dernier dans la pagerie est peut-être un des premiers ofliciers dans une série de la culture des végétaux, et, à ce titre, considéré grandement de tous ceux qui ont des intrigues avec cette série ou contre elle.
Ce n'est là qu'un ressort faible dans les débuts ; il ne sera vraiment actif qu'à la 2° année; mais nous en aurons dès le 3° mois un tout puissant et d'influcnee générale. Je le trouve dans l'intrigue de conquête universelle, dans la perspective qu'aura la masse de la Tribu de .Changer sous 6 mois la face du monde, opérer la métamorphose pas— sionnclle du globe et assurer des souverainetés au moindre de ses sociétaires ; elle sentira que le monde policé a les yeux fixés sur elle et attend d'elle sa délivrance ; elle verra les monarques ct les sujets impatients de voir l'épreuve couronnée d’un plein succès. elle verra l'hvdre de la philosophie frémir à l'apparition de l'harmonie et du honheur social. Cette situation sera pour elle un puissant vehicule capable, à lui seul, de suppléer à l'énorme lacune des intrigues fédérales en prétentions industrielles et des luttes établies de canton à canton, de contrée à contrée, de système à système.
À défaut d'intrigues fédérales, on aura un petit germe d'intrigues spéciales de série, ct Ie nombre de 400 personnes permettra de ménager au moins 3 variétés d'espèces et de systèmes dans un travail, c'est à-dire que, en cxerçant sur un animal, un végétal, comme poulet huppé, pois vert, etc., la Tribu pourra bien distinguer et répartir à autant de groupes 3 espèces de poulets huppés, 3 espèces de pois verts, soignés ‘chacun selon 3 systèmes différents. Dans ce cas, les rivalités seront régulièrement opposées et équilibrées.
I! faut peu de monde pour tenter ce mécanisme.On peut l'entreprendre , en ordre simple, c’est-à-dire que, si l’on n’a que 27 sectaires pour le soin des moutons, on peut déjà distinguer 3 espèces de moutons et affecter à chacun 3 groupes essentiels de 7, 9, 44 sectaires; puis, dans chacun de ces 3-groupes, distinguer 2 ou 3 sous-groupes et leur répartir l'essai d'autant de systèmes appliqués à 3 espèces de moutons traitées de 3 manières différentes.
1l est entendu qu’en surchargeant ainsi 27 sectaires, en leur affectant 3 espèces et 5 ou 9 systèmes de gestion, il faudrait les faire soutenir par un corps de coadjuteurs ou fniteurs, qui aiderait chaque sous-groupe dans ses travaux, et surtout dans les écarts systématiques dont la mé— thode, formant rivalité de procédés, éloignerait les autres sociétaires d'y intervenir passionnément,
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Pour se ménager ces rivalités graduées, la Tribu devra éviter d’adopter un grand nombre de travaux ; elle ne pourrait réunir, sur chaque fonction, assez de sectaires passionnés, et la rivalité tomberait par le trop petit nombre des individus destinés à la soutenir dans chaque branche. |
La Tribu devra chercher à forcer en nombre sur les groupes initiateurs ct finiteurs, afin de ne pas surcharger les sectaires principaux, sur quai portera le poids de l'intrigue ; mais comment tirer ces groupes en abondance d’un petit nombre de 400 personnes ?
On peut, sur ce point, faire usage d’un supplément accidentel : introduire des mixtes industriels partout où ils seront applicables, je veux dire des cohortes d'ouvriers civilisés qui n’interviendront en rien dans le mécanisme passionnel des sectaires, et seront considérés comme parmi nous les bœufs qui coopèrent au travail. Ces coadjuteurs dispenseront de forcer en nombre sur les sectes des initiateurs et des finiteurs ; si elles étaient copieuses, elles affaibliraient la masse des autres sectes, d'autant plus qu'il y aura, dans la Tribu, beaucoup d'emploi de ces fonctions d'initiative et finitive; tout étant à créer ou à finir dans cette entreprise, qui, à son installation, trouvera une foule de travaux, les uns non achevés, les autres non commencés. Elle devra donc ne point organiser les sectes de fonctions accessoires, comme celles d'initiateurs et liniteurs, en ménager à peine 2 faibles noyaux de 21 ou 27 personnes dans les 3 sexes, car ce genre de travailleurs, intervenant comme afñiliés passionnels, donne un précieux élan ; mais on aura tant de lacunes passionnelles dans la Tribu, qu'il faudra bien supprimer toute secte dont on pourra se passer à la rigueur, et suppléer les 2 par des mixtes industriels, des ouvriers civilisés faisant fonction d’initiateurs et finiteurs matériels et sans intrigue.
La Tribu étant une entreprise mixte, elle ne doit négliger les mixtes en aucun genre. |
Il faudra, en faisant intervenir des groupes de mercenaires civilisés, les isoler soigneusement dans le travail, les assembler s’il se peut à d’autres heures que la secte sur le terrain d'exploitation. Si on les accolait à la secte, cet amalgame fausserait la manœuvre passionnelle en refroidissant l'intrigue joviale et répandant la tiédeur.
D'ailleurs les tributiens, une fois habitués centre eux, au bout d’une quinzaine, et pourvus d’une foule d’intrigues et de liens nouveaux, regarderont comme des ‘bêtes brutes et gens au-dessous de l'espèce humaine ces mercenaires civilisés qui travaillent sans passion ni lien de série, et pour le vil motif de gagner du pain. Chaque Tributien se considérera, en parallèle des civilisés, comme le noble à 32 quartiers a côté du goujat, et comment pourraient-ils manquer à prendre cette haute
idée d'eux-mêmes quand ils verront un petit nombre de princes et magnats de civilisation qu'on aura, par insigne faveur, admis pour spectateurs de la manœuvre passionnelle, s’écrier à l’unanimité : «Nous n'avons pas vécu, la philosophie nous a trompés en nous laissant languir dans la civilisation ; nous ne voyons que chez vous l’homme dans sa nature et dans un état digne de la sagesse du créateur ; nous rougissons d’avoir cru à cette absurde philosophie qui insulte les passions, le plus ‘bel œuvre de Dieu, et nous ne retournons chez nous que pour y livrer aux flammes les volumes de cette perfide science qui nie le code divin et l’universalité de la Providence. »