DE L'ESPRIT UNITAIRE EN RÉPARTITION DES DIVIDENDES
L'harmonie de réparlition est vraiment la clé de la voûte. Sans cet accord, tous les autres seraient éphémères, et l'édifice croûlerait au moment où il faudrait en venir aux répartitions du bénéfice et aux règlements de comptes individuels.
Quel esprit apporteront à cette répartition les gens âgés qui sont toujours les plus riches en capitaux? Viendront-ils avec les intentions de nos civilisés mercantiles, qui ne rêvent qu'aux moyens de pressurer le peuple et diminuer ses faibles salaires ? Ils auront, au contraire, la générosité d'un amant pour une mattresse. Tout ce peuple, cette classe de jeunesse pauvre, a fait leur charme dans les groupes de travail et de festins. Dès-lors, les vieillards arrivant à la séance de répartition ne seront en peine que de veiller à ce que la jeunesse perçoive les meilleurs lots en dividende industriel. On entendra les vieillards déclarer qu'ils sacrifieraient plutôt une portion de leur dividende capital que de souffrir que la jeunesse füt lésée en répartition industrielle. Voilà l'esprit qu'apoorteront les chœurs 13, 44, 45 au conseil de répartition : ils y arriveront prêts à maudire quiconque ne tiendra pas les intérêts de cetie jeunesse qui fait leur bonheur en amitié comme en amour, à tous les instants de chaque journée.
Je suppose que ces vieillards n'aient pas été bien informés du mécanisme social de la Tribu, qu’ils aient dédaigné d'en lire les conditions, comme je dédaigne de lire les chartes variables des peuples chez qui je vis et dont je ne connais ni ne veux connattre les constitutions aussi variables que les almanachs. Dussé-je vivre cent ans, je ne lirai j jamais les innombrables constitutions des civilisés ; je tiens à honneur de n’en connaître aucune, tant je les méprise toutes, depuis celle de Mirabeau
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jusqu’à celle de Laréveillère-Lepeaux, et autres successeurs en fabrique de chartes.
Le débat principal roulera sur la question suivante :
Les capitalistes ayant droit au tiers des bénéfices pour l'intérêt de leur versement de fonds, et cet intérêt leur étant garanti franc d'impôt, lesdits capitalistes doivent en outre recevoir une portion quelconque du lot affecté à l'industrie, c’est-à- dire qu’outre les intérêts de leurs fonds versés en capital, ils doivent recevoir une part des lots affectés à chacune des séries où ils coopèrent en industrie, et chacun d'eux doit percevoir une portion du dividende industriel réparti à chacune des 20 ou 30 séries dont il est sociétaire.
Sur cette proposition, l’on verra s’insurger toute la classe riche ; elle représentera qu'en Civilisation l'on ne tire pas plus de 3 pour cent net des bons domaines, que si la Tribu en assure 4 416 franc de tout impôt, ou impüt déduit, ce qui équivaut à 6 pour cent, impôts et grivelages mercantiles défalqués (1), tout capitaliste doit s'estimer fort heureux d'obtenir de la Tribu la rente nette de 6 pour 400, c'est-àdire 4 416, impôts déduits et fraudes mercantiles déduites, ce qui équivaut au revenu nct de 6 pour 400 en Civilisation.
La classe riche, fondée sur cet argument, s’insurgera contre l'idée de percevoir une portion du dividende affecté à l’industrie. En vain lui représentera-t-on que les riches ont assisté comme les pauvres aux séances industrielles des jardins et vergers, des étables et basses-cours. Ces riches répondront qu'ils y ont assisté et y assisteront sans cesse pour leur plaisir, qu’ils sont prêts à sacrifier moitié du revenu de leurs capitaux plutôt que de renoncer à ces séances amicales, qui font leur bonheur à chaque instant du jour.
Sur ce, la régence leur notifiera que loin d’être admis à renoncer à aucune rétribution d'intérêt de capital et industriel, ils doivent accepter, dans l’un et l'autre genre, les lots qui leur seront alloués.
La- dessus s’établira le plaidoyer des gens riches : « Nous trouvons fort juste, diront-ils, qu’on nous paie un intérêt, un agio de nos fonds versés, nous sommes pleinement satisfaits de ce qu'on élève cet intérèt à 4 416 franc d'impôt et de fourberie mercantile, ce qui égale et surpasse méme 6 pour 100 du régime civilisé soumis aux impôts et aux fourberies mercantiles non moïns coûteuses que les impôts. Mais pourquoi voudrait-on nous humilier en nous obligeant à recevoir une portion du dividende industriel acquis à nos amis intimes, qui, n'ayant pas
(1) On dit l'impôt si onéreux, il l'est moins peut-être que les fourberies mercantiles dont on rublic le fardeau par confance pour les économistes qui ont su persuader aux nations que leur bonheur tient à tolérer les ravages mercantiles.
de capitaux, doivent au moins percevoir le fuit de leur industrie journalière ? Nous y coopérons, il est vrai, mais Parce que cette industrie fait nos délices. Pourrions-nous cultiver des fleurs, des fruits, des légumes, sans nous faire aider par toute la classe populaire ? Il faudrait, en Civifisation, la payer fort cher, être dupe de ses voleries, fatigué de sa grossièreté; ici nos cultures, nos serfes ne nous coûtent aucun frais ; nous y sommes secondés par des compagnons intelligents, bienveillants, zélés pour tout ce qui peut nous plaire. Comment pourrions-nous consentir à entrer en partage des deniers qu'ont si bien gagnés n0S amis pauvres? »
Telle sera l’objection de quelques riches qui n'auront pas fait une étude des lois d'harmonie passionnelle. On leur fera comprendre que dans une série tous les groupes et !es individus doivent avoir part à Ja rétribution industrielle, à défaut de quoi l'association serait faussée. Les non percevants deviendraient une classe de mattres et non d’associés, et toutes les classes rétribuées seraient ravalées par cette générosité mal entendue. Les riches, par amitié pour leurs collaborateurs , devront se rendre à cet argument, et ils termineront par dire: « S'il est absolument nécessaire que nous acceptions un salaire de nos plaisirs, que nous participions au bénéfice industriel, si bien gagné par nos amis pauvres, du moins qu'on nous fasse la part si petite qu'elle touche à zéro. »
Tel est l'esprit qu'apporteront les riches à la répartition ; ils n’y seront occupés que des intérêts du pauvre.
Cet esprit sera le véritable sceau de l'Unité , le garant de tout le système d'équilibre passionnel, dont on ne peut établir aucun !{ ] dans un ordre où le riche ne cherche qu’à rédimer les bénéfices du pauvre et opérer la baisse du salaire. C’est là le côté infâme dela Civilisation et l'opprobre éternel de ses philosophes mercantiles qui ont l'effronterie de se dire amis du peuple, tout en prônant un régime social qui coalise les riches pour accroître la misère des pauvres et ne fait de la concurrence industrielle qu'un gage de baisse de salaire et d'accroissement de la fourberie.
Là dessus ils répondent que la hausse du salaire conduirait le peuple à l'inertie. Sans doute, puisqu'il n'existe pas d’attraction industrielle dans l’ordre civilisé, mais dans les séries passionnelles, où cette attraction existe et où le travail s'opère par plaisir, par point d'honneur, sans acception du bénéfice, peu importe que le bénéfice du peuple aïlle croissant et que son bien-être soit assuré. Quand la philosophie justifie un mal comme la baisse du salaire par un autre mal qui est le danger d'inertie, elle ne prouve autre chose sinon qu'en Civilisation tous les fléaux se donnent la main, s'engendrent l'un l’autre, et qu'au
lieu de songer à perfectibiliser cet enfer social , il faut en sortir puisqu'enfin l'issue nous en gst offerte, et hausser les épaules des ebjections de quelques [ ] qui gloseront sur ce qu’on emploie l'amour ou autre moyen pour | ]}, quand il est certain que tous mayens sont bons, pourvu qu'on atteigne le but, qui est de sortir du chaos civiilisé, barbare, sauvage, ct arriver à l'harmonie ou développement unitaire des 12 passions.
La Tribu, à part le produit des curieux, aura peu de bénéfice à partager la première année. Ses travaux ne deviendront profitables que la deuxième année où elle sera bien exercée. Alors elle se scra adjoint une centaine de manufacturiers qui cotreront en automne et s’occuperont aa moins un mois aux travaux agricoles, afin de s’inicresser aux intrigues de la Tribu ct y intervenir activement au retour de la saison. Pendant l'hiver ils formeront les Tributiens à quelques essais en manufacture. C'est un sujet dont il n'est pas temps de parler.
Si la Tribu voulait ne viser qu’au bénéfice, elle aurait une belle chance dans les admissions à journée payante, mais une grande alfluence d'étrangers désorganiserait le mécanisme social, qui sera faible de liens passionnels. Ce qui peut convenir à un corps vigoureux comme une phalange de grande harmonie, n'est plus applicable à un embryon comme la Tribu mixte.
D'ailleurs, quel est son but? C'est de confondre la Civilisation en Jui prouvant que l'unité passionnelle est possible. Une fois cette démonstration fournie , il sera évident qu'il faut abandonner la Civilisation , et que l'honneur de la métamorphose est dù à la Tribu, ainsi que les récompenses de délivrance. Elle ne doit donc aspirer qu’à ce but et ne pas s'arrêter à des calculs mercenaires sur les bénéfices d’admission des curieux; elle pourra seulement en accepter à très-baut prix pour soutenir la première année, qui fournira peu en bénéfice de culture et troupeaux.
La Tribu est un corps trop faible pour établir ses répartitions sur les 3 fonctions, capitaux, industrie et lumières. Elle pourra se borner à 2 litres, capitaux et industrie, en proportion de 4 à 2, c'est-à-dire que sur 300,000 fr. de bénéfice il y en aurait 200 d’affectés à l'industrie et 400 aux capitaux.
La spéculation du capitaliste est ici la même que dans l'Harmonie ; il doit satisfaire la classe populaire pour l’enthousiasmer dans les travaux dont il est co-intéressé et pour répandre du charme sur l'ensemhle des fonctions. Chez nous, un riche n’ayant rien de commun avec ses fermiers quant aux divertissements, ne songe qu'à les pressurer pour se former une brillante maison ; mais dans la Tribu le riche a des rela-
tions journalières avec les industrieux ; il lni importe de les voir satisfaits et ardents à leur travail, dont il peut d'ailleurs obtenir pour lui un dividende industriel indépendamment de celui de ses capitaux. Si par exemple il est agronome et qu'on soit obligé de le consulter sur le soin des jardins et vergers, il sera rétribué d'un dividende industriel ; mais que sont ces petites spéculations au prix de la principale qui doit seule occuper les riches? C'est l'espoir d'opérer la métamorphose du monde social au bout d’une épreuve de 6 mois, suflisante à établir les accords passionnels.
Ils auront eu dans la Tribu des plaisirs qu'on ne peut trouver en Civilisation, ni à la ville ni à la campagne ; on ne jouit à la ville que de plaïsirs limités au genre oisif comme spectacles, bals, jeux, promenades, on ne trouve à la campagne qu'une ombre des plaisirs champêtres qu'on y va chercher. Le riche y manque toujours de l'intrigue industrielle avec des groupes de gens affectionnés à son service et intéressés au succès de l'industrie qu'ils exercent. Un riche qui aura ces avantages dans la Tribu s'attachera nécessairement au peuple à qui il les devra, et craignant de
. rentrer en Civilisation, il adhèrera de cœur à tout ce qui pourra satis—
faire le peuple de la Tribu.
Rien de plus aisé que de régler le dividende affecté aux capitaux. Quant à celui de l’industrie, on suivra la règle d'harmonie qui est de faire classer l'importance du travail de chacun par lc groupe de même fonction ou par ceux de genre approximatif; d'ailleurs, ces classements, dans lesquels interviendra au besoin le Conseil, ne seront pas difficiles à régler, vu l'empressement des sociétaires à maintenir l'accord dans la Tribu. ,
Les bénéfices industriels seront nécessairement faibles la 47e année. sauf le produit des étrangers admis et dont on peut hicn estimer le { ] à 400,000 francs de France. En supposant qu'on n’en accepte qu'un petit nombre, ce seul objet donnerait, en gradation de 500 à 1500, un terme moyen de4600 pour chaque sociétaire ; les agios des capitaux seront payés par le médiocre bénéfice de la 17° année.
Dès la 2 année, la Tribu aura pu statuer sur les branches d’industrie qu'il lui conviendra d'étendre ou d'introduire, mais alors si elle a bien opéré elle aura pleinement formé ses liens passionnnels, et n'aura plus besoin de spéculations actives en industrie, elle voguera à pleines voiles dans l'attraction et saura proportionner chacun de ses travaux à la dose de plaisir qu'ils pourront procurer. Elle ne s'occupera qu’à élaguer les branches peu attravantes, les remplacer par de plus séduisantes et renforcer les liens plutôt que d'étendre les spéculations.
Le but de l'harmonie n'est pas le même que celui des empires et in-
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dividus civilisés qui ne cherchent qu'à accaparer en entier quelque branche de bénéfice et n’en rien laisser à leurs voisins. Une société d'harmonie ne cherche qu’à gagner un peu plus que sa consommation poussée au plus haut degré de bien-être. Quand on aura formé 800.000 phalanges, si elles avaient cet esprit d'empiètement et d'égoïsme qui caractérise les civilisés, comment chacune des 800,000 trouverait-elle des sources de bénéfice exclusif ? D'ailleurs, quel est le mobile de cette ambition dévorante qui possède les civilisés? On ne-saurait trop le redire : ils travaillent pour un lendemain qui n'arrive jamais, ils craigent avec raison que leurs enfants ne manquent un jour du nécessaire.
Cet océan d’inquiétudes n’existe plus dès que la mécanique passionnelle est formée. On y vit pour aujourd'hui et non pour demain, on y trouve dans l'alternative de plaisirs et de travaux attrayants un équilibre des passions qui est le bonheur et non pas l’espoir du bonheur, on y est par la’ garantie de minimum à l’abri de toute crainte pour ceux qui sont nés ou nattront dans ce nouvel ordre, et l’on n’a plus d'autre souci que d'accroître les liens passionnels d'où résultent l'aitraction industrielle et l'accroissement des bénéfices combinés avec Îles plaisirs.