DES GARANTIES SOCIALES EN COMMERCE
L'avènement aux garanties sociales tant invoquées n’exigeait pas de découvertes. 11 suffisait de cultiver le germe placé au milieu de nous, c’est le régime des monnaics, garantie très-bien équilibrée, qui est sous les veux de tout le monde. Ce procédé, fanal de sagesse politique, est aussi peu caché que l'était le café qui pourtant fut pendant plusieurs mille ans dédaigné dans les champs de Moka. Même fatalité nous a fait négliger la régie fiscale contre-balancée, qu'on aurait dû appliquer à tout le système industriel et surtout au commerce.
J'ai décrit au chapitre précédent une issue régulière de Civilisation en ce qu'elle conduit de 5° en 7° période. Je vais décrire une issue plus régulière et plus lente, car elle supposera le cas où on parcourrait pas à pas la 4° phase, pour n’arriver au sortir de cette phase qu'à la période suivante, qu'à la G*, celle des garanties solidaires, tandis qu’on les franchirait par l'opération des Banques rurales bien organisées.
Je vais traiter de la bévuc la plus récente , et l’on peut dire la plus grossière des modernes : c’est le système commercial, nommée concurrence individuelle, avarchie de l’industrialisme. J'examinerai aussi d’autres erreurs qui se rattachent au ‘faux principe de liberté individuellc absolue et rebelle aux convenances collectives. Toutes les philosophies modernes reposent sur cette erreur, toutes consacrent l'égoïsme sous le prétexte de liberté ; ainsi toutes s'accordent à proscrire les principes de garantie sociale, qui sont l'opposé de ceux de l’égoisme.
C'est d’abord dans le commerce qu'il faut aualvser ce vice.
Lorsqu'il faut écrire un chapitre sur le commerce , je suis toujours embarrassé par l’afflucnce des matières , il n'existe pas de sujet plus fécond que les turpitudes commerciales.
En fait de crime le commerce n’y va pas à petites doses , témoin les prouesses des villes de Nantes et Marseille, l’une pour la traite et la torture des noirs , l’autre pour la traite des blancs ct le massacre des chrrtiens.
Le commerce, le dicu du dix-neuvième siècle, est pour le corps social un valct qui produit un et qui prend dix ; il y a donc perte * de neuf pour un sur le service distributif dont il est chargé. On ne saurait trop répéter cette définition, la plus précise qu'on puisse donner. Supnosez un commis qui fasse dans vos bureaux un service
valant cent louis et qui vous en coûte mille, tant en émolament qu'en gaspillage , et vous aurez la mesure exacte du service commercial et du fruit qu'on en retire. Les fortunes des commerçants et banquiers, plus colossales aujourd'hui que jamais, auraient dù depuis longtemps éveiller les soupçons et provoquer une analyse sévère du mécanisme commercial, de ses ressorts et de ses effets, propriétés dont les plus évidentes jusqu’à présent sont d'avoir engendré au dehors le monopole maritime, et au dedans la misère du peuple par la concurrence en réduction de salaire. Cette misère est à tel point que dans le pays le plus industriel, à Manchester, des ouvriers travaillant 46 heures par jour ne gagnent dans une semaine que 1 schelling 7 pences (40 sous de France), dans un pays ou les comestibles sont à très-haut prix.
La manie d'industrialisme qui possède notre siècle n’est donc autre chose qu’une savante conspiration pour fonder le bien être des riches Sur le mal être des peuples. Cet étalage d'industrie n’aboutit qu’à rendre plus misérable toute la masse qui travaille, à stimuler les caprices des riches et raffiner leurs plaisirs. Avec cette manie de production sans répartition proportionnelle , notre siècle conduit les peuples au sort des Chinois et des Indoux, réduits à faire un seul et petit repas dans Ja journée, ne vivre que d’un peu de riz crevé dans l’eau, sans pouvoir même y ajouter du sel. Voilà le bonheur où conduirait cette frenésie de production fondée sar la lutte de salaire décroissant.
Expliquons bien la cause du mal déjà entrevue par quelques écrivai s de bonne foi. Bernardin de Saint-Pierre dit: « Ces grandes manufactures, ces grandes entreprises font aller quelques chefs en carosse et les nombreux ouvriers en sabots. » Rien n’est plus vrai ; c'est une persécution grandement organisée, et il faut dire à ce sujet le secret des chefs de manufactures, secret fort inconnu des philosophes, parce qu'ils ne voient l’industrie que dans les salons de ceux qui pressurent l'ouvrier. Veut- on savoir le thème secret de cette politique industrielle ? Ce n’est pas dans les rapports académiques, dans Smith ou Stewart, dans Malthus ou Ricardo, qu'il faut le chercher, c’est dans les complots des chefs pour rédimer l'ouvrier. Écoutons à ce sujet un dialogue entre deux fabricants, l’un de Lyon, l’autre de Saint-Étienne, gens sans prétention à l'académie et disant grosso modo le secret du métier.
Le Lyonnais au Stéphanois. — Vous croyez être les seuls pour cet article, mais nous commençons à le monter et nous le ferons comme vous. |
Le Stéphanois. — Je vous en défie, nous vous écraserons toujours, nous avons les façons à plus bas prix.
Le Lyonnais. — Nous formerons des ouvriers peu coûteux, nous les tiendrons dans la campagne, où ils vivront de peu.
Le. Sléphanois. — Ça ne vaudra pasles nôtres, nous les ferons vivre de pommes de terre , rien que de pommes de tegre, et des raves.. et ceux qui veulent manger autre chose, point d'ouvrage pour eux.
Voilà la philantropie qui ressort de la concurrence, c’est de forcer le peuple à mourir de faim , ou ne vivre que de quelques riens , et qui . pis est, quand il survient une crise de stagnation causée, comme celle de 1826, par des machinations d'agiotage, les chefs de fabrique renvoient ces ouvriers qui les ont enrichis et leur disent: nous n’avons plus besoin de vous, allez mourir de faim. Admirable système social, institutions bien dignes de l'apologie des philosophes qui s'écrient : l’état social se perfectionne ! |
Tant que dure cet infime régime, il est certain que le peuple serait plus heureux de vivre dans l’inertie, comme l'Espagnol. A la vérité l'état est pauvre en Espague, mais le peuple est moins malheureux ; il coule daas l'insouciance des jours plus tranquilles, il se fait bien payer ie peu de travail auquel il consent. Le peuple, en Suëde, ne travaille dans le cours de la semaine que trois jours sur six; aussi la Suède est-elle pauvre ; mais la masse y est plus heureuse que dans ces rigoureux ateliers de Manchester et Verviers, où il faut que l’ouvrier, mème en hiver, soit à l'ouvrage à cinq heures du matin, et pointé pour rabais de salaire s'il tarde ün quart d'heure à arriver ou s’absente un instant sur les seize heures. On sait combien les ouvriers sont à Ja torture dans les ateliers d'Angleterre, souvent privés d'air. Ceux des fabriques de mousseline sont obligés de travailler dans des caves humides, qui les criblent de douleurs et d’infirmités précoces’, quelques emplois de la fabrique de Lyon détruisent l’ouvrier avant l’âge de trente ans. Voilà donc le bonheur qu'on recueille de l’industrialisme. Je le répète, l’apathie espagnole et musulmane est un sort plus beureux pour le peuple. |
Mais les riche: sont ils plus heureux de ces tortures du peuple ? Non vraiment; elles accroissent les pertes du riche en paraissant augmenter leurs jouissances, la plupart hien illusoires. Sous Louis XV, les tables des grands étaient servies en faïence ct en verre. Aujourd'hui lés bourgeois servent en porcelaines dorées et cristaux. Est-ce pour eux un plaisir rée!? Non, chacun est blasé là dessus dès le lendemain. Les repas de nos aïeux étaient plus gais que ceux de nos jours, malgré cette différence de la faïence à la porcelaine, des verres aux cristaux. Les dames du siècle passé n’avaient pas des cachemires sur les épaules, mais était-on moins jovial , moins raffiné chez Sévigné et Ninon que dans les réunions actuelles, qui, avec leurs colifichets couronnés à l’exposition de l’industrie, sont, dit-on, des réunions assez mornes et bornées à d’insipides rabachages sur le 5 0/0 et le 3 0/0, la congrégation
et l'opposition ? Ce n’est donc pas une jouissance réelle que ce progrès du luxe; il n'est que moyen de jouissance fictive dans un ordre différent, où chacun y participera du plus au moins et où il formera des liens d'amitié plus actifs entre les diverses classes. Aujourd'hui il ne tend qu'à envenimer les haïnes des grands contre les petits et à renforcer les spéculations du riche contre le pauvre. Notre frénésie de raffinement industriel redouble chaque jour les privations du peuple , qui reste au même degré de misère, tandis que les riches avancent en luxe et en jouissances. Aujourd'hui nos trophées industriels n’ont jusqu’à présent que deux résultats honteux, au dehors le joug honteux du monopole maritime, et au dedans l'accroissement relatif dés souffrances du peuple. Voilà les seuls fruits qu'on ait jusqu'à présent recucillis de cette industrie qui amoncelle des fourmihères de pauvres, des arsenaux de commotions populaires, dont on est obligé de se débarrasser par la guerre ou l'émigration.
Après ce prélude venons à l'analyse des principes d’anarchie consacrés dans les mœurs, de liberté individuelle du commerce, nous allons découvrir l'absence de toutes les garanties sociales. Examinons cette lacune par degrés en allant du petit au grand.
Lacune de garantie pour l’ouvrier, à qui on doit assurer le travail par obligation solidaire des chefs de fabriques.
Lacune de garantie pour le consommateur, à qui on doit assurance contre la fourberie des manufacturiers sur les qualités et l’altération qu'y ajoutent les commerçants de divers degrés.
Lacune de garantie en économie sociale par la pulluiation des agents parasites ct l'absorption des capitaux en luttes de concurrence outrée.
Lacune de garantie en sureté générale par tolérance des menées de famine en comestibles et famine industrielle des manufactures, victimes des accaparements.
Lacune de garantie en gestion distributive par la tolérance de la banqueroute, qui autorise ou du moins enhardit le commerce au rôle de cosaque industriel, prélevant par la banqueroute une dime ct un gain sur le produit dont la gestion lui est confiée.
Je pourrais pousser à 40 ce tableau des lacunes de garantie en les appliquant à chacun des 40 caractères du mode commercial nommé concurrence industrielle , méthode qui n’est autre chose qu'un [ ] des leurres et friponneries légalisées , une absence de toutes les garanties. Notre siècle raisonne sans cesse de balance, contrepoids, garantisme , équilibre ; voici sur une scule branche de relations, sur le commerce, 40 lacunes de garanties systématiquement exclues par la politique moderne.
Le défaut d'espace ne me permet pas d'analyser ces divers caractères. Je me borne à quelques lignes sur un des plus saillants.
La Banqueroute. Comment les civilisés, qui ont si bien trouvé dans le régime hypothécaire une garantie individuelle pour le prèteur , n'ont-ils pas eu la pensée d'étendre cette garantie au corps social, qui étant commanditaire du commerce, doit avoir hypothèque sur le commerce en masse par solidarité des négociants contre la banqueroute et cautionnement garant de cette solidarité ? L'état sait exiger un cautionnement des courtiers qui ne sont que porteurs de paroles, et il n’en exige pas des négociants qui sont détenteurs de la fortune publique abandonnée à leur gestion arbitraire. |
Répondra-t-on que le régime de solidarité éloignerait du commerce tous les gens riches qui ne voudraient pas étre garants des entreprises téméraires du négociant pauvre, et il ne resterait dans la banque et commerce que les gens sans fortune, dont la solidarité serait illusoire faute de moyens? C'est ce qui arriverait dans le régime actuel. Il faut donc préluder à la solidarité commerciale par une opération qui éloigne du commerce tous les chefs pauvres ou qui les réduise au rôle d’associés des maisons riches ; c’est à quoi l'on parviendrait en cinq ou six ans par le régime de maîtrise, garantie qui se fonde sur trois conditions, savoir : patente progressive, cautionnement enchéri et hypothèque de crédit commercial. La patente progressive échelonnée , crott d'année en année , comme 300, 600, 900, 4200, 4500, 1800. Dès la troisième année le marchand peu fortuné serait obligé de lâcher prise et retourner à l'agriculture ; le riche paicrait sans regret, sachant que cette hausse progressive élaguera , fera disparaitre du commerce la foule des parasites qui font banqueroutc au moindre échec, n'ayant pas Je moyen de soutenir une année de stagnation. A cette patente progressive on ajouterait un cautionnement enchéri pour obtenir l’admission de maîtres non limités en nombre. Ce cautionnement mesuré forcerait d'autant mieux à la retraite les commerçants dépourvus de capitaux ; ils seraient obligés de s'engager à titre d'intéressés ou commis dans une maison riche. Enfin, pour 3° garantie, on astreindrait tout maitre patenté, tout aspirant commei cial à fournir hypothèque supérieure au crédit qu'il veut obtenir, de sorte que celui qui prétendrait 20,000 fr de crédit, avec garantie du syndicat provincial et ratification des factures, serait obligé de fournir en immeubles ou valeurs circulantes une garantie de 30,000 fr. Ainsi s’effectuerait la mesure préparatoire qui est d'éloigner tous les négociants sans fortune et ne conserver que les riches. Après cette disposition préalable on procéderait à organiser la solidarité en directions graduées par régions, provinces, districts et cantons. Cette échelle est nécessaire, car le négociant de
Paris ne pourrait pas répondre d’un petit débitant qui réside au fond des Alpes ou des Pyrénées, mais les négociants de Grenoble et de Toulouse peuvent se procurer sur cet homme des renseignements satisfaisants et juger s’il est digne de garantie ct d'admission à l'exercice commercial , s’il fournit une hypothèque satisfaisante. Il convient donc que la solidarité soit distribuée par divisions de divers degrés, dans chacune desquelles les chefs commerciaux répondront, seront garants des subalternes ou débitants en détail
Observons bien qu’au moment où la garantie solidaire scra mise en activité, le grand nombre de petits détaillants, petits grossiers et petits banquiers aura disparu par suite de l'échelle croissante que le cautionnement et la patente auront subi pendant cinq à six ans; le peu d'agents commerciaux qui restera trouvera dans la diminution des frais et l’accro'ssement de ventes un bénéfice bien suffisant pour supporter ces frais de cautionnement enchéri et patente croissante.
Observons aussi que dans cette opération il n’y aura pas eu de monopole, car personne n’aura été exclu individuellement, comme il arrive Sous nos méthodes actuelles, qu’on nomme libre concurrence, règne de la liberté, de la charte et de l’industrialisme. Plaisante liberté que celle qui dit au public: vous serez 60 favoris admis à exercer telle industrie, vous ne paicrez le brevet qu'au quart de sa valeur réelle. C’est ainsi que | État opère avec tous les agents de change et courtiers. On a bonne orâce après cela à déclamer contre le monopole: en est-il plus vexatoire que celui des courtages ?
JT n’y aurait point de monopole dans la solidarité commerciale : elle ne réduirait le nombre que par les deux progressions: accroissement de patent: ct cautionnement, sans exclure aucun de ceux qui consentiraient à payer le tribut exigé.
On sera donc en mesure, au bout de cinq à six ans, d'organiser la solidarité, rendre le corps commercial assureur de lui-même et donner au corps social une hypothèque sur le corps commercial, dans laquelle les biens meubles et immeubles de chaque individu seront engagés en garantie contre toute banqueroute.
Mais cette oblisation n’épouvantera-t-elle pas les solidaires ? Non, sans doute , les marchands savent bien mieux connaître qu'aucun ministre de Ja police ce que font tous leurs rivaux; ils y réussiseent à présent même où la confusion est si grande par suite de la multiplicité des négociants. Lorsque le nombre sera réduit au 5° ou 6°, les opérations de chacun seront connues de la masse; elle aura d’ailleurs Île droit de vérifier et d’annuler toutes celles qui n'auraient pas été notifiées au syndicat de ville ou de canton. Personne ne souscrirait à la solidarité sans ua syndicat d'examen et d'approbation , et aucun ven-
deur ne consentirait à livrer s’il n’avait pas la garantie du syndicat ratifiant, acceptant la facture et en accusant réception.
La corporation commerciale formerait des sectaires de genre, chacun répondrait des débitants et manufacturiers de son genre. Lorsqu'un atelier serait seul dans une province, on pourrait le corporer avec ceux d’une autre province; il y aurait cent movens de pourvoir aux cas d'cxception. Je ne m'arrête pas ici à entrer dans les détails, je me borne au cadre général de l'opération. |
On va m'objecter que cette réduction énorme du nombre des marchands, ces 3 conditions rigoureuses de patente croissante, caufionnement au fisc et versement d’un fonds de garantie au syndicat provincial rebuteraient tous les prétendants, que cette retraite des 3/4 des marchands anéantirait la concurrence, etc.
C’est mal connaître le mécanisme de concurrence; il existe partout où it y a 3 compétiteurs. Aussi la concurrence n'est-elle nulle part plus complète que dans le système des monnaies où les rivaux ne sont que trois : le fisc, l'orfévrerie et le change. 11 reste donc à savoir si l'on pourra en tous pays maintenir 3 marchands en chaque genre; rien n’est plus facile même dans les villages, où cette rivalité trinaire s'établira d’un village à l'autre. On ne peut pas avoir dans un village de 4,000 âmes 3 märchands d’étoffes, quelquefois pas un seul ; mais sur l'ensemble du district on aura assez de 3 marchands parce que cet état donnerait un bénéfice assuré, vu le très-petit nombre de ceux qui seront admis à l'exercer.
Quant à leurs prix de vente, ils ne seraient pas arbitraires comme aujourd'hui. La première clause d’un régime de garantie commerciale est l'établissement des livres et timbres de notions fixes. Un marchand, même au village, ne pourrait pas vendre une toile, un drap sans le timbre du syndicat provincial et l’exhibition d’une copic de la note estimative de cette étoffe, note rédigée au syndicat par expertises concurrentes. Ces précautions de garantie qui peuvent sembler difficiles n'emploicraient pas le quart du temps et des frais quon perd dans notre état mensonger à marchander, s'informer, hésiter et finir par être dupé säns garantie de recours en indemnité.
Là finirait la banqueroute, l’un des plus odieux caractères du sysme de libre concurrence. Le corps social, une fois délivré de ce fléau, comprendra qu'il avait été trompé par les théories économiques, prônant la liberté individuelle sans garantie de la masse ; il comprendra que l'odieuse coutume nommée banqueroute ou faillite, comme on voudra (car on est traité de grossier quand on prononce le mot banqueroute), ne reposait que sur le système de concurrence individuelle sans solidanité, et on en conclura que les autres vices du système commercial re-
posent peut-être surla même erreur. Alors on s’éveillerait du rève d'idolâtrie mercantile, on opinerait à examiner ct subordonner les opérarations du commerce, à l’assujétir de plus en plus aux convénances de la classe des producteurs, aux règles de l'économie réelle qui exige qu'un travail improductif n'emploie que la plus petite quantité d'agents et de capitaux. Alors on verrait les ministères chez toutes les nations civilisées revenir de leur prévention pour la fausse liberté, pour l’anar chie ou licence de fourberie individuelle, corriger" pièce à pièce tous les caractères du commerce et d'abord la fourberie en l'assujétissant à la triple amende.
{1 est difficile de la déjouer tant que les vendeurs ne sont pas réduits à un petit nombre et à de grandes corporations embrassant une province entière; mais sous le régime des garanties, un petit marchand de village est lié, tient solidairement aux gros marchands d'une grande ville voisine chez qui il a pris ses étofles et denrées (car le syndicat ne voudra:t pas garantir les petits débitants de campagne s'ils prétendaient selon la complication actuelle tirer en droiture des fabriques et ports éloignés de cent licues). Si donc ce marchand petit ou gros vous à vendu un drap faux teint sans mentionner sur facture cette fausse couleur, on ira porter plainte lorsque la fraude se sera manifestée après quelques mois d'usé. Le marchand sera condamné au paiement provk soire de la triple amende envers l'acheteur, sauf recours sur les vendeurs en gros ct fabricants. Ainsi la fraude retombera ultérieurement sur son auteur, marchand ou fabricant.
Remarquons que cette garantie ne serait pas praticable dans l'Etat de confusion actuelle, multiplicité de marchands et enchevètrement de fonctions; mais quand on aura élagué cette foule et réduit le tout à un petit nombre de maisons solidaires et bien solvables en ce qu'elle s’interdiront par ratification de syndicat toute opération hazardeuse, il n'y aura rien de plus facile que de discerner et frapper d’amendes les auteurs d'une fourberie ; mais personne n’oscra l'exercer quand la punition sera inévitable.
Ainsi le règne de l’auguste vérité tant invoquée par les philosophes ne peut s'établir que par la chute de cette fausse liberté qu'ils ont établie dans le commerce dont ils ont fait une corporation de cosaques industriels, exploitant lésalement la crédulité du public et volant à qui mieux mieux par la fourberie, la banqueroute, etc.
Du vice de fourberie on passera à d’autres comme ceux d'agiotage, d’accaparement. Il suflira de décréter la permanence des ventes, personne n’accaparcra quand on ne pourra pas interrompre la vente et dire comme aujourd'hui : L'article est en honnes mains, il est bien tenu, on ne le vendra pas avant qu’il n'y ait famine déclarée et hausse de cent
pour cent; ainsi spéculaient les accapareurs de 1812 qui, tout en amassaut d'immenses magasins de farine, faisaient crier à tue-tète que le pain allait manquer. Il fallait la petitesse mercantile de Bonaparte pour être dupe des menées qui l'ont renversé en faisant retarder et avorter la campagne de Russie. {l les aûrait déjouées par un décret de vente permanente à prix d'origine et provision. Chacun aurait pu dire aux accapareurs : Puisque les subsistances vont manquer, ouvrez-nous ces vastes magasins, chaque ménage y fera son approvisionnement.
En régime de garantie, non seulement la vente est permanente sur tous les objets, mais elle est réduite en vente commissionnée dans les cas de disette, ou imminence de disette. ou évidence d’accaparement. Alors on a le droit de considérer le détenteur comme vendant à provision, faire justifier des prix d’origine avec amende décuple en cas de fraude et lui allouer sur les prix l’intérèt à 112 O[0 par mois et la provision d'usage 2 010. Il résuiterait d’un tel ordre que ic négociant mème serait ennemi de l'accaparement et de tout ce qui pourrait causer pépurie d'une denrée, car pouvant gagner 5 0j0 dans le cas d'abondance il n’en gagnerait que 2 dans le cas de pénurie.
Je pourrais en examinant pièce à nièce tous les caractères et les extorsions du commerce prouver que chacun d’eux a des correctifs très faciles à établir, si l’on voulait organiser le régime de garantie de vérité et le code anti-mercantile, mais par un prestige qui fera la risée des siècles futurs, notre siècle s’est laissé ensorceler par les économistes sur la fausse liberté ou anarchie individuelle ; on lui a persuadé qu'il doit considérer comme des demi-dieux, des oracles infaillibles et inviolables, ces nuées de cosaques modernes qu’on appelle marchands et qui de leur propre aveu ne cherchent qu’à faire des dupes, disant hautement : Nous ne travaillons pas pour la gloire, etc.
Leurs apologistes ont pour thème trois paradoxes, que la liberté absolue de concurrence conduit au plus grand perfectionnement du mécanisme industriel, que les intérêts individuels de chaque négociant : concourent à l'intérêt général, et que chaque négociant sait bien ce qui convient à ses intérèts.
Réfutons ces trois paradoxes qui sont la base de toute l’économie moderne : 1° Que la liberté absolue de concurrence conduit à la plus grande perfection du mécanisme industriel. En réponse, je me borne à faire observer qu'elle nous a conduit extérieurement au triomphe complet du monopole maritime, intérieurement à la plus grande misère des industriels, même dans l'Angleterre, pays qui pressure tous les autres par le monopole.
20 Que les intérêts individuels de chaque négociant coïncident avec
l'intérêt général. D'où il suivrait que l'intérêt du négociant, qui organisa la famine de 41819, était d'accord avec l'intérêt de 3 millions de Français, victimes de cette famine.
3° Que les négociants, collectivement et individuellement, savent bien discerner ce qui convient le mieux à kurs intérêts. Autre fausseté confondue par la crise commerciale actuelle, 4826, où l’on voit double bévue commise par les négociants, collectivement et individuelle ment: |
Bévue de spéculation collective par l’accaparement de coton et autres denrées qui, après un succès éphémère en 14825, les a culbutés en 1826, et, par suite, bouleversé le commerce d'Europe (contrecoup d’avortement) ;
Bévue de spéculation individuelle par l'engorgement d'importation dans les marchés d'Amérique, où la nécessité de regorgement a paralysé les fabriques et les négociants d'Europe.
Le monde commerçant n’a donc rien de cette sagesse que lui supposent les économistes ; il a, au contraire, la propriété de s’aventurer sciemment dans toutes les plus folles spéculations ; il y est poussé par des écrivains adulateurs, persuadant à tout marchand qu'il est la colonne de l’état, le modèle des vertus. Dès-lors chaque trafiquant joue à quitte ou double dans l’agiotage, stimulé par la perspective de fortune rapide et par la faculté de banqueroute, qui lui laisse, en cas d'échec, un honnète bénéfice. Aussi dit-on d'un banqueroutier : Il est bien à son aise depuis sa dernière faillite ; il est devenu bien bon. La justice poursuit bien quelques petits banqueroutiers, petits margoulins, carotteurs : en tous pays les petits voleurs se font pendre, c’est chose connue, mais les gens comme il faut, qui font une banqueroute à million, une affaire bien menée , ne courent aucun risque. On a pour eux tous les égards qui sont düs au malheur, et ce sont eux qui indirectement menacent leurs créanciers de la justice, en leur faisant dire par le notaire : Si vous envenimez l'affaire, si vous y mettez la justice, elle mangera tout; il vaut bien mieux prendre 50 pour 400 qu'on vous offre et en finir sans éclat. Les créanciers, dont les uns ont déjà fait une bonne banqueroute et les autres en préparent une, goùtent sans prine cet argument ; ils ne veulent pas dénoncer l’état de banqueroutier qui leur est si profitable ; ainsi l'affaire s'accomode aisément quand elle est bien menée, c'est-à-dire quand le failli a mis de côté des sommes suflisantes pour acheter tous les gens qui doivent avoir part au gäteau.
Au résumé, voici le plan d'une bonne banqueroute, conforme aux vrais principes du commerce et du perfectionnement social. N... possède un million et un bon crédit, il veut arriver promptement à doubler sa fortune, il agiote sur les denrées ct les effets, s'en charge pour 42
millions, dont 10 à terme; s'il a bien joué su: la hausse oula baisse, il gagnera un dixième net, 4,200,000 fr. Voilà sa fortune doublée , il est proclamé habile garçon, bonne téle (ce sont les termes techniques), et les journaux vantent les sgrvices qu'il a reudus à l'Etat et à l'industrie. S'il échoue, s'il à joué à contre-sens des événements, perdra-t-il uo million? Non, vraiment. N.…., qui connaît les vrais principes du commerce, fera une bonne banqueroute , de genre honnëie, de celles qu'on appelle affuire fâcheuse. et non banquervute, qui est un terme de petites gens, un mot exclu de la bonne compagnie ; bref, N... manque de 42 millions, mais 1l manque savamment et par degrés, d'abord ce n’est qu'un engorgement ; cela se terminera bien pour peu que les créanciers se prêtent, il n'y à pas un sou à perdre ; ensuite l'allaire se complique, devient difficile. £ntretemps les prôneurs à gage, repétent partout : « C’est un si digne homme, unc famille charmante »; enfin pour éviter la faillite d'éclat, on propose un petit amendement, unc remise de 25 pour 400, et les gens d'affaires, entremis à propos, payés largement, ont bientôt conquis une majorité, d'autant que c’est pour cviter une faillite où les créanciers perdraient au moins 50 pour 100. il obtient donc une remise de trois mois, sur lesquels il faut déduire 4 ,200,000 francs de perte réelle, plus 800,000fr. à distribuer aux gens d'affaires, aux prôneurs et compères, ct aux récalcitrants les plus malins ; reste 4 million en bénéfice, ct de plus l'honneur; oui, l'honneur, le renom de vertu et de probité, tant il est vrai qu'il n’y a point de sot métier, et celui de banqueroutier est un des plus nobles pour qui sait Ie faire en grand. |
Ainsi un agioteur opulent, rusé, est sûr, dans tous les cas, de doubler sa fortune, en cas de perte comme en cas de gain. D'ailleurs, il est tant d'espèces de banqueroutes, sur lesquelles un homme intelligent peut opter; j'ai donné un tabieau de 40 espèces de banqueroutes, 11, #19, et suis loin d’avoir completé le tableau. On peut s'étonner, après cela, du silence de 300 chambres de commerce de France, qui devraient dénoncer ces brigandages commerciaux, demander qu'on mtt au concours l'invention d’un système répressif de l'anarchie commerciale. Elles n’en feront rien : les loups ne se mangent pas entre eux. La faute est aux gouvernements et aux philosophe:, qui ne s’aperçoivent pas de leurs duperies respectives ; ils auraient dù cent fois reconnaître que le commerte les mystifie et s'évertuer à lui opposer une digue : la corporation réductive conduisant à la solidarité par les trois moyens indiqués plus haut.
Les nésociants une fois r'uuis en [ ] corporatif et soumis à la surveillance du gouvernement, leurs [ } seraient de tous les abus le plus facile à réprimer.
Lors même qu'on eût cru la découverte difficile, il eût déjà mieux convenu d'établir un monopole universel, semblable à celui du tabac ; car, dans l’état de fausseté où est parvenu le commerce, fausseté politique én hanqueroute, agiotage, etc., fausseté matérielle par déception, altération, etc., le public serait déjà bie@moins trompé par une ferme générale que par la concurrence individuelle. Une ferme générale pourrait-elle être aussi fausse que les marchands de chevaux et les marchands de vins de Paris ? Elle se ferait tort à elle-même, si elle altérait ainsi tout ce qu'elle vendrait ; elle obligerait toute la bourgeoisie à se fournir en droiture chez les producteurs. Mais si l’on eût misau concours la découverte du mode répressif des fourberies, elle aurait été faite à l'instant, car elle est si facile qu’elle ne mérite pas même le nom d'invention ; elle n’est que mesure de police fondée sur l'emploi des trois degrés pécuniaires et de la solidarité auxquelles on doit joindre une garantie législative, ou code anti-mercantile, pour Ja répression des tentatives en lésion de l'intérêt collectif et individuel.
Du moment où cette méthode serait employée, on verrait s'évanouir, comme par enchantement, tous les vices du système industriel ; on verrait le mécanisme commercial réduit au dixième d'agents, et opérant presque sans capitaux; on verrait retourner à l’agriculture 400,000 agents parasites, du régime actuel, tous leurs capitaux et lestrois quarts de ceux des maisons riches ; ou verrait les fourberies et les brigandages, tels que banqueroute, agiotage , accaparement, disparaître sans aucun effort de l’autorité, qui gagnerait ainsi un surcroît de revenu fiscal. Alors les gouvernements et les philosophes en viendraient à se demander laquelle des deux classes a été la plus dupe de se laisser ensorceler | par les trafiquants et n'avoir pas songé depuis 3000 ans aux moyens de les réprimer ; alors les gouvernements reconnattraient que la bonne voie, en administration , n’est pas l’obcurantisme ni l'immobilisme , comme le croient aujourd’hui toutes les cours, et que la route des vrais lumières et du progrès social est beaucoup plus profitable pour les gouvernements ; mais les vraies lumières sont prodigieusement différentes de celles que répand la philosophie moderne avec ses dogmes de concurrenee anarchique, licence de fourberies individuelles et protection indirecte de la banqueroute et de l'agiotage.
Dès qu’on aurait, par une réforme du système commercial, constaté l'erreur des systèmes appelés économiques , ce seraient les gouvernements qui se déclareraient contre l'obcurantisme et l’immobilisme, et travailleraient de tous leurs pouvoirs au progrès de l’état social ; car la réforme du commerce mensonger est une véritable issue de Civilisation, et une entrée en Garantisme solidaire, en 6° période, et cette réforme en amènerait bien d’autres ; car, dès qu'on verrait que, pour ar-
river au bien réel, au règne des vraies lumières, au progrès de la richesse et des garanties, il suffit d'opérer à contre-sens du système philosophique , on voudrait essayer d'appliquer le régime de solidarité et d'action collective à toutes les branches du mécanisme sôcial, où tout n’est aujourd'hui, dans touŸses détails, que l'anarchie des volontés individuelles décorées du nom de liberté. Dés-lors toutes les vues se tourncraient vers l’extension du régime de garantie solidaire, obligeant les masses pour le soutien de l’individu, et l'état civilisé ou action morcelée tomberait par le fait ; l'entrée en Garantisme serait générale.
Du commerce, on passerait à d’autres garanties et d’abord à celle de travail ou secours à assurer aux indigents , obligation qu'on rejette aujourd'hui sur les familles, qui ont raison de s’y refuser ou sur les comités de bienfaisance qui n’ont aucun moyen d'y suffire. Le Garantisme contre l'indigence tient à quatre corporations fondées sur les reiations d'amitié, d'amour, d’ambition et de parenté. La famille ne doit donc intervenir que pour un quart à répartir entre toutes les branches. Quand on procédera de cette manière, elle ne se refusera pas à concourir. D'ailleurs le régime général des garanties, en détruisant les loteries industrielles (un des caractères commerciaux), diminue si fort le nombre des indigents qu'il se borne à peu près aux infirmes, et dèslors il devient d’autant plus facile de les secourir que le produit s'accroît considérablement, dès que le corps social passe de la Civilisation au régime des Garanties solidaires. Les Garanties sont un état mixte entre la Civilisation et l'Association, parce qu’elles opèrent encore sur des familles associées en divers relations, mais non pas en toutes ; elles associent les masses et non les individus, tandis que l'Association comprend masses et individus. Laïssons ces | ] didactiques.
Les Garanties sont au nombre de neuf, dont une pivotale ; — 5 pour les 5 sens, j'en parlerai au chapitre suivant ; — & pour les 4 passions affectueuses, je n’ai pas d'espace à donner à cette analyse ; — 4 pour la passion unitaire, dont le régime de commerce véridique rst une branche.
Continuons donc sur ce régime dont je n’ai pas décrit la pleine organisation. Lorsque les solidarités commerciales seraient organisées et étendues aux manufactures , on s'appliquerait à en bannir de plus en plus tous les germes de fausseté et de cupidité individuelle. Ce serait l'instinct même des négociants solidaires qui indiquerait le moyen d'y parvenir.
En effet, dès qu'un agent serait peu conau des syndics de la division , ils l’astreindraicnt , malgré ses cautionnements, à ne tenir les marchandises qu’en consignation et non en propriété directe. Eux-
mêmes uscraient de cette méthode avec les manafacturiers et les producteurs étrangers, ct se feraient expédier à consignation autant que possible ; ils n'auraient aucun intérêt à acheter quand l'accaparement et les menées d’agiotage ne seraient plÿs praticables. Alors tout le commerce serait peu à peu métamorphosé en entrepôts échelonnés, ceiut des ports distribuerait aux grands dépôts de l'intérieur, ceux-ci aux movens des petites villes et aux petits des villages.
Il resterait à organiser la concurrence d'entrepôt. On prendrait pour modèle d'équilibre, la monnaie. On organiserait l'entrepôt trinaire en trois agences rivales associées avec le fisc et partageant avec lui. Ce serait le gouvernement qui serait commanditaire général. Des trois entrepôts distingués par leur pavillon rouge, azur, jaune, chacun des tros s'évertuerait à obtenir la plus grande masse de consignation et débit. On n’y réussirait que par l’exacte véritt , car la moindre fraude reconnue pourrait faire déserter pendant plusieurs mois l'entrepôt d'une région.
Tel est le but auquel doit arriver le commerce ; il est branche principale du gouvernement, et les trois entrepôts ne doivent être que des associés ordinaires que le gouvernement s'adjoint pour la gestion. Ainsi, loin que le gouvernement ne doive pas se mélcrdu commerce, le laisser faire, laisser aller et piller à sa fantaisie, il faut, au contraire, que tout marchand ne soit qu’un agent du gouvernement, sauf la rivalité trinaire fondée sur le triple entrepôt.
C'est une mesure que l'instinct dicte à tous les gouvernements, car ils ont grande envie de s’immiscer dans le commerce en dépit des théories qui le leur interdisent. Bonaparte se désolait de ne savoir pas maitriser le Protée, dont il disait fort bien : On ne connaît rien au commerce; Ï n'osait pas étendre les monopols directs, comme celui du tabac, c'eüt été s'exposer à des répercussions et engourdisscment (caractères commerciaux) , et déjà l’on avait vu à Vienne que le gouvernement ne brille pas quand il veut lutter directement contre les menées commerciales. 11 faut attaquer le monstre par la concurrence réductive dont j'ai indiqué les trois ressorts ; mais personne ne savait enscigner le procédé à Bonaparte, et 1l ne le découvrit pas, parce qu'il n'était point inventif en mécanique sociale, mais seulement oppresseur, vorace, n'ayant aucune tendance aux opérations d'harmonie.
Les gouvernements actuels qui ne croient pas à l'invention de l’harmonie sociétaire, car ils ne croient à rien de ce qui est noble en ressorts acministratifs, pourront croire au moins à la faculté de la métamorphose commerciale. Le besoin de se créer de nouvelles ressources fiscales est pour eux un motif pressant de faire scission avec les philoso—
phes nommés économistes et de se déclarer contre la concurrence anarchique ou individuelle, y opposer le frein des garanties solidaires. Ce serait une issue de Civilisation un peu lente, mais enfin ce serait une issue heureuse, quoique beaucoup moins brillante que celle du précédent chapitre. Car la réforme commerciale ne va pas droit à l’association agricole où conduisent bien vite les Banques rurales, mais du moins la réforme commerciale aménerait à reconnaître que la philosophie industrielle des modernes est pleinement à contre sens de la vraie économie et du régime de vérité.
On suspecterait bientôt le tout comme la partie, on suspecterait bientôt l’agriculture morcelée et non solidaire, comme le commerce individuel et non solidaire. Ainsi l'esprit humain entrerait bien vite dans les routes du vrai perfectionnement social s’il pouvait entrer seulement dans quelque petit sentier de régime sociétaire garanti, mais les théories actuelles ont faussé toutes les idées sur ce qui touche à l'association, en voulant l'isoler de coopération avec le gouvernement. On ne saurait trop répéter aux modernes que ces luttes entre l’industrie et le fisc vont directement contre les vues de Dieu qui veut lier tout le système social ; sachant que les gouvernements y sont maîtres, il a dû coordonner toutes ies voies de progrès social aux intérêts du gouver nement. Aussi la philosophie en voulant lutter contre Jui, nous précipite-t-elle dans la rétrogradation. [l n’y aura donc de louable que les mesures qui serviront les vues du gouvernement, son avidité fiscale et son inslinct de centralisation et direction intégrale. Les 2 méthodes exposées dans ces deux chapitres atteignent complètement ce but. Aussi sont-elles dignes de l'attention des gouvernements civilisés qui trompés par leur esprit appressif, ne pourraient pas croire aux sublimes calculs de l'harmonie passionnelle, mais ils croiront fort bien aux calculs fiseaux de la concurrence réductive et de la Banque rurale; et si l'affaire était proposée à divers ministres européens on en trouverait probablement plus d'un qui inclinerait à l’essai : car la pénurie financière va croissant, on à épuisé toutes les rubriques de fiscalité civilisée et si l’on veut faire un coup de mattre en finance, créer tout-à-coup des ressources neuves et vastes, il n'est d'autre moyen que de sortir de la Sphère civilisée et recourir aux méthodes de garantie.
Le premier cssai qui en sera fait constatera la triple duperie des gouvernements, des philosophes et des peuples.
Duperie des gouvernements. — En se bornant à compter sur la stérile science nommée économisme, ils manquent tous les moyens de bénéfice et de centralisation ; ils se réduisent à la route pénible de l’obscurantisme qui les rend odieux ct qui sert mal Îles ministres en les
exposant aux haines et aux chutes fréquentes. Leur véritable intérêt eut été de prendre la route opposée, employer la perquisition forcée, faire procéder à l’exploration de toutes les sciences négligées, cette recherche ne pouvait pas produire pis que les sciences actuelles. I] fallait donc la tenter, ct au lieu de se tenir en arrière de la philosophie qui n'avance qu’en paroles et rétrograde en effets, il fallait essayer d'avancer en réalité, s'emparer des fanaux de vraie lumière dont elle n'a pas connaissance. La carrière serait brillante pour un ministre; elle est faite pour tenter les hommes à grand caractère. Mais peut-on attendre des bourreaux de la Grèce quelque penchant aux grandes choses ?
Duperie des peuples. — Ils ne s'apercoivent pas que cette philosoph'e cui lcur promet les lurhières, donne toujours en résultat l'opposé de ses promesses ; elle est comme le médecin ignorant qui, avec des intentiors bonnes si l’on veut, n’en tuc pas moins tous ses malades. Elle a voulu donner aux peuples un gouvernement représentatif. Qu'en est-il résulté après 40 ans de tourmentes? que le tiers-état en France a perdu son tiers en représentation, et qu'il y a aujourd'hui 2 chambres de noblesse et pas une du tiers-état ; il a donc perdu ce qu’il possédait au lieu de g:2ner ce qu'on lui promettait. La philosophie promettait au peuple de diminuer les impôts, la milice, la chicane par le régime représentalif, et le régime a doublé les impôts, les milices ct les procès. Elle promettait de donner des constitutions libres à tous les peuples et n'a abouti qu’à faire exterminer le seul qui en avait une, car si l'Europe est d'accord à faire massacrer les Grecs, c’est parce qu'ils veulent avoir une constitution. Les philosophes ont de même fait périr sur l’échafaud leurs amis d'Espagne en leur persuadant de faire des discours au lieu de tirer les armes : ainsi quelque bien que la philosophie promette, on est sûr de recueillir de son intervention tout le contraire. Qu'on prouve
‘si l’on veut qu’elle a raison en théorie, en intentions il n’est pas moins certain que c’est un médecin qui tue tous ses malades ? qu'importe après cela l'intention ?
Duperie des philosophes. — Ils sont les premières victimes des calamités dont leur maladresse a frappé le monde social. Ils ne peuvent paraître en scène qu’en reniant leur propre science, ils se battent les flancs pour la présenter sous des formes neuves, et ne produisent toujours que les mêmes vieilleries, ils sont repoussés du gouvernement qui se plairait à les favoriser s'ils cultivaient les nouvelles sciences conformes aux vues du gouvernement : ils y trouveraient ur moyen de fortune colossale et de gloire, même dans les travaux les plus minimes.
ISSUE DE CIVILISATION PAR LES GARANTIES MATÉRIBLLES OÙ PLAISIRS SENSUELS.
J'attaquerai dans ce chapitre le plus spécieux de tous les préjugés , celui qui prétend que nos sens sont des guides trompeurs. Cependant Dieu nous donne pour but en attraction le luxe, les plaisirs des 5 sens; il serait un étre bien trompeur, si, à la première impulsion qu'il nous donne, celle du plaisir sensuel, était un piège pour nous. Je vais démontrer au contraire que tous les plaisirs des sens pourraient devenir autant de gages de progrès social et voies d'avènement à l'harmonie, si on eut su les développer en exercice collectif, appliqué à la population entière et non pas à la seule classe riche ; spéculer sur les moyens de faire participer le peuple aux plaisirs sensuéls , au beau, à l’agréable, aux raffinements des sens et de Jeurs emplois. bu C'est encore une thèse diamétralement opposée aux idées philosophiques et morales ; elles veulent isoler le bon et le beau, sacrifier l’un à l’autre. Fénélon fait démolir les belles façades commencées à Salente; il ordonne qu’on les construise en genre plus commun, plus moral. Robespierre fait arracher les fleurs du parterre des Tuileries et les remplace par des plantations morales de choux et de raves. Fénélon, Robespierre sont ignorants l'un et l’autre sur les vues de Dieu, qui tendent à assembler en tout sens le beau avec le bon et faire du beau une voie de progrès social aussi efficace que le bon. On va se convaincre que Fénélon aurait dù faire construire à Salente des façades plus belles encore, ne fut-ce que pour éviter la double dépense de démolir de beaux édifices pour en élever de laids. C’est aussi par une morale de brécantage et de vandalisme que les Parisiens ont fait démolir l’an passé le plus beau de leurs hôtels, nommé Thélusson. Nous allons spéculer sur une architecture opposée à ce vandalisme moral , et appliquée aux convenances générales et non pas à l'égoïsme. C'est une idée qui n’a jamais pu germer dans la tête d'aucun architecte civilisé. Habiles en constructions égoïstes et confuses, ils n’ont pas entrevu une seule règle de construction harmonique, sauf les galeries couvertes. qui commencent à Paris et dont l‘s Anglais ont, dit-on, eu la première idée.
Il est peu d'état où les monarques n’aient fait bâtir une ville, quelquefois une capitale, petite ou grande, comme Pétersbourg, Washington , Philadelphie, Nancy, Manheim, Carlsruhe , quelquefois une sous-capitale, comme Versailles, La Haye, Postdam.