‹ Manuscrits de l'ancienne abbaye de saint Julien, à BrioudeChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du

Du pays des Arvernes , depuis la venue de Tempereur romain , Jules-César , jusque yers celle du roi Théodoric.

Le pays des Arvernes est situé vers la partie moyenne de la Gaule ^ plus rapproché cependant, à ce que l'on croit, des régions méridionales. L'étendue en était autrefois très grande , et comprenait plusieurs villes célèbres dont je ne saurais rap peler ici tous les noms. Divers fleuves considérables , parmi lesquels le Liger et l'Elacris ', arrosent les caippagnes de différentes parts, sans compter un nombre infini de petites rivières qui descendent du haut des monts , et contribuent beaucoup à la variété et à l'agrément des lieux^ La terre, comme l'a écrit le bienheureux Sidoine, est d'une singulière fertilité. La main du Seigneur y a placé des plaines pour les

La Loire et l'Allier.

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moissons , des coteaux pour les vignes , des pâturages pour les troupeaux : et en un mot les délices de la contrée sont telles , que les étrangers y ont été plus d'une fois persuadés d'oublier leur patrie.

Au reste , j'ignore s'il faut regarder comme une parure et un ornement du pays, les montagnes desquelles il est couvert , si hautes et si neigeuses, que des poètes n'ont pas hésité à les comparer aux Alpes de l'Italie. Cependant beaucoup de choses merveilleuses sont rapportées de ces montagnes.

Plusieurs prétendent qu'un temps a été où elles lançaient en l'air des pierres enflammées , et faisaient couler au loin dans les champs des rivières de feu rapides et bouillonnantes. Quelques doctes disaient même , au siècle du très illustre Sidoine , qu'un grand nombre de bourgs , villages et autres endroits ont tiré leurs noms de ce qu'ils avoisinaient ces vastes incendies. Ce qu'étant tout-à-fait ignorant en de tels objets , je ne saurais affirmer ou nier.

Mais il est une autre chose qui me fut dite en mon enfance , comme les nourrices

la disent à l'enfance de tous , et à laquelle je ne saurais ajouter aucune foi. On raconte que la mer répandit autrefois ses eaux sur nos champs^ et même sur le sommet de nos niorits , et que des temps existèrent où cette belle plaine de Limagne fut un grand marais d*eau. Or un tel événement ne peut être advenu qu'aux jours du déluge , par l'ordre exprès de Dieu , et est trop ancien pour qu'aucun des hommes s'en puisse souvenir. Autrement, comment croire, si l'on n'est un paysan de tout point sot et illettré, que la mer de beaucoup éloignée de nous , ainsi que je l'ai vu , ait pu jamais franchir tant de pajs, et surpasser de si hautes cimes? Lorsque surtout le grand Océan chaque jour brise ses flots au pied de rochers tout proches de lui , et élevés à une bien moindre hauteur. Ce sont donc fables qui ne sont nullement à croire.

Cependant le pays des Arvernes, naguère très florissant par la parole de Dieu , et aujourd'hui encore renfermant un troupeau choisi d'ames fidèles , ne fut pas, à ce qu'on raconte, toujours éclairé de la lumière

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il'en-haut. Pendant long-temps , tout y Ait plongé dans les ombres de l'idolâtrie, et Ton adora au sommet des montagnes Jupiter et d'autres dieux de chêne ou d'argile.

J'ai ouï dire au saint évéque Fortunat , d'une piété et d'une science égales, qu'autrefois vint en ces contrées l'empereur romain Jules-César , et qu'il y fit la guerre contre un jeune roi, très courageux, dont le nom a fui de mon souvenir < • Celui-ci fut vaincu, après qu'il eut livré plusieurs combats, et eut été assiégé dans les murs de Gergovie. Le pays Arverne devint alors tributaire du grand Jules , et après lui, fleurit sous la domination des Césars de Rome* Quelques cités furent bâties en ces temp , et devinrent puissantes par les richesses. Il y eut des écoles , avec des rhéteurs et des grammairiens très célèbres, et tout le monde apprit à parler la langue romaine; ce qui fit les Arvernes véritablement frères des Latins, ainsi qu'ils prétendaient l'être dès auparavant. Enfin , de tous côtés parmi les campagnes , comme

• Vcrring/lorix. { MoU de l'Editeur,)

ET d'aurélia. 3i

témoignage d'une prospérité très grande , s'élevèrent des villa magnifiques y les plus belles y ditron , de toute la Gaule. Ce qui advint depuis lors jusque vers le temps du bienheureux Sidoine y jamais je ne l'ai lu ni ne l'ai ouï raconter. J'ai appris seulement^ comme tout prêtre du Seigneur a dû l'apprendre^ que le premier évêque des Arvemes fut le bienheureux Austremoine* Suivant les anciens récits^ il arriva dans les Gaules avec les saints martyrs Den js , Rustique et Ëleuthère^ et l'Evangile, prêché par cet homme de Dieu , porta des fruits rapides et abondants.

Mais parmi tous ceux qui succédèrent à ce grand prélat , et furent assurément très glorieux devant le Seigneur , aucun ae s'égala en doctrine ou en piété au très illustre Sidoine Apollinaire. De l'appeler la lumière des Arvernes, de dire qu'il composa les plus beaux écrits^ en même temps qu'il se livrait aux plus belles œuvres du saint ministère , ce serait répéter ce qui est connu de chacun , et ne point le louer se^ Ion ses mérites. L'empereur Majorien lui

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fit élever à Rome ; sur la place publique , une statue couronnée de laurier ; et ses honneurs avaient été plus grands encore y lorsque auparavant son beau-père y le patricien Avitus , fut proclamé César. Mais aucune de ces prospérités ne lui enfla le cœur : il porta humblement sa haute renommée y et bien que tourmenté sans cesse par la jalousie de deux prêtres y ses ennemis , il vécut en face de tous dans une pieuse tranquillité d'ame.

En ces jours-là commença à paraître^ pour la perte de beaucoup^ la féroce nation des Golhs. Ces barbares, livrés à la détestable hérésie d'Arius, régnaient dans Toulouse et dans plusieurs autres villes de la Narbonnaise et de la première Aquitaine.

Déjà ils avaient été gouvernés par trois princes d'un génie très avide et très redoutable y lorsque Dieu permit qu'ils eussent pour roi Euric , que d'autres nomment Evarix , le plus belliqueux et le plus per^ vers de tous les mortels. Celui-ci , ne se contentant pas d'avoir étendu ses victoires jusqu'au Rhône et à la mer, et d'avoir en-

ET v'lVRÉIjIA. 35

core subjugué la Novempopulanie , entreprit de réduire les Arvernes et de posséder leurs richesses. Il lui fallut pour cela un long temps et de longs efforts , et quoique leurs champs fussent dévastés , leurs troupeaux enlevés , leurs fermes pillées et livrées à l'incendie , cependant les peuples résistèrent quatre années durant avec un très grand courage. Maintes fois le Seigneur parut les couvrir de son bouclier , et il suscita pour leur défense le vaillant Ecdicius , qui avec dix-huit cavaliers mit en fuite plusieurs milliers de Goths. Mais sans doute les péchés de notre nation avaient comblé la mesure : caries Arvernes finirent par être livrés au glaive du cruel Ëuric, et il s'ensuivit contre notre sainte foi une atroce persécution.

Le bienheureux Sidoine et Grégoire , le célèbre évêque de Tours , ont raconté tous les deux avec une rare éloquence la désolation des églises chrétiennes , tant que régna ce mortel impitoyable. Après qu'un très grand nombre de prêtres et même de prélals eurent été mis à mort , et les autres

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chassés en exil , le roi barbare prit soin de fermer par des buissons et des épines les avenues des saints temples , afin que la difficulté d'y entrer engendrât l'oubli de la foi. Nulle calamité pire que celle-là ne pouvait advenir , et cette plaie fut la plus cruelle de toutes. En elFet , beaucoup d'hommes tombèrent par faiblesse dans l'hérésie , et ce fut pour les vrais fidèles un sujet d'in* croyables lamentations. Mais le Seigneur qui avait frappé de sa verge les infortunés Arvernes , les prit en pitié après quelque temps . et le farouche ennemi de son nom périt encore dans la fleur de la jeunesse.

On a raconté qu'au moment où il mourut^ les villes de la Gaule furent agitées par un violent tremblement de terre.

Gomme notre contrée était régie plus doucement par les magistrats du jeune roi Alaric , tout à coup retentit , avec un fracas considérable , le nom du chef des Francs, Clovis '. Etant venu avec une puissante

' Le savant traducteur avait reproduit les noms germaniques dans toute leur pureté , tels que Hlô-wig pour Clovis, Thiod-rich pour Thëodoric, etc. Nous leur avon»

ET D'AtJRÉLtA» 56

armée , il défît , à l'aide du Seigneur , la nation des Goths. et beaucoup des sénateurs arvernes périrent, avec leur chef Apollinaire , en combattant contre lui.

Toutefois , les fidèlies furent transportés d'une très vive joie , en comprenant que l'hérésie était vaincue , et les clercs allèrent en foule au-devant du roi victorieux. Ils obtinrent de lui d'insignes honneurs et de magnifiques libéralités , pour lesquelles ils glorifièrent son nom. Mais ses soldats n'imitaient pas son exemple; et remplis d'avarice et d'impureté , ils dépouillaient les maisons des riches , et outrageaient la pudeur des femmes libres ; d'où il arrivait que la domination des Francs était peu agréable aux peuples.

Théodoric étant devenu roi, après la mort du grand Clovis son père , occupa le pays des Arvernes. Celui-ci, à ce qu'on rapporte , fut un homme plein de mépris pour les ministres du Seigneur , très avide

reudu leur forme ordinaire , de peur qu^ils ne fussent trop méconnaissables pour la plupart de nos lecteurs.

( Note de l'Editeur. )

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de richesses et d'une extrême férocité. C'est pourquoi on disait de divers côtés , qu'il ne fallait plus lui avoir aucune soumission, ni obéissance. Ainsi parlait-on parmi les Romains ; mais il s'en souciait peu , étant puissant par les armes. Cependant, comme il guerroyait chez les Thuringiens , le bruit courut au pays des Arvemes qu'il était mort. La chose étant désirée de tous , elle fut crue , et il s'éleva alors une grande rébellion. Le sénateur Arcadius, petit-fils de saint Sidoine y qui regrettait les choses du temps de l'Empire , mit le peuple en mouvement , et pour n'être point opprimé par les forces des autres princes barbares , il feignit que les Arvernes voulaient obéir au roi Childebert , et il le fit appeler secrètement. Celui-ci, très désireux de posséder les terres opulentes de la Limagne , s'em* pressa de venir à Augustonemetum ' , où Arcadius força la serrure d'une porte pour le faire entrer. Mais incontinent arriva la nouvelle que Théodoric n'était point mort,

' Clermont-Ferrand. Cette ville est également désignée par ce nom , et par celui de cité des Aryernes.

ET d' AURÉLIA.. Sy

et Childebert mit la plus grande hâte à s'en retourner dans son royaume.

De son côté , le roi Théodoric , en apprenant toutes ces choses , s'enflamma d'une immense colère , et y comme il était d'un génie naturellement très cruel , il résolut de se venger en une manière éclatante. C'est pourquoi ajant assemblé son armée y et voulant la détourner de marcher avec ses frères contre le royaume des Burgondes , il leur tint ce discours : « Suivez-moi chez les « Arvernes : je vous mènerai dans un pays « où vous trouverez dé l'or et de l'argent , « et d'où vous pourrez enlever des trou- « peaux , des esclaves et des vêtements « en abondance : seulement ne suivez pas « mes frères. « Etant séduits par ces promesses , qu'il leur répéta deux et trois fois , les Francs consentirent à l'accompagner , pour le malheur de notre pays , et ils y vinrent livrant tout au fer et à la flamme.

Le prêtre Proculus , homme d'un courage très audacieux y soutint long-temps le siége^ dans le château de Lovolautrum * , près de

■ Volorrc , sur la Thiern.

38 IILSTOIRB d'hABDERAD

la rivière de Tigeme : mais ajant été trahi

par ses soldats , il fut frappé de mort , et les

Barbares vainqueurs commencèrent à ce

coup d'exercer toutes leurs cruautés. Ar-

cadius avait heureusement échappé par la

fuite, et sa mère avec sa tante n'avaient

été punies que de TexiL Mais une foule

d'autres furent égorgés, et parmi eux de»

sénateurs de très noble famille : plusieurs

furent réduits en captivité, tandis qu'ils

défendaient leurs biens contre la rapacité

des soldats : un nombre innombrable de

jeunes filles et de matrones furent traitées

avec opprobre. Enfin on peut dire queThéo-

doric se montra le plus farouche de tous

les hommes , et égala même les fureurs de

l'homicide Attila , lequel s'intitulait le fléau

de Dieu.

Mais ce qui ne saurait être imaginé , ce sont les abominables sacrilèges qui^ par l'ordre de ce prince , furent commis contre les églises du Seigneur. La cité des Arvernes fut , il est vrai, protégée parla piété du bienheureux Quintianus , qui ne cessa de parcîourir les remparts en chantant les

BT D AURÉLIA. Sq

psaumes , et frappa ainsi d'étonnement les Barbares. Mais elle seule put se glorifier de ce bonheur. Tous les autres temples et monastères furent dépouillés de leurs richesses , salis par de méchantes impuretés , et la basilique même de Saint-Julien , à Brwasy si vénérée jusqu'alors , fut profanée par une troupe de furieux. Cependant l'illustre martyr tira lui-même vengeance de son affront^ et les sacrilèges furent possédés de l'esprit immonde en uiie façon si misérable , que l'a terreur s'en répandit parmi les Barbares , et désormais parut retenir des choses saintes leurs mains avides et féroces. Hélas! ils avaient déjà assez fait de pillage et d'iniquités.

Lorsque ensuite vint le jeune roi ' Théodebert , à la place de son père , le roi Théodoric , alors se passèrent les choses que je dois i^aconter.

< Les noms de roi et de reine se donnent indistinctement par les historiens d'alors , à toutes les personnes du sang royal. Voyez Dom Ruinart , préface sur Grég. de Toars.

[NoU de l'Editeur.)

40 HISTOIRE d'hARDERAD

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