‹ Manuscrits de l'ancienne abbaye de saint Julien, à BrioudeChapitre 11 sur 36 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De Papianus , de sa fille Aurélia , et du saint prêtre Evodias. De leur fuite en la métairie de Flammiacum.

Au moment où l'armée des Francs arriva , comme je le disais tout-à-Flieure , pleine de vengeance et de rapine , la peur avait été universelle parmi lés nobles qui s'étaient engagés dans la rébellion d'Arcadius, et dont la plupart tombèrent aux mains des ennemis. Mais il en fut qui ^ plus heureux, parvinrent à sauver leur vie , fuyant ou. dans le royaume voisin du roi Childebert , ou dans les montagnes agrestes de leur propre contrée, dont le chemin avait été jusque-là ignoré des Barbares.

Quelques - uns conservaient en ces lieux écartés des domaines où ils espéraient jouir d'une retraite sûre.

De ce nombre était le vieux sénateur Papianus , neveu de Papianilla , femme du

ET d' AURÉLIA. ^L

bienheureux Sidoine Apollinaire. Il était né sous le consulat de Yalentinien et d'Anthémius , l'année même ^ où , pour la gloire des Arvernes ^ le patricien Avitus fut élu César par le peuple Romain. Son enfance avait été entretenue des victoires de Fempereur Majorien , dont le nom fut si redouté parmi les Barbares. Il combattit très courageusement sous son parent Ecdicius, pour défendre les Arvernes de la domination du roi des Goths : et ce fut avec une douleur extrême qu'il vit sa contrée natale cédée lâchement à ce prince par l'empereur Julius- Népos. Mais cette douleur fut bien plus grave encore et bien plus amère , lorsque l'année suivante fut détruit en Italie l'empire romain lui-même ! Il pleura alors , il gémit , et sa jeunesse tout entière se consuma dans une profonde affliction , et dans une haine impuissante contre les Barbares.

Cependant il ne se pouvait figurer que pour jamais c'en était fait de l'Empire dans l'Occident : il espérait sans cesse que par l'appui des Césars de Byzance , la république

* An de J.-C. 455.

4i2 HISTOIRE d'hARDBRAD

reprendrait vie en Italie, et de là viendrait à renaître dans les Gaules : c'est pourquoi il fut très suspect à tous les rois barbares qui commandèrent che^ . les Ar«vernes»

En les temps dont nous parlons , Papia»

nus avait atteint sa soixante et dix-neuvième année. On pouvait le regarder comme le plus malheureux entre tous les malheureul sénateurs de rArvernie* Le premier de ses fils avait péri en combattant vaillamment à la bataille de Youglé , qui fut gagnée pat le roi Clovis. Quinze ans après , la main du Seigneur lui avait retiré sa très chaste et très fidèle épouse, Eutropia. Enfin, comme il soignait uniquement le second de se$ fils , UrbiCùs, sur lequel il avait réuni toutes ses espérances , survint la rébellion d'Arcadius, et le jeune homme fut suscité par son père même pour délivrer son pays du farouche Théodoric. Mais Dieu ne permit pas que les Arvernes réussissent en leur eflFort : la maison de Papianus , qu'il avait fortifiée , fut envahie par les Barbares , et Urbicus misérablement égorgé , tandis qu'il

ET D'A.URéLIA. 4^

en défendait l'entrée y et assurait la fuite de son père.

En effet , celui-ci malgré son grand âge et la perte infortunée du dernier de ses fils , était parvenu à se dérober aux mains des Francs , qui n'eussent pas manqué de le mettre à mort , sachant combien il était leur ennemi. Avec lui avaient pris la fuite sa fille Aurélia, son parent le vénérable Evodius, prêtre du Seigneur, etunvieil affranchi bourguignon , jadb prisonnier et serf, mais que le don de la liberté avait attaché très fidèlement à son maître. Six esclaves , seul reste de cette famille opulente, avaient en outre accompagné Papianus : les autres avaient été tués ou pris par les Barbares.

Le vieux sénateur et sa fille étant portés en litière , leur marche ne put être très rapide. Toutefois ils ne furent point atteints par l'ennemi , et ne rencontrèrent même aucun danger. Les habitants , tous véritables Romains, avaient en tel honneur le nom de Sidoine et sa famille , qu'ils s'empressaient d'offrir aux fugitifs tout ce qui leur était nécessaire , et de les guider par

44 HISTOIRE d'hARDBRAD

des routes où ils seraient certains de n'être exposés à aucune attaque des Francs. Ils marchèrent ainsi plusieurs journées^ laissant en arrière d'eux les grandes villes de Gergovie, d'Augustonemetum, de toutes parts ravagées par les vainqueurs^ et ne se donnant le temps ni d'adorer à Iciodorum ' le tombeau de saint Austremoine y ni d'implorer à Brivœ l'assistance du bienheureux martyr saint Julien. Puis entrant dans les gorges âpres des montagnes qui se continuent d'Indiciacum ^ à Monsalvius ^ ^ ils s'arrêtèrent en ces cantons encore tranquilles« La était .situé le dernier des domaines de Papianus , la métairie de Flammiacum. Il n'y était venu qu'une seule fois en toute sa vie , et en avait jusqu'alors négligé les revenus modiques. C'était dans ce moment pour lui le plus riche des trésors , puisqu'il ne possédait rien autre chose ^ et que le pays^ où n'avaient jamais pénétré les Goths 9 ni les Francs , lui promettait une

' iMoire.

* Saint-Flours.

3 MomalTÎ.

Ëf d'aur£lia« 4â

entière sécurité. Il en jouit en eflPet durant quelques mois.

Cependantle vénérable Evodius , presque incontinent après son arrivée, s'était retiré , à quelques milles de Flammiacum , en un lieu solitaire, où il priait nuit et jour le Seigneur , qui le nourrissait de ses dons ,^ aidant la piété de pauvres patres , au cœur simple et à la foi vive. Presque jamais , il ne fut vu sortir du creux de son roc, à moins que ce ne fût pour porter la parole de Dieu à quelque ame souffrante en un corps malade , et deux fois seulement il alla visiter ses parents dans la métairie. Il les y trouva vivant selon le Seigneur, mais néanmoins d'une vie assez triste et déplaisante. L'opulence était passée pour eux :

l'affranchi Ragneric s'occupait seul de leur personne et du soin de leur nourriture. Les six esclaves donnaient tout le travail de leurs mains à un champ d'une étendue assez considérable , mais auquel ils ne pouvaient suffire , en abandonnant près de la jnoitié négligée et inculte.

Au reste, Papianus et sa fille s'entre-

46 HISTOIRB d'hàRDBRAD

voyaient I dit-on, rarement, et se consolaient peu de mutuelles paroles. Le sénateur , depuis qu'il avait perdu Tespoir que le pays des Arvernes put redevenir libre , s'était laissé plonger en un morne abattement. U pensait incessamment à ses fils y qu'il avait càéris de si tendre amour , et l'afflictioa qu'il concevait d'avoir perdu ces deux soutiens de sa très illustre maison y remplissait son esprit tout entier. Sa fille lui était mé* diocrement chère y bien qu'elle lui restât seule et unique « par l'habitude qu'il avait prise de la négliger, et de ne s'inquiéter que de ^% fils, d'Urbicus surtout, qu'il avait élevé pour la vengeance de son frère et de sa patrie. De temps en temps il s'eptretenait avec le fidèle Ragneric, des calamités de la Gaule ; mais tous ses entretiens se terminaient par ces mêmes mots : ce Le w monde vieillit , cher Ragneric , le monde K vieillit. La Providence de Dieu s'çndort « pour s'éveiller au dernier jour qui ap- «c proche, et jusque-là elle nous abandonne « en proie à toutes les tribulations. Ainsi u me parlait déjà , il y a de bien longues

ET D'ADAÉtlA. 4-7

«années, le bienheureux Prospev d'Aqoi- « tàine , alors que la mesure de nos maux « n'était point encore comblée. Ragneric , « le monde vieillit. »

Aurélia , de son côté , bien qu'elle fût d'une piété grande envers son père, et loireodit tous les devoirs qui coufiennent à une fille, préférait cependant ses devoirs envers cet autre père qui est dans les cieux. Depuis trois années elle avait , par un serment solennel, voué la vii^nité de son corps et de son ame au Seigneur et à la très sainte Marie , mère des hommes , et attendait la mort de Papianus pour aller s'enfermer en une maison de saintes filles.

Son âge était alors de vingt-deux ans. Elle était de corps et de figure très gracieuse et élégante. Plusieurs , en considération de sa beauté et de ses richesses , non moins que ' de sa naissance, l'avaient demandée à son père pour épouse. Mais elle qui , dès la mort de sa mère , à peine adolescente , avait promis dans son cœur de se donner à on plus chaste et plus auguste époux , refusait tout autre mariage que celui de Jésus- .

48 kisTOiRE d'hardbrad

Christ , et se réservait à . lui pure et sans tache. Cependant elle avait eu en son enfance l'esprit orné par les belles-lettres et les connaissances profanes. Un savant grammairien lui avait appris à lire Virgile^ à comprendre la science du calcul , et même les lois Théodosiennes. Mais celui dont elle préférait les livres à tous les autres , était son très illustre et vénéré parent saint Sidoine Apollinaire. Elle avait lu plusieurs fois y et enfin avait retenu de mémoire tout ce qu'écrivit ce grand prélat , tant ses lettres que ses vers , non moins que ses antiennes et ses offices. Elle-même autrefois aussi avait composé des poèmes à l'imitation de ceux de son grand-oncle , et des hymnes bien dignes d'être chantés aux plus beaux jours de fête , dans les plus éminentes basiliques. Mais elle avait quitté ce travail , comme un amusement profane , et ne vaquait plus depuis long-temps qu'au jeûne , à la prière et autres exercices de la dévotion . La ferveur de sa piété avait redoublé surtout depuis que le tumulte cruel des Barbares l'avait reléguée dans la solitude avec

ET d'aURÉLIA. 49

son père. Habitant toute seule le gynécée , parce que nulle femme ne FaTait suivie , toutes les autres étant tombées aux mains des Barbares , elle n'en sortait jamais , et toujours enveloppée de ses larges voiles , se préparait ainsi à la pieuse vie des recluses du Christ. Son père venait chaque jour Yj visiter; mais les embrassements qu'il donnait à sa fille étaient muets , courts y et trop longs encore au gré de celle-ci, qui s'affligeait en son cœur de voir troublés ses saints exercices. Elle prenait seule le peu de nourriture dentelle soutenait son corps , et n'y donnait jamais que de bien rapides instants, occupée surtout de la nourriture céleste de son ame , qu'elle tenait dans une perpétuelle élévation vers les choses divines. Ainsi vivait la famille de Papianus.

5o HISTOIRE D*UARDEAAD

Page 1