CHAPITRE III
De la visite de troif Lendes au roi Thëodebert , et eMi^sent ils en obtinrent les terres des Romains.
En ces temps , le roi Théodoric , si redoQtahle aux Arvernes y si cruel envers Ie& serviteurs de Dieu , fut appelé en ses villes des bords) du Rhia » par des rébellions que sa conduit^ perverse avait excitées. Avec lui partit son armée i enrichie des dépouilles d'une contrée qui ne devait plus, hélas ! élre renommée pour son opulence. Ce fut alors grand'pitié de voir les féroces soldats emportant avec eux , on eût pu dire le pays tout entier captif. C'étaient de riches ameublements, des vêtements de soie et d'or ( dont quelques-uns , o honte ! avaient appartenu à nos saints pontifes ) , chargés sur de pesants charriots , pêle-mêle avec des instruments aratoires ou d'autres grosiers ustensiles. C'étaient de grands trou-
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peaux de bœufs ^ de chevaux et autres animaux ,. chassés eu désordre devant les bataillons en marche. Enfin (et rien ne saurait être plus lamentable ) , allaient enchaînés j non«seulement un nombre infini d'esclaves ravis à leurs maîtres , mais aussi beaucoup de personnes libres, et même d^un rang sénatorial X réduites en captivité, toutçs pleuirant et gémissant d'être destinées à la dure servitude des Barbares» douleur !
Q infortune ! ô plaie pire que les sept plaies de l'Egypte, dont le Seigneur en sa colère frappa notre malheureuse patrie !
Cependant Théodoric , touché sans doute de quelque compassion par la main du Dieu éternel, apprit en ses états de Thuringe que Sigivald , son parent , qu'il avait laissé chez les Arvernes , comme son lieutenant , gouvernait les peuples d'une manière cruelle et inique : et étant résolu de le punir , il ordonna à son fils Théodebert , victorieux des Goths de la Septimanie, de conduire ses troupes en nos contrées* Celui-ci, guerrier aussi vaillant que son père y était de mœurs plus humaines , et
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surtout d'une piété plus respectueuse envers le Seigneur et ses ministres. Le saint abbé de Limoges , Âridius , qui avait été l'instituteur de son enfance ^ le suivait partout , même allant aux combats , et le dirigeait de ses ranseils. Il arriva donc à Augustonemetum , plutôt en vengeur des peuples que comme leur ennemi ^ punit le méchant Sigivald , défendit à son armée toutes rapines et violences envers les habitants du pays ^ et parut se plaire singulièrement dans le commerce des prêtres du Seigneur.
Mais ses soldats > hommes avides et farouches , n'étaient pas remplis du même esprit de piété et de pabt , et c'était à grand'peine que les ordres sévères de leur prince les retenaient du meurtre et du pillage. Plusieurs demandaient tout haut qu'on les menât en uni autre pays, puisque aussi-bien celui-ci ne pouvait être livré à leurs mains. « Si l'Arvernie a été appauvrie par l'expéce dition de Théodoiic , pourquoi ne pas <c nous conduire dans les riches contrées « de l'Aquitaine? » Et ils frémissaient
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et grinçaient des dents en disant ces paroles.
Cependant les chefs ^ plus dociles d'abord à cause du serment de fidélité qui le^ engageait à Théodebert , s'animèrent de la même impatience et de la même avidité ^ et s'étant réunis ensemble en un grand festin , durant la nuit^ ils résolurent de demander en commun à Théodebert qu'il ne les frustrât pas plus long-temps des récompenses de la yictoire. Et comme la plus grande partie des trésors, des vêtements et des meubles avait été enlevée par les Francs de Théodoric . ils s'accordèrent à réclamer les terres des .Romains pour les faire cultiver à leur profit, et y établir leurs hommes. Cela étant convenu, trois d'entre eux furent choisis pour déclarer à Théodebert la résolution de ses Leudes. Ce fut d'abord Hilping , ancien compagnon de Clovis , homme de grande avarice , amateur du vin et de la bonne chère , qui avait dissipé de considérables trésors , acquis par ses rapines , et tâchait d'en acquérir sans cesse de nouveaux pour les dissiper encore. Avec lui
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était Euplirasius y Romain de naissance \ célèbre par sa bravoure dans les combats et son utilité dans les conseils j très estimé ^e Théodebert et aussi des autres Francs dont il avait embrassé le parti. Enfin le troisième de ces Leudes fut Harderad^ jediië homme en la fleur de l'âge et d'une grande beauté de corps , très cher au prince , avec lequel il avait été nourri, à côté duquel il se rangeait dans les batailles, et d'une très haute renommée de vaillance parmi les Barl>ares. On racontait de lui une foule de choses merveilleuses , et entre autres , que dans la dernière guerre contre lesGoths de Sepdmanie , il avait tué seize combattants de sa propre main.
Or ces trois hommes se rendirent le matin près de Théodebert , et Euphrasius , comme le plus habile en éloquence, lui parla ainsi : «Roi, tes fidèles réunis sont convenus ce de nous envoyer vers toi , pour te dire « leurs plaintes, et te prier de lesaccueDlir « gracieusement. Depuis bientôt un mois ce que nous sommes en ce pays des Arverccnes, presque toute notre substance s'est
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« consommée^ ce que nous avons enlevé aux « peuples Goths et aux rebelles de la Nar* ce bonnaise a été tout-à-fait dépensé ; et (t voilà que tes Leudes vont tombet* dans.
« l'indigence, ne pouvant}dus nourrit leurs «V homnies : cat tu nous défends de rien « prendre aux habitants de ce pays , épuisé', « nous dis-tu , par Tarmée de ton illusti^ <c père. Quelques-uns , voyant ces choses , « voulaient qu'il te fût dit que nous quitte- «rons cette contrée , pour aller vivre en ce une autre , et te laisserons seul avec ces « prêtres qiie tu parais préférer à tes vaille lants cothpagnons. Mais il a paru plus «honorable aux autres de ne pas aban- « donner leur chef, et , comme il semble « que tu veuilles t'attacher à ce pays , de te « demander que nous aussi puissions nous «y attacher. C'est pourquoi, nous sommes et Vénus vers toi , afin que tu nous permettes « d'aller chercher les terres qui nous seront « de nécessité pour y nourrir nous et notre «suite; voulant en faire notre richesse, «puisqu'il n'en reste aucune autre que « celle-là en ces contrées i » Comme il
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avait ainsi parlé , ses deux compagnons applaudirent par des signes de tête répétés, et Hilping, qui avait trouvé trop longues et trop ornées les paroles d'Euphrasius , allait exprimer violemment son impatience, lorsque Théodebert leur dit : « Mes courageux « amis, vous me demandez des choses justes, « mais difficiles à vous accorder. Car ces « terres que vous voulez prendre , appar- « tiennent à d'autres , et ceux-là seront « forcés d'aller périr de faim sur les routes, ce ou de se réunir aux Varges ' qui nous in- «quiètent. — Ainsi, répliqua Hilping , « notre chef préfère à ses fidèles Francs « cette engeance de vaincus ! Il nous laissera (( mourir de besoin , comme des chiens , « tandis qu'ils mangeront à leur aise ! Voilà c< toujours les prédilections de nos rois « pour nous ! — Hilping devrait-il se plain- (( dre , si la détresse le menace , reprit le «roi, lui qui après avoir emporté une ce décuple part du butin , a déjà tout englouti « dans son ventre de loup ? — Gela est
' Brigands qui désolaient l'Auvergne , ëgalement incommodes aux vainqueurs et aux vaincus.
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« facile à dire , crie alors le Franc cour- « roucé , à l'homme que des prêtres et de « vieilles matrones engraissent de leur «large pitance, et qui sans doute va leur « donner quelque jour à raser \a. tête. »
Théodebert avait mis la main sur sa hache ; mais un regard du pieux Aridius , présent à cet entretien , modéra sa fjireur , et se retournant vers Euphrasius et Harderad :
« Est-il donc vrai , mes amis , leur dit-il , « que nos chers Francs soient réduits en «telle nécessité? Et ne leur reste- t-il plus « rien de tant de riches dépouilles? — Nous «te l'avons dit, roi, répondit Harderad , « et nous ne sommes pas hommes qui men- « tiens. Tu sais d'ailleurs que le Franc « n'apprit jamais cette parcimonie , bonne « pour le serf qui a envie de racheter «quelque. jour sa liberté. — Et il faut « que je vous abandonne les terres des « Romains ! — Ils en posséderont trop « encore , s'écria Hilping , après que nous
« aurons pris ce qu'il nous faut. — Et «qui me répond que vous ne prendrez « que le nécessaire? que bientôt une grande
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«rumeur ne se fera point en toutes ces « contrées pour réclamer contre vos vio* « lences? Qu'il ne me faudra pas remettre « la main à l'ouvrage de mon père y et apai- « ser une nouvelle rébellion ? — Et nos • a francisques , reprit Harderad 7 — Ta « francisque est invincible ^ mon vaillant « amiy naais quand elle ne combat pas contre « le Seigneur. Et nul doute sSors que le ce Seigneur exaucera ses ministres ^ dont les « prières l'invoqueront contre nos armes. »
A ces dernières paroles ; Hilping regarda le prince avec un sourire amer , qui exprimait son impiété : car l'eau du baptême^ en lavant son front idolâtre , n'avait pas lavé son ame grossière. Puis^ il se fit un moment de silence durant lequel Théodebert resta immobile et pensif. Il sortit à la fin de sa méditation y et dit aux trois Leudes ^ d'un air résolu y quoique affligé : « Ce que «vous me demandez , je vous l'accorde.
« Mais je dois y mettre une condition y et « nul de vous n'aura l'audace de l'enfrein- « dre. C'est qu'en tout endroit vous respecrc terez les biens des églises et des monas-
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« tères , leurs troupeaux comme leurs ter- « tes , leurs meubles comme leurs maicc sons ; qu'en tout endroit vous tous abs- « tiendrez de violence envers les prêtres « du Seigneur , les reclus , les vierges et les ce saintes veuves vouées à Jésus-Christ. Je «vous l'ordonne et vous l'enjoins une se - « conde fois , que leurs personnes , ainsi que « leurs bieni , vous soient saintes et sacrées. « Si non , souvenez^vous du pillard qui vola «le bienheureux saint Martin. » Il £sillut voir à ce coup le. brutal Hilping hausser les épaules , et proférer ce blasphème :
« Maudit soit le jour où le grand Qovis « alla se baigner la tête à cette foptaine de «Rheim^; et nous amena le Dieu et les «prêtres de ces vaincus! — C'est par ce ce Dieu que nous avons abattu nos ennemis, « lui répondit pieusement le roi Théodcr « bert : c'est par les prières de ses mi- « nistres que nous prospérons et que notre « règne s'affermit. Cesse donc , Hilping , la « témérité de ton langage , et. rappelle-toi « mes volontés. — Que tu ferais rire ton « père ! » dit Hilping , en se retirant , et il
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ne salua pas le prince. Euphrasius et Harderad ; quoique plus humbles de cœur , ^'indignaient cependant tout bas de la préception du roi en faveur des églises et de leurs biens , parce qu'elle contrariait leur ayarice. Mais ils n'imitèrent pas leur compagnon , et salvièrent Théodebert , qui embrassa Harderad en signe d'amitié , comme toujours il l'embrassait. * «
Tous trois retournèrent vers les autres Leudes, auxquels ils firent connaître les volontés du prince Théodebert. Hilping éclata grosièrement de rire j en annonçant qu'il fallait respecter ce qu'il appelait en sa folie le bétail sacré du Seigneur^ et plusieurs chefs y aussi insensés que lui , suivirent son méchant exemple. Cependant chacun d'eux rassembla autour de soi ses hommes réjouis d'une telle nouvelle, et ils se mirent en route de divers côtés , afin d'aller dépouiller les Romains de leurs terres. Hilping se dirigea vers la cité des Vellaves S Euphrasius vers celle des Gabalilains ^ ; plu-
' Puy-en-Velay. ' * Le Gëvaudan.
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sieurs s'acheminèrent vers le pays ' des Ruthènes ' , et quelques autres enfin se répandirent en cette belle Limagne dévastée alors , et dépouillée de tous ses fruits. Pour le jeune Harderad, d'après un avis particulier du roi f il suivit avec ses compagnons un chemin qui devait le mener en des contrées que les armes barbares n'avaient poin t encore ravagées .
' Rhodex.
Cf3 HISTOIRE d'hARDERAD