‹ Manuscrits de l'ancienne abbaye de saint Julien, à BrioudeChapitre 13 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De l'arrivée de Harderad avec ses compagnons en la métairie de Flammiacum , de ses paroles impudiques à la vierge Aurélia.

Les esclaves du vieux Papianus^ après les travaux d'une journée brûlante , s'occupaient vers le soir à reporter en la métairie les instruments épars du labour ^ et à chasser devant eux quelques porcs que Ton avait laissés errer dans la campagne , lorsqu'ils aperçurent du haut de là colline de Flammiacum , qui avait donné son nom à l'habitation 9 une bande d'hommes armés , dont tout l'extérieur annonçait des Barbares.

Effrayés à cette vue , ils laissent leur ouvrage , prennent en hâte la fuite , et se présentent tout pâles à la porte de la maison , où ils rencontrent le vieux Ragneric.

Ils lui disent la cause de leur épouvante , et le fidèle affranchi a bientôt reconnu que leurs paroles ne sont pas mensongères. Il

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était impossible de résister : Ragneric ne sut donc que porter à son maître la nouvelle du malheur inévitable qui s'avançait vers eux. « Il le fallait ainsi ! dit le vieilce lard avec une tranquillité morne. Je « m'étonnais d'avoir pu vivre en paix quelce ques mois. Mais où fuir? et pourquoi ce fuir? Pourquoi chercher à prolonger de « peu d'instants ma vie déjà trop longue , ce à moins que ce ne soit pour périr au ce milieu de la ruine universelle de ce ce monde qui va finir? » Il allait en dire davantage y et commencer ses lamentations ordinaires , si Ragneric ne lui eut rappelé le péril qui approchait^ et ne l'eût traîné au fond de la maison ^ dans le gjnécée y où Aurélia se tenait agenouillée, en extase^ devant une image de la très sainte Vierge.

L'affranchi Bourguignon lui raconta leurs alarmes , et comment ils s'étaient retirés en ce lieu écarté , pour ne point essuyer la première fureur et les premiers outrages des Barbares. Elle, comme transportée de joie , et toute remplie de ses pieuses pensées : ce Viennent-ils donc , s'écria-t-elle ,

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« nous apporter les palmes du martyre?

« — Fille , lui dit Ragoeric , songe à ton « père. Rappelle-toi ce que tu vis , ce que « tu entendis , le jour où ton père t'arra- <c cha du milieu de tes femmes éperdue et ce déjà presque livrée aux baisers des Rar-

K bares » La jeune viei^e pâlit , trembla

pour sa pudeur^ et se serra contre son père.

Cependant la troupe des Francs avait descendu la colline en poussant des cris de joie, et, la plaine rapidement traversée, ils avaient brisé les faibles claies qui environnaient l'habitation. Leur nombre était environ de vingt : presque tous étaient de jeunes hommes , parce que leur chef Harderad était jeune lui-même. Quelques-uns portaient sur leurs épaules des dépouilles de bêtes sauvages qu'ils avaient tuées. C'avait été leur nourriture durant plusieurs jours qu'ils s'étaient égarés parmi les montagnes , ne rencontrant que des lieux agrestes et incultes à la place des riches terres qu'ils cherchaient. Aussi , ce leur fut grande allégresse, quand ils découvrirent de loin la métairie de Flammiacum , et des clameurs

bien plus bruyantes encore retentirent après qu'ils en eurent franchi le seuil. « Nous c( sommes chez nous ^ s'écria sur-le-champ <c Harderad; voilà ma maison. » Et tirant avec violence un esclave qui s'était caché en un coin du vestibule^ il se fait conduire dans la salle à manger , où il se jette sur un lit et demande à boire y pendant que ses compagnotis arrachent de leurs diverses cachettes 9 en les frappant rudement ^ les cinq autres esclaves auxquels ils commandent de leur servir promptement à souper. Ceux-ci, tremblant de frayeur , et sans cesse harcelés par de nouveaux coups et de nouvelles menaces , se hâtèi:ent de laver, dans des vases remplis d'eau chaude , les pieds des Barbares à la fois impatients et réjouis de cet office , puis leur apportèrent un porc entier qu'ils avaient fait rôtir , et autres mets de telle sorte , fort goûtés des Germains , et dont pouvait à peine se rassasier leur violent appétit. Jamais on n'aurait pu compter toutes les coupes de vin qu'ils avalèrent , et qui bientôt les plongèrent tous dans la plus complète ivresse. Harderad encourageait

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les autres par son exemple > les exhortant à jouir largement de son hospitalité et à se reposer joyeusement sous son toit^ appelant toujours du nom de siens les esclaves du misérable Papianus, et ne songeant pas même à s'enquérir s'ils avaient appartenu à un autre , quel était , où était ce maître.

Nul soin ne les occupait tous ^ sinon celui de leur dçbauche : de grossières paroles, de tumultueux éclats de rire , des hurlements de gaieté et même aussi des blasphèmes , remplissaient la salle d'un fracas affreux :

et le terme de tout cela ne se vit qu'alors que le sommeil vint les accabler malgré eux au milieu de leur ivresse. Us s'endormirent bientôt , à l'endroit même où ils avaient bu et mangé, à coté de leurs plats et de leurs coupes , les uns sur leurs lits , les autres à terre 5ur les peaux de bête qui leur avaient tenu lieu de sièges ; et il faisait déjà très grand jour qu'ils ronflaient encore avec iin bruit effrayant, non moins que des animaux immondes.

Enfin il plut à Dieu qu'ils s'éveillassent , et Harderad, dont la tête n'était plus obscur-

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cie par les fumées du vin ^ leur parla ainsi qu'il suit : « Si je ne me trompe^ mes fidèles, « nous voilà en une riche et grasse terre , « où nous pourrons vivre à l'aise , jusqu'à « ce que nous marchions en guerre , pour « y chercher meilleure vie et faire .ample «butin. C'est pourquoi, allez tous ^ et pai> « courant l'étendue de ce domaine , que « chacun de vous prenne un morceau de « terrain , avec une part des bestiaux , et j « établissant sa demeure y en tire sa sub- « sistance. Si quelque discord venait à s'é- «mouvoir dans le partage > j'en serai le «juge. Le nombre des esclaves est, il est « vrai y petit , et me suffira à peine pour « moi-même : mais quelques jours de repos « encore , et nos voisins nous en fourniront. « Jusque-là y et tant que dans ma maison il €c restera quelques provisions , vous y trou- « verez la joyeuse hospitalité d'hier. Allez « donc 9 comme je vous disais. Pour moi, je « vais savoir quel est celui qui me cède cette « demeure , en quel lieu il s'est retiré ( car « nous ne l'avons pas vu hier ) , et s'il n'au- «« rai t pas avec lui quelque trésor dont j'ai*

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« jnerais à m'enrichir y et à tous Êiire part. «Ce soir, avant notre souper, j'irai vous « voir tous, et visiter mes nouveaux biens. » Les Barbare^ applaudirent à ces paroles, par (les hurlements à leur manière , et coururent de difîérents côtés pour accomplir leur brigandage. • «

Harderad s'empressa alors d'interroger les esclaves, et il en apprit la retraite de Papianvs , où il se rendit aussitôt avec celui de ses contpagnons qui était le plus fidèlement attaché à sa personne. La nuit avait été pleine de tristesse et d'alarmes pour le vieux sénateur, et surtout pour sa jeune fille. Gelle->ci , quoiqu'elle tâchât de rassurer son cœur par de continuelles oraisons , ne cessait de trembler depuis que Ragneric loi avait offert l'image de sa virginité ofiPensée ; et chaque fois que les clameurs des Barbares , dans leur ivresse , arrivaient à son oreille , elle pâlissait , comme si elle les eux vus déjà venant par violence enlever au Christ celle qui devait être son épouse. L'affranchi veillait sur elle avec sollicitude , et de temps en temps essayait de lui rendre

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le courage par ses paroles* Car son père ne pouvait prendre ce soin , étant tombé ^ malgré lui, dans un sommeil de vieillard , après qu'il eut quelques instants lamenté son sort. La nuit se passa , et tous les trois étaient assis en silence , Ragneric songeant en luimême de quelle manièreil pourrait procurer à son maître et à sa fille quelque nourriture, lorsque se firent entendre les pas ^ et puis la voix du Franc Harderad , frappant violemment avec son compagnon à la porte du gynécée. Aurélia, glacée de peur ^ se renferma soudainement en un petit oratoire écarté, qui était sa retraite ordinaire , et la porte fut ouverte par l'affranchi Bourguignon. Harderad , après avoir tout autour de lui regardé , demanda à Papianus avec une raillerie dure et insolente si , vieil avare ^ comme il paraissait l'être , il n'avait pas en quelque coin caché son trésor. Mais qu'il n'espérât pas le lui dérober , vu qu'il élait disposé à le chasser nu de la maison ^ plutôt que de se laisser frustrer en rien de ce qui lui ap partenait par l'ordre du roi Théodebert. La réponse du vieillard futfière et courageuse.

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«Des trésors! lui dit-il • Et peut-il rn^ea « rester après que vous avez pillé mes riches « domaines d' Eborolacum * , mes maisons « XAquœ Calidoe ^ > et livré à Tincendie le « patrimoine de mes ancêtres? Des trésors î « en avais-je de plus chers que mes deux « fils , dont l'un périt par votre féroce Clovis, « l'autre , naguère encore, tomba sous l'im- « pie Théodoric , en défendant' les jours « de son vieux père ? Ah ! Providence de « Dieu, Providence..... ! ^— Pas de com- « plaintes , dit Harderad , peu ému de ces « paroles. Tu dis que tu n'as ni or, ni pier- « reries : je ne sais s'il faut t'en croire. ( Et en prononçant ces mots , il regardait encore une fois partout, et fouillait même quelques endroits de la chambre.) Mais, c< tu sais que ce domaine est désormais à «moi. J'y ai établi mes hommes. — Il « est à toi, coinme vous appartiennent toutes « les Gaules , par le droit du brigandage.

« majesté déchue de l'empire ! — Et « qui es- tu? s'écria le Barbare en l'inter-

* Ebreule sur la Sioule.

* Chaudes-Aigues.

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« rompant. Quel est ton nom et ton rang , ce vieil ami des Césars ? » Papianus garda un dédaigneux silence y et il fallut que Ragneric répondît pour lui y et apprit au Franc qu'il pliait réduire à la mendicité un sénateur^ un descendant de l'illustre maison de Sidoine Apollinaire. « Ce Sidoine dont « on parle tant parmi vous ^reprit Harderad^ « quel qu'il soit, je le connais peu. Mais je « ne veux pas cependant faire périr de faim « ce vieillard. Qu'il reste ici, s'il lui plaît^ « parmi mes hommes ; il y trouvera de la « nourriture. Toi, si tu veux demeurer , tu « gagneras ta pitance par ton travail. Nous ' « manquons d'esclaves. — Nous te deman- « dons quelques jours seulement pour préff parer notre départ et assurer notre re- « traite, » répondit Ragneric, d'une voix humble et suppliante. Harderad était sorti avant qu'il eût achevé.

Cependant le compagnon d'Harderad , accoutumé à lui caresser l'oreille de ses adulations , se mit à le faire souvenir que les esclaves lui avaient parlé d'une fille qu'ils n'avaient point vue avec son père. Qu'au

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défaut de tout autre trésor, c'en était un qu'il ne fallait pas négliger, et qui pouvait avoir un grand prix. Il réveillait ainsi la brutale luxure du Barbare, qui s'était pour un instant assoupie, l'avarice étant plus forte que tout le reste en son cœur. En effet , les yeux du jeune Franc étincelèrent aussitôt : « Tu as raison, ami. Elles sont belles , ces filles romaines. » Et sans rien dire de plus , il allait se précipiter vers la ^giiambre de Papianus , lorsque s'offrit à ses yeux Ragneric qui venait quérir pour son maître quelque nourriture. Il le saisit violemment par le bras : « Sa fille ! lui crie- « t-iT, la fille du vieux Romain , où est-elle? « Vous me l'avez cachée : il faut qu'à l'ins- « tant je la voie.... » et ses regards étaient ceux d'une bête en furie. Ragneric effrayé, lui répondit en balbutiant : « Il « est vrai , mon maître a une fille : mais << elle est dans une retraite consacrée au Sei- « gneur. — Esclave , tu mens ; elle est ici : « que je la voie, ou ma hache va te fendre la « tête. » L'affranchi ne sut échapper a son geste menaçant que par uite fuite rapide,

etil fallut qu'Aurélia , arrachée de son oratoire , parût devant le Franc , <jui s'était élancé déjà dans le gynécée , et , s'il n'était satisfait, semblait disposé à toute violence. Harderad, enlavojant, demeura un instant comme ébloui des rayons d'une si grande beauté : puis le visage enflammé de plaisir.

« Fille, lui dit-il, tu es gracieuse : dors «avec moi dans mon lit. » Et, en disant ces mots, il s'avançait pour lui saisir et lui serrer la main. Mais elle, toute pâle,*t signant son front de la marijue du salut , recule d'horreur , pousse un grand cri, et tombe par terre comme morte. Tandis que le vieil afiranchi s'empresse pour la relever, Harderad , les yeux toujours fixés sur elle avec une incroyable ardeur de concupiscence, paraît hésiter s tendre si elle reviendra il semblait qu'elle se f nier sommeil : " Out «mourante? dit-il d' « Vieillard , soigne la « paraît être ici sans « peut-être elle sera plu

7^ HISTOIRE d'hARDBRAD

« très femmes aiment le Barbare ! Je revien- « drai« Allons rejoindre mes fidèles. » Et étant sorti y il les rassembla à l'eiitour de lui^ et comme la veille^ ils burent jusqu'à entière ivresse.

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