‹ Manuscrits de l'ancienne abbaye de saint Julien, à BrioudeChapitre 14 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Gomment la vierge Aurélia, aidée du Seigneur, repoussa les yiolences du Franc Harderadt

Harderad , bien que les vapeurs du vin eussent appesanti son sommeil ^ ne cessa d'avoir en songe devant les yeux l'image d'Aurélia. Elle s'offrait à lui diversement : tantôt il la voyait pâle et défaillante , telle qu'il l'avait rendue par ses paroles impudiques y et il lui semblait alors qu'il voulait la toucher, qu'elle fût froide comme le marbre d'un sépulcre. D'autres fois, à l'instant où il croyait jouir de ses embrassements, un cavalier ailé lui apparaissait qui le menaçait de son épée toute de flamme, et lui-même, prosterné a terre, tremblait et priait. Il lui parut enfin la voir vêtue d'un habit qu'il ne connaissait pas , lui souriant d'un doux sourire , et l'appelant au pied d'un autel , où lui-même

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changeait son vêtement. Ces apparences diverses , se brouillant les unes avec les autres , troublaient son esprit , et lorsqu'il sortit du sommeil^ il tâcha vainement d'accorder et de comprendre tout ce qu'il avait rêvé. Son entendement grossier ne recevait pas la lumière qui lui était envoyée d'enhauty et qui plus tard devait rayonner à ses yeux.

S'étant donc efforcé pour lors de chasser la souvenance de toutes ces visions , et se rappelant ce qui était advenu la veille , il envoya s'enquérir si la fille du sénateur n'était point tombée en quelque maladie, etcomme on lui rapporta que rien ne se craignait pour sa vie , ou même pour sa santé , il s'en réjouit vivement. Pub appelant son compagnon , qui avait vu toutes les choses du jour précédent : « Mon fidèle , lui dit-il , « j'aime cette Romaine avec fureur. Il « faut qu'elle dorme dans mon lit. Mais « que lui ai-je fait hier, pour qu'elle criât « d'une voix si aiguë , et tombât à mes tf pieds aussi pâle qu'un cadavre? Sait-elle « pas que les jeunes filles sont pour être

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ce aimées des jeunes hommes ? PourtaDt ^ « les femmes romaines sont d'ordinaire <c plus apprises que nous en telles cho- « ses.... Serait-ce qu'elle me méprise ? Lui « serais-je en horreur? mais qu'importe?. . . <c Elle entrera sous les couvertures de mon « lit. Je le veux : et qui m'empêche de le « faire ? Je suis assez robuste pour la con- * V traindrel >» Et ^ en disant ces mots , il s'agitait avec violence ^ et marchait à grands pas^ le visage égarée ainsi qu'un homme possédé de l'esprit immonde. Alors le compagnon d'Harderad se prit à lui dire :

« Pourquoi, très vaillant Harderad , trou- « hier ainsi tes esprits ? Pourquoi conce- « voir en pensée de telles résolutions de « violence , comme s'il s'agissait d'attaquer (f quelque formidable adversaire , ou de « dompter quelque bête ferouche ? Cette tf femme que tu désires, te sera jointe, n'en « doute pas , sans qu'il te faille pour cela « remuer le ciel et la terre. Serait-elle assez « insensée pour refuser son corps au très « noble Harderad, à l'ami du prince Théode- « bert , aussitôt qu'elle le connaîtra? Or-

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<c donne-lui qu'elle t'aime; ou, s'il te plaît

« davantage, dénonce-lui seulement qu'elle « t'appartient , qu'elle est de droit ton es-

« clave , ta captive , sujette à toutes tes vo- « lontés. » Harderad, qui avait semblé prêter peu d'attention aux discours de son adulateur, tressaillit tout soudainement, et saisit cette dernière parole : « Tu dis vrai , mon « fidèle. Oui , sans doute, elle est mienne, « elle est ma possession, mon bien. Tout « ici ne m'appartient-il pas? Cette maison , « ces arbres , ces bestiaux , ces serfs , la « guerre ne m'a-t-elle pas donné tout cela?

« Ne puis- je pas en disposer à mon gré? Et « qu'est-elle autre chose, cette fille orgueil- « leuse , qu'une partie de ce domaine ?

« Théodebert me l'a livrée avec tout le « reste : » Et la joie brillant en ses regards : « Qu'elle commence dès àprésentàm'obéir.

« Va , commande-lui qu'elle paraisse de- « vant moi , ou que sinon , j'irai la cherw cher par force , pour la ranger à son deif voir. »

Aurélia était demeurée assez long- temps sans revenir de sa pâmoison, et le vieux

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Papianus ^ quoiqu'il fût accablé de ses propres maux 9 avait été ému d'une vive inquiétude à la vue de sa fille , immobile et froide , non moins que si elle eût expiré.

Enfin ses jeux s'étaient r'ouverts, et comme au sortir d'un long sommeil^ après s'être cpielques instants recherchée elle-même, et tout ce qui l'entourait, elle s'était remise debout , puis s'était agenouillée pour prier. Cette fois elle trouva dans la ferveur de ses oraisons une force chrétienne qui raffermit soii ame , et la mit en état de braver les menaces impures du Barbare. «Mon « Dieu, disait-elle, sois avec moi, ainsi que « tu fus avec Judith ; et je ne craindrai pas « l'ennemi de ton nom. » Ces paroles avaient été accueillies du Seigneur , et il lui avait envoyé le même esprit dont il remplit autrefois la veuve de Béthulie. Le sommeil qu'elle prit, et durant lequel de bienheureulses visions lui apparurent , fortifia encore son courage , en même temps qu'il calma ses sens , et lorsque le Franc , envoyé par Harderad, vint la quérir, son étonnement fut grand de ne plus trouver la même fille.

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faible ettremblante^ qu'ilavaityue la veille. Son front lui sembla tranquille y son regard assuré y sa démarche majestueuse ; et le peu de mots qu'elle lui répondit ne décelaient qu'une pleine confiance en. Dieu^ et une paix d'ame accomplie.

Au moment qu'elle parut devant Harderad y elle sentit quelque trouble au dedans d'elle, mais en prononçant tout bas les saints noms du Christ et de Marie , elle sut se remettre , et défendre ses traits de toute pâleur. Le Franc, dans sa grossièreté , prit ce calme d'une ame chrétienne pour l'offre soumise d'un corps dévoué à ses plaisirs , et il en conçut une joie immodérée : « Te « voilà donc , s'écria^t-il la convoitant de « ses regards , et à la fin mon lit ne te fait « plus peur ! Viens , belle biche , si farouche « hier et si douce aujourd'hui, viens à moi, » et lui prenant le bras , il l'attirait vers le siège où il était étendu. Mais elle, animée d'une sainte indignation , et reculant sans chanceler cette fois : « Impie , lui dit-elle , K ne profane pas du toucher de tes mains f< la vierge consacrée au Seigneur. J'appar-

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ce tiens à JésuS'-Christ , et c'est pour te le « déclarer que je suis venue vers toi, non « pour m*offrir , comme tu as osé le croire , « à ton infîime concupiscence. — Tu n'ap- « partiens qa'à moi , reprend Harderad en « l'interrompant avec véhémence : car tu <c es ma captive, mon esclave, ma concu- « bine. Tout ce que je trouverais ici , le roi <c Théodebert me l'a donné , et , comme le tt reste de la maison , toi et ton père , vous « êtes mon butin. Lui qui n'est bon à rien, « qu'il mange et se taise : toi qui es jeune tf et gracieuse, aime-moi, et que je t'aime. » Il s'avançait encore une fois pour la saisir , et elle encore une fois le repoussa. « Non , « homme impur , je ne suis pas ton butin , « et je ne te fus point donnée par ton roi.

« Tu mens si tu prétends qu'il a pu te livrer « pour esclave des personnes libres. — Tu « as dit au Franc qu'il mentait ! » s'écrie impétueusement Harderad, en jetant les mains sur elle, et àla fois enflammé de luxure et décolère, il allait en venir aux dernières violences. Il fallut que le Tout-Puissant se fit alors lui-même le défenseur d'Aurélia ,

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et lui prêtât sa force : car elle parvint à se dégager des embrassements du Barbare , et pleine de Dieu dans toutes ses paroles : « Audacieux Philistin , luicrîi-t-elle, tu as « osé mettre la main sur la fiUe de Lévi !

« Anathème sur toi ! et que nos prêtres te « rejettent du sein de TEglise durant Téter- « nité. » On eut pu croire que la flamme du ciel venait de tomber sur la tête du Barbare, tant il parut frappé d'étonnement , pendant que la jeune fille prononçait ces derniers mots. Il demeura quelques moments incertain et silencieux ; puis avec moins, de violence , et même avec quelque hésitation , il lui dit : <' Tu ne contenteras donc pas mes «c désiips ! Je ne pourrai de bon gré te con- « duire dans mon lit! — Ni de force, re- « prit -elle en l'interrompant : car si tu « n'entends pas pour ton salut la voix de « Dieu, peut-être, pour tes intérêts profanes, « entendras-tu la voix de ton souverain sur « la terre. Ne te souvient-il plus qu'une « préception royale ordonne de tenir pour « saintes et sacrées toutes les personnes « vouées au Seigneur ? N*est-ce pas Théo-

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« debert qui l*a publiée? Et, dis-4noi, Franc, « ne respectez-vous plus vos rois? — Oui, « répondit Harderad , quand leur bâche

« vaut mieux que la nôtre. Si non Mais

« Théodebert nous l'a en effet ordonné en

« partant Obéirai-je? ou bien vous mas-

« sacrerai-je tous afin qtie nul ne puisse « parler de ceci ?» Il s'arrêta à cette parole, et une farouche résolution semblait s'agiter en son cœur. Cependant , fixant ses regards sur la jeune fille , des sentiments plus doux parurent s'élever en lui peu à peu, et conmae satisfait d'une pensée qui était soudainement venue en son esprit , il recommença de parler : « Jeune Romaine , dit-il , « ce nom de concubine t'a effrayée. Tu ne « sais pas que pour nous autres Francs il est « aussi cher que celui d'épouse. Quel que « soit son titre, celle qui est entrée dans « notre lit est notre compagne. Mais il faut « que j'obéisse à tes scrupule^. Tu seras « l'épouse d'Harderad. » Il s'attendait qu'avec ce mot allaient tomber tous les dédains d'Aurélia , et finir toutes ses résistances.

Son erreur était grande. La vierge, qui dès

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