‹ Manuscrits de l'ancienne abbaye de saint Julien, à BrioudeChapitre 16 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De la visite du prêtre Evodius en la métairie; et de ce qu'il arrêta avec Papianus et Aurélia.

Pendant que ces choses se passaient, le vénérable Evodius apprit en sa retraite les nouvelles tribulations qui venaient d'affliger la maison de son parent Papianus. Quelques pâtres qui vivaient non éloignés de la métairie de Flammiacum , et qui d'ordinaire recouraient à l'homme de Dieu dans leurs nécessités spirituelles, lui firent le récit du grand tumulte qu'avaient amené les Barbares, et, comme il arrive toujours, ils accrurent de beaucoup les choses par la peur.

On lui dit que la métairie avait été consumée au milieu des flammes, le vieux Papianus massacré , Aurélia chargée de fers , et misérablement outragée. Mais le lendemain des informations plus fidèles lui firent mieux connaître ce qui avait eu lieu , et

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jugeant que cette famille affligée avait be- . soin de la présence et des consolations d'un prêtre du Seigneur , il résolut de se rendre à Flammiacum y se recouunanda à Dieu , et partit appuyé sur son bâton. Comme il arriva aux premières ténèbres de la nuit , et qu'à cette heure les Francs, occupés de leur débauche y ne songeaient à nulle autre chose, il ne fut aperçu d'aucun d'eux , ne reçut aucune des insultes qu'il attendait de ces honmies farouches , et étant entré parmi . ses amis ^ Uleur donna sa bénédiction. Ils se réjouirent tous de sa venue : non qu'elle put guère leur être secourable , en la détresse où ils se trouvaient : mais Papianus voyait en lui un ancien ami , un Romain avec lequel il pouvait laisser un libre cours à ses plaintes : Aurélia un ministre des autels qui put rafraîchir son ame desséchée du fleuve bienfaisant de la'parole divine : Ragneric enfin , un homme d'âge et de prudence qui , peut-être , dans la nécessité présente , leur apporterait quelque utile conseil , ou du moins , par ce qu'il y avait de respectable en sa personne , mettrait quel-

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ques bornes à la fureur insensée des Bar^ bares.

Comme il s'asseyait , l'affranchi bourguignon prit la parole et lui dit : « En « tout autre temps , très révérend père , <c tu ne fusses point venu chez ton noble « parent, sans y trouver aussitôt une Coupe « de vin et quelque bonne nourriture , a pour refaire ta vieillesse fatiguée d'une « longue route. Mais hélas! tu le sais, rien <c ne nous appartient plus ici , et nous som- « mes à la merci d'une troupe de Barbares ce qui nous laissent à peine la permission « de vivre, -rll est donc vrai , mes amis?

« répondit le saint homme , et l'infortune « vous a visités à ce point! Toutefois je « remercie le Ciel que ce qui m'avait été

« rapporté d'abord ne se soit point trouvé « véritable , et que vous viviez tous led « deux , toi , mon illustre parent , et toi « aussi , ma chère pupille , Aurélia. Je <c souhaiterais cependant d'ouïr le fidèle « récit de vos tribulations, afin de conte naître combien vous a éprouvés le Sei- « gneur. Et comme il pourrait vous être

<c trop amer à Tun ou à l'autre de me redire « ces tristes choses , le bon Ragneric en « cette occurrence me parlera pour ses « maîtres. » Ragneric se conforma au désir du vénérable Evodius , et lui rapporta tout ce qui était advenu à Flammiacum depuis Farrivée des Barbares. Il n'omit aucune chose , même de ce qui concernait Aurélia , et cela plus que le reste parut émouvoir ce saint homme. En effet , il demeura quelque g- mps conmie accablé de la douleur que lui faisaient les dernières paroles qu'il venait d'entendre. Puis s'adressant à Aurélia : « Grâces soient rendus au Dieu « tout-puissant de ce qu'il t'a ainsiarmée « de sa force , ô ma chère fille , et t'a pré- « servée jusqu'à cet instant des mains de « l'impie ! Mais faut-il que tu sois mena- « cée tout-à-l'heure même d'y retomber?

« Dis , Aurélia, as- tu bien adressé à notre V Sauveur , à sa très sainte mère et à ses « anges de nouvelles oraisons, pour détource ner de toi ce nouveau péril ? Les élan- « céments de ton ame vers le Ciel ont-ils « été assez purs et assez fervents pour que I. 6

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(c tu sois assurée de l'assistance du Trèsce Haut f en ces autres combats qui vont a se préparer pour toi? as-tu assez pleuré ^ a assez veillé; assez mortifié ta chair , ô ma « fille ? — Hélas ! mon père , répondit celleci ci f sans doute il y a trop long-temps que a mon ame ne s'est approchée de son conso- « lateur spirituel^ et n'a puisé à la source de a la grâce. C'est par-là que j'ai mérité en (c de si graves moments de ne trouver que « sécheresse et langueur dans mes prières.

« Prions donc ensemble^ ô mon père.... — <c Oui f prions ma fille , » et en disant ces mots il la conduisit au fond du petit oratoire f où tous deux à genoux se tinrent long - temps en une sainte - humiliation devant le Seigneur. Et s'étant relevés , ils eurent quelques instants d'un pieux entretien y après quoi ils revinrent ensemble vers Papianus , et purent se livrer à des délibérations humaines sur l'état de détresse où ils se trouvaient.

« Mon très cher parent ^ dit le prêtre « au sénateur ; ces dernières infortunes, « je le vois , pèsent bien lourdement à

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« ton vieil âge. Car je te trouve en un « abattement qui semble désespérer de tou t , . « même de la Providence, Cependant tes « propres maux devraient pour le présent « te toucher bien moins que ceux de ta « fille : ceux-là demandent le plus prompt « remède^ et il est bon de considérer si « quelque voie de salut n'est pas ouverte « à son honneur. — Et qui jamais fut plus « soigneux que moi de Thonnenr des miens?

ce dit le vieillard ^ comme s'il sortait vioa lemment d'un long sommeil. Qui porta « avec plus de dignité le nom de ses aïeux?

u Mais hélas ! à quoi bon aujourd'hui ces a vains soucis , et pourquoi lutter inutile- <^ ment contre la fatalité des choses ? Tout <c désormais est voué à la destruction y et « quand l'Empire , avec toute sa gloire et « sa majesté, a succombé sous les Barbares, « ai-je droit de m'indigner qu'ils me ravis - « sent ma fille , et accomplissent la ruine «de ma maison? — Ainsi, lui répondit «Evodius, tu verras tranquillement Aurélia « traînée dans la couche dece Franc! — ^Tran- « quillement ! s'écria Papianus dont la voix

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« devenait de plus en plus forle et élevée.

« Je serais tranquille en voyant le noble « sang des Apollinaire se mêler à celui de c( ces bêtes farouches qui sont accourues en « hurlant des forêts de la Germanie ! Mais « que faire , encore une fois ? Invoquer les « lois de l'Empire ? elles sont dans la pous- « sière ! Repousser la force par la force ? les « armes ne sont plus dans nos mains^ et ont « passé aux mains de ces brigands. Implo- « rer l'appui des illustres familles parmi « les Arvernes? toutes celles qui ont vailc( lamment combattu pour la patrie ^ sont ce détruites comme la mienne : les autres se « sont lâchement données aux Barbares.

« Temps glorieux , où nos montagnes en- « voyèrent Avitus s'asseoir sur le trône des « empereu rs , qu'êtes-vous devenus? Où sont « ces années , si voisines de nous encore , «, qui virent le bienheureux Sidoine , rece- « voir à Rome une statue couronnée de « laurier , digne prix de son savoir et de « ses vertus? Aujourd'hui c'est de la muni- « ficence barbare que nos vils concitoyens a attendent des récompenses ; leur lâcheté

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« est payée des dépouilles de leurs amis.

« honte! honte éternelle! ^siècle affreux « où la Providenee dénonce si hautement « qu'elle a délaissé l'univers! Je respecte « ta sainteté , pieux Evodius : mais , dis- (i moi , ces épouvantables prodiges qui se « manifestent chaque jour dans le ciel et « sur la terre, ces comètes , ces lueurs me- « naçantes qui remplissent l'air, cessecousa ses qui ébranlent les villes, ces armées M d'animaux qui se combattent , ces ri- « vièrés qui renversent tout dans leurs cona tinuels débordements , tous ces signes en V, un mot , que nous déclarent-ils , sinon « que les temps sont arrivés , et qu'avec « cet Empire qui était le monde , le monde « va finir ? » Après ce discours de grande éloquence , Papianus s'arrêta , épuisé du long effort qu'il avait fait ; et à peine eut-il la force de prononcer ces derniers mots :

« Qu'Aurélia fuie, si elle peut : moi

« je ne sais plus que mourir. ^

Evodius entendit avec affliction le langage de son illustre parent : v Cher Papia- « nus, lui dit-il, tu as eu l>eauconp de

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« choses à pleurer , et je m'étonne peu que « la douleur remplisse ton ame. Selon les « paroles du Psalmiste , ton cœur a été « troublé , et ta vertu t'a délaissé. Mais « convient-il pour cela de blasphémer le « nom du Seignepr en reniant sa provi- « dence ? Nous souffrons , mon noble ami; « et dis-moi, qu'a fait autre chose l'Eglise « du Christ depuis qu'en fut posée la pre- « mière pierre? A peine a-t-elle prévalu « contre l'idolâtrie , que l'hérésie a com- « mencé d'ébranler ses fondements ; et « voilà qu'aujourd'hui la main des Barbares « lui fait subir des nouvelles épreuves.

« Mais au lieu d'abandonner tout espoir, et « de s'endormir dans la négligence, c'est « ici qu'il faut , suivant le précepte de « l'Evangile, veiller et prier. Tu dis que ces « Barbares en renversant un empire qui « futl'œuvre des siècles , sont venus mettre « fin à l'univers , et fermer pouï* le genre « humain la porte de l'avenir. Mais qu'était- « elle devenue cette grandeur romaine dont « lu pleures la ruine? Un vaste amas de « corruption , comme écrivait le bienhcu-

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n reux Salvien. Les Romains étaient pires u que ne sont aujourd'hui les Barbares.

« Sanctifions notre conduite ; et peut-être « nos jours deviendront meilleurs. Ces « Barbares mêmes , qui n'ont point déposé ce encore toute leur avide cruauté , sont » néanmoins entrés dans le sein de l'Eglise : « ils s'y adouciront , ils comprendront « avec le temps cette loi que maintenant « ils outragent , et bientôt , si je ne me « trompe , loin d'enlever les richesses des ce temples du Seigneur , ils y apporteront « en don leurs propres richesses , pour ce le salut de leurs âmes. Ne désespérons « donc pas de ces temps plus heureux, «c qui ne sauraient manquer d'arriver , et , ce dans cette attente , tâchons présentement ce d'aviser, avec l'aide de Dieu , à quelque c* bon conseil. »

Aurélia, qui d'ordinaire, recueillie en ellemême , ne prêtait nulle attention aux discours de ceux qui conversaient devant elle, avait écouté, d'un œil et d'une bouche avide , les paroles du prêtre. Puis elle s'écria soudainement : « O mon père , s'il ne

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<c s'agissait ici que du martyre , mon corps <f et mon ame y voleraient avec une joie « ineffable. Mais ma virginité que j'ai « vouée au Seigneur , le Seigneur ne peut w désirer qu'elle soit profanée. Ce sacrifice « ne saurait être agréable devant ses yeux.

« C'est pourquoi tous les conseils humains « qui pourront me tirer de cette embûche « du démon , je les accepterai. » Evodius ne lui répondit que par un signe tacite d'approbation : il semblait méditer quelque chose en son esprit , et rompit après un temps le silence : « Bon Ragneric , dit-il , « vois quelle est la nuit , et si les heures « ensont avancées. Toi, ma fille, te sens-tu <c la force de cheminer avec moi , parmi « les ténèbres, jusqu'en ma demeure? — Je « suis débile et languissante de corps , ô « mon père , et mes membres ne sont point « formés à la fatigue ; mais celui en qui « réside toute force me prêtera , je l'espère , « un peu de la sienne. » Ragneric rentrait en ce moment , et il leur dit : « La nuit « est sans étoiles : l'obscurité est grande; « et j'ai cru entendre au loin des bruits de

« tonnerre. — Penses- tu toutefois , reprit « Evodius y que nous puissions y sans qu'il « y ait de péril , partir pour le séjour de a ma solitude ? — Rien n'est à craindre des « Barbares ^ qui tous gisent accablés par le « sommeil. Mais un orage va commencer , « et le chemin est alors bien rude en ces

« montagnes. L'Adia * pourrait se déborder, « et vous n'auriez plus de gué pour la tra- « verser? — Tu as raison, reprit tristement « le saint homme, mon vieil âge et la fai- <« blesse d'Aurélia ne sauraient entrepren- « dre une route si périlleuse. Le Seigneur « le veut ainsi, et sans doute il a refusé de « permettre que nous laissassions le noble « Papianus en proie à tous les outrages de « ces Barbares. Que faire cependant? » Et de rechef il se mit à méditer seul avec lui - même. « Je ne vois qu'un moyen , « recommença-t-il après un long silence :

« j'irai au roiThéodebert en toute diligence, « et je l'informerai des choses qui sont « arrivées. Il aime leshommes du Seigneur:

L'Andcj petite rivière , près de Saint-Flou r.

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xc je serai en grâce auprès de lui , et il châ- « tiera celui qui veut violer ses commancf déments. Mais^ quelle que soit ma hâte , cf plusieurs jours me sont nécessaires pour « accomplir ce voyage, et, jusque-là, ma « fille, je te laisse en péril. C^est à toi de cç te fortifier de plus en plus par la prière , « de recommander sans cesse ta virginité à « Tauguste Vierge des cieux , et enfin de ce soutenir vertueusementle combat, comme a tu as fait en ces premiers jours. Que si le ce danger devient plus grand , le Seigneur ce ne saurait te défendre ces pieux artifices ce par lesquels il permit aux chefs de son ce peuple et à ses élus de tromper maintes ce fois leurs ennemis. Donne à espérer à ce ce Barbare que tu satisferas un jour sa conce cupiscence , mais seulement lorsque ton ce vœu aura été délié par le saint évêque ce des Arvernes , et que lui-même aura été ce par son prince Théodebert autorisé à ce ce mariage. Souviens - toi que Judith fut ce bien plus hardie en ses ruses , sans que ce pourtant elle en fût moins chaste devant ce Dieu, et moins honorée devant les hom-

c< mes. Au contraire, elle devint la plus ce glorieuse entre toutes les femmes d'Israël . «-Adieu , .ma fille », et il étendit ses mains sur elle , pendant qu'elle s'agenouillait , et il la bénit. Il en fit autant à Papianus et à son fidèle affranchi , leur donna le baiser de paix, et comme le jour avait conunencé à poindre, et que les torrents de pluie avaient cessé, il partit. Les esclaves, et avec eux deux des hommes d'Harderad, le virent sortir , mais ils gardèrent le silence , et s'inclinèrent même à sa vue.

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