CHAPITRE VIII
De l'entrevue du prêtre Eyodius avec le roi Thëodebert , de ' la donation de terre qu'il en reçut, et de l'arrivée de celui-ci à Flammiacum.
Aussitôt que le prêtre Evodius fut de retour en sa solitude , il se prépara au voyage qui devait le conduire vers le roi Théodebert. Ayant recommandé à un pâtre des environs le soin de sachétive demeure, retirée au fond du roc , et n'emportant avec lui que son livre d'oraisons et deux pains de froment , il partit sur un cheval de taille petite et grêle , mais d'un pied sûr , et accoutumé à cheminer dans les sentiers difficiles des montagnes. Sa route fut pénible et de neuf jours entiers, durant lesquels il trouva rarement un toit pour y " jouir de l'hospitalité , le pays étant de sa nature agreste , et d'ailleurs, dépeuplé par les ravages des Barbares : plus rarement
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encore rencontra-t-il un temple da Seigneur pour y célébrer le saint sacrifice.
Enfin il arriva dans la grande ville d'Augustonemetum , qui , seule de toutes les cités Arvernes , conservait encore quelque chose de son ancienne magnificence , et où l'Eglise florissait sous la tutelle du bienheureux évêque Quintianus. Tous les clercs accueillirent Evodius av^ grand honneur, vénérant à la fois sa piété et la noblesse de son origine. Plusieurs l'avaient cru mort, n'entendant plus parler de lui depuis quelques mois , et ils se livrèrent à la joie lorsqu'ils le virent de retour parmi eux.
Cependant , après avoir remercié le Sei- , grieur qui l'avait conduit sain et sauf au terme de sa route , Evodius courut incontinent vers la demeure de Théodebert. Bien qu'il ne fut connu de personne,^ les hommes dû prince le saluèrent avec apparence de respect , pour ne point désobéir aux ordres qu'ils avaient reçus touchant les clercs.
Mais ils n'en dirent pas moins tout ba^ avec impiété : « Voici quelque autre encore « qui vient attraper de l'argent ou des
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« terres. » Ce qu'ayant ouï Thomme de Dieu y il se retourna vers eux et leur dit tranquillement : « La paix soit avec vous , « mes frères ; mais vous vous trompez : je <i ne viens point quérir ici des richesses « <c Faites seulement que je parle à votre « prince.» Ceux-ci , couverts de confusion, lui répondirent : « Devant toi est la cham^ « bre où il séjourne : tu peux y entrer.
« Car à toute heure , sa porte est ouverte « à ceux de ton liabit. » Et ayant frappé, Evodius entra, et salua le jeune roi avec humilité é
Théodebert était assis sur un siège peu élevé , et s'entretenait familièrement avec plusieurs de ses amis , parmi lesquels on remarquait son précepteur Aridius, et Florus le cousin d'Harderad. Il se leva aussitôt qu'il aperçut dans Evodius un prêtre du Seigneur, lui rendit gracieusement son salut, et s'empressa de lui demander son nom et en même temps ce qu'il pouvait faire qui lui fût agréable. L'homme de Dieu répondit tout d'abord à la première interrogation, et sans attendre davantage, Aridius,
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qui lé reconnut^ l'embrassa avee tendresse ; ce que fit incontiDent aussi Théodebert lui-même ^ son instituteur lui ajant parlé autrefois de la piété du saint prêtre^ et de son humilité devant le Seigneur^ lequel par ses mains avait daigné opérer plusieurs miracles. Le roi éprouva une joie très grande de le voir, et lui ordonna de s'asseoir et d'expliquer ce qui le conduisait en sa présence. Celui-ci, voulant émouvoir le prince en faveur de Papianus , non moins que de sa fille , raconta longuement et avec éloquence toutes les disgrâces de l'illustre maison de saint Sidoine , et arrivant de là à la détresse d'Aurélia , implora pour elle la miséricorde de Théodebert contre les violacés d'Harderad. Lorsqu'il eut fini de déparier , le roi lui répondit en ces termes : « Je t'ai permis , très pieux Evodius , Ce « que je permettrais à bien peu de gens, « de vanter ici la famille opiniâtre et re- *f belle des Apollinaires , et d'accuser près « de moi Harderad, le plus chéri de tous « mes amis. Mais comme ta langue ne m'a « paru dire que des paroles de vérité , je t'ai
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« écouté avec attention , et je m'irrite con tre « la conduite d'Harderad ; car je lui avais c< ordonné de s'abstenir de tout acte in- « digne envers les personnes consacrées à « Dieu. Allons donc ensemble ^ vers cette « métairie de Flammiacum^ où tu dis qu'il « faut porter secours à la pudeur de la « jeune recluse , et puisque la hâte est né- « cessaire y partons dès demain. Jusque- « là, je veux t'honorer , homme vénérable, « et m'entrelenir avec toi de choses saintes. « Reste donc toute cette journée en* ma maice son. » Evodius rendit au prince d'humbles grâces, et ils se mirent à discourir sur les anciennes souffrances de l'Eglise des Gaules y en même temps que sur les consolation s qui lui étaient dues par les rois chrétiens^ Evodius était doué d'une haute faconde, et Tbéodebert trouvait le plus vif charme à l'écouter. Et comme l'homme de Dieu ne cessait d'exalter le nom de Clovis, pour avoir été l'apôtre de sa nation , et avoir enrichi l'Eglise. d'une foule de présents, le prince ne put s'empêcher de s'écrier : « Ne « craignez-rien, vous tous, pieux servi-
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a teurs du Christ ; quand le royaume des i< Francs sera à moi , j'imiterai mon aïeul , « plutôt que mon père , et vous glorifierez « mon nom à l'égal de celui de Clovis. »
Cependant l'heure étant arrivée à laquelle Théodebert prenait son repas , Evodius fut convié à se placer à table auprès du prince, et en reçut toute sorte d'honneurs. Ce qu'il j avait de plus délicat parmi les mets était servi au devant de lui , quoiqu'il eût refusé d'abord tgute autre chose que de l'eau pure et du pain , et ne consentît à goûter de quelques viandes que pour condescendre au désir de son illustre hôte. Comme le repas approchait de sa fin , Théodebert, que l'entretien de l'homme de Dieu avait singulièrement réjoui , prit ainsi qu'il suit la parole : « Vous tous qui êtes ici « présehts , soyez-moi témoins qu'il est im- « possible que je laisse sortir de chez moi un <f aussi saint personnage , sans lui donner « quelque marque de ma munificence. Je « t'en supplie donc , cher Evodius , veuille « me dire ce que tu souhaiterais le plus pos- « séder , et qui n'excède pas la limite de
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« mon pouvoir , afin que je t'en fasse don ^ « et me rende par-là agréable au Seigneur, a «p- Je te Tai déjà dit, très illustre prince , <c reprit Evodius y je suis un simple série viteur de Jésus-Christ, qui n'ambitionne « rien dans ce monde , sinon d'achever u tranquillement mes jours dans une pieuse « retraite. Or , cette retraite, je l'ai trouvée « au fond d'un rocher , où le Ciel daigne a m'envoyer ma nourriture quotidienne.
« Je puis y veiller et y prier en paix , dis- (€ tribuant de temps en temps la parole « divine et le pain de vie à quelques pau- « vres gen^ qui viennent le chercher auprès (c de moi. Tu le vois , je n'ai rien à faire des « biens terrestres. Que veux-tu donc que « je puisse te demander? — Je sais que l'or « et toutes les richesses te sont en mépris , <c ô très saint homme. Mais, je te prie, « néanmoins , que je puisse me recom- « mander à Dieu , en te faisant quelque don . « — N'est-ce pas assez, lui répondit le vé- « nérable prêtre , que tu viennes porter « un si prompt secours à mes parents affli- « gés? — Non, s'écria Théodebert, il faut
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a que tu reçoives de moi quelque largesse.
c< Si je ne puis autrement plaire au Sei- « gneur ^ je te bâtirai une maison , dans « Tendroit de ta solitude , comme a fait « Clovis au bienheureux Maximin. — Une a maison y très illustre prince , ne peut être , « bâtie là où je vis retiré , comme celle que « le roi Glovi^ fit construire à Miciacum.
« Maximin d'ailleurs avait avec lui des « frères.... — Et tu en auras aussi, dit alors ce le prince. Grâces te soient rendues de « m'avoir prêté Foccasion de cette bonne « œuvre. Je veux qu'un monastère spa- (c cieux y avec des terres fertiles y te soit (c bâti là où il te siéra d'en choisir la place y « et que tu y réunisses un grand nombre « de frères qui y vivent selon la loi divine* « J'aurai en cette manière pourvu au salut <c de mon ame. » Evodius fut ainsi contraint d'accepter les largesses du prince y ne pouvant refuser ce qui était un honneur pour Dieu bien plus que pour lui-même: Il désigna au roi , qui le conjurait de ne mettre aucun retard à sa demande, une colline ombragée d'arbres en un de ses côtés y et
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de l'autre ofirant d'assez gras pâturages y non loin de la rivière de l' Adia et de la montagne d'Indiciacum : et aussitôt Théodebert fit venir des notaires publics qui écri- . virent , suivant les formes solennelles , enregistrèrent et revêtirent du sceau royal des chartes de donation en faveur du vénérable Evodius, par lesquelles lui était concédé tout le terrain qu'il avait demandé.
Puis , sans tarder un moment , des ouvriers furent envoyés aux frais du prince, pour y construire la maison en laquelle Evodius devait rassembler des frères , et exercer la dignité abbatiale; ce qui se fit plus tard, et fut d'un très louable exemple aux princes des Francs. Mais cette chose n'est point de notre récit.
Théodebert et Evodius se séparèrent avec une joie mutuelle, et s'embrassèrent l'un rautre de la plus vive affection. Le lendemain étant arrivé , le prince se ressouvint de sa promesse , et se mit en route vers l'Arvernie supérieure> avec des homimes qui connaissaient le pays, pour lui servir de guides. En outre, comme il devait traverser
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plusieurs villes et villages , et se montrer aux peuples^ il eut soin d'emmener à sa suite un nombre assez considérable de ses Leudes ^ tous habillés de leurs plus beaux vêtements et de leurs plus riches armures.
Lui-même se para magnifiquement , et partout les habitants admirèrent sa haute taille et sa bonne mine* Il allait monté sur un cheval léger et petit, comme il était nécessaire pour le voyage qu'il faisait , mais dont les harnois étaient au loin resplendissants. Ses pieds jusqu'au talon étaient chaussés d'une étoffe soyeuse : ses genoux, ses mollets, ses cuisses à découvert.
Son habit haut, serré, de diverses couleurs , descendait à peine jusqu'en avant de ses jambes nues. Par-dessus cet habit était une casaque verte , bordée de plusieurs bandes de pourpre et d'or , et dont les manches s'arrêtaient au haut du bras. Un casque de grande beauté parait et défendait à à la fois sa tête , de telle sorte que se montraient à peine les extrêmes boucles de sa royale chevelure. A un baudrier orné de clous pendait sa large épée : enfin sa main
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droite portait en même temps un javelot recourbé et une petite hache propre à être lancée , tandis que la gauche agitait un bouclier dont les cercles éblouissants de blancheur et la bosse relevée en or attestaient un grand travail et une grande dépense.
Ainsi parut le prince Théodebert devant les peuples frappés d'une haute admiration.
Cependant leur marche fut si rapide ^ que Ton eût pu l'appeler une course. Us ne s'arrêtaient que quelques moments du jour, pour prendre leurs repas et donner haleine à leurs chevaux, et la nuit pour dormir durant trois ou quatre heures. C'était à cause de cette promptitude que Théodebert avait refusé d'emmener avec lui le vénérable Ëvodius , dont l'âge n'eût pu supporter un voyage si précipité. En effet cinq jours lui suffirent pour accomplir la même route qui avait demandé neuf jours au vieiUard.
Le soleil s'en allait vers son déclin , lorsque le prince descendit avec sa troupe la colline qui dominait la métairie de Flammiacum. Il j eut d'abord grande rumeur et alarme parmi les hommes d'Harderad , à
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la vue de ces cavaliers, en qui ils craignaient des ennemis. Mais ils les eurent bientôt reconnus pour gens de leur nation; puis les voyant de plus près, ils aperçurent Fillustre Théodebert, leur jeune roi, le saluéreiit de leurs acclamations, et coururent vers Harderad pour lui porter cette nouvelle fortunée. Celui-ci ne se réjouit pas comme eux : car il soupçonnait qu'avec le prince s'approchait de lui quelque mal* heur. Et ce fut avec très grande peine qu'il s'arracha de l'appartement d'Aurélia , où il ' siégeait toujours, pour aller à la rencontre de Théodebert, Théodebert lui baisa plusieurs fois le visage avec tendresse , et lui demanda s'il n'était pas joyeux de sa visite. Harderad déclina de répondre , en montrant au prince l'étendue du domaine et le nombre des troupeaux qu'il avait acquis et et distribués entre ses hommes. Ensuite , sans laisser le temps que lui fût adressée autre parole , il engagea Théodebert et tous les Leudes à venir sous son toit pour y jouir de l'hospitalité , et se rassembler en un grand festin. Et feignant la sollicitude la
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plus empressée, il courut ordonner à ses esclaves de ramasser , s'il le fallait , tout ce qu'il y avait de provisions dans la maison , afin de régaler dignement le prince. Or il est vrai de dire que , pour ce repas et celui du jour suivant , fut presque réduite à rien la quantité des troupeaux qui faisaient la premièrarichesse de la métairie , ainsi que celle des cruches de vin depuis long-temps vieillissant dans le cellier de Papianus.
Lorsque enfin Harderad , qui était resté au-delà d'une heure à s'occuper de ces préparatifs , fut revenu vers le roi , celui-ci le * prit à part , et lui dit : « Tu es plus em- « pressé , mon fidèle ami, de me faire man- «ger que de me parler. Quelle peut être «la cause de ceci? Dis-moi aussi si tu es^ « malade : car voilà un mois seulement que « tu m'as quitté , et ton visage s'est amai- « gri , au point que j'ai eu peine à te re- « connaître. » Le jeune homme rougit , et balhutia quelques paroles que Théodebert ne sut pas comprendre. « Il faut que quelque « chose trouble ton esprit , reprit alors le roi. « Aurais-tu brisé la vii^riité de cette fille
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«du Seigneur 9 que tu veux mettre dans « ton lit, malgré mes ordres? Un saint prêtttre est venu m'avertir de ton méchant « dessein , et je suis arrivé ici pour le pré- « venir. Réponds- moi donc : le sacrilège «est-il fait? — Que ne l'est -il! répondit ce Harderad d*un ton farouche. Je serais «heureux. — Je rends donc grâce* au Ciel « d'être venu à temps , dit Théodeb^t. Le « saint homme Evodius sera satisfait. Mais « nous reparlerons demain de ces choses , « et je veux que le premier de tous tu « viennes m'entretenir : je n'aimerais point « ouïr d'un autre cette histoire. Fais seule- « ment que pour l'instant on se hâte de me « donnera manger , car mon appétit devient «grand, et mes membres sont latigués. »
Beaucoup) de viandes étant déjà posées sur la table , Harderad y fit asseoir Théodebert. La plupart des Leudes qui l'avaient suivi y prirent place, selon leur rang. Les autres, mêlés avec les hommes d'Harderad, allèrent souper en une chambre voisine, ou bien se couchèrent à terre , sur des peaux de bêtes, dans la salle même du festin, n'en
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prenant pas moins part au repas y et assouvissant largement leur voracité. Toutefois le prince et presque tous les convives de sa suite ne burent ni ne mangèrent fort avant dans la nuit y la lassitude leur ayant amené le sommeil. Harderad sortit en même temps que Théodebert, qu'il conduisit à son lit, et laissa poursuivre leur débauche à ceux de ses compagnons qui avaient encore besoin de boire pour s'endormir.
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