DU ROI
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C'est la coutume de ceux qui vivent Tetirés en les saints monastères , lorsqu'ils composent quelque livre , d'en ïaîre la dédicace au seigneur abbe par l«juel ils sont régis. Cette chose pratiquée de tous, je ne la £?rai pas* Non que je manque de respect pour le pieux Tetradius, aujourd'hui dominateur spirituel de Fabhaje de saint Julien ; tout au contraire , si mon loisir et mes forces tne le permettaient , ce me serait une joie extrême de chanter en vers sonores ses incomparables vertus. J'ai même fait vœu
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au Seigneur, s'il lui plaît de rappeler ce vénérable abbé hors de ce monde , avant que j'en sorte moi-même, d'inscrire sur son sépulcre une mémorable épitaphe. Mais le livre que j'écris maintenant ne lui sera point adressé , parce que ce n'est point un livre adressé aux hommes d'au jourd'hui. Les choses qui y sont renfermées , sont grandes, importantes , dignes d'éternel souvenir :
mais elles ne peuvent être lues que de ceux qui vivront aux siècles futurs. Il serait mal sûr de les confier au temps présent : car la colère des puissants brûle comme la flamme.
C'est pourquoi je m'abstiendrai d'énoncer en aucun endroit mon propre nom , de peur que cela ne puisse par hasard induire en péril ou moi-même, ou quelqu'un du même sang que moi» Et ces feuilles écrites pour nos neveux , je les déposerai en un coffre de cèdre qui me fut jadis donné en préisent, puis les enfouirai dans quelque endroit caché de cette abbaye- de saint Julien ^ d'où sans doute la suite des âges les viendra retirer.
« Celui qui s'exaltera, sera humilié. »
Ainsi a parlé Notre-Seigneur en son Evangile , et cette sainte parole s*est en moi vérifiée. J'avais fait vœu d'être humble^ et j'ai conçu des pensées superbes : le siècle m'a parlé, et j'ai écouté la voix du siècle.
Je n'ai point commis le péché de simonie , ainsi que ceux qui paient avec l'or la mitre et le bâton d'évêque. Mais l'épiscopat me fut offert , comme récompense mondaine , afin que je pusse briller aux yeux des hommes, et j'ai accueili cette damnable espérance, je me suis nourri de cette fumée orgueilleuse. Béni soit Notre-Seigneur qui m'a châtié selon que je le méritais ! Mes illusions ont été confondues , et j'ai souffert l'exil au lieu d'être décoré d'une vaine gloire. Béni soit encore une fois le nom de Dieu ! Mais malheur à la race impie qu'il a laissé s'établir sur la nation des Francs pour le châtiment de ses péchés !
En quel temps l'Eglise des Gaules futelle affligée à l'égal de ce qu'elle est aujourd'hui? Nul ne saurait se souvenir qu'elle ait enduré de pires calamités depuis la persécution du féroce Galère. Je ne sais si je
dois croire que la fin de cet univers , tant de fois annoncée^ approche de nous : mais pour beaucoup d*hommes sages, c'en est un signe manifeste, devoir Tabomination siéger ainsi dans le sanctuaire. Ce ne sont plus , comme jadis, quelques basiliques, quelques monastères qui souffrent Tarrogance et la dureté des puissants : de toutes les basiliques , de tous les monastères s'élève un même gémissement, un même cri de malédiction.
Nos misères avaient commencé avec Pépin, alors qu'il introduisit avec lui dans les Gaules tous ces hommes avides de pillage , pour qui l'héritage des saints fut une proie. Mais , bien plus que lui encore , sa race est devenue exécrable aux serviteurs de Dieu.
N'est-ce pas par leurs embûches que périt le bienheureux Landbert , cet homme éminent en vertu et chéri du Seigneur, à cause qu'il avait repris en un langage sévère les scandales de leur maison? Et qui n'a entendu les prodiges menaçants qui suivirent sa mort ? Nous en voyons éclater aujourd'hui de bien plus formidables, le crime des temps s'étant encore accru. L'impure
DU ROI CHILDBBERT JII. igi
contagion de la licence militaire a gagné jusqu'aux ministres de celui qui est venu apporter la paix au monde» On a vu , ce que nos neveux refuseront de croire , un éyéque d' Autissiodorum * , honmie d'illustre naissance 9 Savaric^ envahir à main armée les contrées voisines de son diocèse ^ et ravager par le fer et le feu la cité des Aurélianiens / celles de Nivernum et de Tornodurum, d'Avallo et de Tricassis*.
S'avançant de plus en plus en ses voies d'iniquité , il a convoqué à l'entour de lui par l'autorité de ses paroles une multitude innombrable , et a marché en armes vers la ville de Lugdunum ^. Mais la colère du Seigneur l'attendait en ce lieu^ et à la vue de tous les siens , il tomba frappé de la foudre. Prions le Très - Haut qu'il en puisse ainsi advenir de l'exécrable Milon ^ qui , consacré comme prêtre des autels , a délaissé la milice du Seigneur ^ pour s'ajouter aux compagnons de Karl , le bri-
' Auxerre.
• Orléans, Ncyers, Tonnerre, Avalon , Troyes.
* Lyon.
gand sacrilège. Celui-là, selon ce que ra-content ceux qui l'ont vu , n'a du prêtre que la tonsure : il a mis le casque sur son front , et la cuirasse autour de sa poitrine ; il a teint ses mains dans le sang, et pour prix de ses homicides , il a été ordonné évêque des Tréviriens. Ma narration ne se pouvait terminer d'ici au jour de denjiain, si je rapportais les noms de tous les moines qui ont répudié la loi ecclésiastique , ayant fui leurs saintes murailles , et qui mènent la vie d'adultères publics , ou de voleurs sur les chemins. . Enfin , ni le roi Chilpéric que l'illustre Grégoire , prélat de Tours , a appelé par les noms de Néron et d'Hérode , ni aux temps jadis Achab et les autres tyrans persécuteurs d'Israël y n'ont été si impies ennemis de Dieu , que ce Karl , auquel nous obéissons en ce jour. L'évêque des Rémois , Rigobert , Euoher , celui des Aurélianiens, et bien d'autres saints personnages ont été pat lui chassés en exil :
tout ce que la piété des anciens rois avait magnifiquement accordé aux églises, il l'a ravi par la force; de spacieux monastères
DU ROI GHILDEB£HT III 1q5
fondés par les plus vénérables mains ont été détruits par les siennes; et ce qui est pis que tout le reste , des hommes laïcs , comme s'ils étaient ordonnés abbés ^ en usurpent les honneurs , s'asseyent revêtus de leur armure de guerre, en la chaise abbatiale , et jouissent des trésors des saintes maisons.
Que s'il a plu au Dieu tout -puissant de faire prévaloir ce mortel inique devant tous ses ennemis , et de le glorifier aux yeux du monde, il n'en est pas moins à croire que la coupe de sa colère se répandra à la fin sur l'auteur de forfaits si inouis. Car il a dit ces mots par la bouche de son saint prophète : ((Malheur à ceux qui font des lois injustes, et qui écrivant, ont écrit l'iniquité , pour opprimer les pauvres dans le jugement , pour faire violence à la cause des humbles de mon peuple, pour se faire une proie de la veuve , et piller les pu-^ pilles. ' »
Etant en attente de ce jour de la justice
' Isai(e,cap, x, v. i et 2^
du Seigneur ^ qui viendra consoler notre sainte Eglise des Gaules , j'ai résolu d'm'ire les gestes du roi Childebert , surnonuné le Juste , lequel régna sous la tutelle du duc Pépin. Comme je suis déjà fatigué et ancien d'âge^ plus d'une année sans doute me sera nécessaire pour accomplir cette œuvre. Car à ceux qui ont vieilli, le souvenir est lent, la pensée paresseuse , et la main pesante. Toutefois, en m'eflPorçant de placer chaque jour une pierre à côte d'une autre pierre, ainsi que fait l'ouvrier industrieux qui construit une maison, j'espère qu'avec la grâce divine je pourrai mener à terme mon labeur, et me donner tout entier ensuite aux apprêts d'une mort chrétienne.
DU KOI GHILDEBERT III. igS
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