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250' liB LIVRE DES GESTES
Dans chacune des rues a^étendaitune longue file de boutiques , réservées aux plus riches d'entre les trafiquants , et où se montraient étalés toutes sortes 'd'objets divers. Ceux qui étaient plus pauvres , ou étaient trop tard arrivés , avaient été contraints de choisir, pour leur débit , des places moins commodes. Plusieurs portaient empaquetées sur leur dos leurs marchandises , et les venaient offrir à chacune des personnes qu'ils rencontraient.. D'autres , assis à terre sur la paille , ou mêrne parmi la boue , tenaient au devant d'eux ce qu'ils avaient à vendre , et appuyés contre quelque pan de mur ou quelque poteau , avaient graiid'peine à préserver leur étalage du pied des passants. Il en était qui , ayant dételé les bœiifs ou les chevaux de leurs basternes, se tenaient montés en dedans , et du haut de cette étrange sorte de boutique appelaient les chalands pour qu'ils vinssent visiter leurs marchandises. Or, je n'ai pas besoin de dire que le nombre des gens qui achetaient était immense, personne n'ignorant qu'à cette foire ne manquait aucune
DIT BOI GHILDEBERT III. 25j
des choses utiles à' la vie*, et que certaines méinej abondaient, impossibles à trouver en tout autre temps ou lieu. D où il arrivait que l'intention du roi Dagobert était entièï'ement remplie , et que le marché de St.-Denys était dé tous le plus considérable pouc le commerce des Gaules. Cependant nous fûmes alors quittés du clerc de la basilique ,'qui était venu avec nous* Suivi d'un affranchi au service de la sainte congrégation , et qui commandait, un bâton à la main, que Ton s'écartât devant lui , il allait rechercher ceux qui n'avaient pas encore pajé au . bienheureux Denys le droit de venir vendre en son marché. Ses tablettes, avec un stylet , é.taient pendues à son côté droit , et à mesure qu'il recevait quelques pièces dé monnaie , il les mettait en une grande bourse attachée à l'autre pan de sa robe.
Ceci néanmoins ne se passait point sans contestation, quelques hommes se rencontrant, comme toujours il arrive , plus curieux dé garder leurs deniers que d'en honorer les saints du Seigneur.
« Très illustre seigneur , dis-je au maire
a 5a LE I<IVRE "PES GESTES
« Grimald , puisque par la faveur divine tu ce commandes au palais des r^ois neustriéns , « les hommes et les choses ^e ces lieux te « doivent être connus. Veuille donc > je t'en « prie, en instruire le roi Ghildebçrt ; mon « ignorance ne me permettant pas de rem- « plir cet office. » Grimald consentit l^énévolement à ce que je lui demandais , et il commença à nous expliquer de quels pays venaient les divers hommes avec leurs divers habits et marchandises. Les premiers qu'il désigna au jeune prince étaient 'arrivés du port de Vick et de la cité de Ro« thomagum S pour acheter de la garance propre à teindre les étoffes , et en échange ils avaient amené avec eux d'énormes provisions de fourrage pour la nourriture des bestiaux. « Mais quels sont ceux - ci dont « l'habit est si court , et la tète toute rasée ? « ils me donnent à rire , dit Childebert. — « Ce sont, roi, les Saxons de Baïocum * « et les hommes de la Bretagne , à peu près « semblables par leur extérieur , comme
' Rouen.
* Bayeux.
<< tu* le peux remarq^jer. Ils ne fournisisent « d'aucune chose le marché , vivant seule-* « ment de pillage , et avec Tor qu'ils ont « volé viennent ici acquérir ce qui leur est (< nécessaire. » Comme il achevait ces mots , on nous vint offrir de petites images en terre cuite , peintes de diverses couleurs , et qui représentaient les trois martjrrs Deny s , Rustiqne et Eleuthère^ ainsi que la vierge parisienne sainte Geneviève. Etant données à Childebert , elles le réjouirent singulièrement , et il ne se pouvait lasser de les regarder. Nous nous aperçûmes alors que Grimald s'était séparé de nous ^ et le vîmes en la riche boutique d'un vendeur d'armures et d'ornements en or et en pierreries. « Sisi- «'bald, disait-il à cet homme, qui était Wisi- « goth de nation , as - tu fait porter en ma « demeure le casque de vermeil que je t'a- « vais demandé? — Assurément, seigneur, a et crois même que tu trouveras l'aigrette « brillante par-delà ce que tu avais désiré.
« — Je m'en réjouis fort, en vérité. Et tu « te souviens de ce qui fut convenu entre « nous? — Oui, seigneur, reprit le mar-
254 LB LIVAB DES 6JSSTES
ce chand en inclinant la tête « et ce m'est
« grande joie de. t'avoir pu offrir ce don. » Tel était en effet l'usage de Grimald, de garantir aux trafiquants du dehors sa protection contre toute insulte > moyennant qu'ils l'enrichiraient de quelque utile présent. Or la plupart^ remplis de crainte > ainsi qu'ordinairement il arrive de ces hommes dé gain , consentaient de s'assurer à ce prix sa tutèle^ tellement qu'il prétendait convertir en un tribut forcé ce qui d'abord n'avait été qu'un pacte volontaire.
"Il échoua néanmoins auprès du lombard Rachis , qui , comme les gens de sob pays et ceux de la Provence , trafiquait en huile , miel , et autres denrées du même genre.
Celui-ci était renommé dans toutes les contrées de l'Occident à cause de son opulence , et connu pour ne voyager jamais qu'avec d'immenses bagages , un très grand nombre d'esclaves et d'affranchis armés , et de grosses provisions de nourriture. On disait de plus qu'il était d'une très louable charité envers les indigents > favorable aux ministres du Seigneur , mais très superbe
DU ROI CHILDEBERT m. 255
avec les puissants^ auxquels il se préten*dait égal. Grimald l'ayant donc abordé, se prit à lui dire comme avec menace : « Et « toi , Famasseur de vieux deniers , te redia rai-jè ce que cent fois déjà je t'ai dit , que « l'intendant de notre maison attend en* « core teà trois tonnes d'huile et tes quatt rante livres de miel ? — Ouais ! répondit «c Rachis ; aujourd'hui comme hier ïnon « oreille est sourde à qui reqtiiert mes raar- « chandises sans argent pour les payer. — « Mais , homme stupide que tu es , si nous « n'étendons sur toi notre main puissante , « tu seras sans défenseur en ce pays , et .
« chacun te volera impunément. — Par ma « barbe ! reprit l'homme lombard , voilà de <c singulières paroles ! N'ai-je donc pas ma « hache et celle des miens pour me proté- « ger? » Et Grimald s'étant là-dessus éclaté de rire avec un air moqueur : « Sois moins « fier , continua Rachis , et sache que je « vends à meilleures gens que toi , en étant « payé. Le roi Liutprand, qui n'est point « de bas lieu , -ne m'a jamais demandé gra* « tuitement mes denrées. — ^Eh bien , vieille
» tête de fou , je te déclare que tu ne ven- « dras plus désormais en cette foire. — Tu « me fais rire à ton tour, seigneur Grimald : « n'y a-t-il donc que ce marché au monde , i< pour que nous y venions donner gratuite- « ment la moitié de nos marchandises , afin « de gagner le droit de vendre l'autre? Je « songerai à ce que je devrai faire la pro- « chaine année. L'un de nous deux sera « peut-être mort alors. Mais, pour le pré- « sent , je reste ici jusqu'à la fin de la « foire, de peur que tu n'ailles penser que « je te crains. J'ai acquitté ma redevance « aux inc lî.rs de St.-Denys , et ne dois rien « à personne. Ainsi, Dieu te garde, et laisse « cette boutique , pour j faire place à ceux « qui viendront payer ce qu'ils demande- « ront. — Que je meure , si tu ne te sou- <c viens de m'avoir offensé, » lui dit tout bas Grimald , transporté de colère. Et il se retira précipitamment pour éviter que le peuple fût témoin de sa confusion.
Pendant que j'étais observant ces choses , l'attention de Childeber t se tournait ailleurs. Parmi des boutiques où des acheteurs af-
flùaient , il en avait remarqué une que tout le monde Jiégligeait en passant , comme si elle- n'eût rien renfermé de bon. « Mais^ « demanda4-il , que vend donc celui-ci en « ses boîtes ; qu'il semble ne jamais ouvrir? ce Y tient-il cachée la peste , ou quelque poi- « son malfaisant ^ pour que chacun ainsi se *^ détourne de lui? — Il n'y a rien de pareil , « s'empress*a de lui répondre Grimald , re- « mis du trouble de sa querelle. C'est un « habitant de Massilie ' y qui vend des feuilles « de papyrus, lesquelles se transportent par « mer du pays d'Egypte en cette ville. Or, « comme ceci ri'est d'usage qu'aux hommes « qui sachentl'art d'écrire; honnis les clercs, <c tu ne verras quasi nul chaland en sa bou' « tique. A' peine y est-il entré depuis plu- « sieurs joiirs cinq ou six envoyés de mo- « nastères , chargés de s'y approvisionner. » Childebeft se fût arrêté volontiers devant des bateleurs venus des villes méridionales de la Gaule ^ et qui dansaient, et tournaient leur corps en cent façons pour amuser le
' Marseille,
peuple. Ces choses rappelant les antienne^ impuretés du théâtre , les ministpes du Seigneur cherchaient, par leurs pieux discours, à en interdire le spectacle , et plusieurs dé^ crets séculiers étaient venus au secours de leurs prédications. Mais rien de tout cela ne pouvait contenir Tavidité insensée de la multitude , qui se pressait en foule vers ces jeux profanes. Je fis honte au roi du plaisir qu'il y trouvait^ et le conduisis en 'un autre lieu où une troupe , hélas ! bien moins nombreuse , était rassemblée autour d'hommes vendant des reliques. Les récits de ceux-là étaient merveilleux : ils disaient les lieux où ils étaient allés quérir les choses précieuses qu'ils débitaient , l'un a^^^ant visité en pèlerin Jérusalem , un autre , les sommets du mon t Liban , et un troisième , les tombeaux de saint Pferre et de saint Paul en la ville de Rome. Et les peuples , après avoir recueilli avidement ces discours , s'empressaient d'acheter ce qui leur était offert, comme apportant la santé à leurs corps et le salut à leurs âmes.
En ce moment s'élevèrent des, cris vio-
lents , tels que la rumeur du marché en était tout-à-fait couverte y et qu'ils annonçaient quelque émeute populaire. Il sembla qu'ils partissent du quartier où se tenaient les Juifs ., et Grimald avec quelques-uns de ses hommes s'empressa d'y courir. Notre compagnon , le clerc de Saint-Denys , revenu vers nous y nous apprit alors que Grimald s'était établi le protecteur de ces maudits , et sans aucun doute était allé leur porter son aide. << Et d'où vient , demanda le « jeune roi , qu'il protège ces réprouvés , « ces chiens? — C'est, répondit le clerc , « qu'ils sont riches en argent et objets de » haut prix, et souvent lui font desprésents. « Il arriveaussi qu'ils fontavanceauxcomtes « de la somme des revenus publics qu'ils '< doivent payer au fisc. Enfin , le croiriez- « vous, ô honte ! » ( et en disant ces mots il. r^arda tout autour de lui comme pour s'asjsurer que nul nel'entendait) «au mépris « de l'interdiction du pontife Grégoire-le- « Grand, il permet que cette race d'infâmes « possèdent des esclaves chrétiens. » Malgré la présence de Grimald , la rumeur semblait
s6o LE LfVRB DES GËStES^
s'accroître, et, comme nous avancions vers le lieu d'où elle venait , nous vîmes passer devant nous un de ces maudits , que Ton poursuivait pour avoir vendu un bijou de faux or, et qui fut déchiré en mille pièces par les mains du peuple. Ayant continué notre marche vers leur quartier , nous les trouvâmes qui de toutes parts remettaient en paquet , pour les soustraire aux regards,*les rares et innombrables marchandises qu'ils avaient d'abord exposées en vente. C'étaient pour la plupart des objets venus de la Palestine et de la Syrie , et fort recherchés des hommes riches; à savoir des étoffes de soie et d'or, des parfums, du poivre, et autres choses que je ne saurais énumérer. Le jeune roi , bien qu'il sentît pour cette nation exécrable toute l'horreur qui sied aux âmes chrétiennes , arrêtait néanmoins ses yeux avec quelque plaisir sur leurs précieuses marchandises ; ce qui m'obligea de lui rappeler que ces impies ne pouvaient être regardés sans qu'on signât son front de la marque de la croix. Et il le fit, comme je lui avais recommandé , puis les accabla même de
DU ROI GHILDEBERT III. 36x
paroles menaçantes , leur disant que lui , le roi , livrerait leurs biens aii pillage , et les ferait périr par le fer et le feu , s'ils n'acceptaient le baptême. Etant alarmés ^ ils s'en hâtèrent plus vite de plier leurs bagages.
Comme je croyais remarquer que les yeux du roi se fatiguaient de voir les mêmes choses auxquelles il avait d'abord trouvé tant de plaisir^ je lui proposai que nous nous remissions en route vers la basilique , où nous devions passer encore, cette nuit. Il y consentit volontiers , et déjà nous avions (ait quelques pas y quand une nouveauté de spectacle inouïe vint surprendre nos regards. Une troupe nombreuse , parmi laquelle surtout d^s enfants et des femmes , suivaient le long des chemins un homme pour lequel ils semblaient remplis de vénération. C'étaient des gens du pays des Turoniens , avec quelques autres ramassés à travers les villes ou villages , se disant disciples du Christ miraculeusement apparu parmi eux. Or ce Christ n'était autre qu'un imposteur^ comme il s'en rencontre
262 I^E LIVRB DES GESTES
trop souvent pour tromper les peuples ; •elon la parole de l'Evangile : « qu'il s'élè- « vera de faux Christs et de faux prophètes , « qui feront de grands prodiges et des cho* « ses étonnantes , jusqu'à séduire même , ce s'il se pouvait, les élus ^ » L'aspect de son vêtement était singulier : il avait la tête couverte d'un capuchon de poil de chèvre :
sa tunique était sans manches , et par-dessus il était enveloppé dans un suaire. Il portait sur son épaule une croix de laquelle pen* daient des fioles remplies y à ce qu'il prétendait, de l'huile sainte; eten un petit sac, attaché à son côté, où étaient contenues des reliques qu'il disait devoir laisser à ses disciples pour les préserver de tous maux, alors qu'il se serait retiré (Ju milieu d'eux , et aurait remonté vers son père. Il avait pris avec lui , comme sa mère , on ne sait quelle femme , qu'il faisait nommer du nom de Marie. Une grande apparence d'austérité régnant sur son visage , il lui avait été facile de tromper l'esprit d'hommes ignorants , qui lui apportaient en foule de l'or , de
' Eyang. selon saint Mattb., ch. xxi? , y. il\.
DU ROI GHILOEBERT llï. 263
Targent et des vêtements , toutes choses qu'il distribuait aux pauvres , afin d'enchaîner les âmes par une plus damnable séduction. Il prédisait l'avenir, et annonçait à quelques-*uns des maladies, à d'autres des calamités sur le point de leur arriver , à bien peu leur salutéternel. Et ce qui était ' le dernier trait de ses impostures diaboliques , il se faisait de toutes parts amener àes malades auxquels il rendait la santé.
Voilà par quels artifices ce fourbe était devenu si haut en renommée, qu'il 'avait effacé dans l'esprit du vulgaire la mémoire des plus grands saints, et traînait à sa suite presque autant de disciples que notre Seigneur prêchant son Evangile en avait compté lui-même. J'appris plus tard , ce que peut-être il conviendrait de taire à jamais , que des prêtres aussi s'étaient laissé abuser par ses prestiges.
Au moment où cet homme, avec la troupe de ses disciples, tous publiant ses miracles , atteignit l'entrée de la ville de Paris , l'empressement de le voir fut universel. Mais lui , sitôt qu'il eût observé les peuples ac-
courant sur ses pas , se mit à répandre de très grosses aumônes parmi les indigents :
puis , s'étant prosterné à terre , a^ec cette fenmie qu'il appelait du noni de Marie , il prononça une oraison , ap^s laquelle il se releva , faisant signe aux assistants qu'ils se prosternassent à leui; tour pour l'adorer. Et ceux-ci en elTet le firenttrès pieusement. Ma surprise était extrême de toutes ces choses , et j'exprimai à Childebert combien j'étais indigné de voir une si inunense multitude fascinée par les œuvres du diable :
ce qu'il semblait peu écouter, très attentif à chacun des mouvements que faisait l'imposteur. Je ne songeai plus moi-même à détourner son attention , alors que je vis être conduite vers le prophète de mensonge une femme de qui les jambes étaient depuis long-temps gênées par une grave infirmité.
J'espérais que par une telle épreuve allait être confondue l'impuissance de ses mains sacrilèges. A cette vue néanmoins il parut ne se point troubler , et pendant qu'il imposait les mains à la malade avec un air de grande sainteté , il commanda à quatre de ses ser-
viteurs qu'ils retendissent à terre et lui tirassent violemment les pieds et les bras.
Après quoi ils, la relevèrent, et elle parut librement marcher. Ce prétendu prodige , lequel eût dû soulever contre lui tous les esprits, redoubla toutefois l'aveuglement de la foule , et tous d'une commune voix entonnèrent des cantiques de louange. Cette populace follement enivrée ne déposa même pas son erreur lorsque , peu d'instants après , un vieillard paralytique , tiré de la même sorte pour être guéri , rendît l'ame sur la place. « Celui-ci est un en- « fant d'incrédulité qui m'a voulu tenter , «c dit le faux Christ , et ainsi il a été « châtié de mon père. » Et tous crurent à ses paroles, et n'en révérèrent que plus sa divinité*
Continuant sa marche parmi les flots d'une multitude sans cesse croissante , il arriva jusqu'au milieu de la cité , et étant monté sur les degrés de l'église cathédrale, il ordonna que chacun se tint éloigné de lui , même celle qu'il nommait sa mère .
et que l'on se préparât à entendre les pa- II. 17
266 tE tirnE dbs gestes
rôles qu'il allait prononcer pour renseignement des peuples. Jamais saint Martin ^ ni le bienheureux Léger , ni aucun de ceux en qui le Seigneur plaça les plus éminentes vertus f ne furent écoutés en leurs prédica* lions arec un aussi religieux silence que le fut ce misérable envoyé de Tenfer : tellement que ma langue était à chaque instant impatiente de le confondre , comme Jerémie confondit le prophète menteur Hananias.
Mais je craignis d'émouvoir un trop grand scandale , et je fus contraint d'ouïr ses discours de mensonge et d'impiété. Loin de moi que je songea rapporter tout ce que proféra cette langue immonde , qui n'épargna aucun outrage aux prêtres du Seigneur. S'il eût fallu l'en croire , le pieux clergé des Gaules était tout entier de voleurs , d'ivrognes^ de fomicateurs ; les monastères étaient des retraites de scandale et d'ignominie , et c'était pour châtier tous ces péchés , dont la mesure était comblée ^ que son père allait tout-à' l'heure envoyer aux nations leur dernier jour, u Regardez-moi , dit-il à ses disciples ^ vers la fin de son exécrable
harangue , qu'il prononçait avec d'ignobles contorsions , « regardez-moi : je suis pauvre rt et nu comme vous : je suis vagabond sur « les chemins : je ne mange que des aliments « grossiers et rejetés de toutes les bouches : « je dors dans les étables , et jamais ne me « souille du toucher des femmes. Voilà « comme je prouve que je suis le Christ.
« Si j'ai de l'or , c*est pour donner aux dé- « laissés qui n*ont rien. Je porte ma croix , « et enseigne à ceux qui souffrent la vertu « de la patience. Suivent-ils mes voies , les « hommes qui s'appellent mes prêtres , et « que j'appelle des pourceaux? Allez aux « tavernes , allez aux lieux de prostitution , « c'est là que vous les trouverez. Que font- « ils de l'or qu'ils dérobent de toutes parts ^ « Es en remplissent leur ventre , et vous ce laissent périr de faim. Quant aux femmes « des couvents , qui se disent servantes du « Christ f elles dorment la nuit avec les « esclaves qui mènent leurs charrues et « cultivent leurs jardins. Je l'ai dit à l'évê- « que des Pictaves , je l'ai dit à l'évéque « des Turoniens , je le dis aujourd'hui à
« l'évêque de Paris ; à l'abbé de Saintce Germain , à l'abbé de Saint-Denys , et « à tous leurs clercs , la porte de mon « royaume sera fermée devant leurs faces « impures , et j'enverrai les plus noirs « d'entre les démons pour saisir leurs âmes " a au sortir de leurs corps. Et ce sera moi « qui rirai et me moquerai de leur perte '.
« Quels honneurs me font-ils en ce jour « que je descends du ciel pour les visiter ?
a Se présentent-ils pour dénouer le cordon « de mes chaussures ? Or , écoutez-moi , car « ceci est la dernière vérité que j'annonce « aux .peuples de la cité de Paris : J'ai vu « un homme à qui l'on avait retranché le « nez , les oreilles , les pieds , les mains , « de peur que tout son corps ne tombât en « pourriture. Cet homme, c'est le clergé « des Gaules : les églises , les monastères , « les oratoires , ce sont des membres cor- « rompus que je retrancherai , afin de sau- « ver le reste des fidèles. Et moi-même « je mettrai en vos mains le fer et le feu ,
' Bpttre de saint Paul , aux Ephésieus , cap. v , v. 6.
« et toules leurs richesses seront distribuées c( aux indigents : et alors mon règne fleu- « rira sur la terre , et je remonterai dans «les cieux. Prosternez -vous tous ^ selon « qu'il est dit que tout genou se doit fléchir ce en mon nom. »
Il y avait pitié de voir les peuples pi^endre de si grossières paroles pour le langage du Ghrist , notre sauveur , et adorer celui dont ils eussent dû conspuer la face avec mépris. Aussi ^ ne pouvant plus à cette fois me contenir^ je m'écriai: « Anathème^ »
et je voilai mon visage. Ce qu'ayant remarqué plusieurs des disciples du prédicateur de mensonge^ ils me menaçaient^ et m^eussent peut-être mis en péril , si dans ce moment n'eût approché Leudésius, évéque de Paris, avec le prélat de Rothomagum , et d'autres clercs. Comme ils avaient ouï que le peuple était troublé par les clameurs insensées d'un homme qui se prétendait le Christ ^ ils étaient accourus avec empressement afin de couvrir de confusion son imposture ; et quelque émue que fût la foule , elle leur laissa néanmoins le passage pour arriver vers
270 ^^ LIVRE DBS GESTES
lui. L'effronté ne parut en rien touché par la présence de ces vénérables personnages , et prévenant leurs paroles par les siennes :
« Il est bien tard , leur dit-il insolemment, « pourque vous veniez adorer lefilsdeDieu^ « vous que j'attendais les premiers. C'est •r pourquoi je vous le dis , ceux-là que vous « estimez au-dessous de vous , vous seront ic préférés dans mon royaume. » L'évéque de Rothomagum , ainsi que plusieurs des clercs y haussèrent les épaules sur ce propos insensé : mais Leudésius élevant la voix avec grande majesté , et faisant le signe de la croix, s'écria : « Si tu es Satan ou Belzébuth, « et que tu trompes ces hommes par ta « vertu diabolique , je t'exorcise au nom du •c Père, du Fils et du Saint-Esprit : » et comme ceci était sans effet : « Puisque tu « n'es point un démond'enfer , tu n'es dotic « qu'un indigne prestigiateur , ainsi que « bien d'autres ont apparu aux nations , « et ce sera à la parole de vérité de te « confondre. — Mon peuple , cria alors « l'imposteur d'un ton de voix éclatant , « soyez-moi témoin que celui-ci mourra de
DU AGI CHILDEBERT lU. 271
n inori en cette année , pour avoir outragé « le £ls de Dieu avec les noms de Satan et tt de Belzébuth. » Et la multitude accueUlit ces mots avec grande clameur. Leudésius n'en parut pas étonné , et reprit tranquillement : «• Si, en vérité , tu es le Christ , fils « de Dieu , Tais-le nous connaître par « quelque signe manifeste , afin que nous « confessions ton saint nom et fléchissions « devant toi nos genoux. Il fut ^permis au « disciple incrédule de toucher de ses doigts « la marque des clous. — Celui qui est in* Cl crédule n'est pas mon disciple , répondit « cet homme inepte , qui ignorait la parole « des saintes Ecritures. Ceux-ci ont cru en « moi parce qu'ils ont vu mes prodiges. — « Fais donc que nous aussi en puissions « voir quelqu'un , et que ta lumière luise « à nos yeux , comme celle qui éclaira le « Thabor. — Thabor n'était pas , comme « vous , un prêtre de scandale , et c'est c( pourquoi je me suis iait voir à lui avec a tout mon éclat. » Nous nous regardâmes les uns les autres , ne sachant^ à ce grossier discours , si nous devions laisser éclater nos
rire ou notre indignation. Mais ces sottises n'étaient point aperçues de la sotte multitude. Lui toutefois soupçonnant d'après nos visages que quelque parole inepte était échappée de ses lèvres , se jeta en un grand emportement , et nous dit d'un air furieux :
« Hommes d'iniquité y parce que vous êtes « versés en la science mondaine , ainsi que « les Pharisiens , et que je suis humble et « pauvre d'intelligence , comme il con- « vient au Christ des humbles et des pau- «< vres , vous voulez me tenter et prendre <c ma langue en quelque piège. Mais cette « langue est assez habile pour te dire , toi, « évéque de Paris , que tu es un concubi* « naire, toi, évéque de Rothomagum, un « buveur de vin , vous tous des infâmes et « des suppôts de l'enfer. Courez , courez « vers le diable , qui vous attend. — Celui « que nous adorons comme le Christ , re- « pliqua alors Leudésius , était patient et « doux en ses mœurs au temps qu'il resta * w parmi les hommes, et ses discours ne « furent jamais d'outrage et de violence.
« Puisque tu as maudit, tu n'es point le
« Christ. » On ne saurait exprimer en quelle immense fureur il entra sur ce propos ; et quel torrent d'injures et de paroles obscènes il vomit de sa bouche. Les noms de chatshuants^ de pourceaux, de chiens, qu'il nous envoyait, lui tenaient lieu d'arguments pour prouver sa divinité , et parmi tous les milliers de mots qu'il répandait au hasard , il en était dont son ignorance ne comprenait point le sens. Lorsqu'il se fut arrêté pour reprendre haleine , Leudésius s'adressant à la multitude , leur dit : « Peuples , est-ce i< donc là votre Christ , cet homme que vous « venez d'entendre? Si vous m'en croyez , « ce Fils de Dieu est l'enfant de quelque « cabaretier. Car de telles paroles , il n'a « pu les apprendre qu'auprès d'un tel père.
« — Tu mens, s'écria l'imposteur tout hors « de lui-même. Ce* n'était point le métier « de mon père. » Et il s'arrêta tout soudainement , comme par repentir de ce qu'il avait laissé échapper. Mais l'évêque de Rothomagum, prenant alors la parole, et tournant la chose en raillerie : « Tu nous conte- « ras sans doute quel était le métier de ton
Èy^ L£ LIVRE DES GESTES
«« père? lui dit-il. » El comme l'autre /ne sachant quelle réponse il devait faire y roulait ses yeux avec fureur , et allait exhaler de nouvelles injures : « Mais voici sa mère , (c ajouta«-t-il ^ qui nous en donnera quelque « avis. » Cette femme , bien qu'elle ne fût, selon ce que nous apprîmes ensuite , qu'une vieille prostituée recueillie par lui en la cité des Burdigaliens , manqua de son ordinaire impudence , et rougit de confusion , sans pouvoir ouvrir la bouche. Il fut curieux alors de voir le prétendu Christ tourner son regard derrière lui pour songer à fuir , et crier à haute voix : « Que je me retire des « embûches de mes ennemis , et que mes « fidèles me suivent. »EtenelFet, plusieurs encore aveuglés allaient suivre ses pas; mais des hommes de l'évêquede Paris le saisirent sur ce moment, et comme son capuchon lui eut été retiré : « Oh ! oh ! coquin , lui dit « Péridius , prêtre de la cité de Convena ', ^ « c'est toi que je retrouve ici ! » Et il raconta que ce misérable ayant été serviteur de
I Commin^es.
DU HOl GHILI>EBBRT III. 27S
l'cvéque des Ru thènes; avait volé beaucoup de choses précieuses à ce vénérable prélat^ qui avait négligéde le châtier. « Mais comme « j'étais moi*méme en hospitalité chez le ce pieux Ennodius, mes bagages m'ayant été « dérobés^ il fut découvert que le larron était « celui-ci , et il futgravement fustigé ^ après c quoi il s'échappa par la fuite. Et il s'est « appelé le Christ i ainsi que vous voyez y M retenant quelques paroles des Ecritures , u empruntées au langage de son maître. »
Gomme il finissait, une clameur universelle d'indignation s'éleva parmi la foule , et ceux qui l'avaient adoré demandèrent qu'il leur fûtlivré pour le lapider. Mais élevant la voix, l'évéque Leudésius leur dit avec gravité :
« Que ceci , mes très chers frères , vous soit « en enseignement 9 suivant les paroles de « l'apôtre saint Paul : Que personne ne vous « trompe par de vains discours, car c'est « pour cela que la colère de Dieu tombera « sur vous, ' . » Puis on ôta àl'infâme sa croix , et les fioles qui y étaient pendues ayant été
I EpUrc de saint Paul, aux Eph. cliap. v , v. 6.
ouvertes , on les trouva remplies d'une liqueur fétide. Son sac de reliques fut de la même sorte reconnu comme renfermant des racines de diverses herbes , ainsi que des dents de taupe^ des os de souris^ des ongles et de la graisse d'oursin , tous instruments de maléfice. Et ayant été pour lors remis aux mainsdu peuple, ils le chargèrent de pierres, jusqu'au-delà du Petit-Pont , le blessèrent grièvement , et je ne saurais dire par quelle aventure ils n'achevèrent pas de le poursuivre et de le mettre à mort.
Comme c'était vers les heures du soir que ces choses se passèrent , nous restâmes la nuit au palais , en la cité des Parisiens , et ne retournâmes que le lendemain à la basilique de Saint-Denys, L'abbé Chaînon , en se séparant de Childebert, l'embrassa avec tendresse , et lui donna un petit coffre plein de précieuses reliques. Ce que celui-ci accepta très joyeux , et il se retira avec grande édification.