‹ Manuscrits de l'ancienne abbaye de saint Julien, à BrioudeChapitre 28 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Comment le roi Ghildebert trouva , en son jardin de Mamaques , la belle esclave Chlodsinde ; de leurs amours mutuelles , et des paroles inconsidérées de la jeune fille , qui lut enlevée par violence et nialtraitée.

Le jeune roi avait passé sa quatorzième année , et bien que la parole de Dieu lui fût chère y d'autres pensées paraissaient s'élever en son esprit. Plus d'une fois il avait demandé pour quelle cause en sa maison de Gompendium^ non plus qu'en celle de Mamaques^ où l'on avait depuis peu transporté son séjour , il ne s'était offert à ses yeux aucune de ces femmes élégantes et telles , comme plusieurs s'étaient montrées à lui durant le jour qu'il avait visité le marché de Saint-Denys. Il se plaignait de ne voir que ses nourrices , femmes vieilles et déplaisantes^ et qui offensaient ses regards.

Cette idée nouvelle semblait même à ce point remplir son esprit, que nulle chose

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ne lui agréait : ni le chant mélodieux des psaumes ou des hymnes qui auparavant charmait son oreille , ni la lecture merveilleuse des livres saints , ni l'exercice de la chasse , ou le jeu de dés , ne lui apportaient aucun plaisir. Pour distraire son ennui , il recommençait de se livrer sans mesure à l'ivrognerie et aux voluptés grossières de la table , de telle sorte que ses serviteurs le ramassaient souvent de terre pour le porter en son lit. J'étais violemment centriste de ces choses , et songeais à en informer le duc Pépin , lorsque survint soudainement une aventure extraordinaire.

Le jeune roi se trouvait un jour s*exercant à l'arc dans son jardin , et il faisait cette chose , ainsi que toute autre ^ nonchalamment et sans plaisir. Gomme il était allé derrière des broussailles chercher une de ses flèches qui s'était égarée , il vit lui apparaître par hasard une jeune fille ^ vêtue d'habillements serviles , mais d'une beauté qui frappa ses yeux d'admiration. D'où Venait - elle ? et comment se pouvaitelle rencontrer en ce lieu ? Je l'ai toujours

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ignoré , et ai beaucoup admiré cet événement inattendu . Childebert , ravi de joie , mais troublé en son esprit , pâlissant tout ensemble et rougissant , lui prit la main > et l'interrogea sur ce qu'elle voulait en ce lieu. Celle-ci, non moins troublée que lui , et baissant son regard , se prit tout d'un coup à chanceler , comme si elle eût voulu défaillir. Mais le jeune roi l'ayant soutenue, la fit asseoir sur un siège , et approchant d'elle sa tête, de manière à lui presque toucher le visage : « Femme , dit-il , je « m'appelle le roi Childebert , et toi qui « es- tu ? » Puis comme elle se taisait : « Tu « es esclave , ainsi qu'annoncent tes vête- « ments : mais tu es gracieuse : je veux « t'aimer. » Et il lui mit ses bras autour du corps, ce que celle-ci repoussa de toute sa force. Le jeune roi entra sur ce fait en une impétueuse colère , et lui dit qu'étant de condition servile, elle se devait soumettre à ses volontés , et qu'il lui commandait de l'aimer. Puis , en une manière plus douce, il lui fit de flatteuses caresses , l'appela sa compagne , lui essuya ses larmes avec le

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bord de sa chlamjde, et la pria d'être sienne. Mais que m'arrête- je à ces choses peu dignes que les raconte un serviteur des autels?

J'ajouterai donc seulement sur ce sujet , qu'après quelque temps ^ la jeune fille pleurant amèrement , et même ayant une fois atteint le roi de ses ongles , fut néanmoins vaincue , et qu'ainsi s'accomplit par eux ce que les commandements du Seigneur ne permettent qu'en la sainte union du ma* riage.

Mais ce que mon langage ne sauraitexprimer , c'est la surprise en laquelle je fus lorsque je vis Childebert entrer dans la maison, conduisant avec lui une jeune fille baignée de ses larmes. En eflPet ^ au temps que toutes ces choses se passaient, j'étais demeuré en mon oratoire y occupé de mes méditations . et de mes prières , puis m'étais laissé aller à quelques heures de sommeil. « Qui est « celle-ci? demandai-je avec xm snbit très- « saillement. — Elle est ma. femme , dit le w roi d'une voix haute : je me la suis attachée « en mariage. » Et la jeune fille aussitôt de se jeter à mes genoux , criant : « Père , père ,

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ce pardonne-moi. ^ Ce que ne sachant corn* prendre , je la priai qu'elle m*en instruisit. Mais elle ne me put répondre , et tomba dans des pleurs et des sanglots infinis. Pendant que couverte de confusion, elle cachait son visage en ses vêtements, Childebert se prit à me raconter comment il l'avait trouvée d'aventure dans le jardin , et chacune des choses qui s'en étaient suivies.

Or j'avouerai que moi-même je fus alors saisi d'un étonnement qui m'ôta la parole , et ne jugeant pas quel discours il convenait que j'accommodasse à la circonstance, je demeurai en quelques instants de silence. Lui, prenait Les mains de la jeune fille , et la regardait comme avec le triomphe de la joie, li me vint alors en pensée de demander à celle-ci , mais avec un ton de voix qui n'avait rien de menaçant , quel était son nom , et par quelle fortune elle avait été conduite en la royale demeure . Ceci fi t de rechef couler ses pleurs; et avant qu'elle parlât , il fut nécessaire que je la rassurasse par de douces exhortations. Alors baissant ses yeux vers la terre , et d'une voix qui II 18

semblait peu familière avec la langue romaine , elle jne fit ce discours :

ce Chacun me méprise aujourd'hui , et « m'appelle femme serve. Mais ce nom ne ce fut pas toujours le mien. Il y a vipgt lunes « seulement que j'étais libre , habillée de « beaux vêtements , vénérée de tous , et ce destinée peut-être a une couche de roi , « avec d'autres honneurs que ceux d'une ce concubine < Maintenant de quelle robe je (c suis revêtue ! Et au lieu de Ghlodsinde a la noble fille , quel nom que celui de ^< Ghlodsinde l'esdave ! Tu as ouï parler K de Bertoald, le vaillant comte des Thurinc« giens : c'était mon père. Gomme depuis <c plus de cinquante années les hommes de ce notre famille gouvernaient souveraine- « ment lés peuples^ et que le tributpajé aux « rois Francs était tombé en oubli , il vint à «c l'esprit de l'audacieux Pépin , de nous re- « demander ce tribut , en signe de notre « obéissance. L'assemblée de nos plus sages ce hommes étant consultée ^ jugea que la ce coutume était trop vieille pour être renoue» velée , et qu'on répondrait au chef des

a Francs que notre argent et nos troupeaux « étaient à nous et à aucun autre . Celui-ci fon- <c dit tout aussitôt sur nos terres , battit nos « guerriers avec les siens plus forts en nom- « bre : puis, s'étant avancé au cœur du pays « qu'il ravagea et brûla , il se saisit de la c< personne de mon noble père, et, sans pitié « aucune , Tayanl déclaré traître et rebelle, <c lui laissa le choix de finir sa vie en la prison « d'un monastère , ou par le tranchant de « Tépée. Bertoald préféra la mort qui con- « venait à un guerrier , et deux hommes <c Francs tranchèrent sa tête. J'avais pusup- « porter que mon frère chéri , Theudfried , « périt dans la bataille avec ses compagnons « de guerre ; mais que mon vieux père fût «si misérablement égorgé, cela me jeta « en une rage inconcevable. Aussi, lorsque, « captive , on m'annonça que ma beauté me « rendrait peut-être digne d'être la concu- « bine du duc Pépin , d'abord je pâlis d'hoiv « reur à cette pensée ; mais je fus ensuite « transportée d'aise , espérant que mon fé- « roce ennemi me serait livré sans armes , « et que parmi ses embrassements je pour-

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« rais le frapper de mort et me venger.

« Heureuse si j'eusse pu de la sorte m'hono- « rer de mon déshonneur ! Mais bien autre « fut ma condition. On m'apporta de gro^- « siers habits d'esclave au lieu de la riche « parure de laquelle j'avais été couverte, et « l'on me dénonça que j'irais travailler avec tf plusieurs autres en une maison des champs « du duc Pépin mon maître. C'est à dire que €< j'avais un maître, moi fille de libre et de no- « ble sang ! et celui-là était le meurtrier de « mon père ! Il y avait en une telle idée quel- « que chose qui oppressait mon cœur d'un ce poids insupportable, durant q ue j 'étais conte duite en ma demeure de servitude. Là j'eus ce pour destin d'être confondue parmi des «» femmes de vile condition et de plu s vils sen- « timents. Il me fallut manger de leur pain, « dormir sur leur paille, être même humi- « liée au-dessous d'elles, parce que mes mains « étaient moins façonnées au travail : il me « &llut sarcler les champs, conduire les besc^tiaux, tourner la meule, ou être ^baissée « enfin à d'autres ouvrages plus humbles a encprè. Vivre en de tels tourments passait

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« mes forces. C'est pourquoi je me décidai « à fuir dans les forêls , aimant mieux mille « fois attacher mon cou à un arbre , ou me ce jeter dans les eaux d'un fleuve , que de « traîner une pareille vie. Deux fois jjB fus « empêchée et ressaisie , et à la seconde , « on me jeta en uneprison, où plusieurs mois « je restai sans voir la lumière du soleil. Des « hommes vinrent m'en tirer , il y a quel- « que temps, me mirent en un chariot, <c et m'ayant fait rapidement voyager , cinq « journées durant , me conduisirent chez « un homme , de qui j'ignore le nom , mais w qui me parut de haut rang , et me voulut « traiter avec impudicité. Je lui résistai « avec force, n'épargnantson visage de mes « dents, ni de mes ongles, de sorte qu'après ce m'avoir maltraitée de coups, il me laissa à « l'abandon. Ce dont je fus très réjouie, ce Puis au bout de trois jours , on me reprit, ce et l'on m'amena en cette maison , où une « porte ayant étç fermée sur moi , je me c« trouvai seule cfans le jardin. Et bientôt « ce petit roi m'y a rencontrée. Et voilà c< qu'il m'a méchamment ravi ma virginité !

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a Et , insensée que je suis^ parce que j'étais « épuisée de corps , et qu'il était jeune et « d'un beau visage ^ je ne me suis défendue a qu'avec mes larmes ! » Et sur ces paroles, elle se prit de rechef à en répandre. .

Quoique je iusse instruit dans la science des consolations spirituelles , ma voix eût été inhabile à adoucir de telles amertumes.

C'est pourquoi , l'heure du repas étant arrivée , je l'invitai à prendre quelque nourriture. La longue et cruelle abstinence qu'elle avait endurée lui fit vaincre son extrême douleur , et s'étant assise à notre, table , elle parut y prendre quelque plaisir. Comme l'occasion était favorable , je voulus alors m'assurer si son cœur était selon notre sainte foi , et je l'entretins du Seigneur et de ses ministres. Elle me sembla d'après ses discours avoir été nourrie dans la religion du Christ ; mais la parole de Dieu négligée avait peu porté de fruits dans soname, et l'on y reconnaissait quelques vestiges impurs d'idolâtrie. Ce cpie je conçus facilement , son peuple étant mal converti à la foi chrétien ne. Je me mis donc par de pieux

avis à fortifier dans les voies du salut sa dé*marche chancelai) le ^ et comme je parlais selon l'Esprit divin , avec ferveur et abondance, toutàcouple jeune roi: « Prêtre, me « dit-il y finis tes discours : ils sont perdus «( aujourd'hui : je suis pressé de dormir en « mon lit, et d'y conduire celle-ci. Car nos « os et notre chair ont été unis , et notre « couche doit toujours être la même. » Gela étant dit , il lui prit la main , et l'emmena silencieuse et triste , mais sans qu'elle fît aucune résistance. Or est- il vrai de dire que depuis ce jour Chlodsinde reposa chaque nuit dans la couche du roi , ainsi que si elle eût été sa légitime épouse.

Bien qu'un tel commerce fût peu agréable devant Dieu , et plutôt digne de blâme que d'éloge , toutefois Childebert parût devenir meilleur depuis qu'il eut ainsi commencé d'habiter avec cette jeune fille. En effet , comme il était d'humeur violente et querelleuse , elle trouvait souvent des paroles de miel pour apaiserson courage irrité. Elle essayait aussi, suivant mon conseil , de le détourner de son penchant vers l'ivrognerie :

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mais cette habitude était dans Gbildebert dif^ ficile à vaincre. C'est pourquoi il lui arriva plusieurs fois d'entrer en courroux contre celle qui le gourmandait ^ et de la frapper avec une dureté toute brutale. Puis^ comme il se repentait de l'avoir maltraitée , il pleurait et demandait son pardon. Ce que celleci lui accordait avec bienveillance , mais toujours avec grande dignité; lui reprochant de permettre que le vin égarât à un tel point sa raison. Maintes autres querelles survenaient aussi fréquemment entre eixx :

mais toujours la jeune fille y faisait éclater la prudence et la hauteur d'amè qu'il parais-* sait que la main de Dieu eàt mise en elle; Et ce m'était extrême joie d'entendre Childebert confesser ingénument qu'il y avait honte à ce qu'un homme maltraitât de ses mains une faible femme.

Un jour qu'il semblait animé de grande fureur , pour je n.e sais quel différend élevé entre eux , il Se tint à l'écart loin d'elle pendant plusieurs heures. Puis comme, vers le midi, ils se trouvaient réunis à la même table , il se prit à l'accabler des plus gros-

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sières injures , lui reprochant de rie point l'aimer d'assez ardent amour , et sans doute de lui préférer quelqu'un des esclaves de la maison , son égal par la bassesse de soù rang. Elle , sur ce propos , s'emporta en une vive indignation , et parmi d'autres paroles qu'elle lui dit , laissa échapper celles-ci : ce Assurément suis-je de meilleur lieu et de a sang plus royal que le tien , puisqu'on « ma condition abaissée je n'ai rien de ser- « vile dans mon cœur. Mais toi , roi , en « cette demeure , qui te distingue d'un « porc en son é table ? » Elle n'en put dire davantage , car poussé par la rage , il se précipita sur elle , et lui frappa la tête d'une violence telle, que le sang jaillit avec abondance. L'infortunée jeune fille défaillit sous le coup > et parut Comme si elle allait expirer. Ce spectacle fit tomber toute la colère du roi, et il s'agenouilla auprès d'elle pour la soutenir , regardant son visage avec anxiété, afin de reconnaître si elle n'était pas mourante. Puis quand elle sembla revenir , il lui pressait les mains , et versant quelques larmes , la suppliait de lui accorder encore

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ce dernier pardon^ s'appelant lui-même de»

noms les plus odieux ^ et disant qu'il était digne de la mort. Et comme nous avions déchiré les vêtements de Ghlodsinde , pour étancher le sang qui coulait : « Prêtre , me « dit^il, adresse une oraison au Seigneur, ce afin qu'il fasse descendre sa vertu sur « cette plaie : » ce que je fis avec ferveur, et la jeune fille parut en effet soulagée beaucoup de sa souffrance.

« Et moi aussi , reprit-elle un peu après, « je veux prier le Seigneur , saint Denys , «. et tous les autres saints , mais c'est pour « qu'ils fassent descendre en ton esprit ce « que ma bouche te disait tout-à-l'heure.

« Non , Childebert, tu n'es point un roi, « et si tu l'étais , tu consumerais autrement « tes journées qu'à t'enivrer à table et à « ensanglanter la tête d'une femme.' Puisses- « tu être un roi quelque jour , un roi digne « de tes ayeux ! »

Je sentis un étonnement profond lorsque j'entendis ces mots, où apparaissait une ame haute, plus que je ne l'eusse soupçonné dans une jeune fille. Je craignais surtout

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qu'auprès de nous quelqu'un neleseàtouïs, et maintes fois je regardai d'un œil inquiet tout à l'entour. Puis étant seul avec Chlodsinde y je lui dis que de semblables discours ne se devaient point prononcer aux oreilles de Childebert : qu'il était élevé dignement en la condition royale, selon l'usage des Francs ; et que la première vertu des rois, la crainte du Seigneur , éclatait merveilleusement en lui. Elle ne répondit rien , mais parut peu touchée de ces j^roles.

En effet , dès le lendemain , comme le jeune roi lui paraissait très soumis , par le repentir de ses torts de la veille , elle reprit un entretien du même genre , moi étant absent, mais néanmoins écoutant non loin de la porte , comme il convenait à ma vigilance. « Childebert, lui disait-elle, peux-tu « croire ce prêtre quand il te dit que tu es « élevé dans les mœurs et la condition « royales? N'as-tu jamais pensé qu'il y eût « autre vie de roi que celle que tu mènes en « ce lieu? — Quoi! reprit-il, necomman- « dé-je pas à tous ? Chacun ne m'honore-t- « il pas ici? Ne suis-je pas en l'abondance

« de toutes choses? N'ad-je pas de grandes « terres que je puis donner en bénéfice à « ceux qui me servent , ou en présent aux « églises » ? Elle ne lui permit pas de continuer ; mais l'interrompant : « Laisse , laisse « ainsi parler tes clercs , auxquels il ne faut « de rois que ceux qui les enrichissent.

« Mais dis-moi , jeune chevelu , ne te parle- « t-on jamais des anciens de ta race? Igiio-^ « res-tu le nom du grand Glovis? — Celui 'f qui fut bapti|^ par saint Rémigius , et « fonda le royaume des Francs , qui vaîn- « quit les hérétiques et fit des largesses à « saint Martin » ? Sur ces mots elle sourit comme avec profonde pitié , et lui prenant la main qu'elle secouait fortement / elle se mit à lui dire, non plus en la langue romaine, mais en celle des Germains : « Qu'ils t'ont « fait un avorton sot et ignoble , une vile <f image de toi ! Que te sert de descendre « d'une noble race de coursiers , s'il faut V cjue tu ne sois qu'une bête de charrue ?

ce Écoute cependant : nous pieufJes de Thu- « ringe, nous tributaires des rois Francs , « nous parlons en un autre langage de ce

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« Cloyis y le père de tes pères : son nom « retentit d'un tout autre éclat par-delà les iK rives du Rhin. Qui s'entretint jamais de « ses dons aux églises^ ou de ce baptême ou <f il quitta les dieux de Germanie ! Loin ^ « loin de nos enfants ces souvenirs ! Nous « rappelons le vainqueur à la longue cheve- « lure, le guerrieràlaframée indomptable, << Nous disons tous les chefs dont sa main « abattit la té te , tous les festins qu'il donna « aux oiseaux de proie dans les journées de « carnage : nous le saluons dans nos chan- « sons de bataille à l'égal du vieil Hermann i< et d'Alboin. Childebert , régneras - tu « jamais ainsi ? » On eût dit que le jeune roi était suspendu aux lèvres de celle - ci pendant qu'elle parlait : il la contemplait avec admiration et grande apparence de respect : nul mof ne pouvait sqrtir de sa bouche. u Non tu ne régnes pas , reprit-elle bien- '« tôt d'une voix moins haute etquitémoii< gnait la tristesse : car c'est un autre « maintenant qui commande. Ëniants de « Clovis , rejetons de ce Dagobert dont le « Tiom remplit encore nos ibrêts de terreur,

« VOUS ne serez plus élevés sur le bouclier.

« Le due Pépin est aujourd'hui roi des « Francs , et vous a pour ses serviteurs* »

Ces derniers mots enflammèrent le courage du jeune roi^ qui se promenait à grands pas^ et criait d'une voix éclatante : « Une épée, « une épée ! Un cheval , un cheval ! que « j'aille combattre en guerre ce brigand ce qui vole ma royauté. » J'entrai alors pour apaiser cette fureur , et j'essuyai le grave déplaisir de recevoir du roi des injures , et même quelques violences de ses mains. Il revint toutefois à lui-même y et implora son pardon^ que je lui accordai d'un cœur sincère.

Toutes ces choses cependant me jetèrent en une grande confusion de pensées. Je reconnus que les paroles téméraires de cette bouche malavisée , suggéraient au roi des volontés qui seraient fort déplaisantes au duc Pépin , et qu'il était convenable que je misse un termeà leurs blâmables entretiens.

De séparer Chlodsinde de son amant , ce m'était chose fort difficile , et qui ne se pouvait accomplir que par violence. Or , bien

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qu'elle fût opiniâtre et rebelle à mes conseils^ je n'eusse voulu recourir à de tels moyens sur une jeune fille faible et sans secours.

Quelle eût été d'ailleurs la fureur du roi, et de quelle haine il m'eût poursuivi ! Il arriva donc que toutes mes méditations ne me surent enseigner à quel parti je me devais tourner , et je résolus d'attendre que le Gel me fournît quelque inspiration utile, ne reposant nulle confiance en les conseils humains. Mais un entretien qui , plusieurs jours après , eut lieu devant moi , me fit voir que la nécessité était pressante d'avertir de ces choses le duc Pépin. Childebert, je ne me souviens plus à quel sujet , parlait avec Chlodsinde du roi Théodoric , son père.

Elle , alors, se mit à lui demander s'il savait la manière dont un autre Pépin , le scélérat Ëbroïn , avait traité celui-ci ; et comme il semblait l'ignorer , elle lui raconta cette histoire singulière. Qui la lui avait apprise? C'est , en vérité , une chose que je n'ai pu soupçonner jamais. Toutefois ne puis - je croire qu'elle eu eût inventé le mensonge.

Elle lui dit donc de quelle manière Ëbroïn

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avait etâévmé le roi dans une tour afin de le soustraire aux regards des peuples : comment ^ de ses propres yeux et derrière les bar^ reaux de sa prison , le dit roi assista à ses propres funérailles que des prêtres célébraient la nuit; à la lueur des cierges ; entendant les cbants de l'office des morts que le vent portait à son oreille : puis ^ comment un faux Gilotairt fut élevé sur le bouclier , bonoré des dons des peuples, et le vrai roi alors conduit de sa prison en un monastère, où furent coupées sa ^barbe et sa cbevelure. « Oui , ce fils deTbéodoric, tels ont été les outrages tt de ta race. Ainsi quelque jour seras-tu « traité toi - même. Us te feront moine , il Cbildebert , et qui sait? peut-être aussi « ils le retrancberont ta virilité. » On ne saurait imaginer de quel effet furent ces paroles sur l'esprit du jeune roi. Il n'entra pas , comme il lui était ordinaire , en un violent transport de fureur : mais tout soudainement il se leva d'un air ferme êtresolu , portant sa tête élevée avec le regard mâle d'un guerrier , et s'approchant d'elle : ce Femme , tu as dit vrai : je n'ai point été

« roi jusqu'ici, mais je le serai demain. Non, « par la tête sacrée du bienheureux Denys, « l'on ne m'enfermera pas comme mon « père : non , l'on ne me privera pas ou- « trageusement de ma virilité. Tu auras « dans ton lit un roi et un homme. Pour « premier acte de roi, demain je t'épouse, « toi, fille généreuse. » Et comme elle faisait un mouvement où était expriniée la surprise : « Non , ce ne sera pas demain , mais « plutôt aujourd'hui. « Et en disant cela il lui mit au doigt son anneau royal. « Nous « sommes depuis long- temps l'un pourl'au- « tre époux et épouse , une même chair et « une même ame : mais les hommes ne te « donnent point le nom de reine , et il faut « que tu le reçoives. » Alors se tournant vers , moi : « Prêtre , prépare aussitôt une cons- « titution de dot, les largesses nuptiales , « et les paroles sacrées. Que les Francs ho- « norent Chlodsinde leur reine avec leur ' « roi Childebert : nous le voulons : ainsi « disent les rois. »

Etant saisi d'épouvante , j'allai faire part aussitôt de ces choses au comte du palais , II. '9

Gislemar, lequel se trouvait depuis plusieurs semaines dans la demeure royale , et il me conseilla d'envoyer sur-le-champ un messager au duc Pépin , sur la frontière' des Frisions , où il était avec son armée. 11 ajouta qu'il était facile de refuser ce que le jeune roi avait ordonné pour le jour même, en lui répondant que nulles des choses nécessaires ne se pouvaient apprêter, ce qui peut-être donnerait le temps à son ardente résolution de s'affaiblir ; et il finit en me disant : « Qui sait aussi si quelque chose de « nouveau ne peut pas survenir demain, ou f< même aujourd'hui, qui mettra fin à nos (< embarras? » Je le quittai, et allai écrire secrètement les lettres qui devaient être portées au duc Pépin par un jeune clerc en qui, j'avais placé ma confiance. Mais le Seig^neur no permit pas que Pépin fût averti par moi de ces choses , et, ainsi que me l'avail annoncé la prévoyance du comte Gislemar , un événement arriva ce jour même, bien étrange sans doute, et que jamais je n'ai remis en mon souvenir sans tzrand effroi.

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Il y avait peu de moments qae Childebert avec son épouse (car il l'appelait de ce nom) s'étaient assis à table : j'étais venu pour m'y placer avec eux , ainsi que Gislemar , et je finissais de bénir le repas que nous allions^ prendre. Le jeune roi ouvrait la bouche pour s'encpiérir si tout était prêt, ainsi qu'il l'avait commandé , lorsque tout à coup un tumulte extrême se fit entendre dans le vestibule. Puis , apparurent dans la salle du repas pljusieurs hommes armés , avec .

le regard farouche , qui se saisirent de Chlodsinde , et se mirent à la charger de liens. Comme elle se débattait avec force, et poussait de grands cris , et que le jeune roi , plus furieux qu'un loup enragé , s'était élancé sur les satellites, les frappant de ses poings , les déchirant de ses dents , et brisant les plats et les bouteilles sur leurs fronts , ils n'en persévérèrent pas moins , repoussèrent Childebert , qu'ils firent tomber rudement à terre , et que Gislemar saisit alors de ses mains : d'où je soupçonnai que tout cela ne se faisait pas sans sa participation. Il était lamen-

table de voir ufie femme de telle jeunesse et beauté, entre les mains d'hommes féroces qui l'accablaient des noms les plus infâmes , portaient violemment leurs mains sur tout son corps , et se riaient de ses pleurs et de ses gémissements. Mais hélas! que pouvait en cette occurrence la voix d'un prêtre du Seigneur? Je me contentai d'élever les yeux et les mains vers les ciel , l'attestant que j'étais innocent de toutes ces choses. La jeune fille fut ainsi misérablement enlevée, malgré les efforts du roi , qui , échappé à Gislemar , était encore une fois parvenu à se rapprocher d'elle , la serrer de ses bras , et la baiser de ses lèvres. Mais encore une fois on le repoussa , et il fut laissé gisant sur le pavé, et poussant des hurlements de fureur.

Une chose se fît ensuite que le jeune roi ignora, et qui l'eût jeté, non plus en la colère , ni en la démence, mais qui l'eût frappé de mort , s'il l'eût apprise. Pour moi, je suis saisi d'un Iroid d'horreur en la racontant. Avant de quitter la maison de Mamaques , un des monstres féroces qui tenaient en leurs mains l'infortunée jeune fille, prit

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un fer ardent et lui en brûla le visage , ajoutant à cette action atroce des paroles plus atroces encore : « Va maintenant , baisers « de roi ne se colleront plus sur cette « face. » L'extrême douleur fit alors tomber Ghlodsinde en pâmoison y et ainsi fut-elle emmenée.

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