‹ Manuscrits de l'ancienne abbaye de saint Julien, à BrioudeChapitre 29 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du grand cbagrÎB et de la naladie du m Childebert après

que Chlocbinde lui eut été rayie : comment celle-ci fut jugée par l'épreuve de l'eau bouillante , puis mourut.

Les livres des saintes Ecritures nous offrent mainl exemple d'inconsolables douleurs , et Tame de tout vrai chrétien ne se peut défendre ,' en les lisant , d'être serrée d'angoisse et émue d'intime compassion.

Toutefois ne saurais-je dire si jamais aucun de ces pieux récits me contrista aussi amèrement que le firent les afflictions où je vis le jeune roi , après qu'il eut été séparé de sa compagne bien-aimée. Durant plusieurs jours , toute chose en lui parut annoncer que sa raison était entièrement éteinte. Nul de ceux qui s'approchaient de lui n'en était reconnu : Gislemar même , qu'il demandait à cris redoublés pour le mettre,à mort, en fut inaperçu plusieurs fois qu'il se présenta à ses regards , et pour moi , il me conlem-

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plait d ordinaire avec un œil fixe et immo** bile , comme si jamais auparavant il n'eût vu mon visage. Une seule fois , en l'espace de neuf journées^ il sembla me reconnaître; mais il me tint de si menaçants discours , et s'élança ^ur moi dans un tel accès de rage , que je fuis avec grande peine et extrême précipitation. Cependant, c'était le spectacle du monde le plus misérable de le voir à chaque heure se rouler par terre avec des hurlements horribles, et mordre de ses dents chacune des choses qu'il rencontrait; puis se relever tout à coup appellant « Chlodsinde ! Chlodsinde !» de la voix la plus lamentable : après quoi , comme s'il l'eût oubUée et se fût oublié lui-même , il secouait ses poumons par un rire violent et stupide , fait pour tirer des larmes. Toute espèce de nourritures , même de celles qui lui agréaient le plus, furent placées devant lui , et jamais il n'y toucha. Pas une seule coupe de vin ou d'hydromel n'aj^rocha de ses lèvres , bien que la fièvre la plus ardente parût le consumer ; et tel était enfin l'état de son corps et de son esprit , que j'esti-

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mais impossible qu'il en sortit sinon par la mort , ou par un. miracle tout exprès de la miséricorde du Tout-Puissant ! Hélas î je l'implorais avec dévote ferveur, et chaque jour j'offrais pieusement pour lui le saint sacrifice , invoquant l'intercession de la Vierge , mère de Dieu , et de tous les bienheureux du ciel- La dixième journée , vers le soir , il sembla que ses forces fussent tout-à-fait épuisées , et ses serviteurs le ramassèrent de terre , privé de mouvement et semblable à un homme mort. De saintes reliques , placées sous le chevet de son lit , firent que ses yeux se rouvrirent à la lumière , et qu'un peu de vie recommença d'animer son corps ; mais on voyait néanmoins qu'il était en une grave et très périlleuse maladie. Or le seul médecin qui séjournât aux environs de la demeure royale était un homme juif, très habile dans les guérisons , mais auquel les personnes craignant Dieu avaient horreur de recourir , persuadées que ses mains rappelaient à la santé par l'entremise du diable. Pour moi , assurément , la mort m'eût été

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bien plus chère que de permettre à ce maudit de toucher un homme consacré , comme je l'étais , par Fonction du Seigneur.

Mais je confesse qu'à l'égard du jeune roi , ne sachant de quelle autre ressource je pourrais user , et après en avoir demandé à Dieu l'humble pardon , je me servis de ce médecin réprouvé, et l'envoyai quérir, avec promesse de grande récompense. Ceux qui l'avaient amené de samaison l'introduisirent * auprès du malade , lequel je laissai à ses soins, ne voulan t pas qu'il pût être dit qu'un prêtre des autels se fût trouvé en la même chambre qu'un Juif. Cependant je me tenais en un lieu voisin , d'où , par une fente , je pouvais entendre et voir tout ce qu'il faisait, ne manquant pas de prononcer les paroles consacrées de l'exorcisme, à chaque discours diabolique que murmuraient ses lèvres , et sans cesse priant la Vierge et les anges que , s'il y avait eu quelque péché en ' tout ceci , il tournât à ma Confusion , non à celle du roi.

Enfin le divin Sauveur des hommes , touché sans doute de mes ferventes oraisons ,

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permit qu'une œuvre salutaire s accomplit par un instrument de perdition y et que des mains maudites travaillassent au miracle de sa toute bonté. Car loin de moi de penser jamais que toutes les fioles apportées par ce charlatan , et toutes ses herbes y et tous ses appareils d'une science cachée , et toutes ses paroles magiques , aient ramené à la santé le prince malade. L'insensé put s'en ^ applaudir dans son cœur, et montrer avec orgueil les pièces d'or dont il remplit son coffre en récompense de la ggérison royale. Mais les âmes fidèles à Dieu croiront sans doute qu'une boîte de vénérables reliques, que le sacrifice de la messe tous les jours offert par un prêtre , qu'enfin l'inlercession puissante de la très sainte Vierge , de saint Denys et de saint Martin auront eu plus d'efficace que l'art d'un vil circoncis.

Quand Childebert fut rétabli de sa maladie , la tranquillité et la joie ne rentrèrent pas néanmoins en son cœur. Quelquefois, à la vérité , il semblait que tout ce qui s'était passé avait fui de sa mémoire , et la simplicité de son esprit , non moindre que celle

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d'uQ enfant cle trois ou quatre années , me jetait en extrême étonnement. Il m'était fa-^ cile alors de diriger à mon gré toutes ses actions , de lui faire écouter docilement tous mes discours y de lui causer le rire ou les larmes. Mais, bien plus souvent, on aurait dit qu'un nuage était amassé sur son front, et que de ses yeux mornes et sombres l'éclair fût prêt à jaillir. Ces jours-là il restait solitaire , ne souffrant l'approche d'aucune personne : et , soit qu'il fut assis ou se promenât , il paraissait attaché toujours à une même pensée. Ce n'était que vers les heures du soir qu'il songeait à sortir de sa stupeur et se mettait à table avec d'ignobles servantes , qu'il enivrait comme lui-même ,

puis les faisait entrer dans son lit. Il passa ainsi plusieurs mois , livré en même temps

à sa douleur et aux ignobles voluptés de ses sens , et toutefois semblable à un homme qui roule en son esprit une grave résolution.

Mais , hélas ! quoique la condition du roi Childebert fût très douloureuse , bien davantage encore Téuit celle de Chlodsinde.

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Eprouvant des souffrances inouïes ^ à cause du fer qui avait brûlé son visage et des liens qui attachaient ses mains^ assaillie de paroles outrageuses et impures par les gardiens cruels qui raccompagnaient^ elle fut traînée sur un chariot , voyageant de nuit et de jour ^ jusques au monastère de Blangiacum^ vers le pays de Terwannes. La bienheureuse Berthe, fondatrice de ce monastère, femme si riche en vertus et en bonnes œuvres , avait alors passé de cette vie en une vie meilleure; et à sa place avait été établie Amalberge , abbesse d'une très austère piété et d'un sang noble parmi les Francs , mais d'un esprit superbe et peu enclin à la compassion. Lorsque les ravisseurs de Ghlodsinde l'eurent amenée vers Amalberge , ainsi qu'il leur avait été ordonné , celle-ci n'étant aucunement touchée de ses douleurs , commença à lui parler d'une voix aigre et méprisante , l'appelant méchante courtisanne , pierre de scandale , opprobre de la nation des Francs , et rendant grâces au Ciel de ce que sa beauté fatale était honteusement détruite. Ghlodsinde , que ces

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paroles avaient émue décolère , releva pour lui répondre , sa tête inclinée à cause de la souffrance , et , comme elle allait ouvrir la bouche 9 retomba soudainement toute défaillante. Peu attendrie à cet aspect , Ainalberge ordonna néanmoins que les liens qui captivaient Chlodsinde fussent détachés; après quoi elle congédia les hommes qui l'avaient amenée. En quelle manière elle traita cette pauvre affligée tout le temps qu'elle la tint en son monastère, c'est ce que je ne saurais fidèlement rapporter, n'en ayant jamais ouï un récit exact. Il m'a été dit seulement qu'après que Chlodsinde eut repris quelque force et eut été un peu soulagée de ses douleurs , on l'enferma dans une cellule qui était retirée sous la terre , condamnée durant soixante et dix jours à coucher sur la cendre et vivre d'eau et de pain , afin qu'elle priât et pleurât , et obtînt le don de la pénitence. Alors qu'elle se serait ainsi réconciliée avec le Seigneur , sa condition devait être de prendre le voile des vierges saintes, mais dans un rang humble et presque servile auprès de ses compagnes.

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Mais la malice des hommes ne permit pas qu'un tel refuge de paix fut laissé à cette femme malheureuse , et uûe plus sévère expiation était réservée aux péchés de sa jeunesse inconsidérée. Le comte du palais , Gislemar , ou de son propre mouvement , afin de flatter les puissants , ou par les suggestions du duc Pépin lui*-raême, publia qu'il accusait Chlodsinde comme ayant usé de maléfices , poisons et autres moyens de sorcellerie , pour corrompre les mœurs du roi. Et , ce crime n'étant pas d'une moindre gravité que celui de l'homicide , il ajournait l'accusée devant le plaid général du mois .

de mai, auquel elle était sommée de se rendre avec trente-six jureurs qui affirmassent son innocence , sinon devait être frappée de mort. Toutefois , suivant les canons ecclésiastiques, la justice de Dieu lui était permise au lieu de la justice des hommes , et elle pouvait, par une des épreuves de l'eau ou du feu , se purger dé cette accusation capitale.

Amalberge fut transportée d'une violente indignation en apprenant qu'on arrachait de

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son monastère, pour la citer en justice, une fille qu'elle y avait reçue , et déjà presque engagée au Seigneur. Plusieurs fois elle voulut refuser obstinément de la livrer , et faire valoir contre les lois mondaines le privilège accordé à son monastère. Mais elle comprit que ce sersdt gravement irriter le duc Pépin , contre lequel elle ne pourrait prévaloir , et qui , d'ailleurs , avait enrichi sa sainte maison de plusieurs bienfaits. Cependant elle donna ordre à Chlodsinde de choisir le jugement du Ciel , parce que étant une fois entrée dans les murs de cette demeure , elle ne relevait plus des tribunaux humains. « S'il est vrai, ajouta-t-elle, que « tu aies quelque pudeur , tu ne seras pas « ainsi forcée dé t'exposer sur les routes aux ce regards publics ; et , ton procès étant jugé « solennellement , à la face même de ce « monastère et sous l'inspection du saint <c qui le protège , ton innocence , si elle est « assurée , selon que tu le prétends , en « sortira victorieuse. » Chlodsinde fut volontiers persuadée par ces paroles , ayant en outre considéré qu'inconnue et de nulle

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autorité parmi les Francs , il lui serait im* possible de réunir trente-six honnêtes hommes f lesquels jurassent avec elle ; que la crainte des puissants retiendrait ceux en qui se pourrait rencontrer le zèle de l'équité, et qu'ainsi elle serait , sans qu'il y eût de doute, livrée à la mort. Il lui parut donc préférable de recourir à la justice divine , et elle s'offrit à subir l'épreuve de l'eau bouillante , dont on rapportait que plusieurs étaient sortis triomphants par la grâce du Seigneur. Cette solennité fut fixée après l'espace de quarante nuits , et durant tout ce temps , Chlodsinde , suivant le conseil de l'abbesse , se prépara par de ferventes prières à obtenir un miracle du Dieu tout^puissant. Dirai-je cependant ce qui me fut raconté? Qu'une fois, défaillante de courage et aveuglée d'esprit, la jeune infortunée s'efforça de fuir les murs du monastère, mais fut ressaisie lorsqu'elle mettait le pied hors de la seconde enceinte. Chose très insensée! Car où se serait pu réfugier une personne poursuivie d'accusation capitale par le duc Pépin , et quelle porte n'eût pas

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craint de s'ouvrir devant elle? L'asile même des plus augustes basiliques ne Feût prôté-^ gée que jusqu'au jour où elle eût comparu pour subir son jugement.

Ce jour attendu de beaucoup avec impatience , arriva enfin. Une cour spacieuse, par laquelle on entrait dans le monastère, avait été choisie pour que s^j prononçât la mémorable sentence de la justice céleste.

Espace bien étroit assurément pour la foule innombrable qui accourut de toutes parts à ce spectacle. En effet , il advenait rarement qu'une scène de tel intérêt s'offrît aux regards des hommes /et le vulgaire des peuples , toujours avide de choses nouvelles , était -ici encore attiré par ce qu'il y a d'auguste en un jugement descendant , pour ainsi parler , du tribunal même de Dieu. La renommée d'ailleurs , comme elle l'est toujours , sotte et téméraire , avait publié sur Ghlodsinde des rumeurs étranges.

Ceux-ci rapportaient qu'elle était une magicienne , venue des forêts de Huns , élevée de taille par-dessus la mesure commune , et ayant l'œil d'un basilic; ceux-là qu'elle II. 20

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était née de l'exécrable race des Juifs , et qu'ayec un médecto de sa nation , elle avait tenté de circoncis le jeune roiChildebert^ et de le mener au sabbat judaïque. D'autres> s'appitoyant sur elle , disaient tout bas qu'elle était Tietîme innocente d'hommes de haut raxÊg, parce qu'il arait été prédit au duc Pepm par ses astrologues y qu'elle serait une a«itr6 Bruoéhault , et qu'a¥ec elle se relèveraient en pui^saocele^rois enSsuits deQovis.

Ces bruits et d'autres seioblaUes remplissant l'esprit des hommes j firent qu'ils affluèrent à Blangiaeuffi , aon*-seulement des bourgs ^ des villes environnantes , mais de qua- Tunte lieues de distance. On en vit même q\iielquest«ups du pay^ des Turoniens et des Rhémois , qui , aoftenés par la curiosité , ne oraigairent ni la difficulté des cbensûns , ni le froid rigoureux de l'hiver , et vinrent aieciiottre l'immenfie peu^ accouru en ces lieuix.

On donna entrée dans la cour du monas«tèreÀ tous ceux qu'elle put contenir : mais un nombre bien plus considérable demeura en dehors , Sma.rï% eSis^t pour enti^er » pu du

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moins pour recueillir avec les jeux ou les oreilles quelque chose de ce qui se passait dans l'enceinte. Quelques-uns se perchèrent sur des arbres non éloignés, d'où ils purent apercevoir, quoique mal distinctement une partie de ce spectacle à jamais digne de mémoire. Cependant, au fond de la cour avaient été distribuée des bancs en bois de chêne sur lesquels devaient siéger les évêques des diocèses voisins , avec leur clergé, ainsi que les hommes illustres venus pour être témoins du jugement de Dieu. Entre ces sièges honorifiques et des pieux de bois serrés étroitement en forme de palissade, et qui arrêtaient la multitude, s étendait un espace de quelque largeur, place désignée pour Chlodsindci On y avait amoncelé des broussailles pour entretenir le feu sous la chaudière bouillante, où se devait plonger la main de l'accusée , et à cette vue quelques-uns détournaient les yeux , d'autres au contraire les y fixaient avec avidité et plaisir.

Apèsune assez longue attente, le bruit de la cloche annonça enfin que le saint

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sacrifice de la messe allait être célébré.

L'église du monastère ayant attenance avec l«s cloîtres intérieurs , ne put être ouverte à la multitude : on n'y admit que les clercs, avec les nobles hommes , et la troupe qu'ils formaient n'était pas médiocre. L'abbesse Amalberge , seule entre les filles de Blangiacum , eut le droit de se montrer aux regards publics , et d'assister à cette cérémonie. Elle prit place , non loin des degrés de l'autel , sur un siège élevé , et Chlodsinde était agenouillée humblement audessous d'elle.

L'Eglise y notre auguste mère y dans ses tendres prévoyances , a consacré quelques rites et oraisons particulières pour les messes qui se doivent célébrer avant le jugement de Dieu. L'évêque de Cameracum , auquel il appartenait d'officier dans cette occurrence, en la qualité de métropolitain , commença par adresser au Seigneur les trois prières qui lui recommandent l'infirmité du pé* cheur, pour qu'il la fortifie de sa toutepuissance. Puis ayant chanté les paroles sacrées du rituel , et offert le corps de l'agneau

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sans tache pour tous les assistants , il appela l'accusée , et , avant de l'admettre à la communion , prononça les paroles suivantes : « Au nom de la Très Sainte Trinité , du « saint Evangile^ et des saintes reliques en- « fermées dans cette église ^ je t'adjure de « ne point approcher de cette table du ce Christ y notre rédempteur ^ si tu as fait ou « consenti ce qui t'est imputé. » Et comme elle se taisait et demeurait au pied de l'autel j alors il lui donna le pain et le vin , avec ces mots : « Que le corps et le sang de notre « Seigneur te soient aujourd'hui pour ton « épreuve ! » Et la messe étant achevée , on s^avança en ordre de procession vers le lieu du jugemeat.

Au même moment où le clergé et les seigneurs venaient de prendre leurs places parmi les acclamations de la multitude y celle que tout le monde attendait parut , et un grand silence se fit subitement ^ comme si l'on eût voulu se taire afin de la mieux contempler. Son aspect n'émut les assistants d'aucune fâcheuse impression ; et bien que plusieurs fussent contre elle disposés à la

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haine , presque tous les esprits semblèrent néanmoins incliner à la pitié. Elle était reyétue d'une tunique blanche , de lin grossier, d'où ses deux bras sortaient nus. Sa longue €ft noire chevelure ^ qui n'était attachée d'aucun lien , descendait en tresses nombreuses bien au-dessous de sa ceinture.

Son front étaif pâle , mais tranquille , et ses jeux d'azur luisaient d'une pureté pareille en quelque sorte à celle des anges. Enfin un espace de temps de plus de trois mois avait presque cicatrisé la blessure que le fer aident avait £adte sur sa joue, et chacun reconnaissait que sa beauté avait dû naguère être merveilleu se . Telle s'avança Ghlodsinde d'un pas calme et qui donnait à sa haute taille une apparence de majesté. Le vulgaire des peuples , en la voyant , oublia les vaines rumeurs que la renommée avait au loin répandues , et en admit d'autres plus favorables. On disait en effet que , la nuit même du jour présent , une vieille femme l'avait secrètement visitée pour lui offrir une huile et des essences qui préserveraient son bra& des atteintes de l'eau bouillante y ajoutant

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que plusieurs^ parmilesquels un clerc héré^ tique ; avaient été sauvés déjà par ce moyen. Mais celle-ci avait rejeté loin d'elle un tel artifice , qui l'eût fait croire vraiment sorcière^ et par lequel elle eût trompé à la fois Dieu et les hommes.

Lorsque Chlodsinde fut arrivée au milieu de Tenceinte réservée à Tépreuve , un esclave qui était chargé de ce soin y mit sous la chaudière un nouveau monceau de broussailles f qui soudainement pétillèrent avec grand bruit. Beaucoup d'hommes en l'entendant, sentirent un froid de glace courir sur leurs membres , et la jeune fille ellemême parut éprouver quelque chose de semblable , ainsi que son front le témoigna im moment. Mais cela disparut en elle aussi vite que passe l'éclair , et aussitôt elle s'inclina avec une apparence calme de vénération devant le pieux évéque , qui s'avançait pour prononcer les paroles consacrées de l'exorcisme. Tenant en sa main un crucifix et le livre des Evangiles ^ il chanta d'abord une courte litanie que plusieurs clercs accompagnèrent de leurs répons y puis bénit

et exorcisa l'eau j qui commençait à bouillonner. Après quoi il prononça Toraison où y selon l'usage > est invoqué le Dieu qui délivra Susanne innocente d'une accusation perverse , et sauva de la fournaise ardente les trois enfants d'Israël : il fit baiser à la jeune fille le crucifix et le saint livre ; et ayant laissé tomber dans le vase- d'airain le petit anneau qui en devait être retiré , il retourna à son siège. Un frémissement fut alors entendu qui se répandait parmi les spectateurs.

De sa place ^ où il venait de s'asseoir^ l'évéque donna le signal y et Chlodsinde y après avoir dit à voix basse l'oraison domi« nicale et marqué son front du signe du salut^ fit un pas vers la chaudière. Tous les jeux étaient en ce moment attachés sur elle , toutes les haleines étaient captives. Dieu luimême , qui , en sa toute-majesté , eût prononcé son jugement de sa propre voix, n'eût pas été entendu avec un plus grand silence de terreur. Enfin l'épreuve s'accomplit : le bras de la jeune fille a été plongé dedans Tonde bouillante ; quelques moments elle

cherche Tanneau, que sa petitess^edérohe aux doigts qui le veulent saisir , et puis le retire tout à coup. Au visage îmmohile de Chlodsinde y tous avaient cru qu'un miracle du Seigneur venait de se- faire pour elle , et que l'eau avait cessé de brûler. Mais quand elle eut offert aux regards son bras à demi consumé , alors un cri d'horreur partit de toute l'assemblée y et chacun détourna la tête. Elle cependant, le front plus pâle, mais sans que nulle autre chose témoignât sa souffrance, éleva aussitôt la voix^ et quoiqu'il parût inusité qu'une femme haranguât les peuples , toute cette foule se tut, comme d'une volonté unanime , pour écouter ses paroles : « Nobles hommes , dit-elle , « non , je n'étais pas digne que le Seigneur « fit en ma faveur un miracle ; mais j'étais «digne qu'il mît en moi le courage de <c supporter cette épreuve. Je ne dirai donc <c point : cette eau ne m'a pas brûlée ; mais « elle m'a brûlée , et j'ai souffert, et je me « suis tue. Or quel est ici le jugement de « Dieu sur moi? M'a-t-il déclarée innocente «ou criminelle? Ecoutez- moi, nobles

« hommes y je dirai vrai : car les lâches et « les timides savent seuls mentir. Le roi « Ghildeber t m*a Tue ^ et m'a de force menée « en son lit. Il me votdut pour son épouse , « et moi y qui le voyais enfant ^ je voulus <c qu'il fût homme ; qui le voyais esclave , je (c voulus qu'il fût roi. L'ai-je empoisonné en « lui enseignant que le grand Glovis passa sa « vie en autre chose que manger et dormir?

« Voilà néanmoins quels furent tous mes « maléfices. Pour cette cause des hommes « féroces m'ont ravie et ainsi défigurée, ce Qui les envoyait? Dieu le sait, et aussi « le duc Pépin. Pour cette cause , j'ai été (c traînée en jugement , comme étant vile « courtisanne et sorcière. M'appelez-vous « de ce nom , à présent que vous m'avez « vue ferme de cœur , et pleine de confiance « à la justice de Dieu? Je suis innocente^ w Je suis innocente ! » Et comme une troisième fois elle allait répéter ce cri avec toute sa force, la voix lui manqua soudainement , * et elle tomba défaillante. Il fallut* que l'abbesse Amalberge la fît emporter au dedans du monastère , nul se-

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cours présent ne pouvant rouvrir ses yeux à la vie.

Cependant l'assemblée y tant ceux de la multitude que les évèques et les seigneurs^ étaient divj^rsement agités par ce qui venait de se faire. Quelques uns ^ ajoutant foi aux discours de la jeune fille, et touchés de nû* séricorde pour ses souffrances ^ disaient que le Seigneur l'avait absoute en lui prêtant sa force ^ et la faisant aussi intrépide contre la douleur. D'autres affirmaient que la chose ne se devait pas juger de la sorte , et que répreuve était conlre elle , puisque son bras avait été endommagé par l'atteinte du feu.

Mais on entendait surtout le comte du palais , Gislemar ^ criant à haute voix et avec violente indignation qu'elle s'était jouée de Dieu et des hommes par une feinte vertu ; qu'elle avait osé par ses faux discours accu^ ' ser le très illustre due Pépin 5 qu'elle était magicienne 1 courtisanne et tout ensemble calomniatrice^ digne de toute la colère des saints évéques. « Et , ajoutait-il , je ne sais « qui me tient que nous la chargions de « pierres. » Il y eut plusieurs hommes qui

semblaient partager cette fureur , et demandaient avec des hurlements menaçants que la coupable leur fût livrée ^ afin que la justice de Dieu s'accomplît sur elle. Déjà même il s'élevait de tous les côtés une rumeur , laquelle allait sans cesse croissante y lorsque l'abbesse Amalberge déclara aux évéques qu'elle ne permettrait point que fussent enfreints les privilèges de son monastère y et que fût arrachée de son asile une tête mise sous la protection du saint patron de ce lieu « Oue si le comte Gislemar « veut faire violence 4 cette demeure , qu'il tt n'oublie pas ce qui advint à Ebroïn et à <€ ses hommes y alors qu'ils menacèrent de * « leurs mains la vénérable Austrude^ abcc besse de Laudunum ' • »

Cependant le pieux évêque de Gameracum ^ s'étant quelques moments entretenu avec ses frères , se leva et publia que le jugement du Seigneur ne se pouvait exécuter en ce jour sur une femme mourante; qu'elle devait #étre laissée au pouvoir de

* Laon. — Voyez ch. I , pag. 35, où ce fait est mentionné.

* Cambray.

l'abbesse Âmalberge , qui la tenait en sa juridiction , et la châtierait convenablement pour ses iautes , l'humiliant en la condition servile y et la condamnant à tourner la meule ou à d'autres fonctions abjectes ^ si toutefois elle revenait à la vie.

Qu'ainsi il serait satisfait à la justice de Dieu et des hommes. Ce qui étant dit ^ chacun fut renvoyé en sa demeure, et quelques méchants, qui espéraient qu'ils verraient la pauvre accusée livrée aux tortures et frappée de mort, s'en retirèrent mal contents.

Mais le plus grand nombre se réjouit , jugeant que l'espace lui serait laissé pour laver ses péchés et jfinir de vivre en la pénitence. Le Prophète nous enseigne que Dieu prend en pitié le jeune agneau nouvellement tondu , tempérant pour lui Tâpreté du vent d'hiver. Ainsi daigna-t-il faire en son infinie miséricorde pour la désolée Ghlodsinde. Comme il n'y avait plus pour elle en ce monde qu'à pleurer et à gémir, il se hâta de l'en retirer , et de la transporter dans un monde meilleur. En efiFet , ses forces affaiblies par une longue suite de douleurs , s'é-

puisèrent bientôt^ et sa dernière heure arriva le lendemain même du jour qu^elIe avait subi son formidable jugetnent. Quoique son ame fut encore occupée des illusions de Tamour terrestre ^ et que ses regrets se tournassent vers le roi Ghildebert , pour qui elle faisait vœu qu*il prévalût contre ses ennemis, néanmoins elle mourut avec sincère et fervente *pié té. Et comme elle pardonna à tous ceux qui lui avaient fait du mal, comme aussi elle offrit en don au Seigneur tout ce qu*elle lui pouvait donner, à savoir ses larmes et ses prières, il est permis de croire qu'elle a été admise au sein de réternelle béatitude. Plusieurs , par les mérites de leur vie, ont été plus saintes qu'elle, peu ont été aussi malheureuses.

C'est en cette façon que j'écrivis alors son épitaphe, laquelle, par malheur, a fui aujourd'hui de mon souvenir.

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