‹ Manuscrits de Mr Necker, publiés par sa filleChapitre 18 sur 74 · LA CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

LA CONSIDÉRATION

Lorsque , dans les derniers tems

de la Monarchie, on parloit des hom-* mes ou des femmes en possession d’une grande considération personnelle, d’une considération hors de doute , ou les trouvoit en très-petit nombre, et souvent on s’occupoit à les compter. Ainsi la conside'ration, comme je l’ai dit, n’appartenoit de droit à aucun des avantages que nous apprécions le plus, mais la richesse, la naissance, et d’autres prérogatives, devenoieut des moyens particuliers de considération , si l’on savoit en faire usage avec noblesse.

J’ai vu de près les personnes qui jouissoient en France de la première considération, elles l’avoient obtenue, moins par la supériorité de leur situation dans le monde, que par une réunion de qualités , toutes en acçord les unes avec les autres. Uue décence habituelle dans leurs discours et dans leur conduite , du repos dans le maintien, de la conve-

nancc dans les manières, du goût dans la politesse, une sorte de contenu qui en impose à la familiarité'.

Tout cet extérieur néanmoins suppose l’existence d’ün mérite réel, autrement on ne seroit qu’un héros de théâtre.

Il faut encore pour obtenir de la considération, s’abstenir des idées exagérées, des sentimens exaltés; ce sont des voyages au loin , qu’on ne fait point quand on est sûr de sa fortune. Plus vos forces paroitront rassemblées par la raison, et plus on vous montrera d’égards.

On ne peut surtout concilier une grande considération avec la recherche inquiète de la louange , avec les prétentions vaniteuses qui mettent notre sort entre les mains des autres. On doit pourtant se sentir, et il est bon que les autres l’aperçoivent ; on doit en quelque sorte témoigner pour soi-méme , mais le

faire avec une mesure parfaite. Notre opinion sur nous ne peut pas être sans valeur , puisque nous nous connoissons mieux que personne; et par une .trop grande modestie on s’expose à être mal apprécié, à l’être eu rabais et tel qu’on se déclare, manière aimable sans doute, mais qui ne sert point à la considération.

Le croiroit-on? cette considération, le résultat de tant de mérites divers, ne s’attaeheroit pas à une personne, homme ou femme, d’une ligure ignoble ; c’ést qu’il y a du respect dans la considération, et que le respect s’impose encore plus qu’il ne s’accorde.

On a souvent mis en parallèle l’estime et la considération. Il y a plus de solidité dans l’une, plus de pompe dans l’autre. Tout est pur dans l’estime, et pourtant la considération flatte davantage. Un cœur simple et religieux se contente de l’estime;

On veut de la considération, quand on est en entier au jeu de la vie, et que l’on se complaît dans les hommages des hommes.

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