‹ Marabouts et Khouan. Étude sur l'Islam en AlgérieChapitre 11 sur 60 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES FAUX (Il E li I F S

Pour compléter l’étude des divers éléments religieux, qui ont un rôle politique en Algérie et que notre intérêt est de bien connaître, afin de pouvoir, par une surveillance active, prévenir les conséquences de leurs menées hostiles, nous devons mentionner ces faux cherifs qui précèdent, ou accompagnent, chaque mouvement insurrectionnel.

Les faux cherifs ne sont pas rares, et il s’en produirait beaucoup plus, si l’autorité administrative ou judiciaire ne coupait court à leurs agissements, dès leurs débuts et avant qu’ils ne soient devenus dangereux.

Nous ne ferons pas ici l’histoire de ceux qui ont paru, et nous ne les nommerons même pas, car ce serait raconter en détail la majeure partie de nos insurrections, mais nous dirons, d’une façon générale, ce qu’ils sont et ce qu’ils font.

Quelques-uns ne sont que des intrigants qui veulent exploiter la crédulité publique et vivre aux dépens des naïfs, qu’ils espèrent persuader de la vérité de leur prétendue mission.

Sauf de rares individualités, servies par des circonstances exceptionnelles ou par une intelligence d’élite, ces faux cherifs échouent misérablement avant même d’avoir pu s’affirmer et sans avoir joui du bénéfice matériel de leur rôle. Ces gens-là ne sont pas les plus redoutables.

Mais il en est d’autres autrement dangereux, ce sont

ces illuminés, demi-lettrés qui, sous l’empire d’une exaltation quelconque ou d’une monomanie religieuse bien caractérisée, se croient réellement appelés à une mission apostolique. Très souvent, l’exaltation n’est que le résultat de la pression morale exercée, sur un esprit faible, par un mécontent ou une personnalité remuante qui a besoin d’un cherif pour se créer des partisans.

Dans ce dernier cas, ledit cherif n’est, le plus ordinairement, qu’un simple halluciné inoffensif, que la superstition a déjà décoré du nom cle marabout, et qu’un intrigant intéressé se- charge de faire prendre au sérieux, en inventant une révélation quelconque qui fait reconnaître, comme un descendant du Prophète, le pauvre insensé dont l’innocente folie, la veille encore, était un objet de pieuse commisération (1).

Rarement le faux cherif appartient à un ordre religieux, car les chefs de ces sociétés sont trop prudents, pour tolérer qu’un des leurs se lance, isolément, dans des aventures qui pourraient porter préjudice à l’ordre tout entier, ou qui donneraient, à un simple adepte, un rôle prépondérant, au détriment des chefs-directeurs ou du supérieur général. La discipline des ordres religieux est, d’ailleurs, presque toujours assez forte pour empêcher un de leurs adeptes de les compromettre, par un zèle maladroit ou inopportun, et les moqaddem n’hésiteraient pas à sacrifier, au besoin, un des leurs qui chercherait ainsi à échapper à leur tutelle. Ceci n’est pas une supposition ; le fait s’est produit plusieurs fois.

Quant aux moyens qu’emploient les faux cherifs pour s’affirmer et se créer des adhérents, ils ne varient guère et, pour être des plus simples, ils n’en sont pas moins efficaces vis-à-vis de populations ignorantes, crédules,

(1) Telle fut l’histoire du faux cherif Mohammed-ben-Aïech qui, lors de l’insurrection d’El-Amri, 1876, fut l’instrument du cheikh révoqué Mahmed-ben-Yahia, seul auteur de cette levée de boucliers, dont la vraie cause fut exclusivement politique.

superstitieuses et toujours avides de merveilles et d’émotions guerrières.

Quelques-uns de ces cherifs apocryphes se préparent sérieusement à leur rôle, par une vie ascétique qui leur donne un renom de sainteté fort utile à leur influence, mais ce moyen est long et ne convient pas aux impatients. Un bon miracle fait plus vite l’affaire, et ce n’est pas une chose bien difficile à se procurer. Pour acquérir rapidement une réputation de thaumaturge, il suffit d’un peu d’adresse ou de quelques compères dévoués. Si on n’est pas assez habile pour opérer adroitement en public, on fait affirmer le miracle par des amis complaisants. Cela ne demande pas une intelligence hors ligne.

Un autre procédé encore employé par les faux cherifs, est le récit d’un songe, dans lequel, l’ange Gabriel, le Prophète, Si El-Khadir ou un Saint a révélé à l’intéressé sa mission providentielle.

Enfin, il y a aussi les lettres mystérieuses apportées par un inconnu, qui disparaît sans que personne puisse savoir d’où il vient ni qui il est.

Ces procédés, on le voit, sont tout à fait primitifs, et ils n’auraient aucune chance de réussite chez un peuple moins crédule que les Arabes. Mais, tels qu’ils sont, ils suffisent pour agiter les esprits et servir de réclame à celui qui les met en œuvre.

C’est ainsi, du reste, qu’ont débuté la plupart des Saints de l’Islam, et bon nombre de chefs d’ordres religieux; seulement, ceux-ci ont affirmé leurs songes et leurs miracles, par une vie exemplaire et par des prédications restant exclusivement dans le domaine des dogmes, du culte ou de la morale : beaucoup, parmi eux, n’ont été que des intrigants habiles et heureux ; le succès, seul, les a tirés de l’obscurité et a fait leur fortune. Mais, pour un qui a réussi et est devenu célèbre, combien sont morts inconnus, sans même laisser trace de leur passage !

Il en est de même des agitateurs qui s’intitulent cherifs, tous n’arrivent pas à la notoriété. Quelque bons

Musulmans que puissent être nos chefs investis, ils sont hommes avant tout et tiennent aux situations qu’ils occupent; aussi, sont-ils les premiers à voir d’un très mauvais œil tout individu qui s’essaie dans ce rôle de cherif. Il ne se passe guère de mois où les tribunaux ou l’administration ne frappent quelques-uns de ces candidats cherifs, et cela assez tôt pour qu’aucune émotion grave n’ait encore pu résulter de leurs agissements.

On a, cependant, quelquefois, reproché, à l’administration algérienne, sa sévérité et sa précipitation à l’égard de ces illuminés.

Cette sévérité n’est, en somme, que de la prudence ; car ces pseudo-marabouts sont toujours dangereux, et on aurait évité plus d’une insurrection, si on avait toujours considéré comme très sérieuses, dès le début, les divagations malveillantes d’exaltés encore sans influence, et qui, plus tard, ont servi de drapeau ou de chef à de nombreux insurgés.

Nous croyons inutile d’insister ici sur ces prétendus cherifs, qui ne sont que de simples agitateurs, dont le rôle est plutôt politique que religieux. Cependant, pour bien montrer quel est leur point de départ, nous citerons, comme documents instructifs, deux de ces lettres dont nous parlions plus haut. On remarquera que ces lettres ne contiennent aucune injure contre les Français, ni aucun appel direct à l’insurrection ; elles se bornent à réchauffer le zèle religieux et à provoquer des réunions où, selon le nombre des assistants, selon leur disposition d’esprit et leur zèle pour la Sainte Cause, on développera de vive voix, et sans laisser de traces compromettantes, tel ou tel programme.

Voici d’abord une lettre saisie aux Rir’a, du cercle de Sétif, au commencement de 1875, et dont de nombreux exemplaires ont circulé, de janvier à mars de cette même année, dans les tribus voisines (1) :

; (t) Sept de ces copies ont été saisies dans l’annexe de Barika (pro-

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux,

» Que Dieu répande ses bénédictions sur notre Seigneur Mohammed,

» Louange à Dieu, maître de l’univers.

» Le moment appartient aux hommes qui craignent Dieu.

» Voici la recommandation adressée par le Prophète (que Dieu » répande sur lui ses bénédictions et le salut), par l’intermédiaire du » cheikh Sid Ahmed-Er-Raïhani (1), directeur du Saint Tombeau de » Mohammed.

» Recommandation du Prophète, que Dieu le bénisse et le salue !

» Le 14 du mois sacré de Ramadan, le cheikh Sid Ahmed-Er-Raï- » hani s’endormit en récitant le livre de Dieu (qu’il soit glorifié et » exalté).

» Après avoir fait la prière de l’Acha, je m’endormis (gloire au » vivant, à celui qui ne dort pas !) le Prophète m’apparut et me salua » — que sur toi soit le salut, lui répondis-je, ô Envoyé de Dieu.

» Il me dit alors : ô cheikh Ahmed, préviens mon peuple que Yheure » est proche.

» Aujourd’hui, de vendredi à vendredi, il est mort 20,000 (2) per-

vince de Constantine). Toutes ne concordaient pas entre elles, mais les différences constatées ne portaient que sur des points accessoires, le sens général du document restait le même dans tous les exemplaires. — Bien que le fait n’ait pu être établi d’une manière précise, il est probable que ce document avait été appris par cœur, à La Mecque, par des pèlerins qui, de retour dans leur pays, l’ont transcrit ou dicté chacun selon l’exactitude de ses souvenirs.

(1) Ce personnage est désigné, dans chacun des exemplaires saisis à Barika, sous un nom différent, savoir :

Cheikh Ahmed-ben-Riahni,

Cheikh Ahmed-ben-Rihani,

Cheikh Ahmed-ben-Rihaï,

Cheikh Ahmed-ben -Rehhan,

Cheikh Ahmed-ben-Abd-er-Raïhan,

Cheikh Hamida-ben-Abd-er-Raïhan,

Cheikh Ahmed-ben-Abd-er-Raïhan.

D’après un renseignement, qui n’a pu être vérifié, son nom serait : Ahmed-ben-Rihani, il habiterait La Mecque et serait gardien du tombeau du Prophète.

On peut juger, par ce qui précède, de la difficulté que l’on rencontre à fixer exactement le nom de certains personnages religieux.

(2) Quelques exemplaires portent seulement : « trois mille personnes. » — Certains traducteurs ont cru voir, dans ce passage, une allusion aux Tirailleurs tués à Freschwiller (6 août 1870). Une des copies porte en effet la date incomplète, de î = 127, or le 6 août 1870

» sonnes des deux sexes appartenant à mon peuple, tous ont quitté » ce monde, en dehors de la religion de l’Islam, car elles négligeaient » la prière, obéissaient aux passions, refusaient l’aumône, se livraient » au libertinage et au désordre. On aime le mal : celui qui obéit aux » commandements de Dieu est humilié, la haine règne parmi les » Musulmans ; ils se détestent entre eux ; leurs cœurs sont noirs de » haine ; ils n’ont aucune pitié les uns des autres ; ils ne compatis- » sent pas envers les pauvres et les faibles; ils détestent la Justice » et suivent l’injustice ; ils font de faux témoignages, vendent leurs i) biens et se livrent à l’usure.

» Si un Musulman lit le Coran, on n’écoute pas la parole de Dieu ; » on s’entretient dans les mosquées des choses de ce monde, on » s’occupe d’obscénités ; l’enfant n’a pas le respect du vieillard, ni le » vieillard celui de l’enfant; le voisin ne compatit pas envers le voi- » sin, il n’a aucune pitié de lui.

» Le riche ne se montre pas généreux envers le pauvre ; la fille ne » respecte ni son père ni sa mère.

» Trois (1) recommandations ont été adressées à mon peuple avant » celle-ci.

» On ne s’est pas conformé à ce que notre Prophète a ordonné dans » ces avertissements.

v Dieu voulait frapper de son courroux les Musulmans et leur » envoyer un châtiment terrible ; je l’ai supplié de leur faciliter les » moyens de se corriger, de leur donner un délai, grâce à mon inter- » cession — je leur enverrai encore cette recommandation, lui ai-je » dit — (c’est toi qui la leur feras parvenir, ô Ahmed !) s’ils s’y con- » forment, tu les pardonneras et nous les sauverons de ta colère et » de ton châtiment ; s’ils persistent dans l’erreur, fais d’eux ce que » tu voudras, tu es le Tout-Puissant.

» Le Prophète ajouta, dit le cheikh Ahmed : recommande à mon » peuple d’obéir à Dieu et à son apôtre ; de se rappeler les bienfaits » de Dieu et de son apôtre; de faire l’aumône aux pauvres, d’honorer

correspond au 8 djoumad-el-ouel 1287 ; le document pourrait aussi être fort antérieur à 1870; et viser les morts de la campagne d’Italie (1859) qui a eu lieu dans les derniers mois de l’année hégirienne 1275 ; l’allusion ne peut guère s’appliquer qu’à ces deux époques , car ce n’est pas des morts de Crimée (1270-71 de l’Hégire), qu’un écrivain musulman dirait : « tous ont quitté ce monde en dehors de la religion » de l’Islam, # puisque nous combattions alors pour la cause du Sultan de Constantinople.

(1) « Trois cents *> dans un exemplaire saisi aux Rir’a du cercle de Sétif.

» les lecteurs du Coran, d’aller en pèlerinage à la maison de Dieu. » — Que les Musulmans ne dévorent pas les biens des orphelins ; » qu’ils ordonnent à leur famille et à leurs enfants de faire la prière; » qu’ils apprennent le Coran à leurs enfants.

» Quiconque lit le Livre Sacré, agit d’après ses préceptes et res- » pecte ceux qui le savent par cœur, pourra intercéder auprès de » Dieu, demain (au jour de la résurrection) pour 75 de scs proches.

» Dis-leur d’égorger un mouton par tente, il sera pareil à ceux qu’on » immole le jour de l’Aïd, qu’il soit sans défaut.

» On lira sur là victime, les versets : Amâma-el-Rassoulou, » jus- » qu’à la fin de la Sourate. (Chapitre II, El-Begra.)

» Au moment du Tekbir, on prononcera ces paroles :

» Au nom de Dieu!

» Dieu est grand !

» Au nom de Dieu qui guérit î

» Au nom de Dieu qui pardonne f

» Au nom de Dieu, avec son nom aucun mal ne peut atteindre sur » la terre ni dans le ciel, il entend tout.

» Ils prépareront du henné (1) ; la femme la plus âgée mettra du » henné à tous les gens de la tente : aux hommes, à la main droite ; » aux femmes, aux mains, aux pieds et à la tête ; les enfants, à quel- » que sexe qu’ils appartiennent, auront les mains entièrement teintes.

» On jeûnera pendant un jour, on rompra le jeûne avec de l’àssida » (farine cuite dans du petit lait ou pain et miel, selon les pays), on » implorera le pardon de Dieu pour nous et pour vous.

» L’heure, s’il plaît à Dieu, est proche, suivant cette parole du » Très-Haut : faites le bien, peut-être serez-vous heureux !

» Le cheikh Ahmed ajoute :

» Ceux qui transporteront cette missive, de pays en pays, mérite- » ront l’intercession demain (au jour de la résurrection), et entreront » au Paradis, s’il plaît à Dieu.

» Quiconque la transcrira et la portera sur lui, sortira sain et sauf » de tout mal et sera absous de toute faute. Dieu le préservera des » embûches du Démon le lapidé ; il sera toujours sous la protection » de Dieu et. de son Prophète (que Dieu répande sur lui ses bénédic- » tions et le salut.)

» En la transcrivant sur le linceul d’un mort, celui-ci sera à l’abri » des tourments de la tombe.

» Quiconque l’écrira sans en donner lecture aux gens, commettra » un péché ; de même, si quelqu’un après l’avoir écrite ne la propage

(1) Les prescriptions relatives au henné ne sont pas les mêmes dans toutes les copies du document.

» pas, il restera en dehors de mon intercession et je serai libre de » tout engagement envers lui au jugement dernier.

» Quiconque traitera cette missive de mensonge ou la tournera en » raillerie, est placé par ce fait en dehors de l’Islam ; s’il n’y ajoute » pas foi, il renie Dieu et son Prophète.

» Dieu sait ce qu’il y a dans le cœur.

» L’assistance vient de Dieu et la victoire est proche, annonce un » grand bonheur aux Croyants.

» Que Dieu nous pardonne et vous pardonne.

» Il aime à pardonner, il est miséricordieux.

» Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu.

» Fin de la missive du Prophète.

» Que Dieu répande ses bénédictions sur lui et le salut.

» Année 127 (sic). — Année 127 (sic) (1). »

L’auteur de cette pièce est resté inconnu, mais en 1881, au moment de l’expédition de Tunisie, de très nombreuses copies de cette « Ouassia » circulaient dans la province de Constantine et se lisaient dans les tribus (2). Un certain nombre de détenteurs, et surtout de colporteurs, furent arrêtés et punis, disciplinairement , car la nouvelle loi sur la Presse ne permettait pas d’atteindre judiciairement les propagateurs de cet écrit, d’un caractère essentiellement religieux.

En 1880, une lettre du même genre devint le point de départ d’une assez grosse affaire, qui fut portée devant le Parlement sous forme d’interpellation (3).

(1) Cette date ne se trouve pas sur toutes les copies. L’un des

exemplaires saisis à Barika porte, au lieu de « année 127, » la mention suivante : « le 21 du mois de Dieu-Sacré de safer. » Le document peut donc avoir été écrit du 1er moharem 1270 au 29 dou-el-hadja 1279, soit du 4 octobre 1853 au 17 janvier 1863 de notre ère, mais il paraît peu probable qu’il date d’aussi loin et qu'il n’ait été saisi en Algérie, pour la première fois, qu’en 1875. Il est possible qu’il y ait un chiffre intermédiaire omis et qu’il faille lire 1287 par exemple, ce qui ferait remonter le document du 3 avril 1870 au 22 mars 1871. Le 21 sofer serait alors le .23 mai 1870. *

(2) L’une d’elles, saisie à cette époque, porte cette mention : « Cette

instruction = ouassia] est la propriété de Mohammed- ben-

Messaoud.

(3) Voir séance du 24 mars 1881.

Le fait eut lieu dans l’oasis de Sidi-Okba, qui est bien la ville du Sahara où les rivalités de soff ont toujours été les plus ardentes et les plus aiguës; l’exaltation religieuse y est aussi très grande, car elle est entretenue par les allées et venues des tolba et des dévots, qui viennent visiter la mosquée où se trouve le tombeau du célèbre Sidi Okba-ben-Nafi.

En 1879, l’arrivée d’un nouveau gouverneur et l’insurrection de l’Aurès avaient exalté les espérances du parti qui n’était pas au pouvoir, et une campagne active était menée par les tolba et les mécontents pour obtenir de l’autorité française la révocation du cheikh de l’oasis.

C’est dans ce milieu surexcité, et rendu plus nerveux que jamais par une sécheresse exceptionnelle, qu’au mois d’avril 1880, un agent dévoué de l’un des membres influents du parti mécontent faisait circuler la lettre suivante, qu’il donnait comme émanant du Prophète et comme ayant été apportée par un mendiant inconnu :

« Louange à Dieu !

» Qu’il répande ses bénédictions sur Notre Seigneur Mohammed, » sur sa famille et ses compagnons et qu’il leur accorde le salut ! » Amen !

» Commandements de Dieu ! Ces prescriptions s’adressent à Si Lah- » sen (1), imam delà mosquée de Sidi-Okba (que Dieu nous fasse par- » ticiper aux grâces qu’il lui a accordées et qu’il le couvre de sa pro- » tection !) au chef" de la corporation religieuse des Rahmanya (2) et, » enfin, à tous les habitants de Sidi-Okba.

» Le pauvre devant son Dieu, Amara-ben-Ahmed-Es-Soufi-Et-Troudi » vous envoie ses salutations sincères.

» Après votre salut, je vous fais connaître (que Dieu vous fasse » miséricorde !) ô Si Lahsen ! que Mustapha (le Prophète) — que » Dieu le comble de bénédictions et lui accorde le salut ainsi qu’aux » Croyants, gens de bien, les marabouts de Biskra ! — nous ordonne

(1) Si Lhassen-ben-Noui était, en réalité, oukil de la mosquée et non imam ; c’était un khouan des Rahmanya.

(2) Il s’agit ici des Rahmanya qui reçoivent leur direction spirituelle du Djerid tunisien.

» de vous faire connaître ses volontés : invitez les gens à implorer le » secours de Dieu pour obtenir une pluie abondante, car c’est lui qui » ordonne tout.

» Le jour où vous l’invoquerez sera le lundi prochain ; l’endroit où » la prière et la khettaba (prône), seront faites, sera la mosquée.

» Vous êtes prié, en même temps, ainsi que les habitants de Sidi- » Okba, d’acheter un bouc de couleur noire.

» Ensuite, il est de toute obligation que chaque maison fournisse » la quantité de grains, blé ou orge, que peut ramasser la paume de » la main étendue d’un homme ou d’une femme. Vous aspergerez » toutes les maisons de henné, avec lequel vous teindrez aussi les » mains et les ongles des enfants, et vous vous parfumerez avec du » benjoin et du bois d’aloès.

» Quant au bouc, écourtez-lui l’oreille gauche et promenez-le dans » le village, aux quatre points cardinaux.

» Il est bien entendu que la dépense sera répartie entre tous les )> habitants, savoir : chaque famille un sou. Quant à la peau de l’a- » nimal, vendez-la et achetez, avec le produit de la vente, de la vian- » de. Le sacrifice sera accompli dans la maison, au puits, et à l’en- » droit où est placé le settal (chaudière) qui sert à chauffer l’eau. » Prenez le sang et la panse de ce bouc et mettez-les dans l’endroit » précité. Quant aux entrailles, répartissez-les entre les enfants, s’il » y en a, sinon, faites-les cuire pour les pauvres et les indigents. Le » bouc sera égorgé par El-Hadj-Mohammed-ben-Khellad, qui fera ses » ablutions complètes avant cette pieuse opération, et vous répartira » ensuite la viande de l’animal. Le plat fourni aux marabouts sera » préparé dans l’endroit où les tolba font leur cuisine. Vous donnerez » de la nourriture aux pauvres et aux indigents sur la mosquée. Vous, » ô Si Lahsen, appropriez-vous et mettez des odeurs aromatiques sur » toute votre personne; couvrez-vous aussi de vos plus beaux vête- » ments et allez visiter les tombeaux des marabouts.

» Chassez de vos cœurs la haine et la vengeance qui pourraient » germer en vous, ordonnez la charité et, enfin, protégez le délaissé. »

En marge : « Les femmes qui prépareront la cuisine seront pures » pendant cette pieuse opération. »

Cette lettre, colportée et lue dans le village, provoqua des attroupements et des conciliabules. Les meneurs se réunirent à la mosquée, déposèrent l’imam en fonctions depuis 15 ans, et acclamèrent un des leurs, ex-cadhi révoqué, puis ils sortirent l’étendard de Sidi-Okba et le promenèrent dans les rues, en faisant la collecte d’ar-

gent, pour la fête prescrite par la missive miraculeuse, et en tenant des propos séditieux. Sous l’empire de cette exaltation, un autre groupe alla couper le canal d’irrigation, qui arrosait les palmiers du cheikh, et jeta l’eau dans un grand redir (1) creusé jadis de main d’homme, intra-muros, et dont l’usage était interdit depuis 1844, la réserve d’eau qu’il pouvait contenir étant considérée comme constituant un approvisionnement de siège et, par suite, un acte d'hostilité . »

L’arrestation rapidement et adroitement opérée de dixhuit des principaux meneurs, une marche-manœuvre faite par la garnison de Biskra, coupèrent court à ces manifestations dangereuses pour l’ordre public ; mais il est bien certain que, si au lieu de se passer aux portes de Biskra, ces mêmes manifestations s’étaient produites dans une oasis éloignée seulement de quelques jours de marche, de graves désordres auraient pu éclater.

C’est ainsi, en effet, que débutent toujours les mouvements insurrectionnels. — Avec ces faux cherifs et ces illuminés, l’administration est toujours dans l’alternative ou d’intervenir trop tard et quand le mal est fait, ou d’arrêter, trop tôt et quelquefois injustement, de pauvres diables, qui n’ont commis aucun délit réel, et qui ne sont pas encore devenus dangereux.

(1) Le « redir » est. à proprement parler, un réservoir naturel, mais on voit qu’on donne quelquefois ce nom à des réservoirs creusés de main d’homme dans le sol et non maçonnés.

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