ORDRE PRINCIPAL DES CHADELÏA
TADJ - ED - DIN- ABOU - EL-HASSEN-ALI-BEN -ATHA-AL- LAH-BEN-ABD-EL-DJEBBAR-ECH-GHADELI (*)
(An 656 de l’Hégire. — 1258 de J.-C.)
Sid Abou - Médian - Choaïb - ben - Hoceïn - el - Andalousi , plus connu sous son nom populaire de Bou-Medine, fut le premier Musulman célèbre qui importa, dans le Maghreb, les pures doctrines du Soufisme ; il peut donc être considéré, historiquement, comme le chef du plus ancien des ordres religieux mystiques répandus en Algérie.
Ce fut lui, en effet, qui, avant tout autre, vulgarisa dans ce pays les principes de Djoneïd et ceux de Sid Abd-el-Qader-ben-Djilani, non pas comme simple disciple de ces deux personnages, mais bien comme chef d’école et comme fondateur d’un ordre religieux spécial, dont les adeptes se nommèrent d’abord Madinya ou Madanya.
Choaïb-Abou-Median naquit à Séville vers l’an 520 de l’Hégire (1126-1127 de Jésus-Christ). Malgré l’opposition de sa famille qui le destinait à la carrière des armes, il s’adonna de bonne heure à l’étude de la théologie et à la vie contemplative. Ne trouvant pas, à Séville, l’enseignement qu’il désirait, il vint se fixer à Fez, où il reçut les leçons du légiste Abou-el-Hocein-ben-R’aleb et celles des cheikhs Abou-el-Hassen-Ali-ben-Ismaïl-ben-Moham-
(*) D’Herbelot, qui ne donne aucun détail sur Chadeli, le nomme Abou -Hassen-Yacout-ben-Atha- Allah.
med-ben-Abdallah-el-Harzihourn et Abou-Yazza-el-Nourben-Mimoun-ben-Abdallah-el-Azmiri. Le premier de ces cheikhs mourut en 569 (1173-1174), et le second en 572 (1176-1177). C’étaient deux soufî très renommés. Abou- Yazza, qui vécut 130 ans, passâtes 18 dernières années de sa vie dans une solitude absolue, ne vivant que d’herbes et de racines, et n’ayant pour tout vêtement qu’une tunique de feuilles de palmiers, un burnous en lambeaux et une chachia en jonc.
Lorsque, à leur école, Abou-Median eut acquis un certain renom, comme théologien et comme savant, il quitta Fez, avec l’intention de faire le pèlerinage après s’être arrêté, sur sa route, dans les principaux centres intellectuels et religieux.
La première ville importante où il se présenta fut Tlemcen ; l’accueil qu’il y reçut ne fut d’abord pas très bienveillant. En effet, soit que les uléma, ayant entendu parler de sa science et de sa popularité, eussent peur de trouver en lui un rival et un maître, soit pour toute autre cause, il se vit refuser l’entrée de la ville. Une députation de notables, venue à sa rencontre, lui expliqua : qu’il n’y avait pas place pour lui dans la ville, que Tlemcen était aussi rempli de professeurs que la jatte de lait qu’on lui offrait, et qui était pleine à déborder. Mais Abou-Median, tirant de son burnous une rose nouvellement éclose, bien que ce ne fût plus la saison de ces fleurs, effeuilla, sur la jatte de lait, les pétales qui surnagèrent sans faire déborder le liquide.
Cette réponse muette et le prodige de la rose fraîche, à une pareille époque de l’année, changèrent complètement les dispositions des gens de Tlemcen, qui l’accueillirent avec empressement. Il s’établit alors sur la montagne qui domine le village d’El-Eubbad, auprès du tombeau de l’ouali Sid Abdallah-ben-Ali. Là, il professa assez longtemps avec un très grand succès, et ne tarda pas à acquérir, par ses vertus et son éloquence, une réputation bien établie de sainteté et de savoir.
Cependant, se dérobant aux ovations de ses auditeurs, il partit pour La Mecque, où il rencontra Sid Abd-el- Qader-el-Djilani, venu comme lui en pèlerinage. Les deux savants ne tardèrent pas à se lier d’une étroite amitié et Abou-Median, devenu le disciple de prédilection de Sid El-Djilani, suivit à Baghdad son nouveau maître.
Après avoir séjourné quelque temps dans cette ville, il retourna en Espagne, professa à Séville, à Cordoue, et, enfin, vint s’établir à Bougie où les hautes études théologiques étaient en grand honneur.
Entouré de la vénération de tous, et déjà fort âgé, il avait alors renoncé aux voyages et ne songeait qu’à demeurer dans cette ville, quand, tout à coup, son énorme popularité porta ombrage à quelques courtisans du sultan Almohade-Yacoub-el-Mansour (Almanzor). Ce souverain, tout en y mettant beaucoup de formes, fit mander près de lui, à Tlemcen, Abou-Median qu’il désirait voir et interroger sur des questions religieuses.
Les disciples du savant soufi, ayant appris les propos tenus contre leur maître, redoutaient fort cette entrevue, et ils mirent tout en œuvre pour empêcher Abou-Median de quitter Bougie. Mais celui-ci, plein de sécurité, leur dit : « Ma dernière heure est proche, et il est écrit que je » ne dois pas mourir ici. Tel est le décret de Dieu et je ne » puis m’y soustraire. Je suis faible et d’un âge avancé, » à peine puis-je marcher, le Très-Haut a envoyé vers » moi ceux qui doivent me conduire à ma dernière de- » meure avec les ménagements nécessaires. Mais sa- » chez-le bien, je ne verrai pas le sultan et il ne me verra » pas. »
Sa prédiction se réalisa : en arrivant en vue de Tlemcen, à Aïn-Taklalet, Sid Abou-Median montrant le rebat (1) d’El-Eubbad à ses disciples, s’écria : « Combien ce lieu * est propice pour y dormir de l’éternel sommeil ! » Presque aussitôt il tomba malade, et, après quelques heures
(1) Faubourg.
de marche, se sentant défaillir, il fît signe à ses disciples d’approcher, fît sa profession de foi et ajouta : « Dieu est » la vérité suprême. » A ce moment il expira ; on était alors en 594 (1197-1198). Son corps fut transporté à El- Eubbad, où son élégant tombeau est encore aujourd’hui l’objet de pèlerinages nombreux.
Abou-Median fut réellement un savant et un homme de bien. « Nul ne pratiqua plus que lui le renoncement » au monde, ne s’abîma davantage dans la contempla- » tion des mystères divins, et ne pénétra plus avant » dans la recherche des secrets du spiritualisme. C’était » un soufi parfait, et comme, à la science profonde des » doctrines mystiques, il joignait, disent ses adeptes, » une éloquence rare, il en fut, sa vie durant, un des » propagateurs les plus autorisés (1). »
Voici en quels termes s’exprime, sur Abou-Median, un auteur musulman (2): « C’était un homme supérieur, » unique, que Dieu avait gratifié des dons les plus pré- » cieux de l’intelligence. A la connaissance approfondie » des dogmes de l’Islamisme, il joignait celle des lois » morales ; mais ce qui le distinguait de tous les autres » savants de son siècle, à un degré éminent, c'était » la perspicacité merveilleuse avec laquelle il avait » sondé les mystères de la vie spirituelle. Rien n'était » caché pour lui des choses du monde invisible. Il en » pénétrait tous les secrets, et certainement, Dieu, en le » créant principalement pour être le soutien de la doc-
(1) Brosselard, Revue africaine 1860, page?.
(2) lbn*Saad, cité dans le livre intitulé ^ ^b-J!
Ulxllj (le Jardin des récits touchant les savants et les saints
de Tlemcen ) par Mohammed-ben-Mohammed-ben-Ahmed, plus connu sous le nom d’Ibn-Meryem-Cherif, et qui écrivait vers 680 de l'Hégire (1281-1282 J.-C.). Nous n’avons pu nous procurer ce manuscrit, très rare, et ce que nous en donnons ici est emprunté aux extraits donnés par M. Brosselard, dans la Revue africaine de 1860.
» trine contemplative, lui avait donné la mission d’appe- » 1er les hommes à le suivre dans cette voie. Il s’attachait » à méditer sur l’appui que l’on trouve en Dieu. Il avait » la conscience d’être toujours observé par son créateur, » et c’était vers lui que se reportaient sans cesse toutes » ses pensées. Il avait une éloquence qui charmait et qui » paraissait tenir du prodige, comme toutes ses actions. » Lorsqu’il prêchait, on venait de tous côtés pour l’en- » tendre. Les oiseaux même, qui volaient au-dessus de » la foule pressée pour l’écouter, suspendaient leur vol, » comme s’ils eussent été charmés de sa parole. Ceux-là » aussi étaient, à leur manière, des amateurs de la Divi- » nité.
» Il avait écrit plusieurs traités de doctrines spiritua- » listes (wa^^Jl), et il se plaisait à composer des poé- » sies allégoriques, dont le sens profond ne peut être » saisi que par un petit nombre d’esprits d’élite. Lors- » qu’il sortait, on se pressait sur ses pas. C’était à qui » pourrait le voir, l’approcher, entendre le son de sa voix » ou baiser les pans de ses vêtements. C’est bien avec » toute raison qu’il fut surnommé le cheikh des cheikhs » et que l’admiration, aussi bien que le respect pour sa » sainteté, lui ont fait décerner le titre d’ouali et ceux » plus glorieux encore de qotb et de r’out. »
Abou- Médian affectait une grande humilité et une grande modestie. A ceux qui l’interrogeaient sur son rôle dans le monde, il réponüait : « Je n’en ai pas d’au- » tre que celui de faire preuve d’humilité constante dans » la pratique de la vie, d’aimer Dieu, de l’adorer, de le » bénir et d’invoquer sans cesse son saint nom. »
Voici comment il définissait son mysticisme: « Le sen- » timent de la grandeur et de la toute-puissance divines » exalte mon âme, s’empare de tout mon être, préside à » mes pensées les plus intimes, de même qu’aux actes » que j’accomplis au grand jour et aux yeux du monde. » Ma science et ma piété s’illuminent de l’éclat des lu-
» mières d’en haut. Quel est celui sur qui se répand l’a- » mour de Dieu ? C’est celui qui le connaît et qui le re- » cherche partout, et encore celui dont le cœur est droit » et qui se résigne entièrement à la volonté de Dieu. » Sachez-le bien, celui-là seul s’élève dont tout l’ètre » s’absorbe dans la contemplation du Très-Haut. Dieu » n’exauce point la prière, si son nom n’est pas invoqué. » Le cœur de celui qui le contemple repose en paix dans » un monde invisible. C’est de lui qu’on peut dire : « Tu » verras les montagnes, que tu crois solidement fixées, » marcher comme marchent les nuages. Ce sera l’ouvra- » ge de Dieu qui dispose savamment toutes choses (1). »
Interrogé sur l’amour divin, Abou-Median répondait : « Le principe de l’amour divin, c’est d’invoquer constam- » ment et en toutes circonstances le nom de Dieu, d’em- » ployer toutes les forces de son âme à le connaître, et » de n’avoir jamais en vue que lui seul. »
Abou-Median prétendait que Dieu s’était manifesté à lui et lui avait dit : « Choaïb, les actes d’humilité que tu » as accomplis ont doublé ton mérite à mes yeux, et je » te pardonne tes fautes. Heureux l’homme qui t’aura vu » ou qui connaîtra celui qui t’aura vu. »
Les chaînes mystiques des saints, qui transmirent à Abou-Median la science de la vérité et les pures doctrines du Soufisme, sont nombreuses et varient selon les auteurs, et selon les chefs d’ordres qui se disent ses continuateurs.
La plupart d’entre elles remontent à Aboul-Kacem-el- Djoneïd. Voici celle qui est généralement admise, en Algérie, par les ordres qui, comme les Chadelya et les Derqaoua, sont plus particulièrement considérés comme les héritiers spirituels d’ Abou-Median :
Chaîne A. L’ange Gabriel. — Le Prophète. — 1, Ali-ben- Abou-Taleb. —2, Hasean-el-Bosri. — 3, Habib-ben-el-Hadjemi. — 4, Daoud-
(l) (Coran XXVII-90.)
ben-Nacer-et-Taï. — 5, Marouf-el-Kerkhi. — 6, Seri-Sakati. — 7, .\bou- Kacem-el-Djoneïdi. — 8, Chems-ed-Din-Abou-Thaleb-el-Mekki. — 8 bis , Mohammed-el-Harirri. — 8 ter, Abou-Mohammed-Djari. — 9, Abou-Maali-el-Djouini. — 10, Abou-Ahmed-el-Ghazzali. — 11, Fakhred-Din-Mohammed-ben-Abou-Beker-ben-Arabi. — 12, Abou-Hassen * Ali-ben-Ismaïl-ben-Mohammed-ben-Abdallah-ben-Harzihoum, mort en 569 (1173-1174). — 12 bis, en même temps Abou-Yazza-en-Nour-ben- Mimoun-ben-Abdallah-el-Azmiri-el-Askri, mort en 572 (1176-1177). — 13, Abou-Median-Choaïb-el-R’out.
Une seconde chaîne, également admise par les Chadelya, est la suivante :
Chaîne B. L’ange Gabriel. — Le Prophète. — 1, Ali-ben- Abou-Taleb. — 2, El-Hocein-ben-Ali. — 3, Ali-Zin-el-Abidin. — 4, MohammedelrBaker. — 5, Djafar-es-Saddok-ben-Mohammed-el-Beker, 145 (765-766 de J.-C.) (était fils de Oum-Serouak, fille du khalife Abou-Beker). — 6, Moussa-el-Kadem. — 7, Sid Ali-ben-Moussa-er-Rida. — 8, Maroufel-Kerakhi. — 9, Seri-Sakati. — 10, Djoneid. — 11, Abou-Yacoub-en- Nahrdjouri. — 10, Abou-Saïd-el-Maghrerbi. — 11, Ech-Chachi. — 12, Abou-Median-Choaib-el-R’out.
Une autre chaîne encore admise, toujours avec quelques variantes, selon les ordres, ne passe pas par Djoneidi, mais part, directement, de Seri-Sakati (n° 6 de la chaîne A).
Chaîne C. 6, Seri-Sakati. — 7, Abou-el-Hocein-Ali-en-Nour. — 8, Abou- Beker-el-Hassan-el-Djouhari. — 9, Abdallah-ben-Abou-Beker — 10, Abou-Mohammed-Abd-el-Djeill-ben'Reïhane. — 11, Abou-Mohammed- Tenouri. — 12, Abou-Choaïb-Ayoub ben-Saïd-es-Senhadji. — 13, Abou- Yazza-ben-Mimoun-el-Azemori-el-Askouri. — 14, Abou-Median-Choaïbel-R’out. '
Enfin nous rappellerons qu’une des chaînes, qui relient l’enseignement de Djoneidi à celui du Prophète, passe par Sliman-el-Farani, compagnon du Prophète et affilié aux Seddikya.
D’où il résulte que l’ordre des Madinya-Chadelya se rattache, entre autres autorités, à celle de Sid Abou-Beker-es-Seddik, le plus vénéré des compagnons du Pro-
phète, ce qui classe cet ordre parmi les plus recommandables de l’Islam.
Abou-Median forma un grand nombre de disciples qui se dirent Madanya (au singulier Madani), épithète que prirent ensuite plusieurs docteurs, en souvenir du Saint d’El-Eubbad. Son successeur, et le véritable chef de l’ordre nouveau issu de son enseignement, fut le Marocain A bou-Mohammed-A bd-es~Sellem-ben-Machich-ben-Mansour-ben-Brahim-el-Hassanij chérif originaire des Beni- Arous, du Djebel-Alem, près de Tétouan.
Contemporain et sujet du sultan Abd-el-Moumen (mort en 1160 de J.-C.) (1), Abd-es-Sellem-ben-Machich semble avoir voulu continuer l’œuvre religieuse entreprise par le fondateur de la dynastie des Almohades (unitaires) (2).
A l’exemple d’Ab-el-Moumen et de Sid Abdallah-ben- Tomert qui, avant d’ètre souverains, s’affirmèrent comme pontifes intransigeants vis-à-vis tout pouvoir temporel, Abd-< ,s-Sellem-ben-Machich professa, toute sa vie, un unitéisme rigoureux, et excessif dans ses déductions dogmatiques, liturgiques ou politiques. Plus religieux que ses deux illustres prédécesseurs, n’ayant pas leur ambition malsaine, et sincèrement imbu des doctrines soufîtes de son maître spirituel, il resta constamment en dehors de toute compromission avec les représentants de l’autorité séculière, et recommanda à ses disciples le mépris de toutes les fonctions publiques et l’éloignement absolu de tous les détenteurs du pouvoir. Mais, s’il encouragea l’insoumission, il ne prêcha pas la révolte, et il blâma toujours ceux qui, sous un prétexte religieux, prenaient part à des soulèvements politiques. Son enseignement ne fut jamais ni agressif, ni turbulent. Il avait coutume de dire : « Priez Dieu sans cesse et sans
(1) L’année 1160 de J.-C. comprend, dans le calendrier hégirien, les onze derniers jours de l’an 554. toute l’année 555 et le premier jour de l’année 556.
(2) El-Monhidoun, les unitaires, AaJ un.
» compter; 11e parlez pas d’autrui, et préservez vos cœurs » du désir de voir les hommes à vos pieds. L’amour de » Dieu est le seul pôle autour duquel tournent tous les
» biens Que votre langue, au lieu de parler des cho-
» ses de ce monde, ne parle que de Dieu; que votre cœur » s’attache au Créateur, au lieu de s’attacher à la créa- » ture. Purifiez votre cœur des doutes et des pensées » vaines, avec l’eau de la certitude des vérités morales. » Ne levez jamais votre pied du sol et ne l’y posez jamais » sans avoir en vue l’obéissance à Dieu. Ne vous asseyez » jamais que là où vous serez certain de ne pas rencon- » trer la révolte contre Dieu. »
Sa conduite était en tout conforme à ses paroles. Aussi fut-il un des premiers à dévoiler l’imposture d’un certain Mohammed-ben-Mohammed-ben-Abou-Touadjin, thaumaturge et intransigeant, qui s’était mis à la tête d’un parti de rebelles. Ben-Machich paya de sa vie sa noble attitude vis-à-vis de cet énergumène, qui le fit assassiner par ses partisans, l’an 625 de l’Hégire (1227-1228 de J.-C.). Les Berbères, furieux de la mort de ce saint homme, tuèrent aussitôt son assassin.
Mouley-Abd-es-Sellem-ben-Machich est resté, depuis, l’objet de la vénération de tous les Musulmans: de nombreux pèlerinages ont lieu à son tombeau, dans le Djebel- Alem, et les Khouan-Soufi de la Tunisie portent, encore aujourd’hui, le nom de Mechichya ou de Sellamya.
Mais ce qui contribua surtout à illustrer Ben-Machich, ce fut d’avoir eu l’honneur de former à son école le célèbre Abou-Hassen-Ali-ech-Chadeli . Aussi, parmi les élogieuses appellations que lui a décernées la piété des fidèles, se trouve le titre de « précurseur et maître de Chadeli » en arabe Imam-ech-Chadeli et, par corruption, Imam-Chadouli .
Son disciple de prédilection et son successeur spirituel fut, en effet, le chérif Tadj-ed-Din-Abou-el-Hassen-Aliech-Chadeli-ben-Atha-A llah-ben-Abd-el-Djebbar , né en
l’an 593 de l’Hégire (1196-1197 de J. -G.), dans un village ditGhemara, près de Geuta.
Ghadeli avait été, fort jeune, initié aux doctrines du Soufisme et, quand il suivit les leçons de Abd-es-Sellemben-Mechich, il avait déjà reçu l’investiture du manteau des mains de Abou-Abdallah-Mohammed (fils de Cheikh- Abou-Hassen-Ali-ben-Harzehoum), disciple de Abou- Mohammed - Salah - ben - Bensar - ben -Okban - ed - Dekaliel-Aleki, disciple d’Abou-Median.
Si Abd-es-Sellem-ben-Mechich avait, du reste, bien vite reconnu chez son élève les qualités nécessaires à l’apôtre, et il lui aurait dit : « Tu te rendras en Ifrikia, et tu » demanderas la localité appelée Chadel; Dieu désire que » tu t’appelles Ghadeli; tu iras ensuite à Tunis, où tu » auras à souffrir de la part du pouvoir. De là tu te diri- » géras sur l’Orient, où tu hériteras de la polarité. »
En 625 (1227-1228), à la mort de son cheikh, Si Ghadeli, âgé seulement de vingt-deux ans, quitta donc le Maghreb, à la recherche de la localité qui lui avait été indiquée comme étant située aux environs de Tunis.
Il s’installa sur le Djebel-Zlass, dans une caverne dont il fit un hermitage (kheloua), qui devint bientôt célèbre. Autour de lui affluèrent les gens de la ville et de la campagne. Bientôt sa popularité fut telle, qu’il porta ombrage aux détenteurs du pouvoir. Il avait surtout pour ennemi le cadhi de la ville, un certain Ben-el-Berra, qui par jalousie, mit tout en œuvre pour nuire au pieux solitaire.
Les choses en vinrent à un tel point que Si Ghadeli fut forcé de s’éloigner et partit pour l’Égypte. Ayant appris que la haine de son ennemi l’avait précédé, et qu’il était signalé à tous les ulémas du Caire comme un athée et un possédé, il ne voulut pas entrer en lutte pour s’imposer en cette ville, et demeura d’abord, non loin d’Alexandrie, dans une grotte au bord de la mer.
Il y vécut longtemps dans la retraite, l’isolement et la
pauvreté. Il raconta, plus tard, qu’étant resté une fois trois jours sans prendre aucune nourriture, il vit un vaisseau grec jeter l’ancre à portée de son ermitage et descendre à terre quelques-uns de ses matelots. Ceux-ci, en l’apercevant, se dirent : « C’est un ermite musulman, » et touchés sans doute de la dignité de son attitude, déposèrent devant lui des vivres abondants : « Je fus, dit Cha- » deli, étonné de leur conduite et ne pus m’empêcher de » remarquer que le secours m’arrivait par la main des » Infidèles, et non par la main des Musulmans; j’enten- » dis alors une voix qui me dit : ce n’est pas quand on » est secouru par des amis qu’on est réellement homme, » mais bien quand on l’est par des ennemis. »
Dans cette même retraite, l’ange Gabriel lui apparut et lui demanda quelle punition il voulait voir infliger au calomniateur Ben-Berra; Chadeli demanda qu’il perdît la mémoire et, qu’après sa mort, sa tombe devînt un lieu d’immondices.
Sa prière fut exaucée : le cadhi mourut peu de temps après, et ses descendants ont beau nettoyer sa tombe, elle est toujours, le matin, couverte d’ordures et de fumier; le miracle dure encore de nos jours.
Nous ne savons au juste à la suite de quelles circonstances Chadeli quitta la kheloua d’Alexandrie, pour venir habiter le Caire et se mêler aux savants prévenus contre lui. Une légende nous dit que le souverain de l’Égypte, qui avait partagé l’animosité des ulémas contre lui, fut, une nuit, roué de coups par une légion d’anges et de génies monstrueux; et qu’à la suite de cé songe, il revint à de meilleurs sentiments vis-à-vis de l’exilé du Maghreb.
Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, des causes de son arrivée au Caire, il est certain que ce fut dans cette ville que le Saint (qui déjà était parvenu à des degrés élevés dans la vie contemplative et avait été l’auteur de miracles illustres) se révéla comme docteur et s’imposa comme un des plus grands savants de l’Islam.
Il eut très vite un nombre considérable de disciples.
Parmi eux, se trouva bientôt Azzeddin-ben-Abd-es-Sellem, cheikh el-Islam et président des ulémas du Caire, qui, après avoir été un de ses premiers adversaires, devint un de ses plus fervents admirateurs. Abou-Hassen avait, en effet, vu en songe le Prophète, qui lui avait inspiré des réponses tellement nettes et telllement brillantes, qu’elles avaient confondu tout le cénacle des savants. « Sid Chadeli ayant alors ajouté que le Prophète » l’avait chargé de ses bénédictions pour Sid Azzeddin, » le cheikh El-lslam, en proie à un transport religieux, » se mit à sauter et à danser, entraînant avec lui tous » les ulémas »
» Telle était, du reste, sa vaste érudition que, quelle » que fût la science sur laquelle on l’interrogeait, il en » parlait avec tant de naturel, et en sondait avec tant de » grâce toutes les profondeurs, que chacun en l’enten- » dant se disait : certes il ne possède pas que cette seule » branche de connaissances. »
A ceux qui lui demandaient où il avait appris tout ce » qu’il savait, il répondait : « Quand je suis interrogé sur » une question scientifique et que je ne sais quelle ré- » ponse faire, je vois aussitôt cette réponse tracée, par » une main invisible, sur les murs ou sur les tapis. »
A ceux qui lui demandaient quel était son cheikh, il répondait: « Tout d’abord, j’ai considéré comme tel Abd- » es-Sellem-ben-Machich, aujourd’hui je me désaltère à » cinq mers terrestres : Mohammed, Abou-Beker, Omar, » Otsman et Ali, puis à cinq mers célestes : Gabriel, » Michel, Asrafil, Azraïl et PEsprit de Dieu (Jésus). »
La sainteté de Sid Chadeli est l’objet de très nombreux récits hagiographiques qui, tous, montrent combien est grande la vénération des Musulmans à son égard.
Ainsi, ses disciples racontent, comme preuve de cette sainteté surnaturelle, qu’un jour, l’air ayant été obscurci par des nuées d’hirondelles voltigeant autour
de Si Ghadeli, le Saint aurait répondu à ceux qui l’interrogeaient sur la cause de la persistance de ces oiseaux à s’approcher de lui : « Ce sont des âmes du Purgatoire (Berzekh) qui viennent participer aux bénédictions célestes dont Dieu m’a comblé. »
Une autre fois, dans le désert d’Aïzab, Sid Ghadeli rencontra El-Khadir qui lui dit : « Abou-Hassen, Dieu t’a favorisé de sagesse ; il est avec toi dans le repos et dans le mouvement. »
« Si Chadeli était de grande taille, mais son corps était » maigre et frêle ; il avait le teint olivâtre et la barbe peu » fournie le long des joues. Ses doigts étaient effilés et » longs comme ceux des gens du Hidjaz. Sa parole était » douce, son élocution facile, et il montra toujours une » grande bienveillance dans son enseignement. Il ne » cherchait nullement à imposer au néophyte des fati- » gués ou des difficultés. Il voulait, au contraire, les lui » éviter et n’en parlait pas : « On ne vient pas à nous, » disait-il, pour rechercher les fatigues, mais bien le » repos. » Pourvu que l’on cherchât à se réunir à Dieu, » qu’on aimât la retraite et la prière, il laissait chacun » parfaitement libre d’adopter telle ou telle voie. Ii ne » voulait même pas obliger le néophyte à ne pas voir » d’autre cheikh que lui. »
Tous les ans, pendant son séjour au Caire, Si Chadeli fît le voyage de La Mecque; il partait par la Haute-Égypte et passait dans la ville sainte le mois de Redjeb et les suivants, jusqu’à l’accomplissement des cérémonies du pèlerinage. Puis il visitait le tombeau du Prophète et revenait dans son pays en faisant le grand tour par la route de terre, traversant le Hidjaz et le désert.
Une certaine année, ce fut la dernière fois qu’il se mit en route, il dit à son disciple et serviteur Omar : « Prends une pioche, un panier, des aromates et tout ce qu’il faut pour ensevelir un mort. »
— Pourquoi cela, ô mon maître? lui demanda le serviteur.
— Tu le sauras à Homaithira, lui répondit Ghadeli ; et il ajouta : « Je ferai cette année le pèlerinage de la délégation (1). »
En effet, arrivé à ce lieu, le cheikh fit ses ablutions et récita une prière de deux reka. A peine avait- il terminé sa dernière prosternation, que Dieu le rappela à lui. Il fut enseveli à cet endroit. Ibn-Batouta, qui raconte ce fait (2), dit qu’il a visité son tombeau, couvert d’une pierre sépulcrale sur laquelle sont gravés : le nom de Sid Ghadeli et la généalogie du Saint, qui remonte à Sid Hassen-ben-Ali-ben-Abou-Thaleb.
Homaithira est dans les montagnes de la Haute-Égypte, à Test de Daraou, à trois journées de marche de ce village vers la mer Rouge. Là, dans une plaine, se trouvent des puits d’eau douce, dits aujourd’hui Biar-Chadelya. La tombe du Saint, sur laquelle un souverain mamelouk a fait élever une coupole gracieuse, est tenue en grande vénération par les Égyptiens et il s’y fait encore, de nos jours, de nombreux pèlerinages.
Dans l’Yemen, à Moka, et sur les bords de la mer Rouge, on raconte un peu différemment la mort de Si Ghadeli et la légende arabe rattache, à cet événement, la découverte du café; voici cette légende, traduite par M. Sylvestre de Sacy (3), d’un livre turc, le Djihan-Numa , de Hadji-Khalfa :
(1) Allusion à ce qu’a dit le Prophète : « Quiconque mourra dans la route du pèlerinage, Dieu déléguera un ange pour accomplir ce # devoir à sa place et lui fera avoir la récompense . »
(2) Ibn-Batouta, tome I, page 39, traduction de Defrémery et Sanguinetti .
(3) Voir Sylvestre de Sacy, Chreslomathie , tome II, page 233. Extrait de Sidi Abd-el-Qader-ben-Mohammed-Ansari-Djeziri-Hambali, et surtout note 60, page 277 du même volume. — Dans une autre note M. de Sacy rappelle que Fauste Neiron attribuait l’invention de
« L’an de l’Hégire 656 (1258 de J.-C.), le cheikh Abou-Hassen-Cha- » deli, allant, par Souakim, en pèlerinage à La Mecque, dit à son » disciple, le cheikh Omar, lorsqu’il fut arrivé entre la montagne » d’Ebrek, qui est à six jours de la montagne des Émeraudes, et » celle d’Adjin, qui est aussi à six journées de la montagne d’Ebrek :
« Je mourrai en cet endroit-ci. Quand j’aurai rendu l’ame, vous » aurez soin de faire tout ce' que vous dira une personne que vous » verrez venir, et qui aura le visage voilé. »
» Peu après la mort du cheikh Chadeli, la personne qu’il avait an- » noncée apparut effectivement, avec le visage couvert, et creusa » tant soit peu au même lieu. A l’instant l’eau parut par la permission » de Dieu : le cheikh Omar se servit de cette eau pour laver le corps » du cheikh Chadeli, puis il l’enterra. Quand cette personne voulut » se retirer et s’en aller, le cheikh Omar l’arrêtant par le bas de sa » robe, la pria de lui dire qui elle était Cette personne ayant alors » levé le voile qui lui couvrait le visage, le cheikh Omar vit, avec » grande surprise, que c’était le cheikh Chadeli lui-même, qui lui » remit une boule, et lui enjoignit de ne s’arrêter qu’à l’endroit où » cette boule demeurerait sans mouvement.
» Le cheikh Omar se rendit à Souakim, mais ayant remarqué que » la boule remuait, il ne s’y arrêta pas. Il s’embarqua sur un bâti- » ment pour Moka ; y étant arrivé, il vit que la boule ne faisait plus » de mouvement. Il s’y arrêta donc, et se logea dans une cabane qu’il » fit avec des joncs. Il creusa en cet endroit un puits, d’où sortit une » eau douce et agréable. Il n’y avait point précédemment d’eau pota- » ble à Moka; il fallait y en apporter de très loin.
» Quelque temps après, les habitants de Moka furent affligés d’une » maladie dont ils guérissaient par l’intercession et les prières du » cheikh ; le peuple lui portait des malades sur lesquels il faisait des » prières. La fille du roi du pays, qui était d’une rare beauté, ayant » aussi été attaquée de la même maladie, le roi la fit transporter chez » le cheikh. Le cheikh pria sur elle pendant quelques jours, et elle » fut guérie par son intercession. Mais cet événement donna lieu à » des propos de la part du peuple. On dit qu’il n’était pas convenable » qu’une si belle princesse soit restée si longtemps chez le cheikh, et » qu’il n’y avait pas apparence qu’il ne se fût pas passé quelque chose » contre son honneur. Le roi, apprenant ces discours, eut honte de
l’usage du café à deux moines français « Chadli et Aider, également » honorés chez les Turcs qui leur adressent des prières quotidiennes. » Aidar, est évidemment Haidar, l’inventeur du hatchich. Niebuhr, dans son Voyage en Arabie au XVIIIe siècle, fait allusion à cette légende, il attribue même la fondation de Moka à Si Chadeli3 qui a donné son nom à une des portes de la ville.
» la démarche qu’il avait faite ; il chassa le cheikh de Moka, et l’exila » à la montagne d’Oursab, où il fut conduit avec quelques-uns de ses » disciples. Là, ils ne trouvèrent rien à manger que du café ; ils en » prenaient, en faisaient bouillir dans une marmite, et en buvaient la » décoction. Vers ce temps-là, les habitants de Moka furent attaqués » de la gale. Quelques amis du cheikh étaient allés le voir à la mon- » tagne d’Oursab, y burent de cette décoction, et furent guéris sur- » le-champ de cette incommodité. Quand ils furent de retour à la » ville, les habitants leur demandèrent comment ils avaient été gué- » ris ; ils dirent que c’était par la vertu d’une eau qu’ils avaient bue » chez le cheikh Omar. Cette nouvelle se répandit dans la ville, et » vint jusqu’aux oreilles du roi, qui fit prier le cheikh de revenir à » Moka, le combla de caresses, et lui fit bâtir un hospice. Cet hospice » est aujourd’hui l’objet de la dévotion du peuple, ainsi que cette » boule dont nous avons parlé, qui y est conservée.
» Quelques années après, le cheikh Omar se maria ; il eut un fils » auquel il recommanda, quand il eut un âge mûr, d’aller à Souakim, » au même endroit où il était demeuré quelques jours et de s’y éta- » blir. Il y bâtit un hospice qui est aujourd’hui en grande vénération, » et les cheikhs qui l’habitent sont les descendants de ce fils du » cheikh Omar. »
Quoi qu’il en soit d’ailleurs des détails relatifs à cette mort, et de la véracité de la légende, le fait qui s’en dégage est que le cheikh Abou-Hassen-Ali-ech-Chadeli mourut dans le mois de Dou-el-Qada 656 de l’Hégire, soit octobre-novembre 1258 de J. -G.
Ce savant ne laissait aucun ouvrage écrit de sa main ; bien souvent, cependant, il avait été sollicité par ses disciples de résumer, en un catéchisme ou ouvrage spécial, les preuves de l’existence de Dieu et les instructions propres à conduire les hommes dans la voie droite. A ces sollicitations , il répondait toujours : « Mes
livres, ce sont mes compagnons et mes disciples. »
L’un d’eux, et le plus autorisé d’entre eux, Abou-Abbas-el-Morci, complétant et précisant la pensée de son maître, disait plus tard à ce propos : « Je n’écris pas de » livre, parce que les sciences qui s’occupent de la preu- » ve (de Dieu) ne sont pas à la portée de l’intelligence de » la foule: tout ce que renferment les ouvrages écrits
» pour le peuple, n’est guère que la poussière des rivages » de la mer. »
Mais s’il n’existe aucun livre didactique dû à la plume de Si Chadeli, ses disciples et ses continuateurs ont écrit plusieurs exposés complets des doctrines et des prescriptions du maître, exposés qui ont tous, pour point de départ et pour appui, les paroles mêmes prononcées par Si Chadeli et pieusement recueillies par ses contemporains.
Il n’est donc pas sans intérêt de citer ici quelques-unes de ces paroles (1), avant d’aborder les extraits mêmes des livres de doctrine ou de rituel spéciaux aux Chadelya :
« Tu ne sentiras pas le parfum de la sainteté, disait Chadeli, tant » que tu ne seras pas détaché du monde et des hommes. Celui qui » désire la gloire dans ce monde et dans l’autre doit entrer dans ma » voie. Il rejettera alors de son cœur tout ce qui n’est pas Dieu, ne » recherchera que Dieu, n’aimera que Dieu, ne craindra que Dieu et » n’agira qu’en vue de Dieu.
» Écoute qui t’appelle à la quiétude et non qui t’appelle à la lutte.
» Dieu m’a donné un registre dans lequel mes compagnons et les » disciples de mes compagnons sont inscrits, comme étant à l’abri du » feu de l’enfer, jusqu’au jour de la résurrection.
» Obéis à ton cheikh avant d'obéir au souverain temporel.
» Le plus malheureux des hommes est celui qui est opposé à son » maître, s’occupe de ses intérêts mondains, oublie le commencement » et la fin, et ne fait pas d’œuvres en vue de la vie future. Si tu te » trouves dans la société des savants, ne leur parle que de sciences » traditionnelles et de faits parfaitement authentiques et relatifs à la » foi, et en cela tu les instruiras ou tu t’instruiras toi-même. Si tu te » trouves avec des dévots, des ascètes, assieds-toi devant eux sur le » tapis de la contemplation et de l’adoration ; parle-leur de façon à, » édulcorer ce qu’ils trouvent d’amer dans la vie; fais-les goûter aux » connaissances dont ils ignorent la saveur.
(1) Ces paroles de Chadeli sont extraites du Lataif-cl-Mounan-oua el-Akhlak , d’Abd-el- Ouhab-el-Charani (V. plus loin); elles nous ont été communiquées par Cheïkh-Missoum, khalifa de l’ordre en Algérie. La traduction est de M. Arnaud, interprète militaire.
» Si tu te trouves avec des gens vrais dans leur foi, laisse de côté » ce que tu sais, et tâche d’apprendre ce que tu ne sais pas.
» Ne discute pas Dieu et tu seras unitaire ; agis d’après la loi et tu » seras sonnite; si tu ne discutes pas Dieu et que tu agisses selon la » loi, tu seras dans la vérité.
» Mange la nourriture des Musulmans, fussent-ils pervers; ne mange » pas la nourriture des polythéistes fussent-ils cénobites.
» Vois la pierre noire (de La Mecque), elle n’est devenue noire que » par le toucher des polythéistes et non par celui des Musulmans. » Évite les bienfaits des hommes avec plus de soin que leurs mau- » vais traitements, car les bienfaits atteindront ton cœur, tandis que » les mauvais traitements ne feront souffrir que ton corps. Or, il vaut » mieux souffrir dans son corps que dans son cœur. Nul n’atteint un » degré supérieur de la science, sans avoir eu quatre épreuves à » subir : les injures des ennemis, le blâme des amis, les attaques des » ignorants, et la jalousie des savants.
» Il faut cinq grâces pour être kotb (pôle). Que celui qui prétend » les posséder, toutes ou en partie, montre donc : 1° qu’il a le secours » de l’émanation, de la miséricorde, qu’il a le vicariat et la déléga- » tion divine ; qu’il a le secours des porteurs du trône de Dieu ; » 2° qu’il a reconnu le véritable caractère de l’essence de Dieu, ainsi » que les attributs qui renferment Dieu tant extérieurement qu’inté- » rieurement; 3° qu’il possède la grâce du jugement ; qu’il est à même » d’indiquer la séparation entre les deux substances, dont la nature » est d’être saisie par les sens intérieurs ; 4° qu’il est à même de faire » comprendre la disjonction de la première chose d’avec son origine » et la continuelle dépendance de cette première chose avec son ori- » gine jusqu’à sa fin ; 5° qu’il possède la certitude de cette première » origine, le jugement antérieur, le jugement postérieur, le jugement » de ce qui n’a ni priorité ni antériorité ; la science du commence- » ment, science qui embrasse toute science, ainsi que le tout connu, » dont la création est sortie du premier inconnu et en dépendra jus- » qu’à la fin de la matière, pour revenir ensuite à sa cause première. »
Dans un manuscrit inédit, intitulé : les Hautes glorifications des qualités des Chadelga ^
SJ^LUI), écrit par Ahmed-ben-Mohammed-Abbad-ech- Chafei, nous relevons encore les paroles et sentences suivantes, attribuées à Si Ghadeli (1) :
(1) Traduction de M. Arnaud,
« N’allez pas de compagnie avec qui se préfère à vous-même, car » celui-là est un homme vicieux ; ne prenez pas non plus pour com- » pagnon celui qui vous préfère à lui-même, car c’est là un sentiment » qui ne durera pas. Mais prenez pour compagnon celui qui, s’il parle, » prie Dieu.
» Méfiez-vous de la compagnie de trois espèces d’hommes : des faux » lecteurs du Coran, des Soufi ignorants, des puissants sans foi.
» Il y a trois classes de frères : 1° les frères en religion, avec les- » quels il n’y a de contestation possible qu’en affaires de règlement » de compte; 2° les frères de votre société (de votre monde), avec » lesquels il n’y a à craindre que les dissentiments de caractère ; b 3° les frères qui vous imposent les relations mondaines, et dont il » faut songer à éviter le mal.
» Ne permettez à votre langue de parler que pour prier Dieu et » pour accomplir certains devoirs sociaux, tels que les conversab tions en famille dans certaines circonstances, et les discours pour » rendre service à quelque frère. »
Parmi les paroles textuelles de Si Chadeli, il faut encore citer la leçon, ou « oraison de la mer » (jse?5! prière qui fait partie du rituel de tous les ordres Chadelya, et que récitent également, surtout en voyage, les Musulmans non congréganistes.
Voici cette prière (1) :
« O Dieu, ô être sublime, ô être magnifique, doux et savant, c’est b toi qui es mon Seigneur! Il me suffît de te connaître. Quel excellent » maître est le mien ! Tu secours qui tu veux, tu es l’être illustre et » clément. Nous implorons ta protection dans nos voyages, dans nos » demeures, dans nos paroles, dans nos désirs et nos dangers ; contre b les doutes, les opinions fausses et les erreurs qui empêcheraient » nos cœurs de connaître tes mystères. Les Musulmans ont été éprou- » vés par l’affliction et violemment ébranlés. Lorsque les hypocrites » et ceux dont le cœur est malade diront : Dieu et son Envoyé ne » nous ont fait que de fausses promesses; affermis-nous, secours- » nous et calme, devant nous, les flots de- cette mer, comme tu l’as o fait pour Moïse ; comme tu as assujetti les flammes à Abraham ; » comme tu as soumis les montagnes et le fer à David ; les vents, les » démons et les génies à Salomon. Calme devant nous chaque mer
(1) Extrait d’Ibn-Batouta, tome Ier, page 41, traduction de MM. Defrémery et Sanguinetti.
» qui t’appartient sur la terre et dans le ciel, dans le monde sensible » et dans le monde invisible, et la mer de cette vie et celle de l’autre » vie. Assujettis-nous toutes choses, ô toi qui possèdes toutes chôses » C. H. Y. ’A. S. (1).
» Secours-nous, ô toi qui es le meilleur des défenseurs, et donne- » nous la victoire, ô toi le meilleur des conquérants ; pardonne-nous, » ô toi le meilleur de ceux qui pardonnent ; fais-nous miséricorde, » ô toi le meilleur des êtres miséricordieux; accorde-nous notre pain » quotidien, ô le meilleur de ceux qui distribuent le pain quotidien ! » Dirige-nous et délivre-nous des hommes injustes. Accorde-nous les » vents favorables, ainsi que le peut ta science ; tire-les pour nous » des trésors de ta clémence, et soutiens-nous généreusement par leur » moyen, en nous conservant sains et saufs dans notre foi, dans ce » monde et dans l’autre ; car tu peux toutes choses. O mon Dieu ! » Fais réussir nos affaires, en nous accordant le repos et la santé, » pour nos cœurs comme pour nos personnes, en ce qui touche nos » intérêts religieux et nos intérêts mondains. Sois notre compagnon » de voyage, et remplace-nous au sein de notre famille. Détruis les » visages de nos ennemis et fais empirer leur condition ; qu’ils ne » puissent nous échapper ni marcher contre nous z>
La prière chadelienne s’arrête là : c’est à peu près la moitié de l’oraison qui continue par une série de versets du Coran juxtaposés, les uns à la suite des autres, sans qu’on s’explique bien l’idée qui a présidé à cet assemblage.
La réputation de Si Chadeli est restée considérable chez tous les Musulmans, et il est aussi célèbre comme moraliste, jurisconsulte, théologien qu’il est vénéré comme personnage religieux et chef mystique :
« Ce saint, ce grand savant, cet imam, cette lune dans son plein, » résumait toute la science de la tradition : extrêmement bien doué » sous le rapport de l’intuition, son esprit non seulement avait sondé » le monde des âmes et celui des corps, les mystères de la loi revé- » lée et de la vérité, mais il en a encore montré les merveilles; il en a » rendu les abords faciles, il en a divulgué les secrets. Aussi les » cheikhs de son ordre sont-ils des puits de science, et le simple » fakir chadeli est un cheikh pour la science à côté des cheikhs des
(1) Ces lettres ou monogrammes commencent le chapitre XIX du Coran, qui traite delà miséricorde de Dieu envers Zacharie, etc.
» autres confréries. Si Abou-Hassen-ech-Chadeli était le pôle de son » époque, le pôle par excellence, celui vers qui on se réfugiait; il était » le phare qui éclairait le monde, le porte-étendard que voyaient » tous les yeux, l’argument du soufi, la science des cœurs dociles, la o parure des savants il réunissait toutes les perfections (1). »
Aussi, ceux-là même d’entre les Musulmans qui n’avaient aucun goût pour la vie dévote et les exercices spirituels des fakirs, recherchèrent-ils partout, avec avidité, les enseignements transmis à ses disciples, par ce saint doublé .d’un philosophe et d’un savant.
Le nom de Ghadeli devint bientôt très populaire chez tous les lettrés du Maghreb, et, en peu de temps, ses doctrines mystiques prirent une extension considérable dans tout le nord de l’Afrique. Ses nombreux adeptes, disséminés de l’Arabie à l’Espagne, formèrent des groupes distincts qui, tout en s’inspirant des préceptes du maître, devinrent autant de congrégations isolées, ayant chacune des règles spéciales et aussi des aspirations déterminées, d’après les circonstances qui avaient entouré leur fondation.
Cependant, tous ces ordres, plus ou moins autonomes, se détachent d’un groupe principal dont les adeptes ont conservé, en Algérie, le nom de Chadelya, tandis qu’ils ont pris, au Maroc, celui de Derqaoua, et, plus tard, en Tripolitaine, celui de Madanya-
Ces trois branches, dont les centres de direction sont différents, ont sensiblement les mêmes règles et appuient leurs doctrines sur une seule et même chaîne mystique qui est la suivante :
13, Abou-Median ;
14, Abd-es-Sellem-ben-el-Mechich ;
15, Abou-Hassen-ech-Chadeli ;
16, Abou-el-Abbas-Ahmed-ben-Amar-el-Ansari-el-Morci (mort en 686, 1287-1288 de J.-C.) ;
17, Tadj-ed-Din-Abou-el-Fadhel-Ahmed-ben-Mohammed-ben-Abd-el-
(1) Extrait de Charani communiqué par Chikh-el-Missoum.
Kcrim-ben-Atha-Allah-cl-Iskenderi-el-Maleki, mort au Caire l’an 709 (1309-1310 de J.-C.) ;
18, Abou-Abbas-el-Hassen-el-Karafi ;
19, Cheikh-Mohammed-ben-Yacoub-el-Hadrami ;
19 bis, Cheikh-Ahmed-ben-Okba-el-Hadrami ;
20, Sid Abou-Abbas-Ahmed-Zerouk-el-Bernoussi, mort en 899-900 (1494 de J.-C.);
20 bis, Sid Ahmed-ben-Youcef-el-Miliani-er-Rachedi ;
20 ter, Abou-el-Anouar-Ibrahim-ben-Ali-el-Zerhouni ;
21, Ibrahïm-ben-Ajeham (ou El-Djemi-ou-Amdjam) ;
21 bis, Sid Ali-es-Soussi ;
21 ter, Sid El-R’azi-ben-Belgacem ;
22, Youcef-es-Sanhadji-ed-Daouar ;
22 bis, Aboul-H-Akem-Ali-ben-Ahmed-es-Sanhadji-ecl-Daouar ;
23, Abouzid-Abd-er-Rahman-el-Facy-el-Oukil-el-Medjdoub ;
23 bis, Djemal-ed-Din-Abou-Mehassen-Youcef-ben-Mohammed-el- Facy vivait en 986 (1578-1579 de J.-C.);
24, Mohammed-ben-Abdallah ;
25, Kacem-el-Khessass ;
25 bis, Sid Ahmed-el-Yamani ;
26, Ahmed-ben-Abdallah ;
27, El-Arbi-ben-Abdallah ;
28, Abou-Hassan-Moulay-Ali-ben-Abd-er-Rahman-el-Djemal-el-Facy ;
29, Mouley-el-Arbi-ben-Ahmed-ed-Derqaoui.
Quelques Tolba-Derqaoua intercalent dans cette chaîne :
Ibrahïm-el-Matbouli,
Ali-el-Khaouas,
Abd-el-Ouahab-ben -Ahmed-ben- Ali-ech-Charani, dit aussi en Égypte El-Charaouï, né en 899 (1493-1494 de J.-C.), mort en 973 (1565-1566 de J.-C.).
Ces trois personnages sont bien, en effet, des Chadelya, mais le plus grand nombre des docteurs estime qu’ils n’appartiennent pas à la chaîne mystique aboutissant à Mouley-el-Arbi-ben-Ahmed-ed-Derqaoui.
Abou-Hassan-Mouley-Ali-ben-Abd-er-Rahman-el-Djemal-el-Facy, l’avant-dernier cheikh de cette chaîne, passe, aux yeux de beaucoup de Musulmans, pour avoir été le véritable fondateur de l’ordre religieux des Derqaoua; en réalité, il n’a fait que donner, dans l’ouest du Magh-
reb, une nouvelle extension à l’ordre des Chadelya, que les populations délaissaient pour se rapprocher de celui des Taïbya, déjà inféodé à la dynastie régnante.
Mouley-Ali-el-Djemal fut un pieux Musulman et un savant théologien, qui acquit une grande réputation de sainteté, par de nombreux actes de bienfaisance et un profond mépris pour tous les biens de ce monde.
Lorsque, peu de temps avant sa mort, il transmit ses pouvoirs spirituels à son élève et coadjuteur, Mouley-el- Arbi-ben-Ahmed-ed-Derqaoui, la tradition rapporte qu’il lui fit, en ces termes, ses dernières recommandations :
« Les devoirs de mes frères consisteront à triompher de leurs pas- » sions. Pour accomplir ces devoirs, ils chercheront à imiter :
» Notre Seigneur Moussa (Moïse), en marchant toujours avec un » bâton ;
» Notre Seigneur Abou-Beker et notre Seigneur Omar-ben-el-Khet- » tab, en se vêtant d’étoffes rapiécées (el-mroqa ;
» Djafar-ben-Abou-Thaleb, en célébrant les louanges de Dieu par » des danses (Reqs
» Bou-Hariro (secrétaire du Prophète), en portant au cou un cha- » pelet (sebha ;
» Notre Seigneur Aïssa (Jésus-Christ), en vivant dans l’isolement » et le désert (es-sahara \ys^=>).
» Ils marcheront pieds nus, endureront la faim, ne fréquenteront » que les hommes pieux fes-salhin
» Us éviteront la société des hommes exerçant un pouvoir. Ils se » garderont du mensonge. Ils dormiront peu, passeront les nuits en » prières, feront des aumônes ; ils informeront leur cheikh de leurs » plus sérieuses comme de leurs plus futiles pensées, de leurs actes » importants comme de leurs faits les plus insignifiants. Ils auront » pour leur cheikh une obéissance passive et, tous les instants, ils » seront entre ses mains comme le cadavre aux mains du laveur des » morts. »
MouIey-el-Arbi-ben - Ahmed - ben - el - Hassen - Derqaoui naquit chez les Beni-Zeroual, du Sif marocain, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (1). Il devait son surnom
(l) Soit de 1163 à 1214 de l’Hégire.
de Derqaoui à un cherif de ses ancêtres, nommé Youcef- Abou-Derqa (1). C’était un lettré, qui, étant maître d’école à Fez, dans le quartier des Fontaines, avait suivi les leçons de Mouley-Ali-el-Djemal et était devenu son disciple de prédilection, puis son khalifa et son ami.
D’un caractère très doux, d’un abord facile, bienveillant pour tous les malheureux, Mouley-el-Arbi vécut toujours sans se préoccuper des choses temporelles. « Le monde, disait-il à ses adeptes., doit être, pour un » homme voué à Dieu, comme les étincelles du feu, qui » brûlent, qu’elles soient grosses ou petites; que per- » sonne de vous ne désire donc l’exercice du pouvoir ni » les biens de la terre, car celui qui aura des ambitions » terrestres périra et sera déshonoré. »
Mouley-el-Arbi conforma toujours ses actes à ses principes.
Lorsque, l’an 1220 de l’Hégire (1805-1806 de J.-C.), son khalifa Abd-el-Qader-&e/7-ec4-CAenT-es-Salih (2), enivré du succès de son prosélytisme religieux, réunit à ses Khouan tous les mécontents arabes et berbères pour marcher contre les Turcs, Mouley-el-Arbi essaya, par ses lettres et par ses émissaires, de le ramener à une ligne de conduite plus conforme aux règles de l’ordre. N’ayant pas réussi, il se rendit de sa personne auprès de lui, alors que ce dernier faisait le siège d’Oran.
« Il le trouva environné du faste des grands de la terre, » et constata qu’il n’avait plus pour lui le même respect » qu’autrefois. Le cheikh prit alors une poignée de pous-
(1) Abou-Derqa, l’homme au bouclier.
(2) Voir la Reçue africaine de 1873, page 37, un article de M. Delpech donnant le récit de ce soulèvement, d’après un Arabe employé du Bey et, par suite, ennemi de Derqaoua. On pourra remarquer que le rôle joué par El-Arbi reste néanmoins conforme à la version que nous donnons ici, d’après les renseignements recueillis auprès de Cheikh-el-Missoum et d’autres moqaddems Chadelyaet Derqaoua,
» sière et la jeta au vent en s’écriant : « Ainsi sera l’ave- » nir de Ben-Cherif ! » et il rentra au Maroc. Les événe- » ments qui suivirent donnèrent raison à la prophétie » du grand maître. »
Lorsque plus tard, en 1821 (1236-1237 de J.-C.), de graves insurrections compromirent au Maroc l’autorité de l’empereur Mouley-Sliman (1), et alors que les rebelles avaient reconnu comme sultan Mouley-Ibrahim : à Tanger, El-Kessar, Tétouan et El-Arach, Mouley-el-Arbi refusa de se mêler à ces désordres, empêcha ses Khouan d’y prendre part, mais leur interdit aussi de prêter leur appui aux partisans de l’empereur. Mouley-Sliman, prince très pieux et qui, dans sa jeunesse, s’était fait affilier à l’ordre des Chadelya, fut très irrité de l’attitude inerte de son ancien cheikh. Il le fit jeter en prison et l’y maintint une année entière. Puis, une fois les troubles apaisés, l’empereur se montra clément et rendit la liberté à Mouley-el-Arbi. Mais celui-ci refusa de partir en disant : « Je ne quitterai ma prison que lorsque Sliman quittera » le trône. »
Peu de temps après, en 1822 (1237-1238 de J.-C.), l’empereur mourait et Mouley-Ali rentrait aux Beni-Zeroual. Nous ignorons l’époque précise de sa mort, nous savons seulement qu’elle suivit d’assez près celle de Si Sliman. Son tombeau est près de Fez, au lieu dit Zaouiat-bou- Berih, où est la zaouiat El-Harak-M’ta-Mouley-el-Arbi qu’il avait fondée. C’est un vaste et riche établissement où la plupart de ses successeurs sont enterrés.
Mouley-el-Arbi avait, dans sa longue carrière, fait de nombreux disciples ; plusieurs d’entre eux sont devenus chefs de branches distinctes, dont les adeptes ont conservé, pour la plupart, le nom de Chadelya ou Derqaoua.
Le tableau ci-après donne le nom des cheikhs qui ont,
(1) Mouley-Sliman régna de février 1793 au 28 novembre 1822 (soit de Djoumad-et-Tsani-Redjeb 1207 au 13 Rebia-el-Ouel 1238 H).
jusqu’à ce jour, continué la chaîne mystique des Chadelya :
29, Mouley-el-Arbi-ben-Ahmed-ed-Derqaoui :
A. Branche marocaine (Derqaoua-Chadelya, du Rif; chef-lieu à Bou- Berch, près de Fez) ; annexes à Tétouan, Tanger, R’omara et peutêtre Maghd’ara ;
30, Si Mohammed-el-Bouzidi;
30 bis, Sid El-Hadj-Abd-el-Moumen-el-R’omari ;
31, Si Mohammed-el-Arag ;
31 bis, Si Mohammed -ben -Ibrahim, mort en 1840 (1255-1256 de l’Hégire) ;
31 ter, Sid Mohammed-ben-Abd-es-Sellem-el-R’omari ;
32, Sid El-Hadj-Mohammed-ould-es-Soufi-es-Soussi ;
32 bis, Si El-Habib-ben-Amian ;
32 ter, Si Mohammed-el-Miliani ;
33, Sid Abdallah-ben-Chouirek, mort en 1881 (1298-1299 Hégire).
AA. Branche du Tafilalet marocain (Derqaoua-Cheurfa, de Mardara) :
30, Si Ahmed-el-Bedoui, inhumé à Fez ;
31, Cherif- Mohammed-el - Hachemi-ben-el - Arbi-Cherif-el-Mar’dara, âgé de 80 ans en 1882 (1299-1300 Hégire);
1E Branche algérienne (Derqaoua-Chadelya:
30, Mouley- el - Arbi-ben -Attia- es - Sid- Abdallah- Abou-Thouil-el- Ouanoherici ;
31, Sid Adda-ben-Relam-Allah ;
32, Sid Mohammed -el-Missoum- ben -Mohammed, ordinairement appelé Cheikh-el-Missoum, et chef de la branche algérienne, mort le 3 février 1883 (25 Rebia-el-Oual 1300) ;
G. Branche tripolitaine (devenue V ordre des Madanya modernes) :
30, Si Mohammed-ZafTar-ben-Hamza-el-Madani ;
31, Si Hamza-ben-Ahmed-el-Madani.
De cette dernière branche est issue celle des Derqaoua, dissidents de Sidi-Moussa, qui n’a eu qu’une existence éphémère en Algérie.
Chacune de ces branches se dit autonome et indépendante des autres; mais, sauf peut-être en ce qui concerne les Madanya, cette séparation n’est pas bien prouvée, et il y aurait, quelque part (au Caire ?) un grand-maître général, ayant autorité sur tous les chefs des branches
précitéôs, que nous n’en serions nullement étonnés, malgré les affirmations contraires qui nous ont été faites. L’histoire, en effet, ne saurait séparer ces différents groupes qui ont conservé les mêmes dénominations primordiales, les mêmes doctrines et la même ligne de conduite que les Chadelya au temps de Mouley-el- Arbi-ed-Derqaoui.
Nous continuons donc notre monographie de cet ordre, sans nous préoccuper plus particulièrement de l’une quelconque de ces branches, et nous ferons ressortir, plus loin, les raisons qui nous font présenter les Madanya, non comme une simple branche, mais bien comme un ordre nouveau.
Le personnage qui mérite le premier une mention spéciale, après Mouley-el-Arbi-el-Derqaoui, est Si Mohammed-ben-Brahïm, parce qu’il fut l’un de ceux qui, dans des circonstances graves, affirma les principes des Chadelya en refusant de jouer un rôle politique.
Lorsque le pouvoir turc, en s’écroulant avec la prise d’Alger, laissa le champ libre aux vieilles haines des tribus, l’anarchie fut partout. Un nombre considérable de notables étrangers des Hachem, Flitta, Harrar et autres tribus, vinrent un jour trouver Si Mohammed-ben-Brahïm, en son gourbi de l’Oued-el-Abd (Sidi-bel-Abbès), et le supplièrent d’intervenir, de sa personne, au milieu des Musulmans, pour rétablir l’ordre et ramener la paix dans le pays. On lui proposait d’être le grand juge et l’arbitre de toutes les rivalités en présence.
Cette besogne, toute politique, répugnait fort au solitaire, qui fît ce qu’il put pour se soustraire à cet honneur. Forcé cependant d’intervenir, il alla s’établir dans la plaine d’Eghris, et, sept jours durant, il s’efforça de faire comprendre à la foule, assemblée autour de lui, que le gouvernement de Dieu était le seul, l’unique, que l’homme dût établir sur terre, et que chacun devait vivre en paix avec ses voisins, sous la direction des gens de biens
versés dans le Coran. Les prédications ne faisaient pas grand effet sur les masses, et étaient loin de répondre à ce qu’auraient voulu les notables, qui comptaient sur l’aide du saint homme pour constituer, à leur profit, le gouvernement réel des tribus rassemblées.
Invité à se départir, dans l’intérêt général, de la rigidité de ses principes, et à prêter son ministère à des combinaisons politiques, Si Mohammed-ben-Brahim, pendant la septième nuit de son séjour à Eghris, s’échappa furtivement de sa tente, laissant, sur son tapis, une lettre expliquant sa conduite et les raisons qui le forçaient, lui homme de Dieu, à ne pas s’occuper ainsi des choses temporelles.
On dit que, plus tard, l’émir Abd-el-Qader, jaloux de l’ascendant moral de Mohammed-ben-Brahim, partit un jour de Mascara pour l’enlever, mais que, par suite de la protection divine, il s’égara la nuit et ne put le joindre. La vérité est que le Derqaoui refusa toujours son concours à l’œuvre politique de l’émir, et fut au nombre de ceux qui, par inertie, entravèrent tous ses projets.
Ce fut Mohammed-ben-Brahim qui nomma moqaddem des Derqaoua Si Abd-er-Bahman-Touti, qui eut un instant de triste célébrité à l’occasion de l’affaire de Sidibel-Abbès en 1845 (1260-61-62 Hégire).
Si Abd-er-RahmanTouti était un fanatique et un ambitieux. Il n’avait recherché ces fonctions de moqaddem que parce qu’il comptait que l’organisation puissante d’une association religieuse, en pleine prospérité, lui permettrait de se recruter des partisans qui l’aideraient à jouer un rôle politique et à combattre les chrétiens.
Dès que ses projets se dessinèrent, Mohammed-ben- Brahim essaya de le ramener aux vrais principes des Derqaoua ; ne pouvant y réussir, il le révoqua et nomma moqaddem, à sa place, El-Hadj-Mohammed-ould-Soufies-Soussi.
Sur ces entrefaites Si Mohammed-ben-Brahim mourut
(en 1840 (1) 1255-1256 Hégire) empoisonné, dit-on, par des parents de l’émir. Si El-Hadj-Mohammed-ould-Soufies-Soussi, privé de l’appui de son maître, se retira au Maroc avec un autre moqaddem des Douair, SiEl-Habibben-Amian. Si Abd-er-Rahman-Touti resta alors maître de la situation. Par de fréquents voyages auprès de Si El-Hadj-Mohammed-ben-Abd-el-Moumen au Rif, et auprès de Mouley-el-Arbi-ben-Attia, de l’Ouarensenis, il fit croire à ses partisans qu’il avait l’appui des chefs de l’ordre.
On sait ce qui arriva le 21 moharem 1261 Hégire (30 janvier 1845) à Sidi-Bel-Abbès. Ce jour-là, le commandant supérieur, chef de bataillon Vinoy, avait été éloigné à dessein du bordj, par les renseignements, sciemment erronnés, de l’Agha Abd-el-Qader-ould-Zin, vendu aux Derqaoua.
A dix heures du matin, Si Abd-er-Rahman-Touti, à la tète d’une bande composée de 66 individus, couverts de haillons et, la plupart, armés de bâtons « qui devaient à sa voix se changer en fusils, » se présenta à la porte du bordj, demandant à parler au commandant. Le factionnaire refusa énergiquement l’entrée et croisa la baïonnette; mais il fut renversé et tué, pendant que le chef des rebelles, poussant son cri de guerre, se précipitait dans le fort.
Heureusement la garnison était sur ses gardes : le commandant de la redoute avait, en effet, été prévenu, le matin, d’avoir à se méfier et, en moins d’une heure, 50 des rebelles étaient tués.
L’Arabe, qui avait ainsi prévenu l’autorité française, était précisément un Derqaoua des plus austères, mais un disciple de Sid El-Hadj-Mohammed-ould-Soufi, c'està-dire un de ceux qui avaient toujours refusé de se mêler aux agitateurs.
(1) 11 ne faut pas confondre ce Mohammed-ben-Brahim avec un cherif du même nom, agitateur fanatique qui fut arrêté en 1851 (1267- 1268 Hégire).
Pendant que ces faits se passaient dans l’Ouest, un autre Derqaoui dissident essayait aussi, dans la province d’Alger, d’exploiter, au profit de son ambition personnelle, l’exaltation religieuse développée chez les Derqaoua par le mysticisme austère et intransigeant de leurs chefs spirituels.
Il se nommait El-Hadj-Moussa-ben-Ali-ben-Hoceïn et devint, plus tard, presque célèbre sous le nom de Abou- Hamar (l’homme à l’âne).
C’était un égyptien qui, compromis dans une révolte militaire, s’était réfugié à Tripoli, dans la zaouïa du cheikh Mohammed-Zaffar-ben-Hamza-el-Madani, de Mesrata, alors grand moqaddem des Derqaoua-Chadelya et chef des Khouan de l’Est.
Moussa fut affilié à l’ordre et envoyé en mission au Maroc, vers 1243 (1827-1828 de J.-C.). Deux ans plus tard, après avoir été arrêté à Mascara, par les Turcs, il arrivait à Laghouat où il remplit les fonctions de moueddin à la mosquée des Ahlaf.
L’entrée des Français à Alger fit sur lui une violente impression, et il 11e songea plus, dès lors, qu’à organiser la résistance contre nous, et à prêcher la Guerre Sainte.
A Laghouat, l’influence prédominante des Tejanya et le bon sens de Ksouriens firent justice de ses déclamations violentes et comme on ne se sentait nullement menacé, on mit i’énergumène en demeure de quitter la ville.
Il se rendit alors auprès du cheikh Derqaoui Mouleyel-Arbi-ben-Attia-el-Ouancherici, espérant trouver, auprès de ce chef spirituel, l’appui qu’il désirait. Mais il fut fort mal reçu. Après une discussion fort vive, Ben-Atia lui rappela ces paroles de Mouley-Arbi-el-Derqaoui : « Personne ne désirera le pouvoir terrestre qu’il ne pé- » risse. » « Dieu, ajouta le cheikh, m’a découvert tous les » troubles qui doivent arriver sur terre, depuis mon siè- » cle jusqu’à la venue de Aïssa (Jésus-Christ). Je n’ai vu
» personne de notre confrérie devenir puissant en ce » monde.... Or, tu as tellement à cœur le désir de te »> faire une situation politique, que tu es sorti de la voie » des Soufî, et que tu te conduis d’une façon contraire » aux règles de notre ordre. »
Au lendemain de cet entretien, plusieurs des partisans de Si Moussa l’abandonnèrent pour rentrer dans la voie dirigée par Ben-Atia.
Cela ne découragea point Si Moussa, qui continua à recruter des partisans et à se poser en chef d’ordre. En 1833 (1248-1249 Hégire) il s’alliait, à Blida, avec El-Berkani, le lieutenant de l’émir, et marchait, en 1834 (1249-50 H.) sur Médéa, où il entrait après quelques difficultés.
Peu de temps après, il eut à Ouamri, avec l’Émir Abd-el- Qader, une entrevue à la suite de laquelle, humilié dans son orgueil, il se déclara l’ennemi de l’émir, et lui offrit le combat (1835 — 1250-1251 Hégire).
Si Moussa fut complètement battu, ses partisans massacrés, et il échappa seul, avec une dizaine de cavaliers. Il se réfugia chez les Ouled-Nayl, à Msaâd, assurant qu’il avait su d’avance ce qui devait arriver, que Dieu avait envoyé ces peines à ses Fidèles pour les éprouver, qu’ils auraient encore une autre défaite à subir des Chrétiens, mais qu’au troisième combat ils seraient victorieux ; qu’alors un tiers des Français périrait, un tiers se sauverait en France sur les vaisseaux, et que le troisième tiers se ferait musulman.
Ce fut à Msaâd qu’il organisa son ordre, qu’il partagea les tribus entre ses deux khalifa : Si Ben-el-Hadj pour le Sud, Si Kouider-ben-Si-Mohammed, pour le Nord, et qu’il se prépara à une nouvelle levée de boucliers.
L’arrestation de Si Kouider par l’autorité française désorganisa le complot; Si Moussa, chassé de Msaâd par la colonne Yusuf, s’enfuit d’abord en Kabylie, chez les Beni-Yala ; puis, en 1848, à Metlili. De là, il passa à Zaatcha où il fut tué.
Il existe à l’heure actuelle deux fils de Si Moussa : l’un, Si Bou-Beker, est à la tête de la Zaouïa des Madanya de Laghouat, dite aussi Derqaoua de Sidi-Moussa ; l’autre, Mostafa, habite Tunis; il est professeur d’arabe dans un collège fondé par S. E. le cardinal de Lavigerie et dirigé par les Pères Blancs d’Afrique.
Les Madanya forment, aujourd’hui, un ordre absolument distinct et séparé des Chadelya-Derqaoua de Cheikhel-Missoum ou du Maroc. Le chef-lieu de cet ordre est à Tripoli, ou plutôt à Mesrata.
Le chef des Madanya a, en effet, rompu complètement avec les traditions d’abstention en matière politique, pratiquées par les Ghadelya ; il est devenu, en apparence au moins, l’auxiliaire et le serviteur dévoué du sultan de Stamboul, qui essaie de se servir de ses Khouan pour combattre l’influence des ordres religieux indépendants ou hostiles, comme les Snoussya, Tidjanya, Ghadelya purs, Taïbya ou autres. Mais en réalité, les Madanya jouent un double rôle et sont, à la fois, à la solde du sultan de Stamboul et à celle de Si Snoussi. Tout en conservant une autonomie qui facilite leurs intrigues, les chefs des Madanya font surtout les affaires des Snoussya. Le sultan les subit et leur obéit bien plus qu’il ne les dirige. Il y a du reste là toute une question fort délicate qui n’est pas encore bien élucidée : ce qui s'en dégage, toutefois, c’est que les Madanya, qui prêchent « l’union de tous les Musulmans pour l’expulsion des Chrétiens de l’Afrique (et de l’Asie) » , sont en fait les alliés et les auxiliaires de Stamboul et de Cheikh Snoussi.
Mais, si on excepte ces Madanya ainsi détachés de la voie des Ghadelya, les Turcs ont contre les autres associations religieuses Ghadelya dont ils ne peuvent réussir à disposer, une animosité extrêmement vive et fort ancienne; et c’est surtout vis-à-vis des Derqaoua (ou Chadelya de l’Ouest) que cette animosité est poussée à ses dernières limites.
Pour les Ottomans, pour les Hanéfites et, en général,
pour tous les Arabes algériens qui ont été plus ou moins les agents du Gouvernement Turc, le terme de « Derqaoui » est absolument synonyme de « rebelle, révolté » et ils dépeignent les adeptes de cet ordre comme des énergumènes insociables, grossiers et ennemis acharnés de tous les agents d’un pouvoir temporel quelconque.
Voici comment un fonctionnaire turc, El-Mosselemben-Mohammed, secrétaire-général (bach-defter) du bey Hassan, à Oran, définissait les disciples de Mouley-el- Arbi : « Les Derqaoua font parade du mépris qu’ils res- » sentent pour toute espèce d’obéissance ; ils ne se réu- » nissent jamais que secrètement et dans les lieux les » plus déserts ; ils vont vêtus de haillons et parés de » colliers de coquillages ; ils voyagent avec de longs » bâtons ou à dos d’ânes; ils font montre d’un grand » ascétisme et ne prononcent le nom de Dieu que dans » leurs prières. »
C’est ainsi, en effet, que nos agents indigènes nous représentent volontiers les Derqaoua qui sont toujours, pour eux, des administrés peu souples. Dans le langage usuel, le mot « derqaoui » a même, communément, le sens de « déguenillé, loqueteur » en même temps que celui de « rebelle » (1).
(1) Dans le dictionnaire pratique du savant et regretté Beaussier, on trouve le verbe (derqa), avec le sens de: insurger, soulever,
révolter (tederqa), s’insurger, etc.
D’autre part, des lettrés musulmans présentent le mot derqaoui, comme formé de l’arabe 'ixbj (reqâa), pièce, morceau, et du préfixe berbère S D, formatif des adjectifs qualificatifs berbères. — Cette formation hybride, provenant d’un mot arabe jeté dans le moule berbère, n’a rien d’extraordinaire, étant donné que Mouley-el-Arbi est un Berbère ; mais cette étymologie ne saurait être admise, un ordre religieux se désignant toujours par le relatif du nom de son fondateur, ou d’un de ses principaux cheikhs, et non par un accident de costume.
Ces appréciations passionnées sont loin d’être conformes à la réalité des faits; et nous en avons déjà fait justice, en donnant plus haut un aperçu de ce que pensaient et professaient les principaux grands maîtres, disciples et successeurs de Choaïb-Abou-Median.
Il est bien vrai que l’on rencontre des Derqaoua sales, déguenillés, laissant croître démesurément leurs cheveux et leur barbe, ayant un gros chapelet autour du cou, voyageant un bâton à la main, sans jamais avoir de domicile fixe, et lançant des imprécations contre quiconque prend, vis-à-vis d’eux, des allures autoritaires. Mais ce genre de religieux ambulants et mendiants n’est pas spécial à l’ordre des Derqaoua ; on en trouve d’affiliés à presque toutes les congrégations religieuses : ce sont ou des fous ou des misérables, affectant ces excès de dévotion et d’ascétisme extérieurs, en vue d’exploiter la charité publique. La grande majorité des Derqaoua est loin d’être ainsi : ce sont des gens comme les autres, n’affichant pas d’une façon ridicule ou inconvenante leur caractère de derqaoua, et se bornant à mettre plus ou
On doit donc rejeter, comme n’étant pas en situation, cette étymologie, de même que les suivantes, qui ont été, tour à tour, mises en avant par des lettrés musulmans :
tm P %
(dorr-perle) (qaouï, grosse), c’est-à-dire science consi-
dérable ;
2° j 3 (darr-lait) (qaouï, fort, abondant), parce que le Prophète a dit : « rêver de lait signifie avoir une science considérable » ou parce que « ceux qui sucent le lait du derqaouisme sont des gens forts et robustes dans leur foi ;
3° ^ (derq, être caché, voilé), parce que leurs réunions sont
secrètes ;
4° (Derqa), nom d’une ville dont Mouley-el-Arbi était ori-
ginaire, ville qui, depuis, aurait changé de nom. Le nom de cette ville devait alors s’écrire ^ j à pour donner naissance à l’ethnique
La seule étymologie vraie et sérieuse est celle indiquée à la page 234.
moins de réserve dans leurs rapports avec les détenteurs des pouvoirs temporels.
Ces relations doivent, en effet, être évitées le plus possible par les Chadelya ; un des leurs, Si Abd-el-Ouahabel-Charani, disait à ce propos :
« Grâce à Dieu, j’ai toujours vivement regretté de m’être trouvé » avec les grands (émirs, etc.), pour autre chose que quelque ques- » tion ou affaire de religion ou de loi, qui fût à approfondir pour le » bien de tous ; et j’ai toujours eu en extrême aversion tout homme » de rang élevé que la justice et l’équité ne guidaient point, m’eût-il » accordé son amitié, et m’eût-il attiré à me rendre auprès de lui » pour quelque prétexte détourné. Car je ne sais pas assez me défen- » dre contre celui pour lequel j’ai de l’amitié. Et puis, je suis homme » comme les autres ; et ce que je vois faire par autrui, parmi les » hauts personnages, je crains de me laisser aller à le faire.
» J’ai connu un individu qui approuvait tout ce que le prince ou » émir avait en projet, et ne savait se décider à condamner une &c- » tion mauvaise, quand même il le pouvait. Bien plus, il donna des » éloges pour des actes d’abstention inique ; il disait : « Ce n’est pas » toi, prince, qui as envoyé ces dures épreuves aux raïas. C’est Dieu » lui-même qui les envoie à ses serviteurs. » Il jetait ainsi le repro- » che sur Dieu et donnait la louange à l’émir ; il blâmait Dieu et flat- » tait l’émir.
y> La grande faute de cet individu était de manger des mets de cet » émir, de ne pas refuser toute invitation. Nous avons connu des » fakirs ou simples soufis qui allaient assister aux repas des émirs » quand la nécessité l’exigeait, mais ils n’y prenaient rien des ali- » ments servis. Tels furent Sidi Mohammed-Ibn-Annân, le cheikh » Abou-el-Haçan-el-R’amri, etc. ; ils emportaient avec eux, dans la » large manche de leur vêtement, une galette de pain, et, à mesure » qu’on servait le repas, ils ne mangeaient que de leur galette, s’ar- » rageant de façon que l’émir ne s’en aperçût pas.
» Gardez-vous, disait le vertueux Ali-el-Khawwas, de fréquenter » aucun des émirs, ou de manger de leur nourriture, ou de rester » muets sur le mal que, dans leurs réunions, vous voyez commettre » en paroles ou en actes. Autrefois, les pieux et saints docteurs ou » savants s’abstenaient d’aller chez les khalifes ; et si une circons- » tance impérieuse, ou si un prétexte supposé, les appelait à s’y pré- » senter, ces docteurs leur donnaient des conseils, les menaçaient de » la vengeance céleste, les gourmandaient, les exhortaient au bien. » Aujourd’hui, hélas ! cette manière de faire n’est plus possible. »
Puis, Charani raconte qu’un jour, à La Mecque, un saint docteur nommé Tâous, ayant été forcé de se rendre aux instances du khalife Hischam, qui désirait l’entretenir, se mit à apostropher et réprimander le souverain si rudement, que celui-ci en demeura tout confus et tout tremblant; et Charani ajoute : « Lecteur, mon frère, » si tu te sens la force d’adresser des paroles de cette » sorte aux émirs, va, fréquente-les ; sinon, tiens -toi » loin d’eux. »
L’éloignement des agents de l’autorité est, en effet, le signe distinctif du derqaoui, mais, dans la pratique, cet éloignement n’est pas absolu et n’a nullement un caractère malveillant: ainsi, nous avons des imams, des assesseurs, des cadhis, des khodja qui sont derqaoua et ont, avec nous, des relations fort courtoises.
Le rituel spécial aux Chadelya-Derqaoua ne présente non plus, en lui-même, rien qui le différencie essentiellement de ceux des autres ordres religieux.
Lorsqu’un Musulman veut se faire recevoir derqaoui, il doit d’abord ne se présenter au cheikh que dans un état parfait de pureté. Cette condition remplie, le néophyte se tient dans la posture d’un homme en prière : le cheikh lui prend les mains dans les siennes et prononce cette courte prière : « Il n’y a pas d’autre Divinité qu’Al- » lah, il est tout-puissant, il n’a point d’associé à sa » puissance, à lui appartient tout, il peut tout, il donne » la vie et la mort, répandons nos louanges sur lui. » Le cheikh fait alors jurer au néophyte « qu’il se confor- » mera aux statuts de l’ordre, qu’il aimera ses frères, » qu’il évitera le péché, qu’il fera abnégation de lui- » même pour tout ce qui concerne la vie matérielle, » qu’il ne tiendra compte ni des injures, ni des coups, ni » de la faim, ni de la soif, ni de la misère; qu’il ne recher- » chera pas les satisfactions de la chair, qu’il s’efforcera » de pratiquer toutes les vertus, qu’il s’instruira tout » d’abord de ses devoirs envers Dieu, qu’il accomplira » strictement ses ablutions, ses prières et tout ce qui est
» d’obligation divine. » Le cheikh remet ensuite le néophyte au frère profès chargé de l’instruire, et il lui est permis d’assister aux hadra.
« Ces hadra (1) ont lieu les portes closes et les lumières éteintes, » ou, la nuit, dans des lieux retirés, hors de portée des intrus. Les » frères, pour prier, se forment en cercle compacte, sans solution de » continuité. Ils psalmodient: « Il n’y a de Dieu que Dieu, » d’abord » sur un rhythme lent et en appuyant fortement sur les longues, puis » plus rapidement, et, enfin, sur un mode précipité ! Lorsqu’ils sont » arrivés à un certain état de surexcitation, ils se lèvent et récitent, » en donnant au corps un balancement cadencé : « Allah ! » puis « hou » » (lui), puis, enfin, « Ah ! » Pendant ce temps, le nekib (ou chef de » section) tourne autour d’eux en récitant des vers ou des sentences » propres à redoubler l’enthousiasme. Puis, à un signal du moqad- » dem resté au milieu du cercle, les frères s’arrêtent, le moqaddem » récite des vers, des oraisons, prononce la formule: « Il n’y a pas » d’autre Divinité que Dieu » et termine la cérémonie par la récita- » tion de la fatiha. »
Décrivant les cérémonies du rituel des Chadelya, le cheikh Snoussi s’exprime ainsi (2) :
Les postures à prendre, dans cet ordre, pour faire les prières, consistent à s’accroupir sur la terre, les jambes croisées, en élevant les genoux, les bras jetés autour des jambes, la tête baissée entre les deux genoux et les yeux fermés. On relève la tête en disant : II n'y a de Dieu que Dieu , cela pendant le temps qui s’écoule à partir du moment où elle arrive à la hauteur du cœur, jusqu’à celui où elle atteint l’épaule droite; on observe avec attention d’écarter de son esprit tout ce qui est étranger à Dieu. Lorsque la bouche atteint le niveau du cœur, on articule avec vigueur l’invocation : Il n'y a de Dieu que Dieu , pour qu’elle s’y grave et que ses effets se répandent de là dans tous les membres. La prière faite ainsi se nomme Dikr-es-Sef-ou-en- Necher (prière de la compression et de l’expulsion). Elle conduit celui qui s’y soumet à expulser de son cœur les vices qui le souillent, car elle en arrache le principe de la tiédeur et les pensées profanes, en rejetant ces défauts derrière l’épaule droite. On répète encore cette
(1) Détails communiqués par un moqaddem de l’Ouest.
(2) Snoussi, loco citato, traduction de M. Colas.
invocation en face du cœur, d’une manière plus énergique, elle vient alors y condenser les principes de la crainte de Dieu et affirmer son unité exclusive. En effet, les idées parties vers d’autres Divinités sont la négation de la Divinité véritable. Ces idées engendrent dans le cœur le refroidissement et l’erreur. Elles mettront les fautes humaines à nu le jour du jugement dernier. L’affilié doit donc être prêt à combattre pour la foi en s’éloignant de la multitude.
Il convient qu’il s’impose, impérieusement et sans relâche, les prières de l’ordre et ses pratiques ; c’est vers ce but que doivent tendre ses aspirations et ses habitudes ordinaires. Ainsi il les récitera et se les rendra obligatoires, jusqu’à ce qu’elles constituent dans son âme un tout aussi homogène que la création. Alors, il passera à l’invocation du nom de Dieu et la poursuivra sans cesse, jusqu’au moment où ce qui lui était caché se dévoilera à ses yeux; sans s’arrêter, il continuera jusqu’à l’épuisement de ses forces. Ensuite, il répétera l’invocation d’un autre nom de Dieu, hou (lui, l’Être Suprême existant par lui-même), jusqu’à ce qu’il parvienne au degré de perfection qui lui est accessible.
Les affiliés de cet ordre se caractérisent par l’amitié qu’ils se vouent les uns aux autres, par leur habitude de ne rien se demander, mais aussi de ne rien se restituer, enfin par leur indifférence à se parer d’insignes spéciaux. Ils sont en possession de secrets particuliers qu’ils appliquent entre eux. Ainsi, quand un malheur frappe un des leurs, ils récitent dix fois la sourate de Y a Sine, après l’aurore; avant la prière du matin, ils y ajoutent : « 0 Dieu , je vous invoque , vous qui êtes Dieu » ils continuent par ces mots : « Yamen houa Akoum Kaf adem hammou , ha. Amen » (paroles mystiques qui n’ont aucun sens arabe) qu’ils répètent 70 fois, puis ils terminent par : « Pour que vous m’accordiez telle ou telle chose qui ne peut arriver que par la permission du Dieu Très-Haut. »
Le cheikh Abou-Hassan-ech-Chadeli a dit que ces mots mystiques étaient les noms les plus élevés que l’on pouvait donner à Dieu.
Dans un de ses ouvrages, Si Abd-el-Ouhab-el-Charani dit : « Les affiliés de cet ordre ont des secrets particuliers » et il reproduit textuellement ce qui est transcrit ci-dessus.
Dans le livre intitulé « les Gloires élevées du mémo rial des Chadelya (1), » écrit par le cheikh Ahmed-ben- Mohammed-el-Abbad, l’auteur définit, en ces termes, les conditions morales de l’affiliation à l’ordre et de la récitation du dikr :
(1) LtalàJt^îLdl ^ Traduction de M. Arnaud.
« Notre voie (celle des Chadelya) repose sur cinq principes fonda- » mentaux : avoir la crainte de Dieu, en secret et en public ; se con- » former à la sonna en paroles et en actions ; se détacher du monde » avec énergie, même au prix d’une lâcheté ; être satisfait de Dieu » en toutes choses, soit petite, soit grande ; revenir à Dieu dans la » joie et la tristesse. Ces principes prennent leur origine dans la » hauteur des aspirations, dans le respect des choses saintes, dans » le ferme exercice de la piété, dans l’observation des prescriptions » essentielles de la loi, et dans la préconisation de la faveur divine. » Élever ses aspirations, c’est élever son degré ; respecter Dieu, c’est » être respecté de Dieu; se consacrer avec ardeur au service de Dieu, » c’est obliger Dieu à être généreux ; observer le fond de la loi, c’est » perpétuer sa bonne direction ; préconiser la faveur divine, c’est » être reconnaissant; et, en être reconnaissant, c’est en rendre néces- » saire une plus grande.
» L’affiliation à la confrérie des Chadelya se fait de quatre maniè- » res :
» La lro comprend la pression de la main, l’enseignement du dikr, » le port du froc (khirka), l’extrémité du turban pendant derrière la » tête (adaba), comme moyens de mériter les bénédictions et pour se » conformer à la sonna seulement ;
» La 2e consiste à suivre une leçon, c’est-à-dire à lire les livres des » Chadelya, sans en analyser le sens, pour s’en faire un mérite et » avoir un titre à se dire Chadely;
» La 3° consiste à prendre une leçon, mais pour analyser leurs » livres de façon à en comprendre le sens, sans toutefois aller jusqu’à » l’action.
» La plupart des Chadelya ne connaissent que ces trois manières » d’entrer dans la confrérie.
» Il n’y a pas de mal à se faire affilier par plusieurs cheikhs.
» La 4a façon d’entrer dans la confrérie des Chadelya consiste à » façonner son caractère, à perfectionner ses mœurs, à se familiariser » avec les exercices de piété par le combat contre soi-même, qui » conduit à l’intuition ; à borner sa satisfaction, à confesser l’unité » de Dieu et à y demeurer. On ne devra sortir de ces principes qu’avec » l’autorisation de son cheikh.
» On peut encore se dire Ghadely, même ne suivrait-on qu’un seul » des principes de la confrérie, ne s’associerait-on qu’une infime par- » tie de ses idées, pourvu que l’on en aime les affiliés. Ainsi, lire un » hizb suffit pour donner droit au titre de Chadely. « Quiconque lira » ce hizb, disait le cheikh, participera à nos droits et à nos devoirs. »
» Quand on prie Dieu à voix basse, s’il vous survient une pensée » étrangère, on priera à voix haute, afin de chasser du cœur cette
» pensée. Si cet effort ne suffit pas, on récitera la formule de la de- » mande de pardon et on lira la fatiha.
» Le serviteur doit constamment réciter le dikr ; s’il ne le peut tou- » jours, ce sera au moins à la suite de chaque prière obligatoire. » S’il y a encore impossibilité, il le récitera une fois dans la nuit et » une fois dans le jour, mais de façon à s’en occuper pendant une » demi-heure au moins, l’heure équivalant à 15 degrés.
» Les rangs auxquels il faut parvenir dans la confrérie sont au nom- » bre de quatre : on ne peut arriver au deuxième sans avoir occupé » le premier, c’est-à-dire qu’il faut posséder successivement chaque » degré, et n’arriver à l’un qu’après avoir bien connu l’autre. Le » lor de ces degrés est celui de la contrition ; le 2e celui de la droi- » ture, le 3e celui de la perfection des mœurs, le 4e celui de la proxi- » mité.
» La faim, la veille, le silence, la retraite sont recommandés au » frère, mais il ne faut pas qu’il y ait excès dans ces privations ; on » doit s’arrêter quand elles deviennent une cause de souffrance phy- » sique. Il faut y avoir recours, comme à un remède pour le corps, » quand le besoin s’en fait sentir.
» Pour bien s’acquitter du dikr, il faut remplir vingt conditions, » dont cinq antérieures, douze concurremment avec le dikr, et trois » postérieures.
» Les cinq vertus antérieures sont : 1° le repentir réel, l’abandon de » toute préoccupation, de tout acte, de toute intention étrangère ; » 2° le lavage du corps, les ablutions ; 3° le silence, le repos afin de » bien pénétrer le cœur de l’important devoir qu’il va remplir, de le » porter tout entier vers Dieu ; la langue pourra ensuite accompagner » le cœur dans la récitation de la formule : « Il n’y a de Divinité que » Dieu;» 4° voir parle cœur les bénédictions du cheikh; 5° réclamer » en pensée le secours du cheikh, lequel l’a réclamé du Prophète » dont il est le représentant.
» Les douze conditions à remplir au moment du dikr sont : 1° s’as- » seoir en un lieu pur pour réciter les prières obligatoires ; 2° placer » les deux paumes des mains sur les cuisses ; 3° parfumer le lieu où » l’on est assis, ainsi que ses vêtements ; 4° se vêtir d’habillements » parfumés ; 5° choisir un endroit sombre si cela se peut ; 6° fermer » les yeux pour annihiler les sens extérieurs et ne permettre que le » jeu des sens intéressés; 7° placer devant ses yeux l’image fictive » du cheikh ; 8° mettre une telle sincérité dans le dikr, qu’il soit » aussi vrai en secret qu’en public ; 9° avoir la candeur qui purifie » l’acte de tout désir d’être vu. Par la vérité et la sincérité on arrive » au degré des cœurs sincères, pourvu que l’on confesse au cheikh » toutes ses pensées, bonnes ou mauvaises ; si on ne le fait pas, on » est parjure et on rend impossible la faveur divine; 10° choisir de
» préférence dans le dikr, la formule : « Il n’y a de Divinité que Dieu, » o car il n’y a rien, même dans les prières obligatoires, de plus efïi- » cace qu’elle pour le fidèle. Il faut la prononcer à voix haute, sonore, » pleine, large, sans aucune gêne et en voir le sens avec tout son » cœur; 11° avoir présent dans le cœur le sens du dikr, qui croit »> avec le degré où s’est élevé le cœur, et découvrir au cheikh ses » sensations, au fur et à mesure qu’on pénètre dans les goûts ou » voluptés, afin qu’il vous instruise de la conduite qu’il faut tenir ; » 12° exiler de son cœur tout être et n’y conserver que Dieu, n’y » permettre le séjour à aucune divinité si ce n’est à Dieu, afin que » Dieu seul y exerce une souveraine influence et se répande de là » dans les membres. Il faut que l’homme lorsqu’il dit « Dieu » se sente » frémir de la tête aux pieds. C’est là un état indiquant qu’il est réel- » ment méritant et fait espérer qu’il parviendra au degré le plus » élevé.
» Quant aux conditions qui doivent suivre le dikr, ce sont : 1° être » en repos si l’on est silencieux; s’adjoindre l’humilité; se renfermer » dans son cœur en attente d’un complément de prière, qui, s’il ar- » rive, vous fera instantanément parvenir à un degré que vous n’eus- » siez pas atteint, par la mortification et le combat contre vous- *» même, pendant trente ans ; 2° bannir ses propres pensées, car » les cheikhs ont dit que c’est là le moyen le plus rapide d’amener » la lumière à la vue intérieure, de faire tomber le voile, de couper » court aux pensées humaines et diaboliques ; 3° se priver de boire » de l’eau, parce que le dikr communique au cœur une certaine » chaleur, un désir ardent d’union avec celui auquel il s’adresse — » ce qui est le principal but du dikr — et que l’eau bue à la suite » du dikr éteint ce sentiment. »
Quant au dikr proprement dit, il a quelque peu varié selon les branches. Si Abd-es-Sellem-Mechich recommandait de s’acquitter du dikr en se bornant à répéter, le plus souvent qu’on le pouvait, le mot Allah, en appuyant sur le lam (L) et en prolongeant le son A. Plusieurs branches de l’ordre ont conservé ce dikr.
Si Ghadeli augmenta cette oraison trop concise et prescrivit de réciter, cent fois au moins par jour, et plus quand on le pourrait : « Il n’y a de Divinité qu’ Allah, la » vérité évidente, Mohammed le sincère, le fidèle, est le » Prophète de Dieu. »
Gheikh-el-Missoum, en ce moment khalifa des Chade-
lya en Algérie, nous a donné, sur le dikr actuel de son ordre, le renseignement suivant :
« Mouley-el-Arbi-ed-Derqaoui disait : le dikr que j’ai reçu de mon » cheikh, Sid Ali-el-Djemal-el-Facy, se composait de :
» 100 fois : je demande pardon à Dieu.
» 100 fois : que les grâces divines soient sur le Prophète.
» 1,000 fois: il n’y a pas d’autre Divinité qu’Allah.
» Mouley-Ali-el-Djemal, en me le donnant, disait: ce dikr est par- » ticulier à ceux qui suivent le sens littéral des écritures, tels que les » Zianya ; si vous en préférez un autre, vous pouvez réciter :
100 fois : je demande pardon à Dieu.
» 100 fois : que les bénédictions de Dieu soient sur le Prophète.
»"100 fois : il n’y a pas d’autre Divinité qu’Allah.
» Puis, vous prononcerez ensuite : Allah, Allah en redoublant for- » tement le lam et en prolongeant le son A qui lui appartient Alla.... » a....aah.
» Ce second dikr est celui qui est pratiqué par les Saints qui sui- » vent les sens cachés et les allégories des écritures (les bathenistes
» Ce second dikr est plus connu ; quelques personnes l’augmentent » en ajoutant la proclamation de la grandeur de Dieu, ses louanges, » ses attributs, ses litanies »
Le cheikh Abou-Salem-Ibrahim-et-Tazi, chef d’une branche maugrebine des Chadelya, disait :
« L’invocation supérieure entre toutes, est celle qui consiste à » répéter: a II n’y a pas d’autre Divinité qu’Allah; » cette invocation » a la propriété d’enlever du cœur le voile d’impureté qui le recou- » vre. »
Ce saint personnage prescrit de se soumettre aux commandements que voici :
« Respecter les chefs spirituels ; — Se soumettre à leurs ordres ; » — Affectionner les affiliés ; — Observer l’humilité ainsi que la » compassion à l’égard des Croyants et la pitié envers tous les êtres » créés par Dieu ; — Réciter 100 fois, chaque matin, cette prière : « Que » la louange de Dieu soit 'proclamée ; Que grâces lui soient rendues ; Que
(1) D’après Si Snoussy, loco citato.
» le Dieu Très-Haut soit glorifié. Je demande pardon à Dieu. Il n'y a de » Dieu que Dieu, le souverain Maître , celui qui est la justice éclatante. »
Cet auteur affirme que ces invocations ont la vertu de consoler dans la misère et de faciliter l’accomplissement (des actes que l’on entreprend). Il prescrit en outre de réciter, chaque jour et chaque nuit, quatre sourats du Coran, aux passages commençant par ces mots : Récite le nom de Dieu, etc .... Certes, je V ai fait descendre, etc .... Lorsque tremblera, etc.... Kereïch ne se joindra pas, etc..,. « qui possèdent la propriété de repousser les maux apparents et cachés, ainsi que l’expérience l’a déjà démontré. »
Les Derqaoua de la province d’Oran, qui représentent plus spécialement la branche marocaine des Chadelya, ont l’ouerd suivant :
« Réciter, après la prière du matin et après la prière du soir, en » égrenant le chapelet :
» 100 fois : je demande pardon à Dieu.
» 100 fois : ô mon Dieu, répands tes bénédictions sur le Prophète » illettré, sur sa famille, sur ses compagnons.
» 99 fois : il n’y a de Divinité qu’Allah. *
» Il complète l’égrenage des cent grains du chapelet, en disant : il i> n’y a de Divinité qu’Allah.
» Mohammed est le Prophète de Dieu, que Dieu répande sur lui » ses grâces.
» Le frère peut en outre réciter ce dikr plus souvent, et quand » cela lui plaît. Il n’est nullement limité à cet égard. »
Les pratiques des Chadelya-Derqaoua ne se bornent pas à la récitation du dikr, le rituel comporte de nombreuses pripres et des lectures pieuses, résumant ou développant les conseils et les doctrines des Saints de l’ordre.
Il y a d’abord des « ouerd » ou oraisons spéciales pour toutes les heures canoniques de la journée, pour toutes
les circonstances de la vie. Voici, à titre de spécimen, l’ouerd à réciter après la prière de l’aceur (1) :
« Je me réfugie en Dieu contre le démon, le lapidé.
» Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Louange à Dieu, maî- » tre des mondes, etc
» C’est Dieu, il n’y a de Divinité que lui, le vivant, le subsistant.... » (jusqu’à : le grand, l’immense).
» Le Prophète a cru, etc ....
» Il n’y a de Divinité que lui, le vivant, le subsistant. Il a révélé » le livre avec la vérité, comme affirmation de ce qui est entre ses » mains ; auparavant, il a révélé le Pentateuque et l’Évangile, comme » une direction pour les hommes ; il a ensuite révélé le Coran. Cer- » tes, ceux qui ne croient pas aux signes de Dieu seront atteints » d’un châtiment sévère. Dieu est glorieux, il sait se venger. Rien » n’est caché à Dieu, ni sur la terre ni dans le ciel. C’est lui qui nous » donne la forme qu’il veut dans le sein de nos mères. Il n’y a de » Divinité que lui; il est glorieux; il est sage. Dis : ô mon Dieu, c’est i toi qui est le maître du pouvoir ; tu donnes le pouvoir à qui tu veux » et l’enlèves à qui tu veux ; tu élèves qui tu veux ; tu abaisses qui b tu veux. Entre tes mains est le bien. Tu es puissant en toutes cho- » ses ; tu fais entrer la nuit dans le jour et le jour dans la nuit ; tu » fais sortir le vivant du mort et le mort du vivant ; tu donnes à qui » tu veux la richesse sans compter. C’est lui qui m’a créé, c’est lui b qui me dirige, qui me nourrit, qui m’abreuve, qui me guérit quand » je suis malade; c’est lui qui me fera mourir et revivre; c’est de lui » que j’espère le pardon de mes fautes au jour de la rétribution. » Mon Dieu, donne-moi une ligne de conduite, range-moi au nombre » des vertueux, accorde-moi le langage de la vérité pour les derb niers (sic), place-moi au nombre des héritiers du délicieux jardin ; b pardonne à mon père qui était du nombre des égarés ; ne me couvre b pas de confusion au jour de la résurrection, dans ce jour où la b fortune ne servira de rien, où les enfants seront inutiles, où il n’y b aura d’heureux que ceux qui se présenteront à Dieu avec un cœur b sain. Le paradis appartient à ceux qui craignent Dieu et l’enfer à b ceux qui sont dans l’erreur.
» Ce qui est dans le ciel et sur la terre proclame la louange de » Dieu : c’est lui qui est le puissant, le sage ; il possède l’empire des b cieux et de la terre ; il fait vivre et mourir ; il peut toute chose ; b c’est lui qui est le premier et le dernier, qui est apparent et caché,
(1) Extrait de la Vie de Si Abou-Abbas-el-Morcy, écrite par Si Abdcl-Kerim-ben-Atha- Allah, 2e grand-maître de l’ordre après Si Cbadeli (traduction de M. Arnaud).
» qui connaît toutes choses, qui a créé les cieux et la terre en » six jours, et s’est ensuite fermement assis sur le trône ; il sait ce » qui entre dans la terre et ce qui en sort, ce qui tombe du ciel et ce » qui en descend. Il est avec vous partout où vous êtes. Dieu voit » fort bien ce que vous faites ; il possède l’empire des cieux et de la » terre. C’est vers Dieu que convergent toutes les affaires. Il fait en- » trer la nuit dans le jour et le jour dans la nuit. Il connaît les pen- » sées des cœurs. C’est lui qui est Dieu ; il n’y a pas d’autre Divinité b que lui ; il connaît l’avenir et le présent. Il est le clément, le misé- » ricordieux. C’est lui qui est Dieu, il n’y a pas d’autre Divinité que » lui. Il est le maître, le saint, le salut, la protection ; il est le puisb sant, l’irrésistible, le très grand. Il est trop sublime pour avoir des » associés ; c’est lui qui est Dieu, le créateur, et qui a ainsi donné une b forme au monde; les noms les plus beaux lui appartiennent; ce b qui est dans le ciel et sur la terre célèbre sa gloire ; il est le puisb sant, le sage... ...
b O mon Dieu, nous te prions de nous donner la crainte comme b compagnie, de nous accabler sous le désir de te posséder, de nous » accorder la certitude de la science et la perpétuité de ton souvenir. » Nous te prions de nous dévoiler le plus beau des secrets, qui nous b préservera des maux, afin que nous ne puissions nous maintenir b dans le crime et le péché. Éloigne-nous des fautes et dirige-nous b vers les actions conformes aux paroles que tu nous as communib quées par l’intermédiaire de ton Envoyé, et par lesquelles tu avais » déjà éprouvé Ibrahim ton ami, lequel s’est conformé à ce qu’elles » indiquaient. Tu as dit : je te place comme le guide des hommes. — » Mais ce rôle reviendra-t-il à ma race ? dit Ibrahim. — Dieu répon- » dit : Ma promesse ne concerne pas les gens iniques. Place-nous b au nombre de ceux qui font le bien, parmi la postérité d’ibrahim, b parmi la postérité d’Adam et de Noé. Conduis-nous dans le che- » min qu’ont suivi les guides de ceux qui craignent. Au nom de Dieu ! b tout est par Dieu, de Dieu, à Dieu. Que ceux qui veulent se con- » fier placent en Dieu leur confiance. Dieu me suffit ; je crois en Dieu ; » j’accepte les volontés de Dieu; je me confie en Dieu. Il n’y a de » force que par Dieu. Je témoigne qu’il n’y a de Divinité que Dieu » seul, qu’il n’a pas d’associé. Je confesse que Mohammed est son b serviteur et son envoyé. Mon maître, pardonne-moi, ainsi qu’aux » Musulmans et aux Musulmanes. Louange à Dieu, maître des mon-
» des, etc Dis: Louange à Dieu, salut sur les serviteurs qu’il a
» élus. Mon maître, j’ai été souvent bien inique envers moi-même ; » pardonne-moi, fais-moi la grâce de me corriger. Il n’y a de Divinité » que toi, que ta louange soit proclamée, j’étais une créature inique.
» O Dieu, ô grand, ô immense, ô sage, ô savant, qui entends, qui » sais, qui as la volonté, ô puissant, ô vivant, ô subsistant, ô misç-
» ricordieux, ô clément, ô toi qui es Lui, Lui, Lui, ô Lui, ô premier, » ô dernier, ô toi qui parais, qui es caché, que le nom de mon Maître, » qui a la grandeur et la générosité, soit de plus en plus béni. O mon » Dieu, permets-moi l’accès de ton nom sublime, avec lequel les cri- » mes ne causent pas de souffrance ; indique-moi, sur ce nom, une » méthode grâce à laquelle tu satisferas les besoins avouables du » cœur, de l’intelligence, de l’esprit, du secret, du corps, et aussi une » méthode au moyen de laquelle tu enlèveras les besoins malsains » du cœur, de l’intelligence, de l’âme et du corps. Place nos noms » au-dessous de tes noms, nos attributs au-dessous de tes attributs » et nos actions au-dessous de tes actions, soit au degré du salut, » de l’expulsion du blâme, de la descente des prodiges et de la pos- » session de l’imamat. Achève, en ma faveur, les révélations que tu » as faites aux imams de la direction vraie (pères de la foi). Enrichis- » moi de façon que tu t’enrichisses par moi ; donne-moi la vie de telle » sorte que, par moi, tu distribues la vie à ce que tu veux et à qui » tu veux de tes serviteurs. Place-moi dans la classe des quarante » et au nombre de ceux qui craignent sincèrement. Pardonne-moi ; » car ton pacte ne concerne pas les iniques. »
Si le néophyte est un lettré intelligent, le moqaddem complète son éducation en lui faisant connaître l’ouassia, ou le mandement envoyé d’Alexandrie, aux pères d’Occident, par Abd-el-Kerim-ben-Atha-Allah (deuxième successeur de Sid Chadeli).
Voici ce mandement (1) :
« Sachez que la protection divine, bien qu’elle soit cachée, a son » existence basée sur un témoignage. Il est des voies qui y con- » duisent sûrement. Vous obtiendrez la protection de Dieu en ne sor- » tant pas des limites qu’il vous a tracées, en restant fidèles à ses » pactes. — Est-ce donc que le signe de l’affection de Dieu pour son » serviteur n’existe pas dans l’affection du serviteur pour Dieu ? — » L’un des caractères du signe de l’affection du serviteur pour Dieu » est qu’il ne lui préfère rien, qu’il ne voit que lui. — L’un des carac- » tères du signe que le serviteur ne préfère rien à Dieu, c’est son » regard de mépris pour les biens de ce monde et son regard d’ad- » miration pour les êtres immatériels. Le bienheureux est celui au- » quel Dieu a donné un cœur qui se rappelle, un regard qui sait » comparer, une oreille ouverte à la voix de Dieu et une âme active
(l) Extrait du môme ouvrage.
» dans le service de Dieu. Celui des devoirs envers Dieu qui mérite » le plus l’examen des serviteurs, ce sont les actions de grâces qu’on *> lui doit. Ces actions de grâces sont extérieures ou intérieures.
» Celles qui sont extérieures se composent de l’accord de la con- » duite avec la volonté, et les autres de la vue de ses faveurs : n’est » pas reconnaissant envers Dieu, celui qui n’obtempère pas à son » ordre, n’exécute pas ses prescriptions ; n’est pas observateur de sa » loi, celui qui perd ses pactes.
» Soyez donc reconnaissants pour les bienfaits de Dieu envers vous.
» Les hommes négligents et aveugles demandent à Dieu de renouve- » 1er ses faveurs, sans lui rendre grâces de ce qu’il leur a déjà ac- » cordé. Comment Dieu vous renouvellera-t-il un bienfait que vous » demandez, alors que vous avez perdu le souvenir d’une précédente » faveur, qui vous a poursuivis jusqu’à ce qu’elle vous ait atteints.
» Quand vous avez à réclamer les bienfaits de Dieu, le meilleur » moyen que vous ayez à employer, c’est de lui rendre grâces. Vous » montrer reconnaissants, c’est demander pour vous les grâces de » Celui auquel vous manifestez votre reconnaissance, quand même » vous ne parleriez pas de votre désir ; vous obtiendrez davantage » en vous montrant reconnaissants, quand même vous resteriez muet » à l’égard de l’objet de vos désirs. Dieu garantit des faveurs en » surplus à ceux qui se montrent reconnaissants, et il sera géné- » reux sans réserves. Il a dit : « Certes, si vous êtes reconnaissants, » je vous donnerai en plus. » Si donc Dieu garantit aux cœurs re« » connaissants d’autres faveurs que celles qu’il a déjà accordées, » comment ne leur perpétuerait-il pas ses premiers bienfaits. Quand » on aime une chose, on l’attache avec des liens, de peur qu’elle ne » disparaisse. Attachez donc en vous les bienfaits de Dieu, en vous » montrant reconnaissants de ce qu’il a fait. On aide à la reconnais- » sance par la contemplation des faveurs du bienfaiteur, de ses nom* » breux actes, de ses bienfaits passés et futurs, du commencement » de ses grâces et de leur fin.
» Vous ne regarderez jamais avec les yeux de la foi, que vous ne » constatiez déjà l’existence d’un bienfait de Dieu et d’une grâce qui » l’a suivi, et votre certitude à cet égard sera plus grande, si vous » examinez la façon dont vous vous comportez envers Dieu et la con- » duite de Dieu envers vous. En effet, si vous regardez la manière » d’être de Dieu envers vous, vous n’y verrez que bonté et bienfaisance; » tandis que si vous examinez la façon de vous tenir à l’égard de » Dieu, vous n’apercevrez que négligence et révolte.
» L’origine des biens célestes, la mine des bénédictions divines se » trouve dans une obéissance effective à Dieu, dans le soin d’éviter » tout acte de révolte contre lui.
» Montrez un repentir sincère, car sur le repentir repose ce qui
» doit suivre, et les bénédictions dont il sera l’objet se reporteront » sur ce qui l’a précédé. Il n’est pas de station où l’on n’ait besoin » du repentir. Les états ne seront purs, les actions ne seront accep- » tées, les degrés de l’inspiration ne seront sûrs, qu’autant que le » repentir aura été sincère. Les caractères généraux de la contrition » sont indiqués par ses caractères particuliers. Ne connaissez-vous » pas les paroles du Souverain Maître : « Soyez tous repentants, ô » Musulmans ; car, peut-être, alors serez-vous heureux. »
» Tous les Musulmans ont parlé en faveur du repentir, et cet accord » est la preuve de son immense efficacité. La retraite est l’aide de la » pensée ; la connaissance des souffrances de la retraite est l’aide de » la méditation. Au nombre des preuves de l’arrivée au dernier de- » gré, se trouve l’existence réelle, en votre cœur, des premiers. » Vous assurer la station du repentir, c’est, de la part de Dieu, vous » être plus utile que de vous faire connaître soixante-dix mille secrets » et de vous les faire perdre ensuite.
» Sachez que Dieu a placé les lumières du monde spirituel dans » les diverses formes de soumission. La perte d’une forme de sou- » mission, ou une seule défectuosité dans l’accord symétrique de vos » actes avec les ordres divins, amène l’absence d’une lumière en » rapport avec la faute. Ne négligez donc aucune circonstance des actes » de soumission, ne pensez pas que les lumières surnaturelles qui ar- » rivent au cœur puissent remplacer les Ouerd. N’ayez pas, pour » votre âme, la même condescendance que ceux qui prétendent que » les vérités spirituelles coulent par leur bouche, alors que leur cœur » est vide de lumières célestes. La divine Providence a voulu que la » soumission imposée à ses serviteurs fût, pour eux, comme le batte- » ment exercé sur la porte au delà de laquelle on veut pénétrer. » Celui qui observe la soumission envers Dieu et les transactions » sociales, en y mettant la conduite voulue, verra les voiles de l’ab- » sence ou du secret s’écarter pour lui. L’interposition des voiles » devant les secrets indique la présence des défauts. En purifiant ton » cœur des défauts, tu t’ouvriras la porte du secret. Ne sois pas de » ceux qui demandent la venue de Dieu dans leur âme, au lieu de » demander la venue de leur âme dans Dieu, car c’est là la façon » d’agir des ignorants qui ne comprennent pas Dieu et que l’émana- » tion de Dieu ne va pas trouver. Le Croyant n’agit pas ainsi : le » Croyant, au contraire, sollicite son âme d’aller à Dieu et ne solli- » cite p.as Dieu de venir à son âme. Si son vœu n’est pas immédiate- » ment exaucé, il accuse du retard sa conduite et ne dit pas que c’est » sa demande qui a été retardée. Il n’est permis d’entrer dans le » monde des âmes qu’à celui qui s’est purifié des vices inhérents à » l’humanité, en s’assimilant la nature de Dieu, en s’annihilant pour » tout ce qui n’est pas Dieu, en s’appropriant l’adoration par le res-
» pect de la volonté de Dieu et l’abandon à ses décisions. Si tu es » arrivé à cette perfection, tu obtiendras une large place dans le se- » cret et une habitation dans le monde spirituel ; les secours céles- » tes t’arriveront, et les bienfaits progressifs de Dieu seront ta com- » pensation. Tu arriveras à posséder tous ces biens, en ne portant » que peu tes regards sur les substances extérieures, et en prenant » souci des mystères. En effet, les mystères ne se dégagent pas à » L’aide d’une méditation basée sur les substances extérieures, à » moins qu’elles ne soient accompagnées d’un amour pur qui con- » duise les cœurs» et d’une lumière lumineuse qui fasse fuir les ténè- » bres des crimes. Malheureusement on trouve la route longue, parce » qu’on ne la suit pas selon la méthode du vrai, et qu’on n’y entre » pas avec sincérité. Si on suivait la voie dans les conditions vou- » lues, il n’y aurait pas de voiles pour cacher les demandes ; au con- » traire, ce seraient les demandes qui rechercheraient le demandeur. »
A ceux qui peuvent comprendre le document qui précède (ou tout autre analogue, selon le choix du cheikh, car le choix ne manque pas), on fait aborder des lectures empreintes d’un mysticisme encore plus transcendant, comme, par exemple, l’extrait suivant du livre précité des « Gloires révélées du mémorial des Chadelya : »
« Le sytème de morale des Chadelya, se divisât-il en diverses bran. » ches et y poussât-on jusqu’à l’extrême les combinaisons métaphy- » siques, pourrait toujours être ramené à deux bases principales : la » théorie et la pratique, reposant elles-mêmes soit sur les principes » de la loi révélée, soit sur des principes en dehors de cette loi.
» Pour franchir l’espace qui nous sépare de l’âme et connaître la » réalité des êtres immatériels, il y a deux méthodes :
» La première est celle de la manifestation, à laquelle on se pré* » pare par la mortification de soi-même et la purification de l’esprit. » Si, dans ses actes, on se laisse guider par une loi révélée, c’est du » soufisme pur ; sinon, on appartient aux illuminés, qui ne sont autres » que les Éléates ;
v La seconde consiste à rechercher la sagesse au moyen des scien- » ces. Si, dans ses études, on s’appuie sur une loi révélée, on est )> scholastique ; sinon, on appartient au péripatétisme, sorte de phi- » losophie qui a eu pour premier chef Aristote, fondateur de la méta- » physique basée sur la recherche des premiers principes.
» Il n’y a pas lieu de parler ici des doctrines qui n’ont pas la loi » révélée pour soutien. La philosophie qui prend cette loi pour point
b de départ mérite seule que nous entrions dans quelques détails à » son sujet.
» L’école de la manifestation dit que l’âme ressemble, dans son pre- » mier développement, à un miroir poli et sans tache, réfléchissant » tous les objets qui sont à sa vue, soit que ces objets aient une » existence antérieure ou qu’ils soient à l’état adventice. Mais deux » choses s’opposent à ce que l’âme joue librement ce rôle : 1° sa ter- » nissure par des substances corporelles, produite par une intuition, >> une croyance ou une autorité sur laquelle on s’appuie ; 2° une » fausse direction, qui, en l’écartant des sciences, lui fera perdre de » vue son objectif, et rendra impossible la transformation en sa pro- » pre substance des matières qu’elle irait puiser dans les connais- » sances.
» Si donc, rien ne vient empêcher la réflexion, l’âme aura la vision, » et les voiles qui s’interposeraient entre elle et les objets disparaî- » tront. Ainsi, par suite d’une bonne direction, il n’y aura pas de » voiles, et l’âme jouira de la vision.
» L’existence d’une seule des deux imperfections précitées éloigne » forcément l’âme du but qu’elle poursuit, sans que jamais il lui soit » possible d’y arriver.
» Comment des rayons lumineux s’échapperaient-ils du cœur, si » des substances en ternissent la surface ? Comment le cœur irait-il » à Dieu, s’il est enchaîné aux passions ? Comment jouirait-il de la » présence de Dieu, s’il n’est pas préalablement purifié du crime de » négligence ? Et comment, enfin, percevrait-il la délicatesse des se- » crets divins, s’il ne revient pas de ses omissions ?
» On compare aussi l’âme à une source dont l’eau représente les » connaissances et les sciences morales. Lorsque l’eau de la source » est absorbée par le sol, on a recours au sondage.
b Cette comparaison de l’âme à une source est fort juste. En effet, b les idées malsaines, les liens étrangers font disparaître les manib festations des réalités et des sciences qui se sont produites à b l’âme au jour de l’initiation, et les font évanouir comme l’eau de la b source. Il faudra alors, pour ramener cette eau à la surface, c’estb à-dire ramener l’àme à l’état de pureté, prendre la pioche du comb bat et la pelle des exercices spirituels.
b Cette façon de diriger l’âme appartient à l’école de l’inspiration b ou de l’illumination.
b Cette école considère que la meilleure méthode de traitement, b dans* les affections de l’âme, est celle qui consiste à remonter à b l’origine du mal, et à en faire disparaître la cause ; car la cause b disparaissant, les effets disparaissent aussi. Il en serait tout autreb ment si l’on s’attaquait tout d’abord à l’effet.
b Pour arriver sûrement à extirper la souffrance, par l’emploi de
» remèdes appropriés à la maladie, il faut d’abord connaître la na- » ture de la maladie, puis son origine. Tant que la cause ou le germe » restent ignorés, on peut, il est vrai, faire disparaître le mal, après » avoir réussi à lui donner une forme bien déterminée, mais le prin- » cipe de ce mal subsistera et empêchera les remèdes d’avoir un effet » radical.
» ^.insi, s’attacher uniquement à l’effet, c’est employer un mode de » traitement plein d’incertitude, c’est retarder la guérison, et peut- » être la rendre impossible; en tout cas, c’est agir en dehors de » toute règle. Au contraire, en attaquant la cause de la maladie, le » médecin, au moyen d’un traitement facile, obtiendra de suite la v guérison, sans avoir de rechute à craindre.
» L’origine de toute maladie physique est un trouble dans l’or- » ganisme, dont les actions et les impressions n’ont plus alors de » cours naturel.
» L’origine de toute maladie morale est un trouble de l’âme en » mouvement vers s'es désirs, dont la pierre de touche est la satisfae- » tion de la conscience. Par suite de cette altération, les actions et » les impressions de l’âme n’ont plus de cours régulier ; la voix des » passions et des opinions malsaines seule domine; la certitude s’af* » faiblit, avec la perte de la notion du bien et du mal.
» Le traitement de la maladie morale consiste à empêcher l’âme » de tomber dans les fautes et négligences, et, si elle y est tombée, » à l*en purifier. La piété et la droiture sont le commencement de la » médication ; viennent ensuite le repentir et la contrition, avec leur » corollaire obligé de pratiques de dévotion, qui doivent être cons- » tantes, de façon à devenir une seconde nature.
» Ces moyens de corriger l’âme et de lui donner le poli du miroir, » ne sont pas nouveaux : ils existaient déjà avant l’illuminisme, car ils » constituaient l’école de l’illumination. Cette école ne devait point » disparaitre de longtemps ; mais sa doctrine se borna tantôt au » système de solitude, de classification, tantôt à la simple obser- » vance des principes fondamentaux, au respect de soi-même, ou à » un énergique et vigoureux effort de tension vers Dieu. Plus tard, » elle ne consista plus qu’à recevoir et à donner le brevet d’affi- » liation.
» Certainement, l’homme cherchera jusqu’à la fin des temps le » moyen de perfectionner son âme ; mais certains signes, certains » témoignages nous permettent d’affirmer qu’il n’y a plus aujourd’hui » ni système, ni convention pour l’éducation de l’âme. Des érudits » assurent que depuis l’année 824 de l’Hégire (1421 de J.-C.), il ne reste » plus, de toute la méthode des degrés, que la puissance morale de » quelques personnages.
» L’école philosophique, qui prétendait arriver à la perfection mo-
» raie par la recherche de la science, avait posé comme principe que » la science est le critérium de la vérité. Il y a, en cela, accord entre » elle et le Prophète, qui a dit : « La science est le guide de la pra- » tique car l’action suit la science. »
» L’homme a besoin, pour se conduire, de quatre sciences : 1° la » science de l’essence ; 2° la science des attributs ; 3° la science du » droit, avec l’exégèse du Coran et la tradition du Prophète ; 4° la » science des attitudes et des stations, qui comprend la manière de » se conduire et les transactions sociales. »
Quoique les Chadelya - Derqaoua aient de grandes prétentions à appartenir à un ordre « savant , » bien peu de leurs Khouan, même parmi les moqaddem, sont aujourd’hui en état de comprendre ou de commenter la lecture des livres mystiques écrits par leurs anciens docteurs.
En Algérie, les Chadelya-Derqaoua sont nombreux ; tous affirment qu’en dehors des quelques individualités, qu’ils ont été les premiers à désavouer et à répudier, ils n’ont, en réalité, été mêlés activement à aucun fait insurrectionnel. Il est bien évident cependant qu’il ne faudra jamais demander aux Derqaoua d’être les auxiliaires dévoués de nos agents politiques, et que nous ne réussirons pas à les faire coopérer activement à l’œuvre de progrès et de civilisation que nous poursuivons en Algérie. Ils refusent du reste tout emploi dans l’administration, en dehors de ceux du culte et de la justice. Mais il faut reconnaître aussi que, si les chefs Chadelya et Derqaoua mettent une grande réserve dans leurs relations avec nous, cette réserve n’est ni agressive ni malveillante.
En 1853 (1269-1270 de l’Hégire), le moqaddem en chef de la zaouïa des Derqaoua à Fez, Mouley-Ali-ben-el-Arbi, acceptait avec reconnaissance d’être embarqué sur la frégate « l’Albatros », qui prenait à son bord, pour les conduire à Alexandrie d’Égypte, le grand maître des Taïbya et d’autres notables personnages de la cour Chéri-
tienne, se rendant en pèlerinage à la Mecque. Son attitude, vis-à-vis l’état-major du bateau et vis-à-vis l’agent consulaire de France, qui accompagnait les Marocains, fut des plus courtoises et des plus sympathiques. En Algérie, à diverses reprises, notamment lors des insurrections de 1864 (1280-1281 de l’Hégire) et de 1871 (1287- 1288 de l’Hégire), le cheikh El-Missoum, soit spontanément, soit sur notre demande, s’est employé à calmer les esprits et a écrit, à ses Khouan, des lettres-circulaires leur prescrivant de ne pas prêter la main aux agitateurs, et lançant l’anathème contre quiconque se mêlerait des affaires politiques ou ne resterait pas, strictement, en dehors des menées insurrectionnelles.
En résumé, les Chadelya-Derqaoua constituent une école philosophique et religieuse des plus importantes, en raison du nombre considérable de congrégations qui suivent leur rituel et s’inspirent de leurs doctrines égalitaires, antisociales et rétrogrades. Les chefs des branches qui représentent le mieux l’ordre primitif ont continué à prêcher l’abstention des affaires politiques ou commerciales, et l’éloignement des représentants de l’autorité temporelle; mais, malgré tout ce qu’on a dit et écrit, ils n’excitent directement personne contre nous. Ils ont les qualités de leurs défauts, et l’on peut vivre en bonne intelligence avec eux, à la condition de les bien connaître et de mettre toujours, dans les relations avec eux, la vigilance, le tact, la prudence et l’habileté qu’il faut avoir, en tout pays, vis à vis des adversaires de l’esprit moderne et du progrès.
Dans le prochain chapitre, nous parlerons des principaux ordres religieux qui sont issus des Chadelya ou qui les continuent; nous nous bornerons à dire ici qu’en Algérie, la statistique officielle donne, pour les Chadelya proprement dits, appelés Derqaoua dans l’Ouest, les chiffres suivants, sans qu’il soit possible de séparer nettement ceux de ces affiliés qui reçoivent leur direction
du Maroc, de ceux qui la reçoivent de la zaouïa de Cheikh-el-Missoum. (Voir la carte.)
Province d’Oran.. ..... . 7 Zaouïa, 185 moqaddem, 6.921 khouan.
Province d’Alger 7 — 31 — 2.228 —
Province de Constantine. 18 — 52 — 5.425
Totaux '.. 32 zaouïa, 268 moqaddem, 14.574 khouan.