RÈGLES, PRATIQUES, RITUELS
La tendance qu’ont les ordres religieux musulmans à développer chez leurs adeptes l’amour de la vie contemplative, est certainement le côté le plus attaquable de leurs doctrines ; car elle contribue , dans une large mesure, à atrophier l’intelligence des Khouan, et à les immobiliser dans une paresse improductive, qui les éloigne de tout progrès et de tous rapports avec les Européens.
C’est ainsi, du reste, qu’on voit dans l’histoire de l’Islam l’extension et l’envahissement des doctrines Soufistes amener partout la diminution de l’énergie intellectuelle des savants arabes, et la décadence des écoles philosophiques musulmanes qui avaient jeté jadis un si grand éclat.
Mais, quelque fâcheuse que puisse être cette action néfaste et dissolvante du Soufisme propagé aujourd’hui par tous les ordres religieux, à des degrés différents, cela n’est rien encore en comparaison du danger qui résulte pour la chose publique et pour les gouvernants, musulmans ou chrétiens, de l’organisation spéciale de ces congrégations et des obligations que la règle impose aux adeptes.
Cette organisation est la même, à quelques détails près, pour tous les ordres musulmans; elle est très
simple, mais aussi très vigoureusement constituée, et rappelle, par certains points, celle des grands ordres religieux catholiques.
En tête, est l’héritier spirituel du fondateur de l’ordre, le successeur de l’imam et-triqa : on le nomme Moulay- Triqa, Cheikh-Triqa, Khalifat-el-Ouerd et, aussi
« le Cheikh » sans épithète. C’est le supérieur général, le grand maître, le général, le chef de l’ordre. Il réside, le plus souvent, à l’endroit où est le tombeau du Saint fondateur de l’ordre, ou dans le principal établissement de la congrégation qu’il dirige.
Quelquefois, le chef de l’ordre a, pour le suppléer dans les pays trop éloignés, des coadjuteurs, ou vicairesgénéraux, auxquels il donne une partie de ses pouvoirs. Ces délégués, auxquels la piété des fidèles donne le nom de Chikh sont dits les Khelifat ou les Naïb (1) du chef de l’ordre.
Au-dessous de lui, le Cheikh a un nombre variable de moqaddem (2), ou prieurs, souvent aussi appelés « Cheikh », qui ont qualité pour conférer YOuerdj c’està-dire donner l’initiation, soit sur une étendue de pays déterminée, soit à tous ceux qui s’adressent à eux.
Les moqaddem ont quelquefois, pour les assister et assurer leurs relations avec le chef de l’ordre, les autres moqaddem, ou les Khouan, des agents su-
(î) Ces deux mots sont synonymes; le sens propre de (Khelifa) est, d’après la racine « celui qui vient immédiatement après », le suppléant ; celui de est « le remplaçant. » Les deux mots se
traduisent indifféremment par : lieutenant, vicaire, substitut, suppléant, représentant, etc.
(2) Le moqaddem est « celui qui est mis en avant » ; le mot
prieur traduit fidèlement cette expression qui, dans d’autres cas, doit se rendre par : préposé , chef, curateur, tuteur d'office ’ chef de file, etc.
Nota. — La transcription de ce mot est en français moqaddem; c’est par suite d’une faute de correction qu’il a été écrit précédemment avec une autre orthographe.
balternes, toujours choisis parmi les affiliés et qui portent, selon les ordres, les noms de chaouch , reqqab (1) ou naqib (2).
Les simples membres des ordres religieux portent, presque toujours, le nom de Khouan (frères), et rarement celui de Mourid (3) ( adepte, initié ) qui est aussi celui donné au novice non encore admis, au néophyte, à l’aspirant Khouan.
Les moqaddem, en parlant de leurs Khouan, les nomment Ashab ( ), les compagnons les amis. Parfois
aussi ils complètent cette désignation en disant : Ashab el-Jltoua, compagnons de la décision; Ashab el-beçat, compagnons du tapis ou de la natte (servant à la prière) ; Ashab et-triqa, compagnons de la voie; Ashab ebhchedd, compagnons du zèle, du lien à la même foi; Ashab el-ied, compagnons de la main. Ils disent aussi, pour l’ensemble de l’ordre,. Ahl et-triqa, les gens de la voie, etc.
En dehors des Khouan et des néophytes en instance d’initiation, plusieurs congrégations ont encore des serviteurs religieux (Kreddam). Ce sont de simples clients, politiques plutôt que religieux. Ils ne reçoivent pas le dikr, mais ils adoptent le chapelet spécial à l’ordre et, quelquefois, certaines prières. Ils apportent des ziara et ont des mots de ralliement secrets pour se faire agréer et protéger par les Khouan. Ce sont, en quelque sorte, les membres laïques de l’ordre, analogues aux frères convers ou aux jésuites à robe courte.
(1) Le Reqqab est le courrier à pied (v >lij) de v Aj battre la
campagne, aller à la découverte, observer, épier.
(2) Naqib v préposé, chef (dans le style soutenu), de la racine
v JL J (percer à jour) d’où, au figuré, v JLJ (examiner scrupuleuse-
ment).
(3) (Mourid) est l’aspirant, l’initié, le novice, le néophyte ; de la racine i ^ t (désirer) .
Disons maintenant un mot du mode de nomination aux diverses fonctions occupées par les membres des congrégations religieuses.
Le chef de l’ordre désigne, presque toujours, de son vivant, son successeur spirituel; cependant, par imitation du Prophète, qui n’avait pas. réglé le mode de succession au pouvoir suprême, certains chefs d’ordre laissent ce soin aux moqaddem réunis qui, alors, procèdent par élection.
C’est ce qui est arrivé dans l’ordre de Si Abderrahmanbou-Qobréin, et ce qui a amené les divisions à la suite desquelles l’unité de direction a disparu au profit d’un certain nombre de cheikhs ou moqaddem principaux devenus, dans l’ordre, les chefs d’autant de congrégations distinctes.
Mais le plus grand nombre des chefs d’ordre religieux, se basant au contraire sur l’exemple du khalifa Abou- Beker, qui a lui-même désigné Omar.-ben-el-Khattab pour son successeur, ont soin de confier, de leur vivant, à l’homme de leur choix, l’héritage spirituel qu’ils ont reçu de leur prédécesseur.
Ce choix porte quelquefois sur un membre de la famille du chef de l’ordre, surtout si le fondateur est cherif, c’est ce qui a lieu chez les Qadria, les Taïbya et quelques autres. Toutefois, la nécessité de n’avoir pour chefs d’ordre que des hommes d’élite a fait presque partout admettre dans la règle que la haute direction de la communauté, n’était pas l’apanage exclusif de la famille du fondateur. Cela n’empêche en rien les descendants d’un cheikh de conserver, comme marabouts et du fait de leur ancêtre, un grand prestige auprès des fidèles, soit qu’ils remplissent des fonctions en sous-ordre dans la congrégation, soit même qu’ils n’en fassent plus partie.
Par ce moyen, les intérêts supérieurs de l’ordre peuvent être bien mieux sauvegardés, et le supérieur général. a plus de facilité pour rencontrer l’homme à qui peuvent être confiées les hautes et difficiles fonctions de
chef d’une communauté religieuse. Son choix se porte toujours sur un homme savant et déjà âgé, dont la vie a été irréprochable, dont tous les actes ont été inspirés par la crainte de Dieu, et qui a su s’attirer le respect de tous les Khouan.
Ce qu’on recherche surtout chez lui, c’est l’esprit de conduite et l’aptitude spéciale au gouvernement des hommes ; ce n’est pas un honneur ou une récompense qu’il s’agit de conférer au plus méritant, c’est l’intérêt de la communauté qu’il faut sauvegarder par tous les moyens, en en confiant la défense au plus fort, au plus habile, à celui dont l’autorité s’imposera à tous dès le premier jour, sans difficulté ni résistance.
Aussi, presque tous les chefs d’ordres musulmans sont-ils des hommes réellement supérieurs, et surtout des diplomates hors ligne.
En Algérie, leur correspondance politique avec l’autorité française est tout-à-fait remarquable, et il est peu de chancelleries européennes qui aient des rédacteurs plus habiles dans l’art de tout dire, et surtout de tout cacher, sous des phrases polies, correctes et parlementaires. Même dans les ordres, où l’hérédité des fonctions dans la famille du fondateur peut amener au pouvoir des hommes d’une valeur moindre, la direction suprême n’en est pas moins entourée de certaines garanties. Les grands moqaddem, intéressés à la prospérité de la communauté, savent toujours s’arranger pour imposer, au chef incapable, un entourage intelligent qui ne paraît pas, mais qui, en réalité, garde la gestion des intérêts généraux de l’ordre, et s’efforce de maintenir le cheikh dans une ligne de conduite convenable.
Dans la plupart des instituts religieux, le supérieur général se prépare, par la retraite, le jeûne et la prière, à la cérémonie de la désignation de son successeur. Après ces préliminaires indispensables, il réunit auprès de lui les moqaddem importants et le plus grand nombre possible de Khouan, et il leur déclare, qu’après avoir défi
mandé au Prophète de guider son choix, il estime que celui de ses disciples qui lui paraît réunir les conditions voulues, pour faire prospérer la communauté, en maintenant les traditions du fondateur, et la pureté de la doctrine, est le nommé un tel. Et il leur demande d’agréer cette désignation.
Cette formalité remplie, le consentement est toujours donné séance tenante et à l’unanimité, et le cheikh donne, ou montre, un écrit qui, à sa mort, constituera la nomination irrévocable de son successeur. Cette nomination est désignée en arabe par le mot Idjaza .
A Constantinople (et en pays musulman), certains ordres demandent au Souverain, ou plutôt au Cheikh-el- Jslam, ou grand Muphti, la confirmation de cette nomination, confirmation qui ne se refuse jamais, l’adhésion du souverain ou de son délégué n’étant, dans ce cas, que la réponse forcée d’un prince musulman à un acte de déférence accompli par une communauté religieuse orthodoxe.
Les nominations des moqaddem sont également entourées de nombreuses précautions, et il est bien rare qu’un chef d’ordre impose un moqaddem qui n’aurait pas été présenté, d’abord, par les Khouan intéressés. On peut même dire qu’en général les Khouan élisent leurs moqaddem et présentent leur choix à la ratification du chef de l’ordre. Mais celui-ci, seul, ou ses khalifat confèrent le diplôme de moqaddem.
Ce diplôme n’est pas un document banal, une simple lettre de service, il est au contraire souvent très long et peut renfermer : la chaîne complète des Saints qui ont transmis la doctrine au fondateur de l’ordre ; puis celle des cheiks qui se sont succédés à la tète de la congrégation; enfin, il contient, sous forme d’instruction ( ouassia un résumé de l’ouerd, comme doctrine,
recommandations et pratiques religieuses.
Ce sont des pièces généralement très soignées au point de vue de la calligraphie ; ceux de l’ordre de qadrya,
— qui ont plus de 2 mètres de long, — sont très remarquables.
Il y a toujours un moqaddem à la tète de chaque zaouïa ou monastère; mais il y a aussi des moqaddem sans zaouïa. Les uns sont sédentaires et chargés d’une région déterminée, autour de leur résidence. Les autres sont voyageurs et remplissent des missions de propagande ou de diplomatie dans l’intérêt de l’ordre.
Bien qu’en fait la direction effective d’une zaouïa, qui quelquefois compte plusieurs professeurs, donne toujours un relief particulier au supérieur de cette zaouïa, les moqaddem ont, tous, les mêmes attributions spirituelles : chacun d’eux est le « maître éducateur »
JL-j y Jl (cheikh et-Terbia) (1) de ses Khouan. Leur au-
torité à tous, sur les adeptes de l’ordre, est considérable ; leur influence et leur importance seules varient, en raison de leur valeur morale et de leurs capacités.
Il existe aussi quelques moqaddem choisis parmi des gens en évidence, bien vus de l’autorité française, et qui semblent peu faits pour ces fonctions, dont ils acceptent les bénéfices sans montrer un zèle exclusif pour les intérêts religieux de la communauté. Il semble que ces choix sont dus à des considérations politiques ayant pour point de départ, chez certains chefs d’ordre,, le désir de nous montrer la parfaite innocuité des gens qui suivent leur voie. Derrière ces moqaddem, en quelque sorte officiels, et véritables hommes de paille, se dissimule souvent, dans les rangs subalternes de l’entourage, un coadjuteur qui a charge de sauvegarder les intérêts religieux de la congrégation.
Les moqaddem sont chargés de conférer l’ouerd, c’està-dire de recruter les membres de l’ordre. Ils doivent aussi recueillir le produit des offrandes ou cotisations
(1) ÿ est l’éducation des enfants, des hommes, des animaux ou des plantes (de ^ j élever, nourrir, faire prospérer et grandir).
religieuses, et les faire parvenir au chef de Tordre ou à son khalifa.
Une ou deux fois par an, et chaque fois qu’ils en sont requis, ils se réunissent en assemblée, ou « chapitre » auprès du cheikh Mouley Triqa, ou de son khalifa, et, lorsqu’ils ne peuvent s’y rendre eux-mêmes, ils se font représenter par un suppléant choisi, avec l’agrément du cheikh, parmi les plus intelligents et les plus sûrs des Khouan.
Ces assemblées se nomment liadra (1). On y traite toutes les questions intéressant la communauté. Le grand maître de Tordre encaisse les revenus, vérifie la gestion des moqaddem, donne des instructions, délivre les lettres-patentes, nommant les nouveaux cheikhs présentés par les Kbouan, et les investit lui-même s’ils sont présents. Puis il renvoie les membres du chapitre, avec des lettres pastorales ou des mandements, donnant sa baraka (bénédiction) à tous les Khouan. Souvent aussi, il y joint une provision de chapelets bénits, et ayant plus ou moins touché le tombeau du Prophète, ou, tout au moins, celui du Saint, fondateur de la congrégation.
De retour chez lui, chaque moqaddem réunit à son tour les khouan, en une autre assemblée, ou synode, qui prend les noms de Djelala (2) ou de io jj
(1) hadra , présence, assistance, réunion, assemblée et quelquefois, par extension, fête en l’honneur d’un marabout (de^^ hcider être présent, assister à) .
(2) Djelala signifie une chose importante, du verbe J.9. djal (être
grand, majestueux, important au moral), d’où Djelal, affaire
grave, meilleure et majeure partie d’une chose.
Le mot synode qui signifie « réunion des prêtres d’un diocèse, » traduit bien le mot djelala, mais il ne rend pas cette idée de glorification (de Dieu) que contient le mot Djelala. — A Alger, les simples Djelala prennent souvent le nom de Hadra.
Un taleb, trop ingénieux, nous a donné, pour le mot djelala, une autre étymologie qui, si elle n’est pas vraie, montre au moins combien les indigènes ignorants sont peu embarrassés pour fournir
Zerda (1). Là il offre un repas aux khouan, leur expose le résultat de la hadra, leur lit les lettres du cheikh, et stimule le zèle de chacun. La cérémonie se termine par un défilé général des, khouan qui, l’un après l’autre, viennent embrasser la tête du moqaddem, assis , et déposer une offrande extraordinaire sur le plateau qui leur est présenté.
Parfois dans ces hadra on se livre, dans l’intérêt de la caisse de l’ordre, à un commerce assez curieux et qui n’est pas sans analogie avec nos « ventes de charité. » On met aux enchères des amulettes ou objets bénis par le grand maître de l’ordre et comme tels emportant avec eux une partie de la Baraka du saint fondateur. Il n’est pas rare de voir alors, un chapelet ou une simple grenade s’élever à des prix fabuleux.
C’est encore dans ces sortes d’assemblées que se font les cérémonies d’initiation des nouveaux adeptes. Ces cérémonies varient un peu, selon les ordres, mais elles comportent toujours quelques-unes des pratiques habituelles à toutes les sociétés mystiques.
une explication de ce qu'ils ne comprennent pas. Selon ce taleb, le mot djelala vient de djelal (couverture et, spécialement, couverture de cheval) parce que, habituellement, pour que l’on voit bien ce que chaque invité donne à la quête finale, le moqaddem couvre son plateau ou tambour de basque, de son mouchoir ; lorsque le khouan a mis son offrande, le moqaddem crie : « Merci un tel pour tant d’argent que tu as donné » puis il tire le djelal et le replace sur la totalité déjà reçue, pour continuer ainsi jusqu’au dernier adepte.
(1) La Zerda est toute réunion solennelle ayant un but religieux. — Ojj vient de avaler une bouchée. La zerda étant toujours
accompagnée d’un repas, ce mot est pris souvent dans le sens de banquet, agapes.
En effet, la zerda est aussi le repas que les fidèles prennent en commun, en commémoration de la naissance ou de la mort d’un saint, près du tombeau ou de la qobba de ce saint. La traduction correcte de ce mot serait donc agapes ; elles existent dans tous les pays musulmans. Voir dans Hanoteau et Letourneux, la Kabylie et les Coutumes kabyles, t. II, p. 52, ce que ces agapes musulmanes sont aujourd’hui en Kabylie.
Le néophyte s’est d’abord préparé par le jeûne, la retraite, la prière, l’aumône, etc., puis il a été, pendant plusieurs jours, catéchisé et instruit des demandes et réponses qu’il aura à faire ; son éducation spirituelle est déjà commencée quand il se présente officiellement, en séance solennelle, assisté de deux khouan qui le patronnent.
La première obligation que lui impose le moqaddem c’est de s’engager par serment: 1° à une discrétion absolue sur tout ce qui intéresse les hommes ou les choses touchant à la congrégation ; 2° à une obéissance complète aux constitutions de l’ordre et aux injonctions de son moqaddem. Puis, vient généralement la profession de foi islamique, la proclamation des sept attributs de Dieu. Il est fait ensuite, au néophyte, une instruction, plus ou moins complète, sur les obligations que comporte son admission dans l’ordre, après quoi, on lui révèle le dikr ou prière spéciale de l’ordre. Enfin, l’assemblée réunie récite la fatha sur le néophyte, qui donne le baiser de paix à ses nouveaux frères ou le reçoit d’eux.
Tout ceci est accompagné d’un cérémonial, spécial à chaque ordre, et entremêlé de prières, faites par le cheikh ou par toute l’assemblée. Tantôt, le cheikh prend les mains du récipiendaire et les garde dans les siennes pendant un certain temps, tantôt il lui fait revêtir un manteau ou un turban de couleur et de forme spéciales, tantôt, enfin, il lui donne l’accolade, ou lui impose les mains.
Dans cetains ordres, comme ceux des Rahmanya, des Qadria, etc., l’initiation est facile et les épreuves courtes. Dans d’autres, comme les Maoulaya et les Bektachya de Turquie, il faut un véritable noviciat de mille et un jours, pendant lesquels le candidat est, ou employé aux plus humbles fonctions de la domesticité, ou aux épreuves les plus pénibles. Ce n’est qu’après ce noviciat effectif qu’a lieu la cérémonie « Telqin » (1).
(1) telqin, nom d’action du verbe ^-à J leqqan, endoc-
triner quelqu’un, lui faire la leçon.
Les réunions des khouan auprès de leur moqaddem ont lieu, quand c’est possible, à époques fixes ; dans les villes, la djelala ou hadra locale se tient toutes les semaines. La séance est employée à prier en commun, suivant le rituel de l’ordre, à lire des passages du Coran et des livres de doctrine, à écouter les instructions ou le « prêche » du moqaddem et, enfin, à accomplir les cérémonies spéciales à l’ordre, telles que chants, musique, danse et autres exercices.
Ces réunions se passent toujours dans un ordre parfait. Le moqaddem, président, assis au milieu du cercle, ou. sur une estrade, ne se lève que pour les prières. Il a près de lui, pour l’assister et diriger les membres de l’assemblée, tout un personnel de khouan investis par lui de fonctions permanentes et bien définies :
C’est d’abord : le maître des cérémonies ou cheikh-elhadrüj qui, dans certains ordres, est doublé d’un imam plus particulièrement chargé de la conduite des prières.
Puis viennent: les chaouch; les chantres ou improvisateurs (meddah),, les lecteurs de poèmes sacrés ( kes • sad )j les porte-étendards ( allam ); et, enfin, les khouan chargés du service des rafraîchissements (. sakka ), lesquels ont aussi la responsabilité de la cuisine et des distributions, lorsque la réunion comporte un repas.
Tous ces emplois sont recherchés des khouan et remplis, non pas seulement avec sérieux, mais avec conviction et comme devoirs religieux.
C’est qu’en effet il n’est pas une de ces fonctions qui n’ait sa raison d’être, comme pratique imitative des actes de la vie d’un Saint musulman. Ainsi, le fait de donner des rafraîchissements est destiné à rappeler que plusieurs derwiches, ou soufi fameux, se firent les serviteurs des pauvres, en se promenant dans les rues, porteurs d’une outre dont ils distribuaient l’eau aux passants altérés.
Le personnel organisé pour les hadra ou djelala n’est
pas le seul qui soit à la disposition des moqaddem, pour le service habituel de l’ordre.
Outre son vicaire et suppléant, appelé neqib, tout cheikh a des reqqab, un oukil s’il est chef de zaouïa, et quelquefois des aides féminins appelés moqaddemat.
L’oukil est l’économe ou l’intendant chargé de toute la gestion, en deniers, matériel ou cheptel du monastère. Il a de gros intérêts en mains, aussi est-ce toujours un personnage d’une certaine importance, choisi parmi les khouan d’élite.
Le reqqab est à la fois le courrier diplomatique et le « missus dominicus. » Il sert à toutes les relations entre le moqaddem, le chef d’ordre et les khouan. Les lettres qu’il porte sont, le plus souvent, banales et, à priori, sans importance ; mais le cachet du moqaddem et certaines phrases conventionnelles servent à accréditer le reqqab, comme homme de confiance et fondé de pouvoirs du cheikh. Aussi est-il, sur sa route, accueilli avec respect et déférence par tous les khouan de l’ordre.
C’est presque toujours verbalement que le reqqab doit remplir sa mission, et souvent il doit parcourir rapidement de très longues distances, sans éveiller l’attention ni des agents de l’autorité politique, ni des Musulmans étrangers à l’ordre. Pour eux, son caractère de reqqab doit être ignoré, et sa marche doit être assez rapide pour pouvoir, le cas échéant, devancer ceux qui auraient intérêt à entraver sa mission, ou échapper à ceux qui le poursuivraient.
Plusieurs ordres religieux, tels que les rahmanya, tedjanya, qadrya, aïssaoua, etc., admettent des femmes qui portent le titre de « sœurs » (khouatât).
Elles sont soumises aux devoirs et aux pratiques de l’ordre, assistent aux réunions avec les hommes, en se tenant un peu à part, ou ont des réunions particulières. Les plus intelligentes d’entre elles peuvent être nommées moqaddemat et, dans ce cas, bien que soumises en tout aux moqaddem, dont elles ne sont que les neqib
féminins, elles ont ordinairement pour fonction d’initier les nouvelles adeptes, et de présider leurs réunions, ou d’assister le moqaddem, quand celui-ci préside luimême.
Les moqaddemat n’existent guère que dans les agglomérations de Khouan. Aussi, le moqaddem initie-t-il souvent, lui-même, les femmes qui demandent l’ouerd; l’initiation se fait alors en présence des autres khouatat et, rarement, dans les réunions d’hommes.
Quant aux Khouan, ou adeptes, s’ils ont tous les mêmes devoirs et les mêmes obligations, s’ils sont bien réellement soumis à la même règle, l’égalité qui existe entre eux n’empêche pas qu’il y ait, dans le degré d’initiation à cette règle, des différences très notables, selon les capacités intellectuelles, l’instruction ou la moralité desdits Khouan.
Tout chef d’ordre ou tout moqaddem exerçant réellement les fonctions de maître éducateur (cheikh et-terbia) classe, en effet, ses disciples (gandouz) (1) en trois catégories: V élite de V élite (2) (Mourid khiar el-khaoua) ; V élite (Mourid khiar); le vulgaire (Mourid El-Amma).
L’initiation est toujours progressive et proportionnée à l’intelligence :
« Lorsque l’adepte est d’une nature vulgaire, il convient qu’il ne » soit initié aux préceptes que progressivement, aussi ne faut-il lui » imposer que des prières faciles, jusqu’à ce que son âme soit forti- » fiée et affermie par degrés. Alors on augmente l’enseignement en y » ajoutant des invocations parle Prophète..... lorsque les fruits pro- » duits par la pratique de l’invocation- dite du dikr et par une foi
(1) j jjji (Gandouz), au pluriel ( Guenadez ), corruption barba-
resque de s’amender, arriver à résipiscence .
(2) Les G-uenadez de la première catégorie sont dits aussi
( Khouan- es- Salekin) , de ^XIw (Sellek) se tirer
d’afFaire, être quitte, faire son chemin. L’expression sera exactement traduite par : Frères profès.
» profonde, ont effacé les impuretés de Pâme, lorsque par les yeux du » cœur, on ne voit, dans ce monde et dans l’autre, que l’Être unique, » alors on peut aborder la prière, etc. (1). »
En réalité, la masse des Khouan, le « vulgum pecus » de la troisième catégorie, se borne à recevoir le dikr ou la prière spéciale à l’ordre, et la notion rigoureuse de ses obligations, morales et matérielles, vis-à-vis de la congrégation.
Il est vrai que ce dikr doit lui procurer le salut éternel dans l’autre monde, et que l’accomplissement de ces obligations lui assure l’aide et la protection de tous les membres de la communauté.
L’ouerd, ou la règle, impose en effet, à tous les adeptes, des obligations étroites vis-à-vis du cheikh, des moqaddem et des autres Khouan.
Les devoirs envers le moqaddem se résument, dans toutes les congrégations musulmanes, sans exception, en cette « obéissance absolue » que définit si énergiquement le « perindè ac cadaver » des Jésuites. La formule arabe est du reste absolument la même :
« Tu seras entre les mains de ton cheik comme le cadavre entre » les mains du laveur (des morts)
» Obéis lui en tout ce qu’il a ordonné,
» car c'est Dieu même qui commande par sa voix, lui désobéir c’est » encourir la colère de Dieu. N’oublie pas que tu es son esclave et » que tu ne dois lien faire sans son ordre.
» Le cheikh est l’homme chéri de Dieu ; il est supérieur à toutes » les autres créatures et prend rang après les Prophètes. Ne vois » donc que lui, lui partout. Bannis de ton cœur tonte autre pensée » que celle qui aurait Dieu ou le cheikh pour objet (2). »
La confiance dans le cheikh doit être entière. « Son
(1) Extrait d'une citation faite par le cheikh Si Snoussi dans le « Livre de ses appuis », page 21 de la traduction de M. Colas.
(2) Extrait des « Présents dominicaux », ou Règle des Rahmania , déjà cités par M. Brosselard et par MM. Hanoteau et Letourneux.
» image, dit Si Snoussi (1), doit toujours être présente à » la pensée de l’adepte, sans cesse soumis à ses pres- » criptions. Ce soutien le sauve de ce qui peut être aussi » mortel pour son âme que la dent d’un lion féroce peut » être dangereuse pour son corps.
» De même, dit Bou-Goubrin, qu’un malade ne doit » avoir rien de caché pour le médecin de son corps, de » même tu es tenu de ne dérober au cheikh aucune de » tes pensées, aucune de tes paroles, aucune de tes » actions. Le cheikh est le médecin de ton âme. »
Cette confiance exclut, de la part de l’adepte, toute initiative, tout raisonnement: « Il doit, selon Djenidi, » tenir son cœur enchaîné à son cheikh..., écarter de » l’esprit tout raisonnnement bon ou mauvais, sans » l’analyser, ni rechercher sa portée, dans la crainte que » le libre cours donné aux méditations ne conduise à » l’erreur. »
Il est inutile d’étendre ces citations, qui ne seraient que des répétitions avec quelques variétés d’expression ; le but humain de tout ordre religieux étant toujours, d’annihiler les volontés particulières des adeptes, et d’absorber les individualités, au profit de l’œuvre impersonnelle poursuivie par la communauté.
Cette soumission est d’autant plus complète, qu’elle est toujours librement consentie par ceux qui viennent se confier à la direction spirituelle des moqaddem, et que le fidèle croit accomplir un acte d’intérêt personnel, puisqu’il s’agit du salut de son âme.
Les devoirs réciproques des Khouan sont, dans tous les ordres, ceux que la nature et les liens du sang imposent à des frères : un dévouement et une ^affection sans bornes, une charité que rien ne rebute, une solidarité poussée, dans certains ordres, jusqu’au communisme :
(1) Si Senoussi, loco citato, p. 26.
« les affiliés (des Ghadelya) se caractéristent par l’amitié » qu’ils se vouent les uns aux autres, par leur habitude » de ne rien se restituer. »
Dans les « Présents dominicaux, » ou développement de la règle des Rahmanya (1), le cheikh s’adressant au néophyte doit lui donner à cet égard les instructions suivantes :
« Mon enfant ! tu serviras tes frères avec dévouement. Les servir, » c’est pour toi comme un titre de noblesse.
» Tu fermeras les yeux sur leurs défauts, et tu cacheras leurs fau- » tes, si tu les connais. Celui qui dévoile les actions coupables de » ses frères détache le voile qui couvre ses propres péchés.
» Aime ceux qui les aiment, déteste ceux qui les haïssent, car vous » ne formez tous qu’une seule et même âme.
» Pardonne-leur les offenses dont ils peuvent se rendre coupa - » blés envers toi.
» Ferme ton oreille au mal qu’on pourrait te dire sur leur compte.
» Assiste-les dans la maladie, viens à leur aide dans l’adversité.
» Garde-toi, dans tes rapports avec tes frères, de l’hypocrisie, du » mensonge et de l’orgueil.
» Soustrais ton cœur à l’envie, car l’envie consume les bonnes œu- » vres comme le feu consume le bois.
» Quand tu parles de tes frères, applique-toi à vanter leurs mérites » et fais voir que tu es fier de leur confraternité.
» Pense avec eux d’un même esprit ; agis avec eux d’un même » cœur ; avance d’un même pas dans la voie du salut des âmes, dans » cette voie tracée par le fondateur de l’ordre, le plus grand des hom- » mes, sur la terre, après le Prophète.
» Lorsque tu parles de la société à laquelle tu es lié par tes ser- » ments, souviens-toi qu’il est convenable et digne de l’élever au- » dessus de toutes les autres. »
Ces prescriptions, qui sont sensiblement les mêmes dans tous les ordres, sont exécutées scrupuleusement par les Khouan, car les obligations imposées ont pour compensation, non-seulement les services rendus par la collectivité à tous les instants de la vie, mais encore l’assurance formelle de bénéficier, dans l’autre monde,
(1) Cités par M. Brosselard et par MM. Hanoteau et Letourneux.
des prières faites en commun dans les réunions des Khouan.
Or, tout Musulman est convaincu que les prières faites en commun ont plus d’efficacité que les autres, et que Dieu y a attaché des mérites particuliers. Et ce n’est pas seulement des prières ainsi faites, d’une façon générale, que bénéficie le Khouan ; dans la plupart des ordres, quand un malheur frappe un des adeptes, tous les frères qui en ont connaissance doivent se réunir et réciter, plusieurs fois dans la journée, des chapitres du Coran, ou les prières spéciales « dont ils ont les secrets » particuliers. »
Cette solidarité étroite, née à la fois de l’intérêt matériel et de l’intérêt spirituel, ne contribue pas peu à compléter l’effacement de la personnalité du Khouan, car, non-seulement il appartient à son cheikh, mais il appartient encore à ses frères, dont il peut espérer tant de bienfaits s’il reste dans la voie tracée.
Les pratiques de dévotion que l’ouerd impose aux Khouan sont conçues dans le même esprit ; elles achèvent l’œuvre d’anéantissement de l’individu.
Ces pratiques, plus ou moins obligatoires selon les ordres, mais toujours méritoires, sont les suivantes, en commençant par la moins importante :
Le renoncement au monde ( azlet an en-nas , ^ 3!
y-UI) ;
La retraite ( el-kheloua , ) ;
La veille (es-salu^ ) ;
L’abstinence ( es-siam> ;
L’assistance aux réunions ( hadra > zerda , djelala
iWs. iOjj ;
La ziara
La hadia ( Aj j^I);
Le dikr (jS 'i).
Des quatre premières nous ne dirons rien, sinon qu’elles font partie de ces procédés habituels d’entraînement mystique, dans lesquels l’état morbide et l’excitation nerveuse jouent un si grand rôle et facilitent d’autant la tâche des directeurs spirituels.
Nous avons vu, d’autre part, ce qu’étaient ces réunions de Khouan, et comment elles se liaient avec la perception d’aumônes religieuses.
Quant à la ziara, proprement dite, nous l’avons définie en parlant des marabouts libres. Celle qui incombe aux Khouan n’en diffère que par son caractère obligatoire, et par la fixité de son quantum égal pour tous et déterminé de façon à en rendre le paiement facile aux fortunes les plus modestes. Ici la ziara n’est plus un hommage rendu à un personnage religieux, c’est la cotisation due par le membre d’une association constituée. Le moqaddem envoie la percevoir par ses chaouch au domicile du Khouan retardataire ; car c’est le prix du concours matériel et spirituel que la congrégation assurera à un moment donné.
Les pauvres « frères » subissent ces exigences sans montrer aucune mauvaise humeur : « ce n’est pas à » l’homme que nous donnons, disent-ils, c’est à Dieu ; » et ils livrent leurs offrandes avec une extrême facilité.
En Algérie, la perception des ziara a été tout d’abord réglementée par l’autorité française qui, dès les premiers jours de l’occupation, les a soumises à l’autorisation préalable, sans d’ailleurs jamais en reconnaître la légitimité ni intervenir en quoi que ce soit dans cette perception, si ce n’est plus tard, pour protéger au besoin les individualités désireuses de se dégager de ces obligations. Puis, peu à peu le nombre de ces autorisations a été réduit ; au lieu d’être données, sur place et sans formalité, par les autorités locales, elles n’ont plus été accordées que par les Commandants de subdivision, et même dans ces dernières années par les Généraux de division et les Préfets. Tout récemment, en 1880, M. Al-
bert Grévy a retiré à ces fonctionnaires ce droit d’autorisation et il a posé en principe que les ziara seraient partout interdites et assimilées à des actes de mendicité, sauf dans le cas exceptionnel oü, pour des raisons politiques d’ordre supérieur, le Gouverneur croirait devoir les autoriser. En fait, ces autorisations n’ont dès lors été accordées que très rarement (1).
Ces mesures restrictives, il faut bien le dire, n’empèchent nullement les ziara d’être perçues, car les Khouan, engagés par leur conscience, et par leur serment religieux à les faire parvenir à leurs moqaddem s’arrangent toujours pour s’acquitter de ce qu’ils considèrent comme une dette sacrée. Mais les entraves, que nous apportons à ces perceptions limitent le nombre des offrandes et permettent aux tièdes et aux hésitants de se dégager plus facilement; elles ont en outre le grand avantage d’empêcher dans une certaine mesure, ces allées et venues de moqaddem et d’émissaires qui vont réveiller le zèle religieux et appauvrir les populations. Aussi, au fond, la majorité des indigènes ne nous sait pas trop mauvais gré de ces entraves.
Par contre, au Maroc, où ces ziara sont entièrement libres, elles donnent lieu à des abus dont on a peine à se rendre compte. On a vu des chefs d’ordre se rendre chez des cultivateurs généralement peu aisés et y prélever leurs offrandes comme de véritables impôts ; et ces pauvres paysans de leur répondre : « Prenez ce que vous » voudrez ; votre khalifa, votre naïb, votre moqaddem » sont déjà venus ; nous leur avons donné et notre rede-
(1) Une fois au Cherif d’Ouazzan, grand maître des Taïbya, sur la demande de notre Ministre de France à Tanger, et pour Si Abdesselem ou son fils seulement et non pas pour scs moqaddem ; une autre fois au grand maître des Zianin, de Kenadna, en récompense de services rendus pendant l’insurrection. — Enfin, deux autres fois : à Tidjani, grand maître des Tidjanya, et à Si Ali-ben-Otsman, de Tolga, grand maître des Rahmanya du Sud. En tout quatre fois, et, nous le rappelons, en récompense de services rendus.
» vance et le plus que nous pouvions ; il ne nous reste » presque rien, mais peu importe, prenez ce que vous » désirez, puisez à votre discrétion : tout est à Dieu, il » est le plus sage, il est le dispensateur et le rénuméra- » teur. »
Ces exigences et ces rapacités des chefs religieux, congréganistes ou non, sont une des principales causes de la misère qui règne en permanence dans la plupart des États musulmans et spécialement au Maroc où abondent les représentants des divers ordres religieux, les marabouts locaux, et les Gherfa, ou descendants du Prophète qui sont à la fois chefs de Khouan et marabouts par excellence (1).
En dehors du paiement de la ziara, le Khouan peut, dans certains cas avoir à payer une autre redevance appelée Hadia (£j = don, cadeau).
La Hadia est, à proprement parler, l'offrande expiatoire ou l’amende imposée au profit de la caisse de la congrégation, à tout Khouan qui a commis une infraction à la règle, a manqué à ses devoirs, ou demande à rentrer dans la communauté après en avoir abandonné les pratiques.
Cette hadia est toujours en rapport avec la fortune du Khouan à qui elle est imposée.
La hadia est aussi l’aumône, religieuse et propitiatoire , que les moqaddem sont dans l’habitude de se faire donner, en temps de troubles et d’insurrection, par les agents politiques et chefs indigènes qui refusent de faire cause commune avec les Khouan ; que ces chefs indigènes fassent ou non partie de la congrégation, peu importe.
Beaucoup de chefs donnent cette hadia, de leur propre mouvement, sous forme d’un cadeau consistant en un cheval, en un objet mobilier, ou même en argent. Bien
(1) Voir chapitre XXIV : Cheikha, un aperçu de ce qu’étaient il y a 25 ou 30 ans ces redevances en Algérie.
peu osent refuser, car cet acte de déférence vis-à-vis de l’idée religieuse, que représente le moqaddem, assure à l’agent qui s’y soumet certains ménagements en cas d’insuccès : cela lui donne la certitude de n’ètre pas, au début du mouvement, la victime d’un assassinat, d’un empoisonnement ou d’un incendie accompli, sur l’ordre du moqaddem, pour montrer à tous comment sont punis ceux qui ne reconnaissent pas le caractère religieux de la congrégation.
Ce qu’il y a d’étrange, c’est que le paiement de la hadia n’empèche pas toujours celui qui la paie de nous servir fidèlement et de se faire tuer pour notre cause. Parfois môme il se ménage, par ce moyen, avec les Khouan rebelles, des relations dont il se sert, à notre profit, pour l’exercice de ses devoirs professionnels, contre ces mêmes rebelles.
Nous sommes en droit de juger très sévèrement ces usages qui répugnent à nos habitudes de loyauté ; mais notre politique est de paraître les ignorer, et surtout, de ne pas nous exagérer la gravité de cette hadia qui, de Musulman à Musulman, n’est, le plus souvent, qu’un acte de dévotion, une « aumône propitiatoire. »
Il nous reste à parler de la dernière et de la plus importante des pratiques des Khouan, du dikr(l) (j-fi).
Le sens propre et usuel de ce mot jJï est : « mention, exposé, énonciation ; » c’est, au fond, celui qu’il a conservé dans le style religieux: la mention par excellence étant celle qui a Dieu pour objet, on est arrivé aux sens de : « mention de Dieu , » « livre révélé , » « prière , » « invocation, » « oraison. »
(1) La prononciation du 3 est très variable et oscille du D ordinaire ou Z. En Algérie, et surtout dans la province de Constantine, les
oreilles très exercées peuvent seules distinguer le ^ du û. Ailleurs, la nuance est plus sensible, c’est ce qui explique les différences d’orthographe, telles que : Chadeli, Chadzeli, Chazeli ; — Dikr, Dzikr, Zikr, etc.
Chez les Khouan, le dikr est l’Oraison spéciale et distinctive de la congrégation.
C’est le plus souvent, sinon toujours, une invocation très courte, mais qui doit se répéter de suite un nombre immense de fois, de sorte que c’est avec raison que l’on a traduit souvent le mot dikr par « Oraison continue (1). »
L’origine de ce genre d’oraison, comparable à nos litanies, est dans le 41e verset du chapitre XXXII du Coran.
\j+a& \J$ 3 ^ I i ^ i a) I I Lj
(O croyant, énoncez (le nom) de Dieu, par un nombre considérable d’énonciations, et célébrez-le matin et soir.)
L’application en est faite, par les Musulmans non Khouan, en récitant le chapelet, dont chacun des 99 grains correspond à un des noms de Dieu.
Chez les Khouan, le dikr consiste à répéter, cent, deux cents, cinq cents ou mille fois de suite, soit le mot soit une formule courte telle que la profession de foi islamique aÜI (il n’y a d’autre divinité que Dieu), soit une invocation brève comme : pardonne mon Dieu ! («Ül ^ûjcJ), soit un verset du Coran, etc. En général, plus l’oraison est courte, plus on la répète de fois.
Le dikr d’une congrégation comprend toujours, au moins, quatre articles ou versets placés dans un ordre déterminé, et pouvant servir de moyen de ralliement et de signe de reconnaissance, entre les Khouan qui se rencontrent sans se connaître. L’un récite à haute voix la première phrase du dikr, et l’autre répond par la seconde; une deuxième épreuve, portant sur les versets
(1) C’est, croyons -nous, M. Cherbonneau qui, le premier, a donné cette expression comme équivalente du mot dikr (Revue africaine , 1859, p. 470).
suivants, leur montre bien vite qu’ils appartiennent au même ordre religieux (1).
Le dikr se complète, d’ailleurs, par la récitation de prières plus ou moins longues, ou de chapitres du Coran auxquels le fondateur de l’ordre a attaché des indulgences spéciales, et que l’ouerd impose au Khouan dans des circonstances déterminées.
Chaque ordre a, en outre, certaines particularités d’attitude ou d’intonation, dans la prière et dans le mode de récitation du dikr, qui permettent facilement de reconnaître les Khouan de plusieurs ordres. Enfin, il y a aussi certaines couleurs adoptées pour les vêtements, les turbans, les ceintures, comme pour les bannières déployées dans les hadra ; mais l’emploi de ces couleurs distinctives n’est ni obligatoire, ni général, ni important. ' Nous examinerons plus en détail ces particularités, dans les notices spéciales aux principales congrégations pouvant jouer un rôle en Algérie.
Revenons pour l’instant au dikr.
Les courtes phrases qui le composent sont, en ellesmêmes, fort inoffensives; elles sont toujours très simples car, parmi les points de doctrine communs à la majorité des congrégations, se trouve l’affirmation que: « la foi est d’autant plus pure que la prière est plus simple. » C’est, d’ailleurs, un procédé commun à tous les agents de propagande religieuse de réduire la croyance à la plus stricte expression, et de la mettre ainsi facilement à la portée des masses illettrées ou inintelligentes.
Celles-ci d’ailleurs s’attachent très vite à ces pratiques surérogatoires qui ne leur demandent pas grand effort et qu’ils finissent par préférer aux pratiques canoniques et obligatoires.
Le sens des phrases prononcées dans le dikr n’a, du reste, rien qui soit de nature à attirer notre attention,
(1) Voir spécialement le dikr des Taïbya, chapitre XXV.
car le dikr ne résume pas toujours les doctrines ou les tendances de l’ordre.
Mais, ce qu’il importe de bien mettre en relief, c’est le fait même de la récitation du dikr. Quand un rahmani a, pendant vingt-quatre heures, redit trois mille fois son dikr : « La illaha, ilia Allah, Mohammed rassoul Allah. Il n’y a d’autre divinité que Allah, Mohammed est l’envoyé de Dieu », il semble bien difficile qu’il puisse conserver une parfaite lucidité d’esprit, et surtout qu’il ait l’esprit disposé au raisonnement, ou même à la gestion des affaires ordinaires de la vie.
Cette répétition mécanique, consécutive et prolongée d’une même phrase conduit fatalement à l’abêtissement, à la monomanie ou à l’exaltation cérébrale. « Peu à peu » la faculté de vouloir et de réfléchir s’éteint, l’intelli- » gence s’atrophie et l’adepte devient, réellement, l’ins- » trument docile et aveugle des maîtres qui se sont ré- » servé le droit de penser pour lui (1). » C’est toujours la continuation du système d’entraînement mystique, que nous avons déjà signalé, et vers lequel concourent toutes les pratiques dévotes et toutes les prescriptions de l’ouerd. Les unes et les autres sont, du reste, admirablement combinées en vue du but à atteindre.
On comprend l’énorme influence qu’assurent, à leurs chefs, de pareilles institutions, chez un peuple où, depuis des siècles, l’idéal religieux se confond avec l’idéal politique. Aussi, l’observance de la règle est-elle la préoccupation constante des moqaddem et, dans cette règle, ce à quoi ils s’attachent le plus, c’est la récitation du dikr. Ils en proclament constamment l’importance et en exaltent les bons effets spirituels : c’est, de toutes les pratiques, la plus méritoire, la plus indispensable, celle qui assure aux fidèles les plus grandes indulgences.
C’est dans cet ordre d’idée que Sid Mahmed-ben-Abd-
(1) Hanoteau et Letourneux, loco citato.
er-Rahman, le fondateur des Rahmanya, a été jusqu’à dire que « quiconque aura entendu une fois réciter son » dikr entier sera sauvé ! »
Et en fait c’est, le plus souvent, au paiement de la ziara et à la récitation du dikr que se bornent les pratiques de la masse des Khouan ; cela suffit au chef d’ordre ; la ziara remplit la caisse, et le dikr maintient l’habitude de la discipline et de la soumission. Avec de l’argent et des gens disciplinés, en peut faire de grandes choses. C’est ce qu’ont bien compris les fondateurs d’ordre, et c’est ce que leurs successeurs s’appliquent à maintenir.
C’est aussi là qu’est, pour nous, le principal danger des ordres religieux, bien plus encore que dans l’exaltation, le mysticisme ou les prétendus mystères de leurs doctrines.
Nous avons dit ce qu’était l’ensemble de ces doctrines et de cette organisation; nous donnerons plus loin, d’après des textes arabes originaux, ou d’après des renseignements fournis directement par des chefs d’ordre, des moqaddem et des Khouan, quelques détails sur chacune des principales congrégations, et on verra que tous les prétendus mystères concernant les Khouan se réduisent à bien peu de chose. Tout le danger pour nous, et il est immense, réside dans l’ organisation, la discipline et l'argent des Sociétés religieuses musulmanes. Quant au fanatisme des Khouan, il n’est, en réalité, ni plus grand, ni moindre que celui de n’importe quel Musulman convaincu et pratiquant : tout vrai croyant est fanatique, quelle que soit sa religion.
Un fait qui montre, du reste, que le « fanatisme » des Khouan n’est pas toujours agressif, c’est que certains moqaddem délivrent à des Chrétiens des lettres que l’on pourrait appeler des « brevets de Khouan honoraires », car elles confèrent aux porteurs, en tous temps, en tous lieux, l’aide et la protection des membres de la congrégation qui doivent les considérer comme étant leurs frères.
Nous devons aussi ajouter ici que l’organisation redoutable, dont nous venons de tracer rapidement l’esquisse, comporte, dans la pratique, certains tempéraments qui en atténuent la gravité. Dans beaucoup de cas, l’immense extension prise par un ordre religieux, et sa dispersion dans des régions éloignées peu accessibles aux communications fréquentes, ont eu pour effet d’en détruire l'homogénéité matérielle. La règle spirituelle seule est restée intacte, et encore pas toujours. Il en résulte que l’ordre finit quelquefois par se composer d’un nombre plus on moins grand de congrégations dont les khalifat arrivent peu à peu à se détacher complètement de la maisonmère et à devenir eux-mêmes de véritables chefs d’ordres nouveaux, suivant la règle ou le rituel de l’ordre primitif mais n’obéissant plus à sa direction temporelle.
Les Qadrya, les Rahmanya, les Ghadelya, les Ckeikhha, etc., forment chacun une quantité considérable de congrégations indépendantes, quoi qu’ayant conservé le nom et le rituel de l’ordre primitif. Au contraire, les Tidjanya, les Snoussya, les Zianya, les Kerzazya ne forment chacun qu’une congrégation.
Cette distinction entre V ordre religieux et la congrégation a, au point de vue politique, une grande importance. Nous aurons occasion d’y revenir.