‹ Marabouts et Khouan. Étude sur l'Islam en AlgérieChapitre 9 sur 60 · ROLE POLITIQUE · texte numérisé non relu

ROLE POLITIQUE

L’influence et la popularité des ordres religieux orthodoxes, bien qu’immenses en Algérie, ne sont pas sans restriction, et ces ordres ont, dans l’Islamisme même, de nombreux ennemis.

Les premiers sont les ulémas, les savants et, avec eux, le clergé officiellement investi, parles gouvernants, de la direction spirituelle des fidèles. Pour maintenir leur suprématie sacerdotale, leur situation, leurs revenus et leur influence intellectuelle, uléma, mofti et tolba ont, plus d’une fois, à Stamboul, en Perse et en Égypte, cherché à réagir contre l’envahissement des congrégations musulmanes. Ils l’ont fait surtout en mettant en avant la cause sacrée de l’orthodoxie musulmane. Mais, sur ce terrain de l’orthodoxie, les arguments qu’ils invoquent, en les puisant dans le Coran ou dans les livres des anciens docteurs, sont combattus, non sans succès, par les Khouan au moyen d’autres citations prises dans les livres saints.

Le peu que nous avons dit de la doctrine islamique montre, d’ailleurs, que tout prêtre musulman, salarié ou protégé par un pouvoir politique, est dans une situation fausse, car, le Coran à la main, le sacerdoce prime la souveraineté temporelle. C’est pour cette raison que dans ces luttes théologiques contre les ordres religieux, le rôle du clergé investi, en Turquie comme ailleurs, fut toujours peu efficace : tout au plus parvint-il à faire classer, comme hérétiques, quelques individualités qui man-

quaient de prudence dans l’exposé de leurs doctrines et s’écartaient un peu trop de la souna ; mais ce fut tout. Et encore, plus d’un derwich ou soufi, exécuté comme hérétique ou novateur, est-il devenu, peu de temps après sa mort, un grand Saint et une des lumières de l’Islam !

Aussi, malgré les rapports nombreux que les doctrines des ordres religieux ont avec celles des schismatiques, motazélites, ouabbites, chiites, ismaéliens et autres ; malgré l’espèce de panthéisme inconscient auquel arrivent les plus mystiques de ces ordres, ils sont restés orthodoxes; et, démontrer le contraire, n’a pas été possible aux docteurs de l’Islam.

Ne pouvant atteindre les ordres religieux, au point de vue de doctrines qui reposent sur des textes indiscutables et vénérés pour tous les Musulmans, les uléma ne manquent pas de les attaquer dans leurs écrits, soit en blâmant leur ascétisme, soit surtout en réprouvant, comme contraire à la dignité humaine, leurs danses, leur musique et leurs exagérations de tous genres.

Ibn Khaldoun, le célèbre historien des Berbères, ayant à parler d’un cadhi de Fez, Khouan trop zélé (1), sans doute un derkaoui, s’exprime ainsi : « Emporté par son » zèle, il se laissa aller aux inspirations de cette dévo- » tion fanatique, dont les pratiques nous sont venues de » l’étranger. »

Mais, à côté de ces blâmes mesurés et exprimés en termes choisis, viennent se placer les railleries les plus vives. « La littérature turque est remplie de contes et de » satires sur les derwichs (ou Khouan), et ceux-ci ne » sont pas mieux traités que nos moines dans les » fabliaux du XIe et du XIIe siècles. Du reste, on ne voit » pas que ces moqueries perpétuelles aient nui en rien

(1) Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères , tome IV, p. 185 de la traduction de M. de Slane.

» au crédit dont les derwichs continuent à jouir parmi » le peuple (1). »

Nous avons, nous-même, bien souvent entendu des kabyles intelligents, et aussi quelques rares chefs arabes, nous raconter les choses les plus violentes contre les Khouan; citant leurs ruses, leur influence néfaste, la fausseté de leurs prétendues doctrines, leur rapacité, leurs mensonges, etc. Toutefois, si un devoir professionnel nous mettait alors en présence d'un moqaddem quelconque ainsi incriminé, nous voyions aussi ces .mêmes kabyles et ces mêmes chefs indigènes, pleins de respect pour son caractère religieux, lui témoigner, en public, les plus grands égards et, bien que non affiliés à son ordre, lui apporter leur ziara et lui demander sa bénédiction, tout comme les dévots et les Khouan les plus convaincus (2).

Quant à la masse des Musulmans, qui n’entendent rien à ces questions de philosophie religieuse, ils sont au contraire séduits par la force considérable et l’influence que l’union donne à ces Khouan, et ils s’affilient de plus en plus aux ordres religieux. Les danses, musiques, jongleries et les autres manifestations extérieures des Khouan ne les choquent en rien : ils ne mettent pas en doute leur caractère religieux, ils les acceptent comme ils acceptent « les miracles » des Aïssaoua, « mira- » clés dus à une perfection morale qui attire la faveur » de Dieu sur les adeptes de cette secte. »

(1) Ubicini, Lettres sur la Turquie (Paris, 1851).

12) Lorsque je relevai le contraste existant entre leur conduite et leurs paroles que cependant je n’avais pas provoquées, tous me répondaient par des raisons de prudence ou de convenance mondaine ; ils avaient peur de l’influence du moqaddem. Un jour, en pareille occurence, un chef arabe de grande famille se contenta de sourire et de me citer le proverbe arabe dont le sens est : « Méfie-toi de la » femme par devant, de la mule par derrière, et du marabout par tous » les bouts. »

« Rien n’arrive sans la permission de Dieu, et plus une » chose est étrange, incompréhensible, en dehors des » règles établies, plus l’intervention de Dieu est évi- » dente. »

La majorité des musulmans a toujours regardé ces Khouan, derwichs ou fakirs, et surtout leurs chefs d’ordre, comme des âmes chéries du Ciel, en commerce intime avec les puissances spirituelles, et comme faisant partie des Saints du Ghaout-el-Alem, dont nous avons parlé plus haut.

Les moins enthousiastes ou les moins bien disposés vis-à-vis des Khouan n’oseraient se prononcer ouvertement contre eux. Ils regardent ce mélange de pratiques religieuses et d’exercices profanes comme un mystère, devant lequel tout Musulman ayant la foi doit s’incliner en silence.

Ces idées superstitieuses, les Khouan ont le talent de les entretenir et de les maintenir à travers les âges. C’est derrière elles qu’ils s’abritent et prospèrent, et c’est en les exploitant habilement qu’ils réussissent à s’attirer la vénération et les bienfaits de toutes les âmes crédules. Ce côté surnaturel et superstitieux des pratiques des Khouan est, précisément, ce qui exerce le plus de séduction et d’attrait sur les masses ignorantes. En outre, les statuts des sociétés religieuses flattent l’amour-propre et les tendances égalitaires des malheureux. « Un » homme qui n’appartient pas à la caste religieuse voit, » avec un profond sentiment d’orgueil, que, grâce au » concours de l’ordre auquel il appartient, il peut, sans » instruction et malgré l’obscurité de sa naissance, » acquérir un pouvoir religieux égal, et quelquefois bien » supérieur, à celui des marabouts (1). »

Mais, si les ordres religieux musulmans ont l’attachement et le respect superstitieux des masses, ils ont, en

(1) Hanoteau et Letourneux, Les Kabyles et les Coutumes kabyles. (Tome II, page 104).

dehors de l’inimitié des uléma et du clergé, celle de tous les gouvernements musulmans ou chrétiens.

On comprend, en effet, sans qu’il soit nécessaire d’insister, combien peu le despotisme oriental doit s’accommoder de ces sociétés secrètes, qui forment un État dans l’État, et où le pouvoir d’un chef d’ordre peut arriver à battre en brèche l’autorité du Souverain.

Plusieurs princes connaissent, pour s’en être servis avant de monter sur le trône, la force de ces congrégations. Aussi ils les ménagent généralement, d’autant plus qu’ils en ont plus peur, et ils cherchent à gagner les cheikhs par des présents et des faveurs de toutes sortes. Quant à espérer se débarrasser de ces congrégations, les Souverains musulmans savent, mieux que personne, que ce n’est pas possible.

Toutes les fois que la politique d’un ministre ou la rigidité d’un magistrat a proposé, à Constantinople, d’abolir ces ordres, le public, toujours favorable à ces anachorètes, n’a élevé qu’une voix pour leur conservation, dans la crainte, disait-il, d’attirer sur l’Empire les anathèmes de toutes les âmes saintes. Avec de pareilles croyances, on comprend que la destruction des zaouïa des Khouan et la confiscation de leurs biens seraient considérées, par les masses, comme une œuvre antireligieuse, qu’un Souverain musulman n’oserait assumer ; ce serait donner à ces religieux l’auréole du martyr.

Ce n’est pas que des tentatives n’aient été faites à diverses reprises.

Vers le milieu du XVIe siècle, lorsque le Sultan mérinite Mouley-Smaïl, effrayé du crédit que prenait Si Mahmed-ben-Aïssa (le fondateur de Aïssaoua), voulut le bannir, lui et ses Khouan, toute la population de Méquinez suivit le Saint, et Mouley Smaïl, abandonné de tous, ne trouva même plus les maçons nécessaires aux constructions qu’il avait entreprises. Bientôt pour éviter de plus grand malheurs, il dut rappeler les Aïssaoua et les combler de faveurs.

Un siècle plus tard, en Turquie, sous le règne de Mohammed IV, lorsque le célèbre Vizir Kouprouli Mohammed Pacha, qui était pourtant un homme de grande valeur, essaya de supprimer à la fois les ordres des Mouleya, des Khelouatya, des Djelouatya et des Ghemsya, il ne réussit qu’à mettre en relief l’impuissance du Sultan et à augmenter le crédit des ordres ainsi attaqués. Bravant les fetoua des muphti, les fîrmans des Sultans et les railleries des écrivains, les ordres religieux menacés se cachèrent, et reparurent bientôt plus puissants que jamais.

En 1826, le Sultan Mahmoud, peu après le massacre des Janissaires, essaya de se débarrasser des Bektachia. Ce fut une suppression officielle dans toutes les règles : les uléma et muphti l’avaient appuyée de leur autorité religieuse, le supérieur général et ses deux khalifat furent exécutés publiquement, l’abolition de l’ordre proclamée, plusieurs zaouïa démolies, les principaux moqaddem et derwichs exilés ; ceux qui furent tolérés à Constantinople durent quitter leur costume. Mais cela ne dura guère, et les Bektachya, bientôt réorganisés, reprirent leur place dans la société musulmane.

Nous-mêmes, en Algérie, chaque fois que nous avons eu à réprimer une insurrection grave, nous avons cru devoir détruire les zaouïa des ordres religieux qui paraissaient inspirer les rebelles. Ces exemples, ou ces satisfactions données à notre amour-propre, n’ont pas eu pour effet de ralentir le recrutement des Khouan ; bien au contraire, cela n’a fait que donner du relief aux ordres ainsi frappés et accélérer leur développement. Seulement les Khouan se sont cachés; nous avons alors ignoré leurs lieux de réunion, leur nombre, ainsi que les noms et les résidences des moqaddem ; notre surveillance a dû être plus active, plus tracassière, tout en étant bien moins efficace.

Les Rahmanya et les Derkaoua sont les deux ordres que nous avons le plus frappés, parce que ce sont eux

qui ont paru, jusqu’ici, fournir le plus d’inspirateurs ou de combattants aux insurrections ; ce sont aussi les deux ordres qui ont pris, depuis notre arrivée en Algérie, le plus de développement. Ceux, au contraire, avec lesquels nous n’avons jamais eu à entrer en lutte ouverte, ou que nous avons protégés un peu ostensiblement, sont restés stationnaires ou n’ont prospéré que dans des limites restreintes. Notre bienveillance pleine de prudentes réserves vis-à-vis des chefs et les services mêmes que ces chefs nous ont rendus ont quelque peu déconsidéré ces ordres aux yeux des purs ; tel est le cas des Tidjanya, Aïssaoua, Hansalya (1). Nous estimons donc que, de même qu’il y a faute à détruire les palmiers et les ksour des Nomades que nous ne pouvons connaître, surveiller et atteindre dans leurs personnes qu’en ménageant des centres de réunion, des séjours temporaires, des lieux de production, de ravitaillement et de commerce, de même aussi, nous ne pouvons connaître, surveiller et atteindre les Khouan qu’en tolérant, dans notre rayon d’action, un nombre de zaouïa suffisant pour leur permettre de se grouper, sur des points connus et toujours à notre discrétion.

Cela faciliterait grandement la recherche et la répression de tout moqaddem ou Khouan qui cesserait d’ètre dans notre main. Un peu d'argent et de politique nous rendraient vite maîtres de la situation.

Jusqu’à ce jour, nous n’avons osé ni nous appuyer sur les ordres religieux, ni les supprimer; notre circonspection hésitante a oscillé entre des répressions souvent sévères et des tolérances méfiantes. Aussi, nous n’avons réussi ni à faire disparaître des ennemis, ni à augmenter le crédit et l’influence de nos amis.

L’intérêt, l’ambition, l’orgueil et toutes les mauvaises

(1) Voir dans l'ouvrage de MM. Hanoteau et Letourneux ( Les Kabyles et les Coutumes kabyles, tome II, page 102), les causes du développement de l’ordre des Rahmanya en Kabylie.

passions humaines ne manqueraient cependant pas de jeter, dans les ordres religieux favorisés de nos largesses et de nos faveurs, bon nombre de Musulmans algériens. C’est ce que les Sultans de Stamboul ont fait avec les Mouleya et les Bektachya. A Constantinople, on s’affilie à ces ordres par intérêt ou comme preuve de bon goût et de bonne compagnie : tous les grands du pays font partie du premier. C’est aussi ce qu’ont fait l’Empereur du Maroc et le Bey de Tunis vis-à-vis des Taïbya et des Tidjanya.

Nous aurions peut-être eu intérêt à suivre, en Algérie, une conduite analogue, et à reconnaître une existence légale à ceux de ces ordres religieux dont les chefs pourraient être gagnés à notre cause par de sérieux avantages pécuniaires et honorifiques.

Maintenus par ce moyen, en dehors des préoccupations politiques, compromis par leurs attaches avec nous, ces ordres ne seraient plus un danger pour nous, et leur influence sur les masses musulmanes cesserait d’être aussi nuisible; car chez les Khouan l’idée politique est toujours bien plus dangereuse pour nous que l’idée religieuse. Ni l’Islamisme ni le Soufisme ne sont fanatiques dans leur essence, et, à ce point de vue, les Khouan ne se distinguent en rien des autres Musulmans ; ils sont plus dévots, plus remuants, mais, dans la majeure partie des ordres, ils ne sont ni plus fanatiques, ni plus intolérants que les autres.

Et ce n’est ni le fanatisme, ni l’intolérance, ni même l’idée religieuse qui lance les Khouan dans les hasards de l’insurrection, ou dans le crime. Si on examine froidement les choses, on reconnaît toujours que les causes premières aussi bien que les buts visés, sont du domaine de la politique ou des passions humaines ; un intérêt, une rivalité, une vengeance ou une colère. Les grands mots de Guerre Sainte et de zèle religieux sont bien mis en avant, surtout quand il s’agit de faits collectifs insurrectionnels; mais ce ne sont que des mots sonores,

derrière lesquels les meneurs abritent leurs ambitions malsaines, pendant que les comparses et complices cherchent eux-mêmes à donner une apparence décente à de mauvais instincts et à des appétits inavouables.

Si le sentiment religieux était le mobile réel des insurrections, on verrait plusieurs ordres religieux s’unir, au moins momentanément, pour le triomphe de la foi ; or, c’est le plus souvent le contraire qui a lieu : l’insurrection se localise toujours dans le pays où domine l’ordre religieux qui prête son formidable appui au chef des rebelles; si, par exception, on rencontre, dans les rangs des insurgés, des Khouan de différentes congrégations, c’est que les événements ont été plus forts qu’eux et les ont irrésistiblement entraînés, ou qu’ils ont eu des causes particulières pour se joindre au mouvement.

L’insurrection de 1871 nous fournit une preuve bien nette de ce que nous avançons ; elle fut commencée par le bach-agha de la Medjana, Si El-Hadj -Ahmed -el- Mokrani, personnage politique , noble d’épée, et sans attache religieuse. Ce ne fut pas la cause de l’Islam qu’il mit en avant, mais la situation qui lui était faite par les événements et son mécontentement personnel. Trop faible pour pouvoir résister longtemps avec les contingents que son influence de famille et sa bravoure avaient réunis autour de lui, il invoqua l’appui des Rahmanya, dont les Khouan étaient dirigés par des cheiks ayant toujours été plus ou moins inféodés à son soff.

Les Rahmanya, si nombreux dans la province de Gonstantine et dans la grande Kabylie, étaient alors, comme ils le sont encore aujourd’hui, sans unité de direction, et partagés entre trois ou quatre supérieurs généraux ayant chacun la prétention d’ètre le grand maître de l’ordre.

Un seul, après de longs pourparlers, répondit à l’appel de Mokrani : ce fut le vieux cheikh El-Haddad résidant à Seddouk, près de Bougie, celui de tous qui avait le plus grand nombre d’adhérents et dont l’action s’étendait sur

tout le littoral et le Tell, depuis Palestro jusqu’à Bône. Les autres khalifat, et notamment celui de Tolga, dont l’influence est à peu près aussi considérable, sur les Hauts-Plateaux et dans le Sud, refusèrent de donner à leurs moqaddem les ordres nécessaires pour autoriser leurs Khouan à nous faire la guerre.

Ce ne fut donc ni l’idée religieuse ni le fanatisme qui souleva contre nous les Rahmanya du Nord, puisque ceux du Sud restèrent calmes; et cependant, il n’y a entre ceux du Nord et ceux du Sud aucun point de doctrine pouvant les diviser. Ce furent les personnalités dirigeantes, les khalifat seuls, qui déterminèrent la différence de leur attitude en cette circonstance.

Était-ce donc parce que, de ces deux khalifat, véritables chefs d’ordre, l’un était plus arriéré et plus intransigeant que l’autre? Nullement, le vieux cheikh El-Haddad était, il est vrai, plus ascète, mais il avait eu bien plus de compromission avec nous, par sa famille, que le cheikh Ali-ben-Otsman de Tolga. Il nous avait abandonné en quelque sorte un de ses fils, Si Aziz, que nous avions fait caïd. Ce fils avait, quelque temps auparavant, donné sa démission parce que l’autorité avait refusé de le nommer bach-agha, mais il était resté l’ami de tous les Français et le compagnon de chasse, souvent même l’hôte, des jeunes officiers des garnisons de Sétif et de Bougie. C’était un ambitieux, mondain et débauché, bien fait pour compromettre le prestige de son père. Quant aux Khouan, recevant le mot d’ordre de Seddouk, c’étaient des Kabyles ou des Telliens en contact journalier avec nous, amis de la paix et plus soucieux de leurs intérêts agricoles et commerciaux que de pratiques, religieuses et ascétiques, qu’ils ne connaissaient du reste que de nom.

Bien différents étaient les Khouan arabes relevant de Si Ali-ben-Otsman, hommes absorbés dans les pratiques religieuses, étrangers au travail et au commerce et vivant absolument à l’écart des Européens. Leur cheikh, il est

vrai, n’avait rien d’un ascète; c’était surtout un professeur, très digne dans sa conduite mais sans affectation dans ses manières et qui, tout en se tenant systématiquement à l’écart des affaires publiques, n’avait jamais eu personnellement que de bonnes relations avec les détenteurs de l’autorité.

Ses Khouan dévots exaltés et sauvages restèrent tranquilles dans sa main et ce furent les Khouan les plus éclairés et les moins religieux, conduits par le cheikh dont le fils avait été notre agent et notre commensal, qui, seuls, consentirent à soutenir la révolte politique de Mokrani.

Et, chose remarquable, lorsque les pourparlers engagés eurent abouti et que le cheikh El-Haddad se mit à prêcher la guerre sainte, la proclamation (1) qu’il adressa, comme chef religieux, est pleine de considérations purement politiques. Malgré la violence que comporte forcément un document de ce genre, ce n’est pas tant la cause de l’Islam qu’il met en avant, que l’intérêt matériel des Kabyles. Sans doute, il promet l’entrée dans le Paradis et des grâces spéciales à ceux qui se feront tuer dans cette croisade contre les Chrétiens, mais ce n’est nullement le style d’un fanatique dont la haine virulente fait explosion, et dont la ferveur ultra religieuse dirige la pensée ; c’est une proclamation rédigée dans le langage voulu pour le but à atteindre, par un homme de sang-froid, pesant le pour et le contre, et tirant habilement tout le parti qu’il peut tirer de son caractère religieux et de son autorité spirituelle sur les masses qu’il veut appeler au combat ; mais, au fond, on sent que l’idée religieuse n’est qu’un instrument aux mains de Cheikh-el-Haddad, comme Cheikh-el-Haddad n’a été, luimême, qu’un instrument aux mains de Mokrani .

(1) Cette pièce est dans le dossier de la procédure instruite contre les chefs de l’insurrection de 1871 ; nous en avons eu jadis un exemplaire entre les mains, mais nous n’avons pu le retrouver.

En 1876, lors de la rébellion d’El-Amri ; en 1879, lors des troubles de l’Aurès; en 1880, lors de l’insurrection du Sud Oranais ; les enquêtes administratives ou judiciaires ont toutes démontré « que le fanatisme religieux » n’a figuré qu’à l’arrière plan et comme drapeau dans » le mouvement (1). » Sans doute, il a donné un appoint considérable, mais les causes premières des soulèvements étaient surtout dans les circonstances politiques, les fautes des chefs investis, ou les agissements des grandes familles féodales mécontentes.

En effet, même dans les ordres les plus intransigeants et les plus franchement hostiles aux gouvernements laïques, les doctrines écrites n’ont jamais rien de bien agressif: elles vont jusqu’à déclarer qu’il est méritoire de résister aux ordres de ceux qui, en dehors des chefs religieux, commettent l’action coupable d’exercer une autorité quelconque sur leurs semblables; mais ces affirmations théoriques sont entourées de prudents correctifs, et cela se borne, dans la pratique en temps ordinaire, à une abstention rigoureuse des fonctions publiques ou à une sourde opposition aux agents de l’autorité. Encore devons-nous ajouter bien vite que les chefs de ces ordres s’abstiennent, avec soin, de compromettre leur influence en poussant leurs Khouan à des résistances individuelles inutiles et dont les détenteurs du pouvoir temporel auraient facilement raison par la force. Aussi, dans les questions de détail, les cheikhs et les dignitaires évitent-ils avec soin d’entraver l’action gouvernementale, tant que celle-ci reste puissante et ne se montre pas vexatoire à leur égard.

Forcés ainsi, par des raisons de haute prudence, de ne pas mettre leurs actes en rapport avec les doctrines de leurs livres, impuissants à protéger contre l’autorité les

(1) Ce sont les termes mêmes de la Commission d’enquête sur les troubles de l’Aurès.

individualités qui encourent nos répressions, les chefs de ces ordres intransigeants recrutent peu d’adeptes, et, en fin de compte, leurs congrégations finissent par être quelquefois moins dangereuses que telles autres d’allures en apparence plus calmes et plus tolérantes.

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