‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 11 sur 86 · SIGNATURE DU PERE DE MARAT · texte numérisé non relu

SIGNATURE DU PERE DE MARAT

On a prétendu que les Mara, ne pouvant s'avouer Juifs, s'étaient faits protestants. Nous n'y contredi-

(l) Voici le texte du contrat : « Contrat intervenu entre sieur Jean, fils du sieur Antoine Maxa Bondis, peintre et dessinateur, natif de Caillary, dans l'île de Sardaigne, demeurant dès quelque temps en cette ville de Genèv<î, d'une part, et demoiselle Louise, fille du sieur-Louis Cabrol, native d'autre [part]. L'épouse est assistée de dame Catherine Molinier, sa mère, et du sieur Jacob Molinier, son oncle, sans parler de son père. » L'acte se termine ainsi : « Fait et passé audit Genève, en la maison du sieur Jacques Rey, prcsens sieur Paul Abraham Mendez, de Venise, demeurant en cette ville et Jacques Favre des Verrières, de la comté de Neufchàtel, témoins signés et soussignés avec ledit époux, et les père, mère et oncle de l'époux, et moy notaire, nr>n ladite épouse pour ne savoir, de ce enquize... » Cet acte sç

sons pas, mais nous réclamons des preuves. Nous devons seulement à la vérité de dire que l'on trouve mentionné, parmi les témoins qui ont signé au contrat de mariage, un nommé Paul-Abraham Mendez, d'autres écrivent Mendes, « ci-devant juif vénitien ». Mais cela constituerait tout au plus une présomption.

Pour nous en tenir aux certitudes, le père de Marat dut arriver en Suisse avec quelques ressources, 11 fonctionnait à cette époque, à Genève, une Bourse italienne^ sorte d'institution charitable pour secourir les réfugiés italiens ; or, Jean Mara ne figure pas sur ses registres, alors que son témoin Mendes s'y trouve .inscrit, pour une faible somme, il est vrai(l).

Il ne fit qu'un court se;jour à Genève, puis il vint se fixer à Boudry, petite ville de la principauté de Neuchâtel.

trouve dans les minutes du notaire Marc Fornet, conservées aux -archives de Genève, vol. LXVI, f'^'* 219-220. Il résulte de ce document que le père du futur conventionnel était peinlre et dessinateur, et non docteur en médecine, comme il a été dit. Quant au nom de Ma.x:a, que le notaire a mis partout, en guise de correction, sur une autre orthographe <[u'on ne peut déterminer, est elle le résultat d'un mauvais déchiiïrage de la signature de Jean Mara ; provient-elle d'une prononciation défectueuse du patois de l'île de Sardaigne ? Les deux hypothèses ont été émises. Pour ce qui est du surnom de Bon/Us, on l'explique en disant que Jean Mara aurait pu, grâce à ce subterfuge, échapper aux poursuites dont il faillit être l'objet. (1) « Du 3 juin 1742, on a résolu de donner quatre écus au nommé Mendes, ci-devant juif vénitien qui a été malade >> Regisires de la Bourse italienne, vol. de 1726-1753, p 169.

Que venait faire à Boudry ce Jean Mara, natif de l'île de Gagliari? Y exercer sa profession de [)eintre-dessinateiir : en i7/|7, on le trouve employé à ce titre dans la fabrique des sieurs Clerc et C".

Le 21 avril 1765, il recevait la bourgeoisie de Boudry, moyennant la somme de âOO livres, payée comptant, environ 2/i0 francs.

Quand survinrent les troubles du pays, en 17G8, se voyant à la veille de manquer de pain, il conçut le projet de revenir à Genève renouveler son habitation, (( ce qu'il exécuta le lundi de Pâques, muni des certificats de Messieurs les quatre Ministraux et Pasteurs de la ville, datés l'un du l^' et l'autre du 2 avril (1) ».

Malgré la protection de S. Exe. milord Keith, qui l'avait engagé à fixer sa résidence à Neuchâtel, le père Mara se vit obligé de déménager en toute hâte et de précipiter son départ pour Genève, muni d'un sauf-conduit.

Il arriva dans cette dernière ville le 15 mai (1768). Le 19, alors qu'il se croyait en sûreté et à l'abri des persécutions, il recevait une lettre anonyme, insultante et menaçante (2), où sa femme et ses ilUes étaient odieusement injuriées.

(1) Musée Neuchâielois, 1864.

(2) V'^oici le texte de celle singulière épïlre :

« A Madame Mara, femme de Monsieur Mara, à Genève. « Ncuchàtel. 19 may 1768.

« Madame, comme vous êtes la pluà diabolique langue qu'il

Dans une requête envoyée à « Monseigneur le Vice-Gouverneur et à MM. du Conseil d'Etat », Jean Mara demandait raison de ces calomnies, en

y ait jamais eu dans notre ville, une insigne menteuse, une insigne médisante, qui ne cesse de nuire à son prochain par sa langue, je veux vous faire connaître à Genève, j'écris à différentes personnes à qui je vous dépeins sous vos véritables couleurs, de même que vos enfants qui vous ressemblent, votre fils, le borgne [a), est un insigne vaut rien; c'est lui qui a fait le plus de mal à l'avocat général. Oui, encore une fois, vous êtes une insigne menteuse, une très mauvaise langue, une médisante, une femme qui ne vaut rien, que chacun méprise, et qui est trop méprisable. Votre mari ne vaut pas mieux. C'est un fieffé hypocriîe, un cafl'ard. Adieu, changez votre conduite. J'oubliais de vous dire que partout où je pourrais vous faire connaître, je le veux faire, j'ai déjà écrit à quatre personnes incognito ce que vous êtes et j'ai encore six lettres à écrire pour vous dépeindre et vos enfants ce que vous êtes, sans oublier votre coquin et votre hypocrite de mari. J'avais résolu d'écrire à Madame Joly,mais je ne veux pas le faire, modérez votre infernale et diabolique langue. Ce n'est pas tout, il se trouvera bien des choses qu'on vous prépare. »

Et sur une autre feuille :

« Vos filles sont toutes propres pour être à Genève, aussi bien que votre mari, tous ceux qui viendront aux treize cantons et à la maison de ville je veux vous faire connaître à eux, plût à Dieu qu'on vous arrachât votre langue, comme on a arraché l'œil à votre coquin de fils. Votre mari fera bien le bonhomme

Genève, vous n'y serez pas longtemps sans vous, faire connaître, n'importe je veux écrire des lettres anonymes tant que je pourrai, il y a ici plusieurs enfants qui veulent le faire, on

(a) L'enfant dont il est ici question est sans doute David Mara qui, lors de l'émeute, était âgé de douze ans. Jean-Paul avait, à celle époque, vingt-cinq ans el voyageait en Europe.

i/homme privé gl

même temps qu'il sollicitait la protection de Leurs Seigneuries (1). Cette requête était accompagnée d'une lettre adressée au secrétaire d'Etat, dont il implorait l'assistance et l'appui.

Le père de Marat mourut le dimanche 26 janvier 1783, à h heures du soir. L'acte de décès (2) le désigne comme maître de langues^ qualité qu'on retrouve dans l'inventaire des biens « délaissés par S*" Jean Mara maître de langues, demeurant en cette ville ». Cet inventaire, daté des 8 et 28 février 1783,

veut vous procurer des désagréments tant qu'on pourra, vous le méritez, adieu, diabolique langue calomniateuse [sic), imposteuse, menteuse, médisante, guenipe, gueuse, femme de renégat. » Musée Neuchàlelois, 18G4, 126.

(1) « Comme le contenu de ladite lettre, y était -il dit, est une in poslure insigne accompagnée de menaces qui, outre l'honn ur, 1 ouïraient aussi exposer la vie à des coups clandestins et u; estes, et que l'exposant, sa femme et sa famille dépendent immédiatement de la domination du roi de Prusse (a), leur Très puissant et très gracieux souverain, dont ils se font et se feront toujours l'honneur d'être de très humbles, soumis et fidèles sujets, étant bourgeois de Boudry,ils réclament sa haule protection et bienveillance, suppliant qu'il playse d'ordonner qu'enquêtes secrètes soient faites de suite au sujet d'en découvrir les auteurs et les punir, quand bon leur semblera. » Musée Neuchàlelois, loc. cit., 185-1L6.

(2j «Du diman:he 26 janvier 1788, 4 heures soir, J.-B. Mara, habitant, maître de langues, âgé de 79 ans et demi, mort de fièvre inflammatoire, rue du Perron. » Reg. des Jecàs, vol. de 1780 à 1786, p. 171.

(a) C'est probable nenl à celte particularité que Marat dut d'être parfois appelé, dans les pamphlets du temps, l'Araijnée pruss eiine.

32 MARAT INCUXNU

comprend : l*' hll numéros de meubles, batterie de cuisine, etc., le tout estimé (ou vendu ?) 520 florins; 2^ un numéro Zi5, ainsi conçu : « la bibliothèque du déliant a été vendue au poids, à 6 sols la livre. Elle a pesé iS/i livres, fait 77 florins » ; S^ « nentillage », ses draps et linge, 7 numéros, faisant Al florins. Total : 638 florins (1).

L'héritage du père Mara était de mince valeur; aussi les enfants s'étaient-ils, pour la plupart, mis à apprendre un métier manuel.

L'aînée des filles, Marie, née à Boudry, en 17/i6, est souvent appelée Marie Madeleine. Comme sa sœur et son frère cadet, elle revint à Genève avec son père et, du vivant de celui-ci, épousait, le 21 juillet 1782, à Genève, Gédéon-Isaac Brousson, fils d'Antoine Brousson. Sa signature figure, avec celle d'un de ses frères, Jean-Pierre, au bas d'une pétition envoyée à la Convention par « la famille de l'infortuné Marat » demandant justice contre le a scélérat qui a revêtu des habits de femme )),pour assassiner Y A mi du Peuple. L'acte de décès de cette sœur de Marat porte la date d'octobre 1817.

Son autre sœur, Albertine, naquit en 1760, et non en 1758, comme l'a écrit Clièvrcmont, ou en 1757, si Ton s'en rapporte à la Nouvelle Biographie générale.

(1) Invent, après décès, vol. 772.

L*IIOMME PRIVÉ

Le !i février 1783, peu de jours après la mort de son père, « un curateur fut nommé à Albertine, âgée de viîifjl-deiix ans, et à Jean Mara (1), âgé de quinze ans, mineurs ».

Ainsi nous est confirmé l'âge d'Albertine, dont l'acte de baptême, retrouvé dans les registres de Neuchâtel, porte la date de 1760 (2).

Albertine Marat lit le commerce d'borlogerie et d'aiguilles de montres. A la date du 7 octobre 1 786, un contrat d'association était conclu entre Jean- Louis More, maître horloger, et demoiselle Albertine Marat. 11 y est dit que la demoiselle ^Lirat s'engage à enseigner « audit S** More » tout ce qui concerne son art de faiseuse

(1) V. sur Jean Mara les pièces justificatives A et B.

(2) « 1700, le mardi 1" juillet, M. Henri-David Petitpierre a balizé Charlolle-Albertine, fille de Jean Mara et de Louise Cabrol. Parrain : M. Jean-Frédéric de Montniollin ; marr.iine, Mlle Cliar'ottc-Albertine Paré, représentée par Mlle Marie- Barbe de Monlmollin. » Musée Neuchdlelois, loc. cil.

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