MARAT EN ANGLETERRE
Dès octobre 1769, Marat exerçait la médecine à Londres (1), quoiqu'il n'ait acquis son diplôme que huit ans plus tard.
Marat paraît avoir également exercé à Newcastle, vers les années 1770 à 1773. On croit généralement que ce fut à Toccasion de ses services philanthropiques pendant une grande épidémie, qu'il reçut le diplôme lui conférant le droit de cité à Newcastle (2).
(1) Cf. Reprinl of Iwô médical tracts, by Jean-Paul Marat, London, 1891, p. 19.
(2) Docteur Loxsdale, de Carlisle, The Worlhies of Cumherland, 1873. Un ancien ministre delà marine anglaise, M. Croker, rendit visite à la sœur de Marat, avec son ami, M. Moore, au cours dun voyage qu'il fit en France, en 1837. Albertine Marat, croyant voir dans cette démarche une preuve du respect des Anglais pour la mémoire de son frère, proposa de lui montrer le diplôme de droit de cité de la ville de Newcastle. M. Croker, s'en rapportant à elle, n'examina pas le document. (Docteur LoNSDALE, cité par G. Pilotelle, Cfironique médicale, l" oct. 1899: lettre inédite communiquée par M. Alex.DuvAL.)
Il a longtemps existé dans cette ville plusieurs clubs organisés par Marat, durant son séjour, « sinon totalement, du moins en grande partie ».
Un journaliste de Newcastle a relaté qu au mois de mai 1865, il eut sous les yeux un exemplaire des Chains of Slaverij (les Chaînes de l'Esclavage), que Marat avait adressé au a Métier (ou Compagnie) des pelletiers et gantiers ». Ce même publiciste a relevé, dans les journaux locaux, à la date de 177/i, que les métiers des « maçons en briques » et des orfèvres et antiquaires avaient reçu aussi des exemplaires de l'ouvrage précité (1).
C'est pendant qu'il était à Newcastle, que Marat aurait été le héros d'une aventure, sur laquelle la lumière est aujourd'hui définitivement faite. L'incident scandaleux auquel il aurait été mêlé mérite d'être conté, ne fût-ce que pour faire justice de ce qu'on a, depuis, reconnu n'être qu'une odieuse calomnie.
Une légende a longtemps identifié Marat avec un personnage des moins recommandables, qui fut, à certaine époque, professeur (sous-maitre) à la Warringlon Academy^ et qui avait été condamné à
(1) A la vente des livres de sir Joseph Pa[!Ker (1867), il y avait un de ces exemplaires, daté de 1774; c'était un assez bel in-4, imprimé avec un certain luxe typographique. {Intermédiaire, 1S70, col. 207.)
cinq ans de travaux forcés, pour vol de médailles au préjudice de TAshmolean Muséum, d'Oxford (1).
Ce particulier s'enfuit en Irlande, fut arrêté a Dublin et condamné à être détenu sur les pontons, à Woolwich. C'est là qu'un de ses anciens élèves de Wairington, natif de Bristol, le rencontra. Il aurait été, ensuite, libraire à Bristol, où il fit faillite; pour ce fait, il fut enfermé dans la geôle de celte ville, jusqu'au jour où il fut libéré par la Société locale de « secours aux prisonniers incarcérés pour de petites sommes ». Un membre de cette Société, qui Tavait personnellement secouru dans la prison de Bristol, Taurait vu plus tard à l'Assemblée nationale, à Paris, en 1792, et prétondait l'avoir reconnu sous les traits de... Marat(2)!
Ence quiconcerne lataiiute de Bristol, M. Johnlaylor, de cette ville, a déclaré qu' a aucune mention d'un fait semblable ne semble exister dans les archives et documents imprimés ou manuscrits ; et toutes les recherches récentes qu'on a pu faire dans ces derniers n'ont fourni aucun témoignage à ce sujet ».
Le crime le plus grave, le vol au Muséum d'Oxford, paraît être une question vidée par la publication d'un extrait du Book of Ihe Crown Court for the
(1) The Acadeniy, 23 décembre 1882.
(2) The MonlhlijBeposilorij, for 1813, vol. VIII, p. 578 (Ashbee, Mnral en Anglelerre ; extrait des Annales liltéraires de la Société des Bibliophiles contemporains pour IS'JO, d'après M. Tourneux.)
l'homme PRivé 49
Oxford Assises. A M. J.-L. Matthews, clerc des Assises pour la circonscription d'Oxford, on doit le document (1) d'où résulte, que les noms de baptême de Marat étaient Jean-Paul ; alors que ceux du personnage qu'on a confondu avec lui étaient John Peter. Les initiales étant les mômes, Terreur commise par les fonctionnaires de la prison devient explicable.
D'où venait la contusion r ue i nistoire ae la « Warrington Academy » publiée dans le Monthly Bepository (2), où Ton fait allusion à une note manuscrite placée sur un exemplaire des Chains of Slavery^ appartenant au British Muséum.
La répétition constante de ces accusations méritait une enquête. M. H. Morse Stephens s'y est livré avec une louable conscience et une rare téna-
'Ij Publié par M. Ashbee, dans sa brochure.
(2) Déjà en 1858, M. Henry A. Bright, auteur d'un « aperçu historique de la Warrington Academy », que Ton peut trouver dans Transactions of Ihe Ilislorical Society of Lancashire and Cheshire^ in-8, vol. XI, session 1858-59, avait tenu à se faire une opinion sur la valeur des arguments apportés parle révérend W. Turner, dans le Monlhly Reposiiory, pour identifier le Français criminel avec le célèbre révolutionnaire. M. Bright ne put découvrir dans les minutes le nom de Lemaitre, et pas davantage celui de Marat. Enfin, conclut-il, « Miss Aikins, à qui je m'adressai, m'informe qu'il y a bien eu quelque alarme {sic) au sujet de Marat, mais que des recherches faites il résulte à l'évidence que c'étaient deux hommes différents. » Communication de William E. A. Axon, du 17 janvier 1883, publiée par le journal The Acndemy, le 27 du même mois.
cité. Il résulte de ses recherches (1) qu'il s'agissait. ^n réalité, d'un certain Le Maître, aliàs Maire, allas Mara, qui avait enseigné, à Oxford, le dessin de « broderie au tambour », sous le nom de John White (2). i\uparavant, il avait professé à VUnitarian Academy, de Warrington, et c'est lui qui avait dérobé à VAshmolean Muséum des médailles et une chaîne en or.
Le vol fut commis entre le 3 et le 5 février 'J7/b. Arrêté à Dublin le 26, et reconnu coupable, Le Maître fut condamné, le 6 mars 1777, à cinq ans de travaux forcés.
A rapprocher les dates, il s agit, bien évmemmeni, d'une autre personne que Marat. Le 21 novembre 1775, celui-ci publiait, en effet, son Essay on Gleets, dédié à l'Honorable Compagnie des Chirurgiens de Londres : il avait été reçu docteui à l'Université Saint-André d'Ecosse quelques années auparavant.
Le 1®^ janvier 1776, Aiarat datait ae Cnurcn Street, Soho, quartier de Londres, sa brochure intitulée : A singular disease of ihe eyes (une singulière maladie des yeux). Le 24 juin 1777, il était nommé médecin des gardes du corps du comte d'Ar"
(1) V., pour plus de détails. Vlnlermèdiaire du 10 septembre 1893, col. 55-56.
(2) The Slar, de Glasgow, 4 mars 1793 (Ashbee cit.).
tois ; il ne saurait donc être le voleur condamné le
6 mars 1777 à cinq ans de hard labour,
La cause nous paraît définitivement entendue (1).
Peut-être trouvera-t-on que nous avons trop insisté sur cet épisode, assez confus, de la vie de Marat ; mais le désir de rétablir la vérité, autant que celui de répondre à une assertion légèrement émise (2), nous a engagé, au risque d'être accusé de prolixité, à publier ces détails assez communément ignorés. L'honorabilité même de Marat étant en cause, il importait de tirer les choses au clair. Quelques excitations criminelles qu'on puisse reprocher à VAmi du Peuple^ nous nous devions de reconnaître que sa probité était restée hors de toute atteinte.
(1) Pour qui v^oudrait se renseigner à fond sur l'incident, nous conseillons de consulter, outre les sources citées, The Globe, 31 mars 1890. Pour le séjour de Marat en Angleterre, nous signalons la très importante et très intéressante étude parue dans The Monthly Chronicle of Norlh Country Lore and Legend, avril 1887.
{2j C'est ainsi que léditeur de la Correspondance de Marat, parue en 1908, dit, dans son avant- propos, « que toute l'existence de Marat en Angleterre demeure dans l'ornbre ».