‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 14 sur 86 · MARAT SPECIALISTE · texte numérisé non relu

MARAT SPECIALISTE

On n'a aucune connaissance de ce que pouvaient être les ressources de Marat en Angleterre : il semble, cependant, avoir exercé la médecine, humaine et vétérinaire (1), à Newcastle, pendant trois ans (1770-1773); puis à Londres, dans un quartier aristocratique.

H dût dépenser une ceriaine somme d'argent, pour l'impression et la publication de ses ouvrages ; mais il n'avait pas de goûts dispendieux, ni des penchants mercenaires. Il se montra toujours très désintéressé et mourut, ceci est bien établi, dans un état voisin de l'indigence (2). L'accusation

(1) The Monlhly Chronicle, loc. cit.

(2) D'un pamphlet qui porte pour titre : Anecdotes curieuses et peu connues, sur différents personnages, qui ont joué un rôle dans la Révolution, nous détachons les lignes suivantes : « Marat, qui jouait la pauvreté, était bien loin d'être pauvre. Il a fait des ac(iuisitions sous le nom de Deschamps. Ce qu il y a de cer-

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de vol portée contre lui, outre que nous en avons démontré la fausseté, n'olTrait pas môme de la vraisemblance. Et nous sommes tout disposé à le croire sur parole, quand il écrit, en 1790 : « ... Depuis l'âge de seize ans, je suis maître absolu de ma conduite. J'ai vécu deux années à Bordeaux, dix à Londres, une à Dublin, une à La Haye, à Utrecht, à Amsterdam, dix-neuf à Paris. J'ai parcouru la moitié de l'Europe. Qu'on compulse les registres de police de ces divers pays, je défie qiion y trouve mon nom pour un seul fait illicite ! Qu'on aille aux informations, je défie que personne sous le ciel puisse me reprocher une fiction déshonnêle (1) ! »

tain, c'est qu'il a été lui-même marchander la maison d'un de mes amis qu'on voulait vendre quatre-vingt-quatorze mille livres et que ce pauvre patriote s'entretint, une demi-heure, dans la cour, avec le portier, sur les augmentations qu'il se proposait de faire au bâtiment. » (Pp. 43 et 44.) Plus loin, Costê d'Arnobat, l'auteur anonyme de ce libelle, porte contre Marat cette accusation, aussi peu appuyée de preuves que la précédente : « Bouchotte, ce bas valet de la Montagne, a partagé, depuis peu, entre Marat et Hébert une somme de cinquante mille livres qu'on lui confia on ne sait à quel titre, pour être distribuée aux journalistes patriotes. » (ibidem, p. 45). Ce qui enlève toute vraisemblance à ce conte à dormir debout, c'est que le même auteur écrit, quelques pages plus loin (p. 52) : « Les enragés de la Montagne font des orgies à Maisons près Charenton, château loué par la bande sous le nom de Deschamps, et où Marat avait un appartement meublé. »

Ce n'était donc plus la maison entière qui appartenait à Marat. Il n'y avait qu'un pied -à-terre; et encore, rien n'est moins prouvé.

(1) Le Publiciste Parisien, h° 147, 2S Juin 1700.

L'incident que nous avons conté nous a fait interrompre la biographie de Marat, force nous est de faire un retour en arrière de quelques années.

En 1772, paraissait à Londres un ouvrage anonyme, mais que Ton sut plus tard avoir Marât pour auteur. C'est un in-8 de 115 pages de texte, plus 6 pages pour les titres, tables, etc. Il porte pour titre : Essay on ihe human souL Ce volume est devenu fort rare ; le British Muséum en possède, toutefois, un exenjplaire (1).

Marat réimprima ce premier essai i année suivante, avec de notables additions et quelques modifications de la version primitive, sous ce nouveau titre : A Philosophical Essaij on man ; being an attempt to investigate the principles and laws of the reciprocal influence of the soûl on the body (2).

(1) M. G. Pilotelle prétendait en posséder également un, qui est passé, croyôns-nous, au.t mains de M. le professeur Lacas- SAGNE (de Lyon . Du même M. Pilotelle nous tenons, que M. Louis Mara, arrière neveu du conventionnel, avait un manuscrit de 12 pages, attribué à Marat et dont le titre suit : « Conséquences de physiologie et dePsycologie (sic) ».I1 commençait ain?îi : « l'âme n'est pas le moteur immédiat du corps..., » et finissait : « Quelles causes plus simples produisirent jamais tant d'effets et d'effets plus surprenans...? » Ce sont évidemment, opine M. Pilotelle, les notes dont s'est servi Marat pour son ouvrage anonyme, paru en 1772 sous ce titre : Essay on the human soûl, et ensuite pour ses trois volumes De rhomme, etc.

(2) Il existe des exemplaires avec cette modification : Soal and body, au lieu de : Soûl on the Body ; et printed for F. Mersbery

Cette deuxième édition est datée de Londres, 1773.

Elle comprend deux volumes in-8. La tréiduction fi-ançaise, intitulée : De rHomme^ ou des principes et (les loix (sic) de Vinfluence de Vâme sur le corps et du corps sur l'âme, par J.-P. Marat, docteur en médecine, parut à x\msterdam, chez l'éditeur de Rousseau, Marc-Michel Rey, en trois volumes : les deux premiers en 1775, le troisième en 1776.

L'année 1 77/i avait vu aussi paraître le pampnlet politique : The Chains of Slavery (1), traduit en français par l'auteur, l'an premier de la République, à son imprimerie, « rue des Gordeliers, vis-à-vis celle Haute-Feuille». La traduction française comportait des articles qui ne se trouvent pas dans l'édition originale, et une préface, qui contient des renseignements curieux sur l'origine et l'histoire de ce livre.

Marat y raconte que 1 ouvrage était dans son portefeuille depuis bien des années, quand il l'en tira, à l'occasion de la nouvelle élection du Parlement d'Angleterre, en 1774. Ce Parlement, « décrié par sa vénalité, touchait à sa fin. Il s'agissait de pénétrer les électeurs de la Grande-Bretagne de la nécessité

at n* 20, Ihe corner of Ludgale slreel, au lieu de : prinled for T. Ridley, in Saint-James slreel.

(1) L'ouvrage fut d'abord annoncé sous le nom du docteur Mariot ; la faute fut corrigée dans un tirage ultérieur, mais les prénoms étaient encore fautifs, l'imprimeur ayant fait précéder le nom de Marat des initiales J.-T au lieu de J.-P.

de faire tomber leur choix sur des hommes éclairés et vertueux». Pour arriver à ces fins, il fallait publier le livre dans la langue du pays, et pour prendre des exemples dans l'histoire d'Angleterre, « dévorer trente mortels volumes, en faire des extraits, les adapter à l'ouvrage, le traduire et l'imprimer ».

Marat ne consacra pas plus de trois mois à cette besogne; durant cet intervalle, il travaillait régulièrement vingt et une heures par jour. A peine prenait-il deux heures de sommeil et, pour se tenir éveillé, il faisait un usage excessif de café à l'eau, dont il faillit mourir, plus encore que de l'excès de travail. 11 tomba « dans une espèce d'anéantissement, qui tenait de la stupeur ». Il perdit la mémoire, était hébété et resta treize jours dans ce piteux état, dont il ne sortit que « par le secours de la musique et du repos ».

Ce furent ensuite mille tribulations : les libraires se refusaient à mettre le volume en vente, et même à l'annoncer. De guerre lasse, Marat offrit ce qui lui restait, c'est-à-dire l'édition presque entière, aux sociétés patriotiques du Nord de l'Angleterre, « réputées les plus pures du royaume ; les exemplaires à leur adresse furent exactement remis par les voitures publiques ».

Alors commencent ou plutôt continuent les persécutions. Des émissaires s'attachent à ses pas, gagnent son hôte, son domestique, interceoten* toutes ses

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lettres, jusqu'à celles de sa famille. Alors Marat, « pour les dépayser » — il veut sans doute dire : pour les dépister — prend le parti de passer en Hollande, à Londres par le Nord de l'Angleterre et visite en passant les sociétés patriotiques auxquelles il avait fait don de son œuvre.

11 séjourne trois semaines à Carlysle, à Berwick et à iNewcastle. C'est la que « toutes les menées du ministre » lui furent dévoilées et qu'il apprit que trois de ces sociétés lui avaient envoyé des lettres d'affiliation dans une boîte en or. Le ministre était parvenu à étouffer l'ouvrage, jusqu'à ce que les élections fussent finies ; il ne lui laissa libre cours, que lorsqu'il n'eut plus à redouter le réveil des électeurs.

!Marat s'exagère-t-il, à distance des événements, les persécutions (1) dont il prétend avoir été l'objet ? Nous avons tout lieu de le croire ; en dépit de ces tracasseries, il prolongea son séjour en Angleterre d'encore au moins deux années.

Le 15 juillet 177Zi, il était reçu franc-maçon, à

(1) Le cabinet de Saint-James aurait dépensé, à l'entendre, plus de deux cent mille livres, à corrompre les publicaLeurs et les journalistes, «pour empêcher qu'il parût à temps. On s'est demandé si Marat avait écrit originairement son livre en an^ glaia : il n'est pas douteux qu'il le composa d'abord en français, puis qu'il le traduisit ensuite en anglais. C'est l'opinion de Chèvremont, qui fait autorité en matière de bibliographie de Marat. Ce qui a pu donner le change, C*eêt que, d'un bout à l'autre du livre, l'auteur se donne pour un Anglais qui, parlant de la Constitution britannique, dit « notre Conslitulion », etc.

LE MEDECIN Cl

Londres : nous avons eu son diplôme sous les yeux (1).

Le 30 juin 1775, l'Université Saint-André d'Ecosse lui conférait le grade de docteur en médecine.

C'était une sorte de titre honorifique, donné sur .a recommandation do deux médecins connus : ceux qui recommandèrent Marat se nommaient Ilugh James et William Buchan; ils étaient docteurs en médecine de r Université d'Edimbourg ("i).

Marat n'eut pas à passer d'examen pour obtenir ce « degré » et, probablement, il ne fut même pas tenu, à cette occasion, de se rendre à Saint-André. C'était la coutume que l'envoi du diplôme suivît le versement des droits.

On a suppose que ]\Pa:rat reçut des diplômes d'autres Université anglaises, parce qu'il s'intitula plus tard ; docteur en médecine de plusieurs Facultés d'Angleterre; il est possible qu'il ait dit vrai, mais on n'a pas trouvé trace de son passage tout au moins dans les Universités d'Edimbourg et de Dublin.

Durant son séjour à Londres, avait paru, en 1775,

(1) Cf. Chron. méd., l"" déc. 1906, p. 775. Ce diplôme, sur parchemin, de membre delà Grande Loge maçonnique de Londres, est entouré d'emblèmes et d'attributs. Au dos se trouve le certificat d'affiliation de Marat à la loge la Bien-Aimée, d'Amsterdam, le 12 octobre 1774 {Calalogue B. Fillon, séries 3 et ij.

(2) Two médical Iracls, etc., p. 8.

son Essay on Gleeis (1), dans lequel il parle du traitement des urétbrites chroniques au moyen des bougies, et où il se flatte de guérir, radicalement et dans un court espace de temps, la gonorrhée, par une méthode nouvelle.

Les bougies emplastiques et médicamenteuses dont se servait Marat étaient celles inventées par Daran, qui garda longtemps le secret de leur composition (2), grâce auquel il réalisa une assez grosse fortune. Elles constituaient un énorme progrès sur les bougies grossières qu'on avait fabriquées jusqu'alors.

Le titre exact et complet de la brochure de Marat

(1) L'opuscule a été réédité à Londres, en 1891, avec une introduction de James Blake Bailey, libraire du Collège Royal des Chirurgiens d'Angleterre. Il a été tiré à 84 exemplaires, dont 75 seulement mis en souscription. Nous possédons le n" 13, qui nous a été cédé par M. G. Pilotelle. A la suite de EsAay on Gleeis, l'éditeur a mis l'autre opuscule de Marat dont nous reparlerons: A Singular Disease of the Eyes, dont il avait paru une édition française le l^"" février 1891, alors que l'édition anglaise n'a été publiée qu'au mois de novembre suivant.

(2; Il paraît ne l'avoir révélé qu'en 1770 ; ses premières observations ou, pour mieux dire, son premier traité date de 1745 (Recueil d'observations chirurgicales sur les maladies de iurèlhre, traitées par une nouvelle métfiode ; Avignon, 1745; cf. Composition du remède de M. Daran, publiée par lui-même, Paris, 1770, in-8; ibid., 1780, in-12). En réalité, l'invention des bougies remonterait au seizième siècle. (Hist. abrégée des sondes et des bougies, par J.-J. Cazenave, Paris, 1875.)

est : An Essay on Gleeis, wherein Ihe defecls of the aciual method of Irealing those coniplainls of ihe iirelhra are poinied ont, and an effectuai way of caring them inirated. Traduisons pour ceux qui ignorent l'anglais : « Essai sur la blennorrhre (la goLitle militaire, à pi'oprement parler), dans lequel sont mis en évidence (ou en relief) les défauts de la méthode actuellement en usage pour soigner ces maladies de l'urètre, et où l'on indique un moyen efficace de traiter ces affections. )>

Mi. rat a fait suivre Pavant-prc»pos de sa plaquette de cette mention: Church Street, Soho, 21 novembre 1775. A cette époque, Soho était le quartier aristocratique de Londres.

Marat avait reçu, depuis peu, son diplôme de l'Université Saint- André d'Ecosse; celui-ci est daté du 30 juin 1775 (1).

(1) Ce diplôme, rédigé en latin, appartient aujourd'hui à un descendant de Marat. Notre confrère, le docteur Stauffer, de Neuchàtel, a bien voulu nous en adresser le texte, que voici:

« Nos Universitatis St Andrsee apud Scotos Rector, Promotor CoUegiorum Prœfecti, Facultatis Artium decanus cseterisque professorum Ordines, Lectoribus salutem.

« Quando quidam œquum est et Rationi congruens ut qui magno studio bonas didicerunt Artes, iidem référant Praimium studiis suis dignurn ac prse inerti hominum vulgo, propres quibus fulgeant honoribus et privilegiis unde et ipsis bene sit alque aliorum provocetur Industria. Quando etiam eo preesertim spectant amplissima illa Jura Universitati Andraeanœ antiquitus concessa, ut quoties res postulat, idoneos quos-

Non loin de la demeure du praticien habitait, dans Golden Square, la grande artiste peintre, Angelica

que in quavis Facultate viros vel summis qui ad eam FaCultalem pertinent Honoribus amplificare queat. Quumque ornatissimus vir Joannes Paulus Marat, Artium magister, diligenti sua opéra Medicinee partibus peritiara conciliaverit ut multorum Medicinae doctorum elegiis insignitus supremum in ista Arte DocLoralus set : gradum promereatur : Hisce, adducti, Magistro Joanni Paulo Marat supra nominato liberam plenamque Profitendi, Docendi, Exercendi quovisque modo Exercendi medicinse Artem potegtatem Indulsimus, Eaque omnia faciendi qygeistam omnino Facultatem spectant, atque ipsi Rata habeantur cuncta et singula Privilégia, Commoda, Emolumenta, Honoraria, quae quidem Medicinse Doctoribus usquam Gentium conipetunt, Eum Titulo (}raduque Doctoris in Medicinia cohonestandum et ab universis dehinc pro Adepto et Doctorç dignissimo habendem volumus. In quarumrerum Fidem hasce nostras Privilegii Literas Chirographis noâtris confirmatas et cornmuni Almae Universitatis Sigillo munitas Dedinius Andiv-Bopoli, trigesimo die Mensis Junii Anno Domini Millesimo. Septingentesiino Septuagesimo Ouinto.

Georgius Hill, Art. Fac. Dec. Ja. Murison,Co11. Mar. Prœfec

LiNG. Gr. P. Uni. Rector et Promolor.

Georg. Hadow, M D. Ling, Andr. Shaw, S. I. P.

Hebr. Prof. Georgius Forrest, M. D. Ph.

Nicolaus ViLANT, Math. Prof. Nat. Professor.

Joannes Cook, Pbil. Mor Prof.

Jacobus HiNT, M. D. Med. et

Anatomes P. Cand.

Hugo Cleghorn, Ilist. Civ.

Professor. >»

M. Chèvremont, qui a eu la pièce originale entre les main,* en a donné la traduction suivante :

LE MEDECIN fiô

KaufTmann, compatriote de Marat, née comme lui, en Suisse. Le savant et l'artiste étaient à peu près de même âge. Brissot, dans ses Mémoires^ rapporte que Marat l'avait entretenu de sa liaison avec « la célèbre Kauffmann, dont il ne vantait pas moins les

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