ARTOIS, ACCORDÉ A MARAT
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Marat, qui lui fut présenté comme un médecin instruit dans son art, audacieux dans ses moyens, capable de la tirer d'une situation désespérée.
Celui-ci la vit, l'examina, lui promit la guérison ; bien mieux, il tint sa promesse.
Une amélioration rapide se produisit dans l'état de la malade; le bruit ne tarda pas à s'en répandre; les confrères eux-mêmes de Marat avaient hâte d'avoir des détails, et sur les circonstances de la cure et sur la composition du remède sauveur.
Un disciple et préparateur de Marat, botaniste et chimiste contestable, mais physicien non dépourvu de mérite, prit la plume, pour annoncer au monde médical le triomphe de son maître. Sous la signature de l'abbé Fillassier, « membre de plusieurs académies », la Gazette de santé (1) insérait une sorte d'invite à Marat, pour l'engager à faire lui-même l'exposé de sa propre découverte. L'exorde de l'abbé ne laissait pas d'être habile :
On met aujourd'hui, écrivait-il, la pulmonie avancée (ainsi désignait on la phtisie) au nombre des maladies incurables, sans doute d'après les vains eflorts qu'on a faits JQsqu ici pour la guérir. Un fait tout récent et qui mérite détre connu de tout Paris, m'a détrompé et j'ai cru quil serait propre à détruire le préjugé où l'on est généralement à cet égard..
(1) N» du 16 octobre 1777.
L'abbé expose ensuite le cas delà marquise, dit dans quel état Ta trouvée le docteur Marat.
Elle avait été attaquée, cinq ans auparavant, (( d'une petite toux sèche, à la suite de quelques médicaments pris après ses couches. A cette toux se joignirent bientôt fièvre, insomnie et maigreur. Le mal empirait de jour en jour. On appela un médecin, qui prescrivit des boissons adoucissantes et fît appliquer le saint-bois, ce qui aflaiblit un peu la violence des symptômes. La malade eut ensuite recoui's aux eaux du Mont-d'Or, qu'elle prit durant trois saisons consécutives; elles parurent bien faire, mais le soulagement qu'elles semblaient avoir produit ne se soutint pas... »
Aux approches de l'hiver, tous les accidents reparurent avec plus de violence. « La fièvre devint plus continue, la toux plus incommode, l'insomnie [lus opiniâtre, la maigreur plus frappante. » Et que prescrivait-on en présence de symptômes aussi alarmants ? « Le bouillon aux colimaçons et aux grenouilles fut longtemps le principal remède qu'on lui administra. »
Le mal faisait chaque jour des progrès, u bien caractérisé par l'expectoration purulente, l'oppression excessive, la consomption et le marasme ». Ne pas oublier que l'auscultation n'était pas encore inventée.
On se décide enfin à recourir à une médication
énergique : le lait de chèvre est ordonné ! Mais il produisit un dévoiement, qui mit en danger les jours de la malade.
Un autre médecin, mandé par la famille, « ordonna, pour toute nourriture, du poisson à l'eau, les légumes, les farineux, et, pour remède, des jus d'herbes ».
Alors on se résolut à faire appeler un autre médecin « Anglais de nation, qui venait de rendre la vie à plusieurs pulmoniques abandonnés ». On devine qu'il s'agit de Marat, arrivant depuis peu d'Angleterre : nous sommes en 1777 et Marat vient de rentrer, il y a quelques mois à peine, en France.
La pulmonie étant « une maladie aussi commune que cruelle )),le signataire de la lettre à la Gazette de santé engage le « médecin qui a fait une si belle cure, à vouloir bien communiquer sa méthode... c'est un service à rendre à l'humanité ».
Marat, mis en cause par l'adroit compère, ne fît aucune difficulté à répondre à son invite. Tout en faisant des réserves sur l'efficacité de sa méthode, qu'on devait varier suivant les indications, il exposait la thérapeutique qu'il avait appliquée à sa noble cliente. Il décrivait, en bon observateur, la symptomatologie de l'affection, insistant sur l'aspect de Texpectoration, qu'il avait soigneusement examinée, sauf au microscope : il fallait attendre un siècle pour réaliser ce nouveau progrès ; il restait à trouver
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l'objectif capable de déceler, dans les matières d*ex crétion, les bacilles que Koch devait découvrir.
Le traitement que Marat fit suivre à la marquise avait été, au début, des plus anodins : une émulsion d'amandes douces avec le sel de nitre. La grande faiblesse de la malade n'avait pas permis de pratiquer une saignée : il était presque téméraire, à cette époque, de ne pas sacrifier à cette mode funeste.
Ce qui avait activé la guérison était, surtout, l'emploi d'une eau pouvant être considérée comme un succédané des « eaux acidulés de Harrowgate ». Cette eau minérale artificielle était un remède secret, dont Marat se gardait de dévoiler la composition (1).
h'eau factice anti-piilmonique de M. Marat devait être analysée, plus tard, par un chimiste, docteurrégent de la Faculté et membre de la Société royale de médecine : l*abbé Teissier concluait de ses recherches, que « ce n'est pas de feau de chaux pure, mais de l'eau de chaux qui a été précédemment précipitée par une petite quantité d'alcali fixe (2) ».
Le reste du traitement n'était qu'accessoire: outre son spécifique, ^larat avait administré « des purgatifs répétés au sel policreste » ; et, quand la guérison se fut affermie, il substitua à son eau de finfusion théiforme de fenouil de Florence, de l'extrait de
(1) Gazelle de sanlé, 1777, n° 46, p. 189 et suiv.
(2) V. la première édiliun de AJarat inconnu, 288-290.
quinquina et des fumigations balsamiques, d'abord celles de millefeuilles, puis de millepertuis, de mélisse et de baume de Tolu. 11 donnait, en outre, chaque matin à jeun, à sa makde, cinquante gouttes d'ambre gris, dans une tasse de lait de vache.
La cure de Marat fit d'autant plus de bruit que sa cliente occupait un rang plus élevé dans la société. Les bons confrères s'émurent d'un succès aussi écla tant et les critiques ne tardèrent pas à se faire jour. On ne discuta pas seulementle traitement, mais aussi le diagnostic et les termes employés par Marat dans la formule de celui-ci.
Sans nier que la marquise fût « une pulmonique », certains s'étonnaient de ne pas trouver, dans la relation de Marat, les véritables caractères de la phtisie. Un docteur, nommé Lévi, ne voyait dans « la toux convulsive, les déchirements de poitrine », etc., qu'une simple toux d'irritation. L'expectoration devait être, selon lui, attribuée à toute autre affection qu'à une maladie pulmonaire : ne pouvait-il s'agir, par exemple, d'une maladie du'système nerveux? La médication antispasmodique, mise en usage, ne plaidait-elle pas en faveur de cette hypothèse (1) ?
Cette argumentation était plausible, mais on pouvait répondre à qui la soutenait qu'il n'avait eu sous les yeux que l'observation de Marat et non le sujet
(1) Gazelle de santé, 27 nov. 1777, p. 199.
lui-mcme; il n'en avait pas moins le droit de critique, et il lui était permis de solliciter de nouveaux éclaircissements.
D'autres ne l'entendaient pas de cette oreille, tel le marquis de Laubespine, dont l'intervention dans le débat était inopportune, autant que maladroite. L'irascible marquis écrivit, sur un ton de menace, aux auteurs de la Gazelle de sanlé {{), qu'il aurait recours, s il le fallait, à l'autorité, si on n'insérait pas sa protestation, contre ceux qui mettaient en doute que ce fût une maladie de poitrine, dont sa femme était affectée depuis cinq ans et que le docteur Marat avait réussi à guérir. Le médecin mis en cause fit une réponse digne, dont la modération contrastait avec la violence de l'attaque. Chacun, y était-il dit en substance, a le droit de faire publier, dans une feuille médicale, « tout ce qui est instructif et en même temps honnête. Mais lorsqu'il s'agit d'opinions, M. le marquis doit savoir que, dans les états même où on est accoutumé à la subordination, l'opinion ne se commande pas ; à plus forte raison, dans une profession libre, telle que la médecine, qui ne reçoit à cet égard des ordres de qui que ce soit ».
Sous le bénéfice de ces observations, la rédaction de la Gazelle consentait à donner l'hospitalité à la
(1) NO du 4 décembre 1777.
prose du marquis. Celui-ci engageait les incrédules à venir s'enquérir, s'il leur plaisait, auprès de la malade elle-même, ou des personnes de son entourage, afin de s'assurer positivement que M. Marat était bien l'auteur d'une guérison qui ressemblait à une résurrection.
Quand on sait de quelle monnaie Mme de Laubespine avait payé les soins et la sollicitude de son médecin, la protestation du marquis acquiert une are saveur d'ironie.
LA MONTHE DE >f\RAT.
(V. Il Chronique médicale, 15 août 1899, p. 514.)