‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 19 sur 86 · MARAT ET LES FEMMES · texte numérisé non relu

MARAT ET LES FEMMES

Gomment s'expliquer qu'une femme, « dont la délicatesse d'esprit, à entendre un de ses ccntemporains (1), rendait la conversation très séduisante, douce, aimable, bonne », ait pu céder à un homme dont le physique inspirait plutôt de la répulsion ? Gomment ne parut-il ni ridicule, ni repoussant à celle que la nature avait dotée de la plus agréable physionomie ?

G'est que ]\Iarat fut un sentimental, Marat fut aimé, adoré des femmes, quelque étrange que cela paraisse.

On a peine à se le représenter sous les traits d'un Adonis, d'un homme à bonnes fortunes : il s'en vantait du moins et pas tout à fait à tort. Un de ses contemporains dit positivement : « // ni a raconlé lui-même qu'avant la Révolution, il avait eu des liai-

(1) Brissot, dans ses Mémoire».

sons intimes avec une marquise qu'il m'a nommée ; que, pour lui pluire, il avait afficlié le goût de la parure ; qu'il était alors recherché et élégant, môme

mai: AT.

(D'après un buste de Deseine, sculpteur sourd et mutt ; dessiné par Fouquet et Chrétien, inventeur du physionotrace) (1).

dans ses habits ; qu'il avait obtenu, par le moyen de cette dame, le titre de médecin des écuries de monseigneur le comte d'Artois (2)... » La dame qui jouissait d'un tel crédit, nous en avons dit le nom.

(1) C'est, d'après Clièvremont, «l'un dos meilleurs et le i)lus rare des portraits gravés de Marat». Index du bibliophile et de l'anialeur, etc., p.ir F. CnÈVHEMONT, |» 381.

(2) Ha RM AND (de la Meuse), loc. cil.

lir, MARÂT INCONNU

Gomment Marat avait-il réussi à conquérir les bonnes grâces de cette séduisante et jolie personne ?

A l'entendre, la marquise de Laubespine n'avait pas tardé à se séparer d'un époux indigne, « couvert de dettes, déshonoré par d'infâmes escroqueries », et qui avait « souillé le lit conjugal en y apportant une maladie infecte [\) ». Ne se bornant pas au rôle de médecin, Marat n'avait point tardé à prendre celui de consolateur; et la dame, qui était « douce, aimable et bonne », n'avait bientôt plus rien à lui laisser souhaiter.

A l'époque où Marat fit la conquête de la marquise de Laubespine, il n'était pas, il faut bien le dire, le hideux personnage dont il se plaira plus tard à prendre le masque. C'était un petit-maître élégant, portant chemise à jabot, gilet brodé et, de la perruque aux boucles des souliers, mis avec une recherche du meilleur goût.

Car Marat ne fut pas toujours V o animal indécrottable », comme il s'appelait lui-même, qui fuyait la société et se confinait dans un isolement volontaire.

Avant la Révolution, il allait dans le monde, où on le recherchait tant pour la grâce de sa conversation, que pour l'étendue et la variété de ses connaissances.

(l) Mémoires d£ Brissot, édition Cl. Perroud, t. I, p. 199

LE MKDECI-N 117

On a rapporté de lui ce trait : au retour d'un de ses vo3^^ges à travers l'Europe, il était revenu faire un court séjour en Suisse, dans le comté de i\euchât( 1. Mme d'André, morte il y a une trentaine d'années, dans un âge très avancé, avait retenu tout un madrigal de Marat, et elle se plaisait à réciter ce quati*ain :

Les Grâces ont moins de fraîcheur, Vénus a moins de charmes ; L'Amour même, toujours vainqueur, Doit vous rendre ies armes.

Quelqu'un a bien prétendu avoir déjà lu cette poésie et que Marat se l'était appropriée sans vergogne ; mais on a d'autres preuves que ^Lirat tourn;iit aisément le vers et qu'il excellait dans rinjproniptu. On on cite au moins un exemple, dont l'authenticité n'a pas été jusqu'ici contestée (1).

Le fils d'un médecin de Neuchâtel, M. iVeuiiaus, père d'un ries hommes d'État les plus distingués que la Suisse ait produits, avait lu, dans une société, quehjues épigrammcs sur les dames de la ville. Marat, se constituant le champion du beau sexe, y avait répliqué par cette boutade :

11 te sied bien, plat jouvenceau, De médire des Grâces, Avec ton fichu poil de veau Et tes sottes grimaces.

(1) V. le journal Le Qléhard, II, 468.

Le publiciste révolutionnaire remplacera, plus tard, Taimable madrigalier, le médecin à la mode ; il portera « jusqu'au cynisme la négligence de ses vêlements et une alTectation calculée à s'habiller comme la dernière classe du peuple ».

Au dii'c d'un de ses collègues à la Convention, VAmi du Peuple se mettait « à peu près comme un cocher de fiacre mal aisé (1)». Le plus ordinairement, il était vêtu d'une lévite verte, portant à la ceinture un espadon et des pistolets et, sur la tête, un mouchoir ou le bonnet du sans-culotte (2). Parfois, il portait l'habit à la française, avec le collet en peau de tigre, la cravate négligemment nouée, la culotte collante et les bottes à revers.

N'y avait-il pas quelque pose dans cette tenue débraillée; ou les nombreuses occupations de l'homme politique ne lui laissaient-elles pas les loisirs nécessaires pour prendre un peu plus de soin de sa personne ?

Sur les vingt-quatre heures de la journée, à peine en donnait-il deux au sommeil, et une seule à la table, à la toilette et à son intérieur. Outre qu'il

(1) La Démagogie en 1793 à Paris, par C.-A. Daudan (Paris, 1868), 172; d'après les Anecdotes sur la Révolution^ par Har- MAND (de la Meuse).

(2) Portrait de Marat, par Fabre d'Églantine, in-8 de 24 pages, an II.

prenait très au sérieux ses fonctions de représentant du peuple, il consacrait le reste de son temps à rédio^er sa feuille, « à recevoir les plaintes d'une foule d'infortunés et d'opprimés, à faire valoir leurs réclamations par des pétitions ou par des mémoires, à lire et à répondre une multitude de lettres, à soigner l'impression des ouvrages qu'il avait sous presse (1)... »

Son entrée dans la vie publique marque une ligne de démarcation dans son existence. Il ne veut ôtre, désormais, que le protecteur des humbles et il est entré, de plain-pied, dans la peau du personnage.

Pour recevoir les solliciteurs qui emplissent son antichambre, est-il besoin de se mettre en frais ? Chez lui, il se contente « de bottes sans bas, d'une vieille culotte de peau, d'une veste de taffetas blanc (2) », quand il ne revêt pas la robe de chambre légendaire que l'estampe a popularisée.

Le dualisme troublant de la physionomie de Marat se retrouve, quand on veut tenter de fixer, après son habitus extérieur, l'aspect physique du personnage. Comme en bien d'autres matières, les documents manquent, pour nous aider à saisir cette image fuyante.

« Nous avons sous les yeux une collection de plus

(1) Journal de la République française^ n° 93.

[2) Mémoires de Madame Roland, t. II, 191.

120 M AU Aï LNCONiNU

de cent cinquante portraits peints ou gravés : il n'y en a pas deux qui se ressemblent (1) » : ainsi s'exprime un de ceux qui ont étudié avec le plus de conscience cette mobile physionomie. On comprend, devant cette multiplicité d'effigies, combien différentes ont été les appréciations des écrivains.

Pensant au moulage exécuté par le sculpteur Beauvallet sur le masque du cadavre, Louis Blanc s'écrie: « ... La partie supérieure de la face est vraiment belle; la partie inférieure est épouvantable. Le roi des Huns devait avoir ce nez écrasé. Le dessus des lèvres, qu'on dirait gonflé de poison, est d'un prophète... »

Le même portrait inspire à un autre écrivain (2) des réQexions moins indulgentes: « Marat était déjà un héros quand ce buste fut fait, et l'artiste l'avait traité en héros, en essayant de poétiser, de dramatiser cette face ignoble, qui présentait, dit-on, une resseniblance frappante avec celle de Cartouche. Au vrai, Marat était un homme d'une stature grotesque: sur un corps de moins cinq pieds, il balançait une *ête énorme et disproportionnée. Ses traits étaient hideux, son teint livide... »

Quand la passion s'en mêle, la vérité en subit toujours quelque déformation. Alors le jugement s'égare

(1) Alfred Bougeart, rAmi du Peuple, I, 8.

(2) E. Hatin, le bibliographe de la Presse en France, es! Tauleur de ce croquis.

(D'après une peinture de Langlois, élève de David.)

et l'on a cette charge fantaisiste : « Quoi ! c'est là Marat, cette chose jaune, verte d'habits ; ces yeux gris jaune et saillants !... C'est au genre batracien qu'elle appartient, à coup sûr, plutôt qu'à l'espèce humaine. De quel marais nous arrive cet'e choquante créature (1) ?... »

A coup sur, Marat n'avait ni les traits d'Alcibiade, ni le profd d'Antinous : d'une taille exiguë, la tête enfoncée dans les épaules, le plus souvent inclinée sur le côté droit, il marchait le dos légèrement courbé; ou plutôt, à en croire un de ceux qui l'ont observé de près, il sautait plutôt qu'il ne marchait (:>).

Taillé en sapajou (3), il paraissait peu fait pour plaire, et pourtant il sut trouver le secret de la séduction. On s'étonne qu'une femme jeune, belle, riche, ait pu céder à un pareil monstre. ^lais les femmes sont coutumières de cette charité du cœur qui a ses raisons que la raison ne comprend guère, et la marquise de Laubespine devait voir surtout en Marat le médecin qui l'avait soustraite au péril de mort, qui lui avait restitué ce bion de l'existence sur lequel elle ne comptait plus (/i).

(1) MiciiELET, ///s/, de la Révolution française.

(2) Anecdotes sur la Révolution, auct. cit.

(3) Mémoires de Brissot, I.

(4) S'il faut en croire Brissot, le marquis de Laubespine était « couvert de dettes, déshonoré par d'infâmes escroqueries, >>

Aux yeux d'une femme à laquelle il a rendu un pardi service, un homme, fùt-il Marat, est toujours beau, ou paraît l'être. « Il a le prestige du bienfait, l'empire du secret partagé, Tattrait de cette pitié admirative qu'inspirent seuls ceux qui sont capables de réprouver et que Marat dut éprouver ou feindre d'éprouver (1). »

L'Ami du Peuple ne fut pas un bellâtre, comme l'étaient Hérault do Séchelles etBarbaroux; mais cet homme de « médiocre stature, au visage large et osseux, au nez épaté et même écrasé, dont le dessous était proéminent et avancé, la bouche crispée dans l'un des coins par une contracture fréquente, au teint plombé et flétii », portait « haute, droite et en arrière », une tête puissante, au « front grand », au regard « assuré » d'yeux gris jaune spirituels, vifs, perçants.... naturellement doux, même gracieux (2) ».

Ces yeux ardents et doux, ce front de passion et de rêve, faisaient oublier le reste de l'enveloppe.

Michelet a dit de Marat : « Plus que femme, très nerveux et très sanguin (1). »

et avait, en outre, rapporté à sa femme un cadeau que M. Brieux pourrait seul honnêtement dénommer. Marat avait vraiment la part belle. La liaison de Marat avec la marquise durait encore en 1782.

(1) L'Amour sous la Terreur, par M. de Lescure (Paris, 1882) • le cœur de Marat.

(2) Marat féniinisle, par Léop. LACoun.

Plus que femme, Marat fut, en eiïet, un hommefemme, femme par les nerfs, femme par la sentiuientalilé (2). Faut-il rappeler l'hommno-e du démagogue à sa mère ? N'y avait-il pas là, en quelque sorte, «un féminisme de gratitude fdiale, où se laissait voir rétrospectivement le germe tendre du féminisme doctrinal et d'ailleurs surtout sentimental », qu'il nous reste à faire connaître ?

Dans sa liaison avec Angelica Kauffmann, Tartiste admirable, victime d'un mariage mal assorti comme l'avait été la marquise de Laubospine (3), Marat est peut-être arrivé à l'heure propice ; mais d'autres femmes ont été mêlées à sa vie, d'autres l'ontentouré de leur affection (4). Deux d'entre elles, surtout, lui ont voué un culte: sa compagne, qui s'intitulera sa

(1) Mirhelet rapporte que le médecin de Marat, Bourdier (?), allait le saigner, quand il voyait son journal «< plus sanguinaire qu'à l'ordinaire. »

(2) Jusqu'à son écriture, qui est plus lèrninine que masculine; nous en avons donné de nombreux spécimens au cours de cet ouvrage.

(3; Angelica Kaufïmann, excellente musicienne et peintre de talent, avait connu Marat postérieurement à la séparation qu'elle obtint, en 1768 contre son miri, quand elle eut appiis que, sous le nom du comte de Florn, elle avait épousé un domestique. Elle en sortit minée et humiliée.

(4) Si l'on veut connaître l'opinion que Marat avait des femmes, lire la Femme jugéepar les grands écrivains des deux sexes, par L.-J. Larguer, 441-443.

veuvèy Simonne Evrard ; et Albertine Marat, la sœur du réprouvé, qui se constituera la gardienne la plus vigilante de sa mémoire.

Nous sommes, il faut bien le dire, accoutumés à un Marat d'une physionomie tout autre que celle qui ressort de l'étude des documents puisés aux sources ; aus^i le croquis que nous en avons tracé semblerat-il flatté; il n'est, cependant, qu'exact.

Le Marat élogiaque, bucolique, occupant ses loisirs à écrire un roman d'amour, ne laisse pas pressentir le pamphlétaire âpre, acrimonieux, qu'il deviendra.

Celui que sa sensibilité empêchait d'assister à l'ouverture du corps d'un ami(^l), qui s'attendrissait sur d'innocents animaux déchirés par le scalpel et qui éprouvait de la répugnance à les sacrifier pour ses expériences (2), est le même qui, dans un moment de délire verbal, « s'enivrera de sa politique de mort jusqu'à des conceptions et recommandations de supplices sauvages... des potences, des bûchers, des mutilations (3)... », qui exhortera les tricoteu.sos, les furies de la guillotine, à faire de ceitain personnage un Abélard.

(1) V. l'Autographe, 1864, 37.

(2^ Cf. la Chron. méd., lô juillet 1902, p. 477-478.

(3) LaCOUR, loc. ril

Page 1