C. B E L I N , rue Saint-j.icques
Et auBureau du Journal de PhyUque, rue & Hôtel Serpente,
Avec Approbation j & Privilège du Roi,
(Collection de l'auteur).
on déterminait la pression de l'air sur le fluide accumulé à la surface des corps.
Nous devons encore signaler, comme étant de Tinvention de Marat, toute une série de vaisseaux de verre, hermétiquement scellés, destinés à divers usages, et répondant, chacun, à une indication spéciale.
Pour s'entourer de toutes les garanties de succès, Marat faisait ses expériences en liiver, par un temps sec, dans une atmosphère pure, à une certaine altitude ; ou la nuit ; ou encore, dans une obscurité artificielle.
Dans l'ouvrage de Marat, pas moins de 213 expériences sont exposées et discutées, «avec une logique serrée et une élégante concision », au dire de Raspail, qui ajoute que « si, à la suite de cette longue série d'expérimentations, Marat n'est pas parvenu à établir une théorie définitive de l'électricité, il n'en est pas moins vrai qu'il a réussi à renverser bien des systèmes admis et à donner l'explication de beaucoup d'anomalies jusqu'à lui inexpliquées ».
Cette opinion d'un homme qu'on pourrait suspecter de quelque partialité, est corroborée par celle de spécialistes dont nous allons invoquer l'autorité pour couvrir notre incompétence.
Pour le docteur Foveau de Gourmelles, il règne en électricité statique, malgré les conquêtes scienti-
fiques modernes, la même incertitude qu'au temps de Marat, qui a, inconlestablement, apporté dans ce domaine des vues nouvelles.
« D'accord avec Marat et ses idées d'il y a un siècle, on n'admet plus aujourd'hui qu'un fluide unique existant comme quantité, comme potentiel (mot non dit, mais soupçonné, révélé par Marat), en plus ou en moins sur les corps. Un corps plus chargé que son voisin, Test positivement par rapport à ce voisin qui) lui, Test négativement (1). »
Voici, en effet, ce que dit Marat « de l'électrisation négative par bains » :
Celte méthode d'électriser est lopposée de la précédente (bain positif; ; au lieu d'accumuler de nouveau fluide dans le corps, on soutire une partie de celui qu'il contient, d'où il suit que la dénomination n'est pas seulement impropre, mais ridicule, car elle suppose le sujet en expérience immersé dans une atmosphère électrique. Or, comment ce fluide, soutiré et porté au magasin général, pourrait-il s'accumuler autour du corps qui la perdu ? Ainsi, la seule dénomination convenable est: électrisalion par simple privation du fluide.
Ailleurs il écrit :
Quoique tous les corps attirent ce fluide, leur force attractive n'est pas égale; et, comme dans leur état naturel, ils peuvent toujours en recevoir un excédent, cette force
fl) VÉleclricilé ciiraiive, loc. cit.
n'est jamais assouvie; mais aucun n'en reçoit une quantité excédente, si quelque autre n'en perd une quantité proportionnelle : ceu.>i-ci s'appellent électrisés en moins ou ncgalivemenl; ceux-là se nomment électrisés en plus ou posiliuemenl (I).
Marat a vu dans le fluide électrique un des principes de la végétation ; mais où il se trompe, c'est quand il affirme que l'art n'y peut rien. Des faits récents ont prouvé refficacité de Tintervention humaine dans la production des phénomènes électriques naturels (5).
Marat n'était, en Tespèce, que Técho des idées scientifiques de son temps ; mais il a devancé celuici sur bien d'autres points, par exemple quand il nie l'action de l'atmosphère électrisée et même du bain électrique, comme l'ont établi depuis Duchenne de Boulogne et ses imitateurs.
Marat a encore prévu les rayons X, et si l'on objecte qu'il y a loin de ^larat au physicien de Wûrtzbourg, qu'on songe au laps de temps qui les sépare, aux moyens plus imparfaits de recherches et de diffusion de travaux. Quand on prétend, dit judicieusement Foveau (8), que ses Recherches sur
(1) Becherches physiques sur l'Éleclricilé, Discours préliminaire, 14.
(2) Cf. Y Année éleclriqae, du docteur Foveau de Courmelles (1900, 1901, etc.).
(3) Chron. méd.. 1902, 458.
léleclriciié contiennent « de la dialectique serrée, mais une assez bonne part de divagation et de verbiage creux », on oublie que Pépoque était de transition, qu' « elle sortait de la période d'observation pure, pour entrer dans celle de la systématisation mathématique ».
Ceux même qui attaquent Marat avec le plus de violence reconnaissent l'originalité de certaines de ses conceptions, comme celle qui consiste à nier la répulsion électrique. Celle-ci, d'après Marat, ne serait qu'une apparence, due à l'attraction exercée par les corps environnants : c'est la thèse favorite d'un très distingué physicien anglais de nos jours, J. Sprague.
Les mômes critiques constatent le mérite de l'écrivain, presque toujours clair, et du dialecticien serré, surtout lorsqu'il expose et discute les théories de Franklin sur l'électricité atmosphérique et les paratonnerres (1). On a, d'ailleurs, constaté depuis (2), que Franklin a été « surfait, surfait de son vivant, le sachant et le laissant faire, malgré les protestations de de Romas et la priorité accordée à celui-ci par l'Académie des Sciences de Paris, le h février 176/], après enquête ».
(1) Chron. méd., 1899, 455.
(2) Cf. VAclualilé médicale, du 15 mai 1896. et la Chron. m.\l., 1903, 469.
MARAT JUGF: PAR SES CONTEMI-ORAINS
Avant d'aller plus loin^ une question se pose, une objection surgit au-devant de laquelle nous allons : que pensaient de Marat ses contemporains, ses émules ?
On ne trouve, nous dit le docteur Vigouroux (1), le nom de Marat cité dans aucun des ouvrages sur l'électricité physique ou médicale publiés de 1789 à 1793 ; et pourtant, ses Recherches sont de 1782 et son Mémoire sur V électricité médicale^ de Tannée suivante.
Vainement on le cherche dans les Récréations mathématiques et physiques (2® édition, 1786;, de Guyot; dans la seconde édition (1786), de V Electricité du corps humain, de Bertholon (2). On ne le rencontre pas davantage dans le Cabinet de physique^ de Sigaud de Lafond, 2^ édition, par Rouland
(Ij Chron. méd., 1899, 451.
(^2) V. èur cet ouvrage le Journal de médecine, t. LIX, 465.
(1784); dnns Rabigneau, \e Spectacle du feu élémentaire (lySV), ouvrage publié par le même éditeur que celui de Marat. Le nom de celui-ci ne figure pas, enfin, dans la bibliographie, très complète jusqu'en 178Û. donnée par ^îauduyt dans la seconde édition de son grand mémoire à la Société royale de médecine ; on le trouve, cependant, dans un traité-catalogue, publié en anglais par x\dams, « constructeur d'instruments de S. M. », en 1789.
Serait-ce que, dans les milieux scientifiques de l'époque, il y eut un parti pris d'hostilité et de silence à l'égard de ^larat ? La vérité est que si, volontairement ou non, le nom de Marat a été omis dans quelques écrits du temps, par contre des savants estimés, des journalistes écoutés lui ont rendu justice.
Le Journal de Physique, de l'abbé Rozier (1), le recueil le plus scientifique de l'époque et celui qui comptait, parmi ses rédacteurs, les illustrations de la science; le Journal de Liltéralure, Sciences et Arts (2);, le Journal de médecine (3) lui ont consacré les articles les plus élogieux.
(1) Obserualions sur la Physique, etc., t. I, p. 459, et t. XVII, 1781, pp. 317 etsuiv.
(2) T. VI (1780), pp. 192-204 et 247-258.
(3) T. LV (1781;, p. 475. Aux VoiU'e//es liltéraires, il est question des fiecherches physiques sur le feu, par M. Marat, docteur en médecine, etc., dont « les expériences sont très ingénieuses et
VAlmanqch physico-économique, le Courrier Ulléraire, le Journal de Paris (i) mirent en bonne place l'analyse de ses ouvrages.
Le Mercure de France (2), le Journal encyclopédique (3) lui réservèrent une partie de leurs colonnes.
A l'étranger, la Choutiy Review (/i), le Courrier
paraissent une source nouvelle autant qu'intéressante pour les physiciens observateurs. »
(1) 4 août et 25 cet. 1779 ; 9, 22 et 80 juin 17S0 : cf. notre première édition, Documents justificatifs, pp. 2'Jl et suiv.
(2) De janvier 1781. Le môme journal avait dû en parler antérieurement, si nous nous en rapportons à ce passage d'un ouvrage de l'époque, dont l'auteur juge très favorablement Marat : « Peu après avoir reçu les observations de M, Pictet, j'ai vu dans le Mercure de France (cahier du 13* novembre) l'extrait d'un petit ouvrage de M. Marat qui m'a fort intéressé et j'ai eu le bonheur de trouver bientôt l'ouvrage même : il a pour titre Découvertes sur le Feu, l'Électricité et la Lumière. Par une application extrêmement heureuse du microscope solaire, à des expériences auxquelles on étoit bien loin de penser qu il put servir, M. Marat a rendu sensible à l'œil, que ce n'est point comme chauds, que les rayons du soleil agissent au foyer causli(iue pour détruire les corps qu'on y expose ; que c'est en agissant sur un fluide renfermé dans ces corps : et M. Marat le nomme aussi Fluide igné. Ce nouveau moyen d'observation promet certainement de nouvelles découvertes intéressantes. » [Lettres ptiijsiques et morales sur Vhistoire de la Terre et de IHomme, adressés à la Reine de la Grande-Bretagne par J. A. DE Luc, citoyen de Genève, lecteur de Sa Majesté, etc. La Haye et Paris, 1779, t. V, partie II, p. 592.)
(3) D'août 1782.
(i) f:f, Moral, IsHpril poliliquc, par niitvJnÇ.MONT, t. îî, p. 488,
de l Europe (1), prêtèrent le concours de leur grande publicité au livre du physicien français.
Des professeurs de Stockholm et de Leipzig firent le voyage de Paris, pour assister aux expériences annoncées par Marat.
L'instituteur des neveux de l'archevêque de Paris solh'cita l'honneur d'être témoin de ses cours, afin de les répéter dans les Ecoles de Reims et de Ghâlons, où il enseignait la physique.
Les témoignages d'estime ne lui furent pas seulement accordés par les académies qui lui décernèrent leurs couronnes, par les personnages de distinction qui assistaient à ses cours, par la presse scientifique qui vantait ses travaux. Il les reçut aussi de ses rivaux, de ses émules en gloire, qui rendirent un hommage, d'autant plus précieux qu'il était désintéressé, à ses talents et à la nouveauté de ses doctrines.
Le naturaliste Yalmont de Bomare, dans l'approbation accordée aux Mémoires académiques sur la Lumière^ engage les lecteurs à lire un ouvrage qu'il estime des plus utiles aux progrès de la science.
Le chimiste Sage, alors directeur de la Monnaie, reconnaissait que les Recherches sur le Feu « renfermaient des expériences nouvelles et intéressantes (2) ».
(1) Des 15 mars et 3 mai 1782.
(2) Say^e a parlé plusieurs fois de Marat, notamnent dans ses
Rome de Lisle, le premier cristallographe de l'avant-dernier siècle, cite Marat comme une autorité, en faveur de la thèse qu'il soutient dans son opuscule sur le feu central. Il rapproche Fopinion de Marat de celle de Buffon, et les mettons deux sur un pied d'égalité (1). Il est, avec eux, d'avis que les rayons solaires ne produisent de chaleur qu'en excitant dans les corps le mouvement du fluide igné qu'ils coL-'.iennent. Les physiciens modernes ne pensent pas d'une autre façon sur ce sujet (2).
Le bibliothécaire genevois Senebier trouvait hasardées les expériences de Marat, mais n'osait porter un jugement définitif qu'après les avoir soigneusement contrôlées ^3).
Georges-Louis Le Sage, qui avait été chargé, par MM. de BulTon, ^Nlairan et Bailly, de répondre à Rome de Lisle, n'objecte que quelquescritiquesde détail aux théories de Marat (7i). S'il ne parvint pas à con-
InslilLilions de Physique, t. I (Paris, 1811), p. 129 et dans le Supplément aux Institutions de Physique (Paris, 1812), pp. 29-31.
(1) L Action du feu central, démontrée nulle, etc., par M. de Rome de Lisle (cf. Marat inconnu, première édition, Documents justificatifs, p. 311-312).
(2) V. l'ouvrage du docteur Meray, Geos, ou Hist. de la Terre, géologie philosophique, 1861, in-8, t. I, 405.
(3; Lettre autographe à Komé de Lisle (Documents justificatifs de notre première édition, p. 312).
(4) Lettre à Mme la baronne de ***. sur la chaleur du globe, démontrée par MM. de Mairan et le comte de Buffon, soutenue par ^L Bailly, et encore existante malgré les asser-
vaincre celui-ci, au moins la controverse ne cessât-elle, un instant, de rester courtoise (1).
Lamarck, le naturaliste bien connu, adopta sans réticences les idées de Marat sur la nature du fluide igné (2).
Eu 178'2, Marat avait profité du court séjour de Franklin en France, pour lui sjumettre un mémoire sur ses expériences de physique. C'est chez ^larat que Brissot avait rencontré, pour la première fois (3), lo savant américain, qui avait voulu juger par luimême de la valeur de son contradicteur. A ce propos, Franklin consignait dans son journal :
Samedi, 1 7 juillet, i heures : « On nie remet un papier d un philosophe inconnu qui soumet à mes réflexions un mémoire sur le feu élémentaire, ainsi que le détail de plusieurs expériences faites à la chambre obscure. L'ouvrage esten ani^'lais, et d assez bon style, quoique mêlé de tournures françaises. Il faut que je voie les expériences pour juger le fond (4).
tions de M. D. R. D. L. (M. de Roiné de Lisle), de plusieurs académies savanle.-», etc., par M. L. S. **' (Le Sage), in-8 de 92 pages, Amsterdam, et se trouve à Paris chez P. Fr. Dido' (1780).
(1) V. la lettre de Marat à Le Sage [Marat inconnu, première édition, p. 314).
(2) Recherches sur les causes des principaux faits phijsiques, par J.-B. Lamarck, t. I, appendice, pp. 34:3-348 : cf. Marat inconnu, première édition, p. 315.
(3) Brissot, Mémoires, t. I, 229.
(i) Journal Le QLÉnARD, /oc. cil,, t 11,468 ef «ulv,