LA PSYCHO-PIIYSIOLOGIE DE MARAT
due à tant de persévérance ? Peut-il compter sans ces maudits philosophes qui n'ont pas désarmé, et qui ont à l'Académie des Sciences nombre de partisans? Comment pourraient-ils juger impartialement un adversaire des théories de Newton, de Newton qui a pour lui toute la science officielle ?
Après la publication des Découvertes sur la lumière, « la persécution des académiciens n'en devint que plus forte, mais elle était clandestine ». Crainte que ses ouvrages ne fissent trop de bruit dans le monde, ces mêmes académiciens ont enchaîné la plume des journaiistes à leur dévotion. La conspiration de ses ennemis est d'autant plus redoutable qu'elle reste invisible. Mais Marat les connaît, bien qu'ils Reportent aucune mar([ue extérieure.
Déjà ils ont formé 1 horrible projet de détruire tous les ordres religieux, d'anéantir la religion même... Que de maux noîil-ils pas dcJR faits! Quels maux ne feront ils pas encore! S'ils viennent un jour à concevoir des proje s ambitieux, à porter leurs vues sur les affaires politiques, au moyen de leurs créatures, bienlôt instruits de tout ce qui se passe dans les cabinets, qui pourra les empêcher d'agiter les gouvernements, de bouleverser les États?
Croirait-on que celui qui parle ainsi aevienara le démagogue furieux qui prêchera les massacres, pour rétablir Tordre public (1) ?
(1) Il y a bien d'autres contradictions à relever chez Marat. Comme les plus avances d'alors, il fut, avant d'èlre révoîq-
^lais, à ce moment, il occupe une charge à la i^our et rédige des libelles contre les novateurs trop pressés.
Chez Marat, la mégalomanie se mêle à la manie persécutrice. Les tètes couronnées le recherchent, les sociétés du monde entier veulent se l'attacher.
Toutes les Académies d'Europe ont reçu une copie du précis de ses découvertes; et s'il ne reproduit que les réponses de l'Académie de Dijon et de celle de Berlin, c'est qu'il a égaré dans « la masse de ses papiers » les réponses de la Société Royale de Londres et de IWcadémie de Stockholm.
S'il n'est pas de l'Académie des Sciences de Paris, c'est « qu'il ne s'est pas soucié d'en être »; s'il n'est pas de TAcadémie de Berlin, c'est « qu'il n'a pas demandé cet honneur ». Et, comme étourdi par ses
tionnaire, franchement royaliste, royaliste constiluUonnel. Il réclamait déjà le suffrage universel, mais que le roi, « mis dans l'heureuse impuissance de faire le mal », fût inviolable. « Le prince, écrivait-il, ne doit être recherché que dans ses ministres, sa personne sera sacrée. » Après avoir été royaliste, et avant la proclamation de la République, Marat préconisa une dictature militaire (V, son Appel à la nation, de 1790) et fut, comme l'a bien vu M. Aulard, au premier rang de ceux qui préparèrent les esprits à l'asservissement, lisez : à la dictature de Bonaparte. Mais le tribun militaire, rêvé par ce précurseur inconscient du césarisme français, devait être, ainsi que le fait très justement observer M. Léopoid Lacour, « à la fois toutpuissant et enchaîné, élu pour un temps court et pour une fonction exclusivement de justice exterminatrice, dont il aurait eu à répondre. »
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propres suggestions, il déclare que la sensation produiteen Europe par ses ouvrages fut «prodigieuse».
Tous les papiers publics en ont fait mention. « Pendant six mois, il eut chez lui la Cour et la ville.»
Devant un tel triomphe, rAcadémie n'avait qu^à poser basles armes ; reconnaissant son impuissance à étouffer les découvertes de Marat, elle a cherché à se Tadjoindre : trois de ses membres sont allés, chacun en particulier, le solliciter humblement déposer sa candidature; comme il a répondu qu'il aviserait, « ne s'étant pas encore consulté sur cet article », on a pris acte de ce refus hautain et la persécution a commencé. Toutes les expériences, même les plus évidentes, ont été niées.
Après deux mille ans passés inutilement à rechercher ce qu'était le feu, Marat est venu, qui, à Paide d'un simple instrument, fait toucher au doigt et à l'œil l'agent nouveau dont on n'avait pas avant lui la moindre notion, et dont il a fait voir « les attributs, la manière d'agir ».
N'a-t-il pas eu l'audace de s'attaquer à Ne\vton, à rhcure même où on dressait partout des autels à ce dieu ! « Prétendre renverser le trophée que le plus haut génie du monde avait élevé à la gloire de l'esprit humain, ou plutôt prétendre arracher à Newton le plus haut fleuron de sa couronne, au milieu même de ses nombreux disciples, de ses zélés défenseurs, devait paraître une entreprise téméraire. » ^lais il a
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démontré les nombreuses inconséquences de la théorie newtonicune, il a réduit les plus déterminés partisans du physicien anglais à convenir de leurs erreurs.
Enfin, il expose ses découvertes dans un petit volume. « Et ce serait de la plume d'un ignorant que serait sorti ce petit volume, qui condamne à l'oubli tant de sublimes spéculations qui composent la masse énorme des recueils académiques ?
(( On pourrait croire à de rexagération,si nous ne reproduisions le texte même de Marat: sa confession est dénuée de tout artifice ; il s*y montre dans toute la candeur de sa vanité morbide.
Jusqu'à lui, « tout ce qui avait paru sur l'électricité se réduisait à un amas d'expériences isolées, compliquées, rentrant les unes dans les autres et éparses en cinq cents volumes. Il s'agissait de tirer la science de cet affreux chaos. » Il se renferme dans sa chambre obscure, a recours à sa méthode d'observer, rend visible le fluide électrique, le compare au fluide du feu et au fluide de la lumière, avec lesquels on les a jusqu'alors confondus. « Dès lors, plus d'hypothèses, plus de conjectures, plus de probabilités ; tout devient intuitif, la science se forme. Et ce serait encore un ignorant qui aurait mis à jour le seul ouvrage méthodique, la seule théorie connue sur l'électricité ! »
Il en est de même pour l'électricité médicale.
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« Depuis longtemps elle était livrée aux empiriques.
Des physiciens qui n'étaient pas médecins et des
médecins qui n'étaient pas physiciens se mêlaient
d'en former un art raisonné. Ce devait être la tâche
d\in homme de génie qui aurait réuni les deux
grandes connaissances qu'elle suppose. » Cet homme
de o'énie... vous l'avez nommé, o
Avec cette sorte de plaidoyer pro domo, d'auiobiographie, on possède les éléments principaux du dossier pathologique sans lequel la psychologie de Marat reste une énigme indéchiiïrable.
Son (( cas » pourrait offrir un sérieux sujet d'études à un médecin aliéniste et psychologue; et nous croyons savoir queleprofesscurLacassagne, de Lyon, se propose de l'étudier à ce point de vue spécial. Nous n'avons voulu montrer que le délirant ambitieux.
Qui pourrait dire si sa mort tragique n'a pas interrompu l'évolution d'une vésanie en cours de développement ?
A d'autres de rechercher si Marat offre un type de paranoïa, comme d'aucuns l'ont prétendu, ou de paralytique général, : certain pamphlet de l'époque fait allusion à un mal secret, qui joue un rôle important dans l'étiologie de cette affection. Contentons-nous de conclure que les déceptions de l'écrivain bafoué, du savant contei^to, ont à coup sûr contribué à engendrer la haine et les représailles du monomane sanguinaire.
Nous aurons une fois de plus abouti à cette démonstration, dont tout notre travail est la paraphrase, que la connaissance de la vie scientifique de Marat est le prélude obligé de l'étude de sa carrière révolutionnaire.
Marat homme de science aide à comprendre Marat le démagoc^ue.
LA MALADIE DE MATxAT
Il manque, pour parler en toute justice de ^larat et du rôle qu'il a joué, il manquera toujours — et le regret en a été souvent exprimé — les ordonnances de ses médecins ; ses médecins, et surtout son médecin principal, une des figures les plus originales, un des spectateurs le mieux en situation de nous faire revivre le grand drame, dont il avait connu et surtout soigné les principaux acteurs.
Le dernier élève du frère Côme, le plus habile lithotomiste du siècle dernier, Souberbiclle, dont notre génération a oublié le nom et les travaux, avait beaucoup vécu avec les personnages qui ont joué un rôle dans le drame révolutionnaire.
Souberbiclle fut à la fois le médecin et l'ami de Danton, de Camille Desmoulins, de Robespierre et de son confrère Marat.
Quelle mine précieuse de renseignements, si le
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vieillard, dont on interrogeait les lointains souvenirs, avait consenti à parler ! Sa conversation, à croire un de ses rares confidents (1), bien que prolixe et confuse, difficile à diriger dans le sens où on avait intérêt à Tentraîner, était abondante et pleine d'intérêt. On était parvenu, avec cette adresse patiente qui triomphe de la plus rebelle ténacité, à recueillir quelques appréciations, entremêlées d'anecdotes vécues^ sur Tétat pathologique des hommes qui ont dirigé, en un temps quasi légendaire, les destinées de la France.
C'est ainsi que Danton, au dire de Souberbielle, avait fréquemment des congestions au cerveau, qui, pendant les attaques, le rendaient inconscient de ses paroles et de ses actes. Qjiant à Robespierre, il souffrait d'un ulcère chronique à la jambe, que Souberbielle snign.iit tous les jours. Le matin même du 9 thermidor, quelques heures avant le fameux coup de pistolet, le chirurgien avait pansé une dernière fois celui dont l'échafaud réclamait les débris.
(1) Union médicale, 15 mars 1873. Le docteur Simplice, aliàs Amédée Latour, qui avait eu la bonne fortune d'itilerroger le père Souberbielle, avait consigné sur des feuilles volantes ce qu'il en avait pu recueillir. Ce manuscrit, qu'il eût été si utile de consulter, tomba entre les mains des Piussiens, lors du bombardement de Chatillon (1871). Dans sa Causerie de YUnion, le docteur Simplice n'a raconté que ce qu'il avait pu retenir, après bien des années, de son entrevue avec Souberbielle.