‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 45 sur 86 · LA MALADIE DE MARAT · texte numérisé non relu

LA MALADIE DE MARAT

Souberbielle était très affîrmatif sur ce point; il ne Tétait pas moins sur Marat, tourmenté par un prurit incessant, occasionné par une dermatose que nous aurions été longtemps à identifier, sans la révélation inattendue de son médecin.

Marat éisxi herpétique, et — ce qui est plus grave

— il était incommodé d'une des manifestations les plus douloureuses et les plus dégoûtantes '^1) de cette diathèse. h' ami du peuple^ à qui on a tant reproché de tremper sa plume dans le sang, était dévoré

— circonstance singulièrement atténuante — par une affreuse « dartre (2) » du scrotum et du périnée, dont l'exaspération coïncidait, on peut Taffirmer en toute sécurité, avec la violence de ces phrases, tranchantes comme un couperet, qui étaient, pour tant de malheureux ou de coupables, le passeport de la guillotine.

Son état de santé des plus chancelants ne devait pas être sans influence sur son caractère (3). Déjà, en

(1) C'est pour cela que ses adversaires insinuaient qu'il était infecté par la syphilis.

(2) Sur la « dartre » ou « lèpre » de Marat, v. le Cabinet secrel, S' série, p. 159 et suiv.

(3) Cette opinion a été contestée par M. Léop. Lacour, qui s'insurge contre tout essai d'explication du caractère et du rôle de notre personnage par le tempérament. « En efTel, dit-il, toutes les fois que Marat, avant ou pendant la Révolution, tomba malade, c'est bien, semble-t-il,par sa- faute, parce qu'il s'est frénéti(iuement surmené, et parce que cette faute s'est aggravée de privations, de misères, dues à ses fureurs de polémiste : ainsi,

177/1, au moment où il composait en Angleterre se^ Chaînes de VEsclavage, il avait eu des symptômes alarmants d'épuisement nerveux — nous dirions aujourd'hui de neurasthénie — à la suite d'excès de travail, et d'une ingestion immodérée de café, sa boisson favorite. Cela ne manquait pas de le préoccuper. Ces préoccupations, on en trouve la trace dans une lettre qu'il écrivait à Brissot, au lendemain de la publication de son Traité sur la Vérité.

Une longue et cruelle maladie m'a privé longtemps du plaisir de m'entretenir avec vous, et je saisis les premiers moments de ma convalescence pour réparer le temps perdu, (es fréquentes rechutes me font croire que ma santé n'est plus à répreuve dos fatigues de létude, heureux si les instants de relâche quelle me laissera suffisent à finir mes ouvrages (I)...

De retour à Paris, la part active qu'il prit aux

en 1791, après un an de vie souterraine. Lui même, dans sa dernière maladi-e, mon Irait la << suite des tourments volontaires» de toute sa vie démagogique. Celle-ri fut un suicide de quatre ans, et qui neùl pas duré ce temps, sans la vigueur de constitution du prétendu malade-né. Du reste, aux périodes où cette vig^ueur de constitution apparaît victorieuse, on ne voit pas le révolutionnaire moins furieux qu'à aucun autre moment; et on le voit, en juillet 1793, non pas certes s'adoucir, mais tourner sa rage contre les Enrajés-, Jacques Roux et Leclerc (de Lyon), ses disciples, après tout, sur lesrjuols il se jette comme le dogue... de la Révolution légale. » M. Lactui' ne démontre pas que cette irascibilité particulière reconnaît une autre cause que le fâcheux tempérament de celui qui la manifestait. a) Mém. de Brissot, t. I, 352.

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affaires publiques n'étnit pas faite pour le rétablir. Ajoutez à cela les excès de travail et les veilles, et surtout les nombreuses privations qu'il dut subir, quand •< oxnosé à mille dangers, environné d'espions, d'alguazils et d'assassins, il courait de retraite en retraite, sans pouvoir dormir deux nuits consécutives dans le mùinc lit (1) >?.

11 se cachait partout où on lui offrait un asile : tantôt chez le boucher Lêgendre, tantôt cliez la citovonne Fleury, du Théâtre-Français (2), ou chez son collègue à la Convention, Boucher Saint-Sauveur (3).

Ce qu'il souffrit, au physique autant qu'au moral, un témoin oculaire nous Fa conté, dans une sorte de panégyrique prononcé après la mort du patiiote.

Marat s'était réfugié dans les carrières de Montmartre ; traqué do réduit en réduit, il cherchait abri dans des lieux humides, où il n'avait pas de quoi se coucher. « Piongé })ar la misère la plus affreuse, il couvrait son corps dune simple redingote bleue, et sa tète d'un mouchoir, presque toujours trempé de vinaigre ; un écritoire dans sa main, quelijues

(1) Ami du Peuple, n° 170.

(2) En janvier 1790, quand le Chàlelef, pour la seconde fois, l'eût décrété de prise de corps, il se réfugia chez lamant de cette comédienne, le médecin Chévetel, rue des Fossés-Saint- Germain, actuellement rue de l'ancienne Comédie, et c'est Mlle Fleury qui le fit échï.pper, quand on vint pour le saisir (Léop. Lacour.)

(3) Cf. Nouvelle Reuue rélrospecHue, 10 mars 18U6.

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chiffons de papier sur ses genoux, c'était sa table (1). » Le plus souvent, il se blottissait dans des caves, pour échapper aux visites domiciliaires de Bailly. C'est là que, travaillant le jour à la lueur du peu de lumière qui pénétrait par le soupirail, ses paupières s'enflammèrent; il faillit perdre la vue. L'odeur infecte de l'huile d'une lampe, presque constamment allumée, le manque d'air, l'humidité, une insomnie presque continuelle, toutes les inquiétudes morales, tant de maux réunis sur un homme d'une santé déjà débile, d'un tempérament nerveux, lui inoculèrent une maladie dartreuse, dont il souffrit des douleurs inouïes, qui ne fit que s'aggraver chaque jour davantage, qui envahira successivement tout le corps, qui linalement le rendra repoussant à voir, qui donnera prise aux plus indignes outrages (2).

Au mois de juillet 1791, on lisait dans V Orateur du Peuple (3) : '

Les hommes vains qui prétendent que la patrie n'esi pas une passion... cliangeraient bieutùt de langage, s'ils étaient au chevet de VAmi du Peuple : s'ils le voyaient dans un lit de douleur, tourmenté d une migraine alTreuse et dévoré duue tièvre ardente, la tète enflée comme un boisseau, avec une fluxion épouvantable sur tout le côté gauche, et les

(1) GuiRAUT, Oraison funèbre de Marat.

(2) BouGEART, Maral, rAmi du Peuple, t. I, 287. V. aux pièces juslificalives, la note O.

(3) Orateur du peuple, n" 3.

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vésicatoires sur les cuisses, ne pouvant changer d altitude depuis plusieurs jours.

Plus tard, la même feuille donnait des nouvelles de l'illustre malade :

Quelle douleur pour les amis de la liberté de savoir en proie à la maladie la plus alarmante le plus intrépide défenseur des droits du peuple... un citoyen entlammé du patriotisme le plus pur et le plus infatigable, en un mot, de M. Marat, ÏAini du Peuple. On a voulu révoquer en doute son existence... jose certifier qu'il y a une quinzaine de jours, après lavoir déterminé à sortir du tombeau où il se tenait renfermé depuis quinze mois, j'ai dîné avec lui à \ incennes (1), et que les convives étaient... tous membres des Amis de la Consliiulion, dont j'invoque ici le témoignage pour faire tomber l'absurde calomnie de son assassinat (2)...

Après son acquittement, Marat était tombé gravement malade. On peut suivre les progrès de sa maladie dans son journal, qu'il ne rédige plus en entier comme par le passé, mais où il se contente dlnsérer les dénonciations qui lui sont adressées par ses correspondants, et qu'il fait simplement suivre de quelques réflexions personnelles.

Il se relâche aussi de son assiduité aux séances

(1) Marat aurait eu, s'il faut en croire les contemporains, le péché mignon de la gourmandise. « Il tenait table et n'avait jamais moins de huit convives à dîner. » Ad. Schmidt, Tableaux de la Révolution française, t. II, p. 166.

(2) Orateur du oeuple, n" 6.

de la Convention. Depuis deux mois, « attaqué d'une maladie inflammatoire qui demande des soins », il ne se rend à l'assemblée qu'au moment de la mise en accusation des Girondins.

Après le 2 juin, la rédaction de son journal est le véritable bulletin de la santé de Marat. Les articles sont-ils plus étendus, le malade va mieux ; n'y lit-on que quelques lignes, la prostration est totale.

Du 5 au 20 juin, il ne quitte plus le lit. Une fois, il voulut à toute force se lever, reprendre sa place à la Convention, prescrire toutes les mesures à prendre, sauver, pensait-il, la patrie (1). Le surlendemain il écrivait, le désespoir dans l'âme :

Je n'ai pu assistera la séance que deux jours; une maladie iuflamniatoire, suite des tourments que je me suis donnés sans relâche pendant quatre années consécutives pour défendre la cause de la liberté, m'afflige depuis cinq mois et me retient actuellement dans le lit.

On était au 23 juin. Comme le bruit courait que les volontaires des départements marchaient sur Paris, rAm'i du Peuple s'écrie:

Peut-être viendront-ils voir le dictateur Marat; ils trouveront dans son lit un pauvre diable qui donnerait toutes les dignités de la terre pour quelques jours de santé, mais

(1) BouGEART, op. cit., t. II, 254, 258, 259.

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toujours cent fois plus occupé du inallieur du peuple que de sa maladie (1).

Marat éttiit, de plus en plus, dévoré par le prurigo et les ardeurs de la fièvre. Pour rafraîchir son front brûlant, il y tenait constamment appliquées des compresses d'eau vinaigrée. L'estomac ne supportait plus que les liquides, et pour galvaniser cette vie qui s'éteignait, le moribond en était réduit à boire force tasses d infusion de café, qui le ranimait pendant quelques instants.

Il était, malgré tout, confiant dans Tissue de sa maladie, s'en dissimulant, volontairement ou inconsciemment, la giavité.Il rassurait les amis qui accouraient s'informer auprès de lui de sa santé, les délégués de la Société des Jacobins, dont il était le président honoraire, ceux du Club des Gordeliers, tous venant l'assurer de leur dévouement.

La journée du 13 juillet avait été meilleure que les précédentes. Les bains, dont le malade faisait un usage constant, le soulageaient. Quand son corps y était plongé, Marat ne sentait plus les ardentes démangeaisons qui le dévoraient : alors le cerveau se calmait, les idées revenaient, le journaliste se remettait à la tâche; aussi sortait-il le moins possible de sa baignoire, qu'on recouvrait d'un drap ; la tête seule et les bras étaient libres, une planche

(1) Le Publiclsle de la République, n° 134.

placée en travers lui servait de table et d'appuiemains.

C'est dans cette baignoire (1), qui devait être son lit du dernier repos, que le couteau de l'assassin allait hâter un dénouement qui ne pouvait être longtemps retardé.

(1) V. aux Pièces justificatives la note P.

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