‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 53 sur 86 · ASSASSINAT DE MARAT · texte numérisé non relu

ASSASSINAT DE MARAT

(D'après une gravure anglaise.)

qu*on laissât entrer la jeune personne qui demandait si instamment à lui parler (1).

On introduisit alors Charlotte dans la pièce où Marat prenait son bain, dans une baignoire en forme de sabot, comme on avait coutume de s'en servir à cette époque (2). Une planche, placée en travers de la baignoire, servait de pupitre à Marat ; l'encrier était placé à côté de lui, sur un billot de bois. Sur la planche et sur le sol, des numéros épars de VAmi du Peuple^ des épreuves que corrigeait le journaliste, qui avait transporté là son cabinet de travail, depuis que sa maladie de peau l'obligeait à rester dans l'eau pendant presque toute la journée.

Charlotte vient de s'asseoir sur une chaise placée à côté de la baignoire. Marat la questionne sur les députés présents à Caen, demande leur nom, celui

(1) Elle avait écrit deux fois à Marat dans la même journée; la deuxième lettre était conçue en ces termes : «Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre ? Je ne puis le croire puisqu'on m'a refusé votre porte. J'espère que, du moins, vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive de Caen ; j'ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté ; je suis malheureuse; il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection. »

(2) Sur les baignoires à sabot, voir une curieuse note de M. Eug. Defbancc, dans son ouvrage si consciencieusement

documenté : Charlolle Corday el la Mort de Marat, p. 132-133. (Paris, Mercure de France, MCMIX.)

des administrateurs de la ville. Tandis qu'il transcrit ces noms, Simonne Evrard, qui a gardé quelque méfiance à Tégard de l'inconnue, est venue apporter à boire au malade une mixture qu'il est habitué à prendre : de Teau mélangée de pâte d'amandes et de terre glaise;

Simonne demande à Marat s'il trouve assez de terre glaise dans la carafe. Marat lui répond « qu'il n'y en avait pas trop, mais qu'elle pouvait pourtant en ôter un petit morceau ». Simonne allait se retirer lorsque, se ravisant, elle vit sur la fenêtre deux plats, sur lesquels il y avait des ris de veau et des cervelles destinés au repas du soir. Ayant pris ces deux plats, elle les emporta, et ferma la porte derrière elle.

Marat reprend alors la conversation, posant de nombreuses questions à Charlotte sur le mouvement fédéraliste dont Caen est le siège, et enregistrant au fur et à mesure ses réponses: « C'est bien, dit-il, en manière de conclusion : je les ferai bientôt tous guillotiner à Paris ! » Ces derniers mots ont décidé du sort de celui qui les a prononcés (1). Charlotte a

(1) On a prétendu, mais sans preuves suffisantes, que Charlotte avait voulu tirer une vengeance personnelle de Marat : « Marat était petit et laid ; ce second Mazaniel en méritait le sort : il fut immolé par la main de la belle Charlotte Corday, dont il avait fait assassiner ramant. » Supplément aux Institutions de physique, par B.-G. Sage, p. 29. D'autres ont été jusqu'à donner le nom de celui dont Charlotte avait fait l'élu de son cœur : Villiaumé {FJlst. de la Eéuolulion française, II, 186-t, 371)),

Page 1