CHARLOTTE CORDAY
(D'après une peinture de David.)
saisi son couteau et, d'une main ferme, Va. plongé dans la poitrine de Marat.
On entend un cri rauque, un appel désespéré : A moi, ma chère amie, à moi !
Simonne, qui se tenait dans une chambre voisine, tourmentée d'un pressentiment inquiet ; le commissionnaire Bas, occupé au pliage des numéros de l'Ami du Peuple; Catherine Evrard ; la portière, la cuisinière, se précipitent dans la pièce où vient d'être commis l'assassinat. Laurent Bas saisit une chaise, en assène, d'une main vigoureuse, un coup sur la tête de Charlotte, qui tombe à la renverse. Tandis que le plieur de journaux maintient celle-ci « par les mamelles » et la frappe à « coups de poings », Simonne essaie d'arrêter l'écoulement du sang, en tenant la main appliquée sur la blessure ; la femme Pain crie : A la garde ! à r assassin !
Bientôt l'appaitement de Marat est envahi par la foule. Un des premiers arrivés est le sieur Antoine-Claire-Michon Delafondée, un chirurgien-dentiste qui habite dans la maison et qui, entendant du bruit chez son voisin, s'est mis à la fenêtre. Il a
écrit que Charlotte avait eu des rapporls inlimes avec Barbaroux, et il appuie son assertion téméraire sur le témoignage de Tliibaudeau, le conventionnel, préfet et conseiller d'État du premier Empire, ensuite sénateur du deuxième. Nous avons fait justice ailleurs de ces allégations (Cf. notre Cabinet secret de Vhistoire).
aperçu Laurent Bas et une femme à ses pieds et entendu distinctement les mots de scélérale^ coquine.
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Il accourt ; écartant vivement toutes les personnes qui encombrent la pièce, il va droit au blessé, demande du linge pour faire une compresse, dont il
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bande la plaie. Il prend le bras droit de Marat, lui tâte le pouls ot, ne trouvant pas de pulsation, porte la main dans la région de l'aisscllo, où il ne sent non plus aucun battement.
Il fait retirer le cadavre du bain, aide à le transporter sur un lit et recommande daller au plus tôt aux Ecoles de chirurgie quérir un médecin.
Pelletan, chirurgien de rilotel-Dieu, pi^fesseur à PÉcole de médecine, membre du Comité de santé, arrive. Il ne lui reste qu'à constater la mort. « Le coup de couteau, consigne-t-il dans son rapport, a pénétré par la clavicule du côté droit, entre la première et la seconde vraie côte, et cela si profondément que l'index a l'ait écart pour pénétrer de toute sa longueur à travers le poumon blessé et que, d'après la position des organes, il est probable que le tronc des carotides a été ouvert... ce qui indique la perte de sang qui a causé la mort et qui soi'tait de la plaie à flots, au dire des assistants... (1) »
(1) Entre autres personnes présentes, il y avait le père de Léon Gatayes, le fidus Acliales d'Alph. Karr. « Au moment où il (Marat) fut poignardé, lit-on dans une lettre que nous avons publiée, il y a quelques années, et qui était restée jusqu'alors inédite, mon père accourut dans la salle où il (Marat) venait d'expirer. Il m*â souvent parlé de Cliarlotte Corday, dont le souvenir lui est toujours resté. Elle était calme, impassible, et elle dit d'une voix assurée à ceux qui étaient accourus : « Ne craignez rien. Messieurs, on ne vous accusera pas, «« c'est moi qui l'ai tur. » Cf. Chronique médicale, 18'J'.», 477-8,
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Bientôt la nouvelle s'est répandue au dehors, que V Ami du Peuple vient d'être assassiné, que l'assassin est « une femme, une jeune fille élégante, une aristocrate ». On entoure le iiacre qui a conduit Charlotte, on presse le cocher de questions. Un concert de vociférations, de menaces, monte de la foule qui s'amasse autour de la maison.
Mais voici qu'arrivent le poste de la section du Théàtie-Français, le commissaire de la section ; ils ne tardent pas à être suivis des administrateurs au département de police et à la mairie.
On s'écarte, pour laisser passer les autorités, qui montent à l'appartement de Marat, pénètrent dans une pièce remplie d'hommes et de femmes hurlant, et aperçoivent sur le lit le corps de Marat.
Après que le docteur Pelletnn a donné au commissaire les renseignements techniques, le commissaire procède, en présence des deux administrateurs de la police, à un interrogatoire sommaire de l'assassin (i).
L'interrogatoire terminé, Charlotte est transportée au siège du Comité de sûreté générale, aux Tuileries ; là^ elle est interrogée pour la seconde fois. Durant
(1) Le procès-verbal de l'arrestation et du premier interrogatoire de Charlotte Corday a été publié dans la Revue rélrospectiue, 2« série, II, 150; roriij^inal de ce document faisait partie de la belle collection de M. Cochard et fut adjugé, avec d'autres pièces, à M. Fontaine, libraire à Lyon.
le trajet, le peuple avait failli la massacrer; elle est parvenue, néanmoins, saine et sauve à Tendroit où on Ta conduite.
Il était plus de minuit lorsqu'elle fut ramenée au domicile de Marat, pour y être confrontée avec le cadavre de sa victime. Quand on découvrit à ses yeux la plaie béante, elle eut, malgré toute sa fermeté, un frisson d'horreur. « Eh bien oui ! s'écriat-elle, c'est moi qui l'ai tué ! » Puis elle se détourna et passa dans le salon où Chabot, Drouet et Cuisinier, le commandant du poste du Théâtre-Français, l'attendaient, pour la conduire à la prison de TAbbaye.
Il était deux heures du matin quand elle y arriva.