L'AUTOPSIE
Le lendemain, ili juillet, dans raprès-midî, on procédait à Tautopsie du corps de Marat. Cette délicate opération fut confiée au chirurgien en chef de THôpital de l'Unité (Charité), J.-F. Louis Deschamps (1).
Grâce à l'obligeance de M. Etienne Charavay nous avons pu prendre copie du « procès-verbal de Touverture du corps du citoyen Marat », dont il n'avait été publié avant nous que des extraits (2), ou une copie infidèle (3). Voici le texte intégral du document :
Aujourd'hui, dimanche quatorze juillet, mil sept cent quatre-vingt-treize, iau deuxième de la République française, quatre heures et demie de relevée, toutes les choses
(1) J.-F.-L. Deschamps avait été reçu maître en chirurgie le 5 août 1772. Il mourut le 8 décembre 1824 : il était membre de l'Institut de France.
(2) Dans Paris médical, 16 février 1889.
(3) Comme celle qui a été donnée par Villiaumé, Histoire de la Révolution française, t. II.
CA iJ L-^ h t/P/p LtJt~> <^<^f Cui^X^
CMn->d/ 9cy
disposées pour rembaumement du citoyen Marat, suivant l'ordre qui m'a été signifié par le Conseil général de la commune, en date dudit jour, je soussigné, chirurgien de I hôpital de la Charité de Paris, transporté en la demeure dudit citoyen rue des Cordeliers, ai procédé à l'ouverture de son corps et ai fait les observations suivantes :
« 1° A l'examsn extérieur, j'ai observé à la partie supérieure et antérieure de la poitrine, près du sternum du côté droit, une playe transversale un peu oblique, de la longueur de six lignes à peu près; les parties environnant la plaie étaient teintes de sang; 2' à l'ouverture du bas-ventre, j'ai observé une adhérence d'une portion intestinale avec le péritoine, d'ailleurs toutes les parties contenues dans cette capacité étant dans un état sain; 3° à l'examen des viscères contenus dans la poitrine, j'ai remarqué que le poulmon droit était adhérent à la plèvre dans toute l'étendue de sa surface externe ; le péricarde ouvert, il a été rempli dune quantité de sang coagulé; l'aorle près le commencement de sa courbure était percée de part en part à des parties latérales à un pouce à peu près de sa sortie apparente du cœur; roreilletle gauche du cœur était ouverte près sa base ; le poulmon droit était un peu tlétri ; son extrémité supérieure était percée dans toute son épaisseur. Toutes ces playes étaient transversales, le poulmon gauche m a paru dans son état naturel.
Il résulte de ces observations que l'instrument picjuant et tranchant a été dirigé de devant en arrière, de droite à gauche et de haut en bas, que dans le trajet qu'il a parcouru, il est entré dans la poitrine entre la première et seconde côte, qu'il a traversé la partie supérieure du poulmon droit ainsi que l'aorte, et qu'il a pénétré dans l'oreillette gauche du cœur.
« 4° A l'ouverture du crâne, j'ai trouvé le cerveau et le cervelet dans leur état nalurel.
« Fait à Paris ledit jour et au et ai signé le présent procèsverbal. »
Deschamps.
Signé et paraphé ne vavielar par uous, secrétaire- greflior, au désir de l'arrêté de ce jour 17 juillet lTi)3, Tan II de la République, à Paris.
DORAT-CUBIÈRES, BeRNARU,
Secrétaire adjoint, Vice -président dit Conseil général.
Ré-^lé à Paris le 22 juillet 1793, f" 62 v° C 2 et vingt sols.
Caron.
Ce document permet d'affirmer que Marat n'a gurvécu que quelques instants à la blessure qu'il avait reçue ; ce dont on avait déjà la certitude après la lecture du procès-verbal de flagrant délit, les dépositions de Pelletan et des divers spectateurs du drame (1).
Marat était déjà mort, lorsque le chirurgien Pelletan arriva auprès de lui.
« La blessure de Marat, selon la remarque judicieuse du docteur Corlieu (2), a beaucoup d'analogie avec celle de Henri IV. On sait que Ravaillac frappa deux coups : le premier ne pénétra pas dans la poi*
(1) Dans sa lettre à Barbaroux, Charlotte Corday écrit : « Je crois que Ton a imprimé les dernières paroles de Marat ; je doute qu'il en ail proféré. » Cf. l'Autographe^ 1864, 177
(2j Paris médical, loc. cit.
triné; mais le second perça Tun des lobes du poumon gauche, et de là coupa le tronc de Tartère veineuse, à y mettre le petit doigt un peu au-dessus de l'oreille gauche du cœur.
(( L^a blessure du duc de Berry n'amena la mort qu'au bout de sept heures ; mais le poignard avait ouvert l'oreillette droite du cœur en deux points opposés il'un, près de l'insertion de la veine cave inférieure; l'autre, vis-à-vis de la première. »
Dans le cas de Marat, la médecine légale a pu, comme dans le-s cas qui précèdent, apporter son concours à l'histoire. Après avoir pris connaissance du procès-verbal que nous avons produit, il n'est plus permis de soutenir que Marat a eu assez de survie pour écrire le prétendu billet qui lui a été attribué. Celui-ci a été, à coup sûr, fabriqué après coup.
Sans nous arrêter aux considérations graphologi(|ues qui ont été invoquées à ce sujet (1), (MM. Louis Combes et Etienne Charavay ont fait très justement observer que Técriture du billet était avlislement trembh'e, et d'un tremblement qui prend dès proportions maladroitement exagérées), il résulte, sans conteste possible, de la pièce signée par le docteur Deschamps, que ^larat n'a pas eu le pouA^oir matériel d'écrire le susdit billet, et que celui-ci constitue, par suite, un faux nettement caractérisé,
(1) V. notamment les Épisode^i et Curiosités réuolulinnnalres^ par L. CoMDES.
xxvni
L'EMRAUMI^MENT
Le chirurgien Descbamps, qui avait pratiqué Tautopsie du corps de Marat, fut également chargé de son embaumement. Les deux opérations eurent Heu le même jour. Toutefois, on ne devait pas toucher à la face et à l'extérieur de la poitrine, réservés « pour être exposés >>.
Le procès-verbal officiel de IVmbaumemeut a longtemps fait partie de la collection d'un amateur éclairé, M. Benjamin Fiilon ; c'est encore à M. Etienne Gharavay que nous en sommes redevable. Deschamps rendait compte, en ces termes, aux « citoyens, magistrats du peuple » de la macabre besogne qui lui avait été confiée.
D'après votre ordre en date du 1 i de ce mois, j'ai procédé sur-le-champ à rembaumomcnt du corps du citoyen Marat ; il l'a été tout entier, excepté la face et l'extérieur de la poitrine qui devait êlre exposée (sic) aux yeux de nos