LES OBSÈQUES DE MARAT. - LE CULTE POSTHUME DE L'AMI DU PEUPLE
Marat, le physicien ingénieux dont on avait étouffé les découvertes, le savant bafoué qu'on avait cherché à tuer par le ridicule ; Marat, le politique avisé dont on méprisait les prophéties, avait savouré, une fois au moins en sa vie, les ivresses du triomphe. '
Décrété d'accusation par ses collègues de l'Assemblée, il en avait appelé de ce jugement au peuple, qui solidarisa sa cause avec la sienne par la plus éclatante et la plus grandiose des manifestations. Le 2!i avril 1793, il faisait son entrée à la Convention, porté à bras sur un véritable pavois humain, la tête ceinte d'une couronne, de chêne ou de laurier, tout couvert de palmes civiques, suivant l'expression imagée de Beaulieu.
Cette ovation, touchante dans sa spontanéité, re-
LA MORT DE MARaT 421
présentée dans un grand nombre d'estampes (1), célébrée en prose et en vers, criée par les « aboyeurs » dans toutes les rues et avenues, annoncée par le canon dans plusieurs villes de province, peut être con sidérée comme la préface du culte posthume de notre héros.
A la première nouvelle de l'assassinat, la foule avait été saisie de ce vertige communicatif, qui réveille les pires instincts et pousse aux suprêmes folies. On commentait avec vivacité révénement de la veille ; on cherchait à apprendre les moindres détails du drame qui soulevait l'indignation publique. Le 15 juillet, le peuple se rendait à la Convention et, sans souci de la dignité du lieu, envahissait les tribunes, attendant avec une impatience grondante l'ouverture de la séance.
Jean-Bon-Saint-André occupe le fauteuil présidentiel. Tous les yeux sont fixés sur lui. Il se lève et d'une voix émue :
« Citoyens, s'écrie-t-il un grand crime a été commis sur la personne d'un représentant du peuple : Marat a été assassiné chez lui. »
Un silence de mort plane sur l'Assemblée.
Un mouvement se produit : on voit s'avancer plusieurs sections qui se présentent avec des adresses.
(l)La plus connue est celle de Duplessi-Berlaux, reproduite dans l'Autographe de 1864.
422 MAHAT INCONNU
Celle du Panthéon demande pour l'Ami du Peuple l'honneur dû aux grands hommes : « C'est une dette que l'Assemblée doit reconnaître dès aujourd'hui, sauf à la payer plus tard conformément au décret; les mânes du Caton français ne seront point oflensées de cet honorable sursis. »
Puis vient le tour des députés de la section du Contrai social :
a Où es-tu, David ? s'écrie l'orateur. Tu as transmis à la postérité l'image de Lepeletier mourant pour la patrie ; il te reste encore un tableau à faire... » Et David de répondre : « Aussi le ferai-je (1). »
Quelques membres de l'Assemblée prennent tour
(1) Dans cette même séance, David s'exprimait en ces termes devant la Convention : « Hier, le chirurgien qui a embaumé le corps deMarat m'a envoyé demander de quelle manière nous l'exposerions au regard du peuple dans l'église des Cordeliers.On ne peut point découvrir quelques parties de son corps, car vous savez qu'il avait une lèpre et que son sang était brûlé; mais j'ai pensé qu'il serait intéressant de l'offrir dans lattitude où je Tai trouvé, écrivant pour le bonheur du peuple. » Moniteur universel, 1793, II, 851. La putréfaction du corps s'opposait, en effet, à ce qu'on put l'exposer complètement à découvert; il fut arrêté que, «vu la circonstance, il serait simplement à moitié exposé ou très peu à découvert et porté sur un brancard, n'ayant sur lui qu'un simple drap mouillé, ce qui rendra parfaitement l'idée de la baignoire et donnera en outre la facilité d'empêcher les progrès de la putréfaction, en arrosant le corps de temps en temps. » Ainsi s'exprimait David, dans une lettre publiée par Vlnlermédiaire du 10 juillet 1901, et le rite de l'inhumation s'accomplit çelon les prescriptions dç l'artiste.
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;lion Otto Friedriciis.
à tour la parole et s'abandonnent à d'incohérentes improvisations.
A la Commune, Hébert, après avoir prononcé l'éloge funèbre de Marat, émet le vœu que la Convention accorde à l'illustre mort les honneurs de l'apothéose.
Un autre membre propose que son buste soit placé dans le sein du Conseil général, et qu'un artiste soit chargé de mouler son visage : le sculpteur Beauvallet est désigné.
-l^ sectionnaire demande « que son corps soit porté à la suite du cortège qui doit orner la fête du li juillet ».
On se presse devant la maison mortuaire couverte d'inscriptions ; on se rend aux Gordeliers, pour y voir le corps de Marat déposé sur un lit triomphal (1). Toute l'église est ornée de drapeaux tricolores. La plupart des chapelles sont remplies d'imprimés. Le peuple, persuadé que ce sont les œuvres de Marat, admire la fécondité de son esprit.
Le [d juillet, la Convention, sur la proposition de Chabot, avait décrété qu'elle assisterait en corps aux obsèques du membre éminent qu'elle venait de perdre. Bentabolle déclarait que la nation devait payer les
(1) Le corps de Marat avait été déposé sur une estrade haute de quarante pieds.
dettes de Marat. La section du Théâtre-Français sollicitait l'honneur d'inhumer provisoirement ses restes sous les arbres de la section, à l'ombre desquels on lui élèverait un tombeau de gazon.
Une députation du club des Gordeliers, rendant hommage au patriotisme de Marat, prie le Conseil général de l'autoriser à présenter une requête à la Convention, pour obtenir de conserver dans la salle de ses séances le cœur de l'A ml du Peuple. Le Conseil général fait droit à la demande.
La section de r Homme Armé donne lecture d'un arrêté, par lequel ses membres sont invités à porter, d'ici au 10 août, un crêpe au bras, en signe de deuil (1).
Un citoyen de la section du Théâtre-Français présente cette motion étrange : que le corps de F Ami du Peuple soit embaumé, et que dans cet état, « il soit envoyé à tous les départements, pour animer, même après son trépas, Tamour de la liberté dans les âmes vraiment républicaines ».
Une députation de la section de Marseille réclame, au nom de cette section, la faveur de l'inhumer sur son territoire. Là, dit l'orateur, sous les arbres même où il nous instruisait, nous élèverons un tombeau à cet homme célèbre. Les républicains y liront
(1) Annales de la République française, p. 1.004, n" 200.
cette inscriptioH simple et touchante : lAmi du Peuple assassiné par les ennemis du peuple.
Pas une voix discordante dans ce concert de dithyrambes : l'enthousiasme est g-énéral.
Le mardi 16, vers les 5 heures du soir, avait lieu la cérémonie funèbre. Rien ne fut épargné pour en exalter la magnificence (1).
(1) \'oici le mémoire des Entrepreneurs et Fournisseurs
Martin, sculpteur, pour la construction du
tombeau 2.100 1. 5 d
Blin, plombier, pour la fourniture du cercueil 315
MoGiNOT, maçon, pour la fouille de la fosse
et la construction des murs au pourtour . . 108 12 Legp.axd, treillageur,pour le treillage en quatre
sens 226
IIai;et, maçon, pour transport de matériaux et
autres objets 58 18
Gosse, menuisier, pour objets relatifs à lillu-
mination . . .' 101
DoissiER, tapissier, pour tentures 108
D'Herbelot, architecte, pour menues dépenses
faites par lui 65 15
PiTBOUT, pour fourniture de vinaigre, etc. . . 30 16
Considère, limonadier 16 16
Berger, pour journées 12
DuBOCQ, pour fourniture de vin 11 9
Thessetin — de son 12
Millier, épicier 6 10
Robert, marchand de vin 7 10
Maille, pour fourniture de vinaigre .... 4 16
430 MÂftÂT INCONNU
Les obsèques, officiellement annonfcées pour le 17, étaient donc avancées d'un jour. David en avait été nommé Tordonnateur. La bière, disposée sur une sorte de lit de repos élevé sur des gradins, était portée par douze hommes. Des jeunes filles, vêtues de blanc, et de jeune garçons, portant à la main des branches de cyprès, environnaient le corps.
Pour journées et nuits 42 1.
Pour — 12
Pour lîoupe et pommade (V). ... 2 ^ lOt 10
Pour journées et boissons . . . . 13 10 6
Pour fourniture de satin turc . , . 35
LoHiER, épicier, pour fourniture deâ flambeaux lampions et rals-de-cave, modérés, d'après les informations prises chez plusieurs épiciers, à la somme de 1,001 15
Danaux, commissionnaire, pour différentes dépenses acquittées par lui 4(j 12
Total dû aux entrepreneurs et fournisseurs. 5.548 l. 2 s. 8 d.
A laquelle somme il convient d'ajouter pour honoraires du C. Jonquet qui a fait la vérification de tous les mémoires, pris les renseignements nécessaires des commissaires de la section, etc., la somme de soixante livres, ci GO
Total général à payer en attendant le mémoire réglé de l'embaumement du corps de Marat. 5,G081. 2 s. 8 d
GiRAUD,
Architecle du déparlemenl de ParU,
(Extrait de la Reuue rétrospective, 2» série, t. VI, d'après une pièce conservée aux Archives nationales.)
La Convention suivait tout entière; puis les autorités, les clubs, la fouie.
Le convoi partit de la rue des Gordeliers, passa par la rue de Thionville (Dauphine), le Pont-Neuf, le quai de la Ferraille, le Pont-au-Ghange, remonta jusqu'au Théâtre-Français (Odéon) et de là se rendit aux Gordmiers. Le cortège chantait des airs patriotiques ; de cinq en cinq minutes, on tirait le canon au Pont-Neuf.
On procéda à Tinhumation dans le jardin même des Gordeliers (1).
« Arrivé dans le jardin des Gordeliers, le corps de Marat a été déposé sous les arbres, dont les feuilles légèrement agitées réfléchissaient et multipliaient une lumière douce et tendre. Le peuple environnait le cercueil en silence. Le président de la Gonvention a d'abord fait un discours éloquent, dans lequel il a annoncé que le temps arriverait bientôt où Marat serait vengé, mais qu'il ne fallait pus, par des dé* marches hâtées et inconsidérées, s'attirer des reproches des ennemis de la patrie. Il ajouta que la liberté ne pouvait périr et que la mort de Marat ne ferait que la consolider (2). >>
Après le discours du président et ceux des principales autorités, le peuple commença à défiler en co-
(1) Actuellement le Musée Dupuytren.
(2j Journal de la Montagne^ n" 48.
lonne devant le monument, sous les bannières des chefs. Chaque section s'arrêtait un instant, l'orateur prononçait une allocution, et le cortège reprenait sa marche.
Dans la bière, à côté du corps, on avait mis deux boîtes, l'une renfermant les entrailles, l'autre les poumons de la victime.
Le sculpteur J.-F. Martin (1) avait imaginé pour tombe un tertre formé de blocs de pierre simulant un entassement de rochers granitiques.
Dans une ouverture ménagée entre deux de ces blocs, on avait pratiqué une grotte fermée par une grille en fer.
Au-dessus du bloc d'entrée de la tombe était placée provisoirement une urne funéraire, qui contenait le cœur « de celui qui avait tant aimé la patrie », et sur le tertre s'élevait une sorte de pyramide quadrangulaire surmontée d'une urne. On lisait, gravée sur la pierre, cette inscription : Ici repose Marat, Vami du peuple^ assassiné par les ennemis du peuple^ le i^ juillet M^Z,
Le 18 juillet, eut lieu la fcte de la « Translation du cœur de Marat au club des Gordeliers ».
Dans quoi mettrait-on le viscère ? Telle était la question qu'on avait gravement débattue à la
(1) Intermédiaire, 1889 ^le sculpteur Martin).
Société des Cordeliers. On avait chargé des commissaires de rechercher dans Paris quelque artiste qui put faire un « chef-d'œuvre digne de recevoir un trésor si précieux ». Mais le rapport constate que le « génie des artistes s'est trouvé en défaut», et dans la vaste enceinte de Paris, on n'arien pu trouver qui « fût digne de renfermer une dépouille aussi chère » .Heureusement un certain Brochet se souvient qu'au garde-meuble il y a un vase en agate, d'une seule pièce, ainsi que son couvercle, le tout enrichi de pierreries superbes. C'est dans ce chef-d'œuvre de l'art et de la nature, exposé si longtemps et si inutilement par « nos cidevant rois » à l'admiration du public, que l'on a mis le reste précieux « du plus implacable ennemi des rois ». « Ainsi le cœur de Marat donne à présent un nouvel éclat aux bijoux détachés de leur couronne, et ce double trésor a été porté hier aux Cordeliers avec la plus grande pompe ».
Vingt-quatre membres de la Convention et douze de la Commune assistaient à la cérémonie. Dans une allée du Luxembourg, on avait dressé un théâtre surmonté de tentures tricolores. Les sociétés populaires, les autorités constituées et les citoyens s'y rendent vers le soir. On entend l'éloge funèbre de rAmi du Peuple^ et son cœur est transporté ensuite, au milieu d'un nombreux cortège, dans le lieu où la Société des Cordeliers tient ses séances (1). (IJ AnnaUs de la liéjpubliqus française^ p. lOGl,
Là un membre prononce un discours qui fait époque dansl'histoire révolutionnaire. Gemédiocrecomparse, que son aberration sauvera de l'oubli, met en parallèle Marat et Jésus-Christ. « 0 cor Jésus, 0 cor Marat ! s'écrie-t-il dans un accès de lyrisme inattendu, cœur de Jésus, cœur de Marat, vous avez les mômes droits à nos hommages !... » Et il continue, assimilant les Jacobins aux Apôtres, les boutiquiers aux publicains, les aristocrates aux Parisiens. 11 ajoute : « La compagne de Marat est parfaitement semblable à Marie : celle-ci a sauvé l'Enfant Jésus en ÉgN'pte, l'autre a soustrait Marat au glaive de Lafayette qui, comme Hérode, l'aurait égorgé. »
Moins déraisonnable, le citoyen Brochet proteste contre cette comparaison pour le moins déplacée. « Marat, s'écrie-t-il, n'est point fait pour être comparé à Jésus. Cet homme fît naître la superstition, il défendait les rois, et Marat eut le courage de les écraser (1). »
Un nommé Morel croit le moment venu de débiter à son tour quelques extravagances : « la com-
(1) Le 9 août 179Î, le citoyen Fr.-E. Guirault, de Bordeaux, ardent Jacobin, membre de la Commune du 10 août, prononçait devant la section du Contrat Social l'Oraison funèbre en l'honneur de Maral. P.-J. Audouin, député à la Convention, avait publié dans le Journal des hommes libres, du 20 juillet précédent, une élucubration poétique qui ressemble plus à une complainte qu'à un hymne funèbre. (Cf. la Révolution française, U mai 1909.)
paraison avec Jésus est juste sous plus d'un rapport. Gomme Jésus, Marat aima ardemment le peuple et n'aima que lui ; comme Jésus, Marat détesta les nobles, les prêtres, les riches, les fripons; comme Jésus, il mena une vie pauvre, etc. »
Quand cette crise de démence eût pris fin, l'urne renfermant le cœur de Marat fut suspendue à la voûte de la salle des séances des Cordeliers, et le président ferma la cérémonie par quelques paroles patriotiques.
Ce n'était pas, comme on aurait pu l'espérer, une trêve momentanée de la raison. Si le culte de l'idole fut subit, s'il ne fut jamais officiellement reconnu, il n'en dura pas moins plus de quatorze mois, avec des alternatives et des fortunes diverses
Les bustes, les portraits fabriqués à cette occasion sont innombrables. « Je n'essaierai pas de les compter », écrit Bachelin(l). On en prend une idée en les voyant, par la variété de leurs formes, servir à pavoiser les trophées publics, à tapisser les salons, les mansardes et les boutiques, à orner les cheminées, à parer les boutonnières, à servir de signets aux
'^1) Iconographie de V Ami du Peuple, p. 5. Le graveur allemand Copia popularisa, par l'interprétation la plus fidèle, le Marat et le Lepelelier de David. Il y eut même un évenlail à ta Marat, imprimé grossièrement sur papier, et otîrant dans deux médaillons les bustes de Marat et de Lepeletier, séparés par la statue de la Liberté. (Spire Blondel, loc. cit., p. 22G.)
livres, à briller eu bijoux au cou des femmes, insignes de civisme, images protectrices et anmlettes de dévotion à la République. Chacun voulait, dans la mesure de ses moyens, sacrifier au culte universel
D'aucuns en profitaient pour glisser une réclame, ainsi qu'en témoigne cette curieuse annonce, extraite du Moniteur (1) :
Je vous prie d'annoncer dans votre feuîlle que le citoyen Courignier, qui a modelé eu bas relief le portrait de Marie- Anne-Charlotte Corday, seul portrait qui soit fait d'après nature, vienté^aiement de modeler celui de Marat, l'ami du peuple. Sademeutecst rue JelAucienne Comédie-Française, 30i, proche le carrefour de Bussy.
Dès le lendemain de la morl de Marat, son image apparaît partout. Gurlius, patriote et volontaire de la Bastille, se hâte de la modeler pour' son cabinet de cire.Orsy expose une représentation de l'assassinat dans son salon de figures du Palais-Egalité. On en fait des reproductions de toutes sortes, qui s'étalent aux vitrines populaires de Villeneuve, de Basset, de Mme Bcrgny (2).
(1) Monileur universel, 29 août 1793.
(2) Revue de la Réuolulion, t. III, p. 453. Basset était marchand deslampes au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue des MalLurins. Sa boutique portait comme enseigne : Au Basset. (Si'iRE Blondel, loc. cit., p. 130.) Villeneuve élait graveur el marchand d'estampes^, rue Zacharie,
On le figirre en médaillon, en buste ou en pied; à la tribune ; dans sa bnignoii-e, sur son lit de parade; encadré dans une pyramide, fixé sur un calendrier républicain accolé aux tableaux des Droits de r Homme.
On associe son portrait tantôt à celui de Lepeletier, tanlôt à Gbalier ou à Bara (1). On scelle son union posthume avec Yiala et M ulins (celui qui s'était brûlé la cervelle après le massacre du Champ de Mars).
On le fait en terre cuite, pour les cheminées ; on va jusqu'à le modeler en biscuit de Sèvres (2).
(1) C'est à ce moment que trois portraits consacres par la mort tragique des personnages, Lepclelier, Maral el Chclier, nrrivèrcnt à une popularité tout à fait comparable à celle des, images de dévolion ; joints au portrait de Bara et de Viala, faits de fantaisie, el à la tète de Brutus, pour laquelle on prenait pour modèle le plus rébarbatif des bustes romains, ils formaient le laraire de tout bon républicain. [Ilisloire de l'art pendant la Révolution, par Renouvier, 4ôO.) Le citoyen Châtelain, président de la section des Lombards, et professeur de TÉcole nationale de dessin, avait fait placer les bustes de Brutus, Marat et Lepeletier dans cet établissement, si utile pour «linstruclion des sans-culottes ». Il avait déterminé aussi le Théâtre de Molière à inaugurer ces deux derniers bustes et à changer son nom en celui de Théâtre des Sans-Culottes. {Catalogue des documenls autographes sur la Réuolulion. Paris, Charavay, 18G2.)
(2) Collection Liesville, à Carnavalet. De la manufacture de Sèvres sortirent de nombreux exemplaires des bustes en biscuit de Viala, de Bara, de Lepeletier, de Robespierre, de Marat, etc. {Histoire des faïences sous la Révolution, de Champ- FjLEUBY).M.Bachelin déclare avoir vu, chez des marchands, des
L'enseigne consacre aussi le souvenir du grand homme. « Au Grand Marat » pouvait se lire sur certains magasins : « c'est alors que le buste de Marat remplaça la statue de la Vierge dans la rue aux Ours, et qu'un restaurateur de la rue Saint- Honoré inaugure l'enseigne du « Grand Marat », avec une double inscription savoir, d'un côté : « Il fut l'ami du peuple et observateur profond » ; et de Tautre : « Ne pouvant le corrompre, ils Tont ass<\ssiné (1) ».
Le théâtre même s'empara de ce sujet « palpitant d'actualité ».
Un acteur de l'Ambigu-Comique, Commoille Saint-Aubin, écrivait au Journal des Spectacles^ en juillet 1 793 :
Maral est mort assassiné, et les traîtres qu'il a dénoncés, existent!... J'ai fait un drame intitulé VAmi du Peuple ou
pots en faïence blanche ordinaire, sans marque de fabriijue, sur lesquels figuraient des portraits de Marat, grossièrement dessinés d'après celui de Bonneville.
(1) Histoire des Enseignes, de Fournier, p. 355. L'enseigne existait déjà du vivant de Marat, s'il faut en croire la Feuille du Malin, du 6 février 1793. « Le 6 février 1793, la Feuille du Matin raconte que le traiteur de la rue Saint-Honoré, qui avait pris pour enseigne Au grand Marat, a été obligé de fermer boutique, parce que tout le monde était persuadé qu'on y mangeait de la chair humaine, depuis qu'on en avait vu sortir Marat ivre, accompagné des citoyens Tallien, Sergent, Panis. » Edm. et J. de Concourt, la Société française pendant la Révoution, }). 243.)
La Moar de mauat 441
les Inlriganls démasqués. Ma pièce, faite il y a deux mois, est depuis huit jours entre les mains du citoyen iVIonvel. Si ma pièce eût été donnée plus tôt, peut-être n'aurions-nous pas à regretter un des plus courageux défenseurs de légalité politique
Cette pièce fut représentée.
Le théâtre des Variétés-Amusantes, au boulevard du Temple, exécutait le 8 août la Mort de Marat, suivie de sa pompe funèbre, fait historique, parGassier Saint-Amand. Dans ce même mois d'août 1793, la théâtre de la Cité jouait un à-propos sur la Mort de r infortuné Marat.
Le 7 décembre, l'Opéra-Comique National, ci-devant Italien, donnait Marat dans le souterrain des Cordeliers ou la Journée du iO août, par Mathelin (1).
La province suivit le mouvement : le 3 février 179/i, on représentait à Toulouse la Mort de Marat, tragédie en trois actes et en vers, suivie de son apothéose, par J.-F. Barrau, « citoyen de Toulouse ».
Dès le 10 août 1793, un régent de rhétorique de Versailles, Delrieu, et un compositeur de musique d'église, Giroust, avaient produit l'Apothéose de Marat et Lepelletier, scène lyrique, chantée à Versailles dans la ci-devant chapelle, et à Paris, mai-
(1) Reuue de la Révolalion, III, 452.
A^'} MAliAT INCONNU
son de la Révolution, ci-devant Palais-Bourbon (1).
Soit que les dramaturges de l'époque aient manqué d'esprit inventif, soit qu'ils aient voulu satisfaire aux goûts du jour, ils exercèrent leur verve sur ce sujet jusque vers le milieu de l'an II. Le 19 mars 179/i, le théâtre de l'Estrapade annonçait la récep lion de Marai dans F Olympe, comédie en un acte, « mêlée d'ariettes » ; toujours le souvenir de Berquin et de Florian, même aux plus mauvais jours de la Terreur 1
Le 21 mai, nouvelle pièce au théâtre de la Cité. Le citoyen Hector Chaussier, fds du célèbre médecin, s'essayait dans le vaudeville civil, et présentait aux suffrages du public F Arrivée de Marai aux Champs- Elysées. Le 17 messidor an II, on lisait sur l'affiche de la Gaité le Véritable Ami du Peuple ou la Victime du Fédéralisme.
Ai rotons là celte nomenclature d'œuvres qui n'ont, du reste, révélé aucun talent. Le médiocre çn l'ut la note dominante.
Même remarque pour les odes, h^^mnes, pièces et complaintes, qui remplirent longtemps les arrière-boutiques de librairies. Une seule a surnagé, à cause du rôle joué par son auteur, dont la versatilité sut habilement tirer parti des circonstances. Cubières, « dont la touche légère badinait
(l) y ATEL, Bibliographie dramalique de Chartotle de C orday
autrefois sur la Ivre d'Érato 1), » CuLicres lut, le '>3 août 1793, un poème de sa composition en l'honneur de Marat. Le Conseil en ordonna Timpression, la distribution à ses membres et l'envoi aux sections et aux sociétés patriotiques. Toutes ces sociétés avaient tenu à jouer leur rôle dans cette pitoyable comédie.
Le 19 août, les citoyennes révolutionnaires célébrèrent (2) en l'honneur de Marat la fête qu'elles avaient projetée trois semaines auparavant.
Le cortège se rendit sur la place de la Réunion (3;, où allait être élevé l'obélisque qui devait immortidiser la mémoire du martyr h).
Sur un brancard, porté par quatre citoyens, se trouvait la baignoire dans laquelle VAmi du Peuple avait été assassiné; sur un autre brancard, porté par quatre citoyennes, étaient la table, les chaises, l'écritoire, la plume et le papier dont il se servait. Un troisième brancard supportait son buste.
(1) Annales de la République française, p. 1117.
(2) Annales de la République française, p. 1149.
(3) Place du Carrousel aujourd'hui.
(4; Un arrêté de la Société des Républicains révolutionnaires, séant à la bibliothèque des Jacobins, en date du 20 juillet 17i)3, portait qu'il serait élevé, au moyen dune collecte parmi les sans-culottes, un obélisque à la mémoire de Marat, sur la place de la Réunion. Cet obélisque fut renversé en lan III, par la jeunesse dorée de Fréron. {Catalogue Charavay, loc. cit.)
On remarquait dans le cortège plusieurs bannières et drapeaux aux trois couleurs (1). Les députations de la Commune, de la Convention et de toutes les sociétés populaires étaient présentes. Roussillon prononça l'oraison funèbre delà victime sur sa tombe, dans le jardin des Cordeliers :
Citoyens, s'écria-t-il, la cause de Marat est la nôtre, ce ne s int pas des lauriers qu'il nous demande, c'est du sang... jurons de venger sa mort dans le sang de ses ennemis qui sont les nôtres, puisqu'ils sont ceux de la liberté.
Le lendemain, on lisait à la Société des Jacobins la lettre suivante, écrite de Saint-Venant par le commandant d'un bataillon de femmes :
Et nous aussi, nous nous levons en masse, et nous aussi nous aurons le courage d'aller affronter les dangers de la guerre... J'ai fait mes preuves de patriotisme, je chéris tous les grands hommes, j ai pleuré la mort de Marat, et je vous envoie une complainte sur la mort de ce grand homme.
Louvrage est de ma composition, je le soumets à vos lumières...
(1) C'est à Palloy, l'homme des pierres de la Bastille, qu'était due cette innovation. « C'est à lui, lisons-nous dans une lettre du temps, que la postérité devra cette gaieté qui accompagne aujourd'hui les obsèques de lami de la liberté. La tenture tricolore va remplacer désormais la tenture noire, et Ihomme affligé de la perte de son ami semblera goûter tous les sentiments de consolation, en le voyant entouré des couleurs nationales, » Catalogue Charauay, loc. cit.
^CiU. H^ertc^cZ/^
CUnA<
{Musée Carnavalel.)
4t3 MAt^AT INCONNU
Dès la fin du mois de juillet (1), on avait arrêté, aux Jacobins, qu'il serait élevé, aux dépens des vrais sansculottes, un obélisque de granit en Thonneur de Marat. On devait y graver le titre de ses ouvrages. Le Conseil de la Commune, accédant à cette proposition, en avait référé au Comité de Tlnstruction publique, qui crut devoir l'ajourner ; mais les patriotes persistèrent et, provisoirement, un obélisque en bois fut dressé sur la place de la Réunion.
A la place du Carrousel on éleva donc un monument gothique et pyramidal renfermant deux tombes : Tune, en Thonneur de Marat; l'autre, en Thonneur du Polonais Lazowski, qui s'était classé parmi les héros du 10 août.
Le monument élevé à Marat tigurait « un caveau creusé dans un rocher et fermé par une grille ; on y voyait la baignoire dans laquelle VAmi du Peuple avait été frappé, et d'autres objets à son usnge, conservés en guise de relique, sa lampe et son écritoire ».
Une sentinelle veillait nuit et jour auprès du monument. On y maintint longtemps cette garde d'honneur, et ce n'est que bien après le 9 thermidor, qu'on finit par mettre la pyramide sous la seule sauvegarde du respect public. Une des dernières
(Ij Journal de la Monlagne, 2 aoùl 1793.
La mort de marat 419
sentinelles y ayant péri de froid, cet accident fit sudprimer le poste
Pendant plusieurs mois les fêtes se succédèrent en riionneur du patriote martyr. L'inauguration de son buste servait de prétexte. Toutes les sections, toutes les familles avaient le leur.
Son portrait, gravé par Queverdo (1), passait de main en main. Reproduit en petites dimensions, il était porté en broche par les femmes, qui adoptèrent aussi des bagues et une coiffure à la Marat. Ces bagues étaient en argent plaqué d'or, ou en cuivre plaqué d'argent, ou plus simplement en bronze. Elles portaient gravés les trois portraits accolés de Marat, Ghalier et Le Peletier.
Les hommes portaient des épingles de cravate surmontées de la figure du conventionnel, des petits bustes en argent massif en guise de breloques.
Dans les écoles on distribuait des estampes coloriées (2) représentant Marat, avec cette légende bizarre dans l'accouplement des épithètes : « Il fut l'Ami du peuple et observateur profond. »
Quelques citoyens patriotes commandèrent des
(1) Queverdo, François-Marie-Isidore, né en 1740, en Bretagne. Dessinateur d'ornements et graveur, daprès Cochin, Gravelot, Marinier; chargé delà publication des estampes républicaines (portraits, vues, vignettes, etc.)
(2) On fabriqua également des images coloriées sur éventail. {Iconographie Bachelin. p. 75 )
450 MAHAT INCONNU
tabatières en corne ou en poudre d'écaillés, avec le profil de Marat gravé sur le couvercle en métal argenté.
Nous avons même vu, de cette époque, une montre, dont le cadran, un superbe émail, laissait voiries deux figures de Marat et de Lepeleticr, délicieusement miniaturées.
Ce ne sont pas seulement les artistes qui immortalisent « les traits chéris de V Ami du Peuple » avec le burin et le pinceau; des mains plus obscures gravent son nom dans la pierre, ainsi que Tattestent les inscriptions relevées par un érudit dans le musée de Bourg-en- Bresse
A MARAT l'ami